Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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L'AMOUR DE L'ART
ART ANCIEN
ART MODERNE
ARCHITECTURE
ARTS APPLIQUÉS
FRANCE : 5Fr.
ETRANGER : 7Fr.
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L’Art Préroman
La Belle Époque de la Statuaire Japonaise
Emile Robert
Le Musée Baroque de Vienne
LIBRAIRIE DE FRANCE, 110, Boulevard Saint-Germain, PARIS (6e)
1924
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5e ANNÉE
N° 9, SEPTEMBRE 1924
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L'Amour de l'Art
Revue Mensuelle
5e Année
Sommaire du N° 9 (Septembre 1924)
Secrétaire Général : WALDEMAR GEORGE
- L'Art Preroman
- Louis Bréhier.
(Prof. à la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand.)
- La Belle Époque de la Statuaire Japonaise
- Albert Maybon.
- Le Musée Baroque de Vienne
- Marie Dormoy.
- Robert Wlérick
- H. Martinie.
- Emile Robert, maître ferronnier
- Th. Harlor.
- Divagations pédagogiques
- Elie Faure.
- Chronique :
- Savin
- André Salmon.
- Les Livres d'Art
- L. Rosenthal.
- Le Cinéma
- Charensol.
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Le numéro : 5 fr. — Etranger : 7 fr.
Abonnements : Pour la France, 50 fr. — Pour l'Etranger, 70 fr. par an.
On reçoit le mardi de 2 heures à 6 heures
La correspondance, les mandats, les factures, les livres pour comptes rendus, etc., devront être adressés impersonnellement à
L'AMOUR DE L'ART, 110 Boulevard St-Germain, Paris (6e)
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Librairie de France
F. SANT'ANDREA, L. MARCEROU & C°
110, Boulevard St-Germain, 110
PARIS (6e)
Téléphone : GOBELINS 66-55 — Chèques postaux : PARIS 225-19
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PAPIERS DE COUVERTURE
LOUIS MULLER ET FILS
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ORNEMENTS EN SPIRALES DU TOMBEAU DE THÉODORIC A RAVENNE.
(photo Ricci)
L'Art Préroman
Aux $v^{e}$ et $vi^{e}$ siècles les provinces romaines d’Occident sont occupées par des peuples germaniques et au même moment les Celtes de Grande-Bretagne reprennent leur indépendance et colonisent l’Armorique gauloise. À ce bouleversement correspond la naissance d’un art nouveau auquel les archéologues ont hésité à attribuer un nom précis, mais qu’on peut appeler l’art préroman, parce qu’il a régné du $v^{e}$ au $xi^{e}$ siècle et qu’il a laissé des traces profondes dans l’art roman lui-même.
L’histoire du développement de cet art nouveau est celle de la disparition graduelle des principes dominants de l’esthétique gréco-romaine. L’art grec était l’art humain par excellence. Ses édifices étaient construits à l’échelle de l’homme. Le goût de la mesure et de la proportion était sa préoccupation essentielle. Sa technique préférée était la statuaire et la représentation des corps dans l’espace sous les trois dimensions dominait son ornement architectural et jusqu’à la peinture elle-même. Le travail de l’artiste, consistait à profiler sur l’horizon des lignes harmonieuses et à donner ainsi l’impression de la vie, mais d’une vie, plus noble, plus belle que la vie réelle.
Or cet art qui pendant plus de dix siècles avait créé sans cesse des formes nouvelles, cet art qui, de l’Océan Atlantique à l’Indus, s’était mis au service de toutes les races, avait interprété toutes les doctrines, fourni des types iconographiques à toutes les religions, cet art avait fini par s’épuiser. Ses procédés s’étaient cristallisés dans des traditions d’ateliers et son génie d’invention avait disparu. Dès le $mi^{e}$ siècle de l’ère chrétienne, il ne produisait plus que des poncifs, reproduits à des milliers d’exemplaires. Les générations nouvelles ne comprenaient plus cet art tombé dans l’académisme. Les invasions barbares ont donc pu accélérer sa décadence et sa disparition, mais elles n’en sont pas la cause déterminante : il y avait déjà longtemps qu’il était frappé de mort et se survivait à lui-même.
