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L'AMOUR DE L'ART 12. Décembre 1930 France 10 fr. Étranger 15 fr. 110, Boulevard Saint-Germain, Paris (VIe) P. Pinsard
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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N° 12 DÉCEMBRE 1930 L'AMOUR DE L'ART Jean Marchand Le temps a passé. Les jours ont changé de couleur. Des hommes se sont reniés. Lorsque je devins critique d'art, sans avoir conscience du drame professionnel, je connaissais trois peintres. Ils sont, m'assure un statisticien sérieux, cinquante mille à Paris aujourd'hui. Comme disent trente mille, pour le moins, de ces messieurs "je cause sur l'art" depuis 1907. Cela représente combien d'articles que je n'écrirais plus aujourd'hui, pour tant de raisons? Peu importe. Il est plus réconfortant de connaître — je n'en suis pas peu fier — que, chaque fois, et dès la première fois, qu'il m'est arrivé de coudre quelques articles en cahier, plus ou moins épais, de cette Jeune Peinture française de 1912 qui était alors tout le "livre de luxe" à cet Art vivant promis au domaine public, de la Jeune sculpture aux Propos d'Atelier, je n'ai fait là mention que d'artistes dont aucun ne tomberait au gouffre, dont aucun ne resterait seulement accroché aux ronces du chemin. Ainsi aurai-je situé, du jour de notre première rencontre et longtemps avant les confidences, les propos d'atelier, Jean Marchand qui, débutant du moins au regard du public, donnait le sentiment d'avoir déjà derrière soi une œuvre considérable. Cela enveloppé de toutes les fraîcheurs, de toutes les douceurs du matin. Ce jeune homme ne se tuait pas de mort suicide à feindre les grands maîtres. Rien n'était si pur, si tendre que son austérité, une
L'AMOUR DE L'ART CRÉPUSCULE PARISIEN. Collect. Rump. Copenhague. naturelle austérité juvénile, promesse certaine de cette aisance extrême, de cette magistrale légèreté que nous pouvons aimer en son âge mûr. Oh ! sans doute, il a fallu rectifier. Les notes du premier matin ont exigé des retouches. Elles ont appelé des repentirs. Pas tant que ça, tout de même. Il va de soi que si j'ai vu juste, tout l'honneur de l'aventure doit être mis au compte de Jean Marchand dont la netteté d'esprit ne rendait possible aucune erreur d'estimation trop absolue. C'est en actuaire que le critique, d'ailleurs improvisé et qui n'avait que les vanités d'un poète un peu sensible, pouvait aborder ce peintre de son âge. J'ai eu bien du plaisir, avant d'écrire ces lignes, à reprendre une page jaunie de ce Paris-Journal où la bonhomie de Gérault-Richard, brave socialo enrichi qui n'attendait rien au-delà du génie des montreurs d'ombres chinoises du Chat Noir de ses vingt ans, permit tant de choses, sous le contrôle, un peu raide mais tempéré de négligences verlainiennes, du pauvre Charles Morice. J'ai eu bien du plaisir à relire ces simples lignes, griffonnées, un soir, sur un coin de cette table dont l'autre bout était occupé par Alain Fournier troussant son alerte Courrier littéraire, entre deux chapitres du Grand Meaulnes. C'était au soir d'un pré-vernissage des Indépendants de la grande époque, les chers baraquements du Cours-la-Reine, c'était en 1912 : "Marchand est un modeste. Dans une assemblée de peintres, il évite de déclamer des théories ; il est le dernier à prendre la parole, encore faut-il qu'il y soit contraint. Alors il dit des choses raisonnables, d'une voix très douce. C'est un admirable spectacle que l'arrivée de Marchand aux Indépendants. Il décharge ses toiles d'un vieux fiacre à galerie qu'on dirait conservé pour lui ; au guichet, il réclame son numéro d'ordre, comme un permissionnaire demanderait une troisième militaire pour Amiens."
L'AMOUR DE L'ART > "Mais le talent de Marchand est moins modeste que lui-même. Ses toiles sont de celles qui donnent du prix à un salon où les jeunes font la leçon. On hésite un peu à les placer ; faut-il loger Marchand chez les fauves d'hier ou les cubistes de demain ? On l'installe généralement non loin d'André Lhote. Mais demain ces deux artistes, bien classés, se trouveront singulièrement éloignés l'un de l'autre". > Eh bien, oui, je suis content. Ca n'était pas trop mal pour 1912, quand Jean Marchand réservait encore tant de son beau secret ; ce Marchand dont les rares propos auxquels je fais là allusion se donnaient dans la pittoresque maison du poète des Saïons dououreuses, Venderpyl, le grognon enthousiaste, qui ne s'est pas non plus trompé sur le compte d'un peintre qu'il devait mettre, des premiers, au premier rang. > Aujourd'hui, Jean Marchand, dont la barbiche d'officier au 17e Léger grisonne pour le Centenaire de l'Algérie et du Romantisme, revient de Syrie où il fut chargé de mission ; il prépare de vastes panneaux pour un pavillon de l'Exposition coloniale, beaux à désespérer les donneurs de commandes officielles ; il habite une maison parfaitement moderne dont il traça les plans. Il est plein de gloire... mais il nous laisse relire nos vieux papiers. L'ANNIVERSAIRE. Collect. Justice. Angleterre. ODALISQUE. Vieux papiers ! On les peut confronter. J'écrirais volontiers aujourd'hui de Jean Marchand à ses débuts publics ce que j'écrivais des premières armes de son ami André Derain : "L'archaïsme, ce fut son cubisme". Mais aussi bien que son aîné, à peine, Jean Marchand archaïsant évita le piège de l'imagerie artistique. Dès 1911, une composition comme le Saint Martin ne permettait aucun doute sur cet art et sur son avenir. Le petit pittoresque ne le stériliserait pas. L'archaïsant (ils furent trois ou quatre, dont le Douanier Rousseau, à des degrés divers de culture, conduits par un semblable instinct) retrouvait au Louvre les plus dédaignés (par les professeurs officiels d'alors) des indispensables maîtres, dans le passé, ne tendait qu'à la plus ample des constructions plastiques. Sous le gothique superficiel du Saint Martin, nous retrouvons l'excellence des profondeurs picturales de Delacroix ; du moins le jeune homme y tendait-il, passionnément, de la passion de Delacroix peignant la lutte de Jacob avec l'Ange et luttant tout de bon pour son compte. Nous montrerons comment tout cela a commencé. Parisien originaire d'Ile-de-France, tel un Gérard de Nerval archaïsant lui aussi pour tonder littéralement toute la poésie moderne, Jean Marchand naquit en 1882. Avant la vingtième année, son parti étant

Ce numéro de décembre 1930 de la revue mensuelle "L'Amour de l'Art" présente un sommaire varié incluant des articles sur Jean Marchand, Paul Cornet, Zurbaran, et une analyse de la décoration théâtrale à Paris ainsi que du Salon d'Automne. Il propose également des chroniques sur les expositions, les arts appliqués, la bibliophilie et les disques.