Les principes de l’art préroman, qui s’est substitué à lui, sont diamétralement opposés aux siens. Il est avant tout ornemental, imaginatif, constructif. L’art grec embellissait la nature : l’art préroman la déforme, non, comme on le croit souvent par simple maladresse, mais par principe. Elle n’est pour lui qu’un thème et ses formes irrégulières, libres, spontanées, sont pliées par lui d’une manière irréelle et prennent l’aspect rigide
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et symétrique de l'ornement géométrique enfanté par l'imagination des artistes. Cet ornement est traité avec une ampleur, une fantaisie, une variété inconnues jusque là et la plupart de ses motifs ne sont qu'une reproduction extrêmement schématique de formes animées. Plus que l'art antique enfin, l'art préroman recherche la somptuosité des matériaux, la richesse de l'ornement et du dessin, l'harmonie et l'éclat de la couleur. L'orfèvrerie, les étoffes précieuses aux dessins stylisés, la calligraphie exubérante qui orne les manuscrits, telles sont ses techniques préférées.
On commence à mieux connaître aujourd'hui les origines très complexes de cet art. On constate qu'il est en grande partie une réviviscence de l'art protohistorique, qui régnait en Gaule à l'époque de la Tène, avant la conquête romaine et qui n'avait jamais entièrement disparu, comme le prouvent de nombreux monuments gallo-romains où l'on retrouve ses motifs favoris, la roue, la rose à six pétales qui ornent des stèles funéraires d'aspect absolument barbare, la spirale, véritable palmette stylisée, deux S aux volutes opposées de chaque côté d'une baguette médiane. La cathédrale du Puy conserve une frise et une archivolte d'époque romaine, formées d'ornements de ce genre et on le retrouve sous un aspect un peu différent, celui de fibules à arcs, démesurément agrandies autour de la rotonde du mausolée de Théodoric (mort en 526) à Ravenne. Les mêmes motifs apparaissent sur des stèles romaines ou des urnes funéraires trouvées dans le nord de l'Espagne.
L'art classique disparaissant, l'ornement indigène d'origine préhistorique, qui n'avait jamais été abandonné entièrement, reparait en quelque sorte à la lumière et un renouveau commence pour lui.
En même temps que se produit cette renaissance de l'art indigène, l'Occident subit une véritable invasion d'un art oriental, dont les principes sont également opposés à ceux de l'art classique. Répandu en Orient après les conquêtes d'Alexandre, l'art grec avait produit les monuments somptueux des grandes capitales, Alexandrie, Antioche, Rhodes, Pergame, mais il n'avait guère touché les parties continentales où les vieilles traditions hittites, syriennes, chaldéennes, égyptiennes, s'étaient maintenues sous les dominations hellénistique et romaine. L'affaiblissement de la puissance impériale à la fin de l'antiquité, la renaissance de la Perse, la résurrection des antiques langues nationales, l'essor des doctrines religieuses de l'Orient eurent leur répercussion dans le domaine de l'art. Ce fut comme une insurrection générale du monde contre l'esthétique gréco-romaine. Et, comme celui de l'Occident, l'art indigène de l'Orient a surtout un caractère ornemental. Jamais il n'a cherché comme l'art grec à embellir la nature ; ou bien il la reproduit avec un réalisme parfois brutal (art égyptien de l'Ancien Empire, art chaldéen primitif, art syrien de la fin de l'antiquité), ou bien il la stylise et la déforme dans le sens ornemental. De deux serpents entrelacés, (gobelet de Goudéa au Louvre)il fait naître l'entrelac aux combinaisons multiples et de feuilles de palmiers symétriquement disposées, il tirera la palmette ; après avoir produit (en Assyrie) les plus belles écoles d'animaux qu'on ait vues avant Barye, il disposera des animaux symétriquement affrontés ou adossés, ornement favori des étoffes précieuses tissées en Perse avec la soie importée de Chine. La répétition à l'infini des mêmes motifs est la loi de cet art décoratif qui fuit à la fois le naturalisme et le relief. Ses principes coïncident donc avec ceux de l'art indigène d'Occident, mais à la différence des naïfs artisans gaulois ou ibériques qui continuaient à reproduire sous la domination romaine l'ornement qu'ils tenaient d'une tradition millénaire, les artistes orientaux, qui travaillaient pour des souverains, employaient les techniques luxueuses, et grâce à la richesse de leur imagination, créaient sans cesse des thèmes nouveaux.
Dès les premiers siècles de l'ère chrétienne l'ornement oriental s'introduit dans l'art gréco-romain. Le motif de la tresse, qui apparaît trois mille ans avant Jésus-Christ sur les armoiries de la ville chaldéenne de Sirpourla, sert de bordure aux innombrables pavements de mosaïque de l'époque romaine. A côté de la tresse proprement dite, le vieux motif persan du nœud cruciforme d'entrelacs, déformation du serpent qui se mord la queue, symbole de l'éternité, apparaît en même temps aux IVe et Ve siècles sur la mosaïque bretonne de Frampton (Dorsetshire) et sur la mosaïque espagnole d'Ampurias.
A l'époque des invasions barbares surtout, l'art oriental pénètre en Occident de tous côtés. D'une part des marchands asiatiques désignés sous le nom
CHAPITEAU DU NARTHEX DE L'ÉGLISE DE CHAMALIÈRES (Xe S.) (CL. L. BRÉHIER).
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générique de « Syriens » se sont emparés, comme au temps de leurs ancêtres phéniciens, du monopole du commerce maritime et forment des colonies puissantes, non seulement dans tous les ports d’Occident, à Ravenne, à Carthage, à Marseille, à Narbonne, mais dans les villes de l’intérieur, à Arles, à Lyon, à Orléans, à Genève, à Trèves et jusque dans les îles Britanniques. Non seulement ils importaient des œuvres d’art, mais ils installaient même en Gaule leurs industries nationales, comme ce Constantin, originaire de Germanicia en Commagène, qui d’après une inscription de Lyon exerçait dans cette ville l’« ars barbaricaria », c’est-à-dire l’art de l’application de l’or et de l’argent sur les métaux.
D’autre part le monachisme, né en Orient, dans le désert de Syrie et en Haute-Egypte, a essaimé en Occident dès la fin du IVe siècle. Tantôt ce sont des moines orientaux qui sont venus installer descolonies,tantôt, comme Cassien, le fondateur de Saint-Victor de Marseille, vers 415, des Occidentaux vont étudier les instituts monastiques dans leur patrie d’origine. Les uns et les autres ont été par la force des choses les meilleurs propagateurs des conceptions religieuses et artistiques de l’Orient.
Enfin les barbares eux-mêmes ont contribué sans le vouloir à ce mouvement. Leurs chefs aimaient les riches étoffes, les belles armes et les parures d’orfèvrerie. Dans la rançon imposée à Rome par Alaric, en 410, figuraient 4000 vêtements de soie. Dans la tombe de Childéric, (mort en 481), découverte à Tournai en 1653, on a trouvé une profusion d’objets d’orfèvrerie cloisonnée, fourreau d’épée, abeilles cousues sur un manteau, etc... Les cimetières barbares où se rencontrent des objets pareils sont innombrables ; ils jalonnent les grandes voies continentales qui, de la Russie méridionale, gagnent la vallée du Danube, puis celle du Rhin et toute la Gaule. On sait aujourd’hui que cette orfèvrerie cloisonnée, appelée longtemps « gothique », est originaire de Perse. Les barbares ont été d’abord de simples clients, puis des imitateurs et des propagateurs de cette luxueuse technique, dont les productions sont de plus en plus belles à mesure qu’on se rapproche de l’Orient. Il suffit de rappeler les admirables tasses du trésor de Pétrossa (découvert en 1857 dans les Carpates, et déposé au Musée de Bucarest) : leurs anses sont formées de guépards dont le moucheté est obtenu par des grenats et des parcelles de nacre, tandis que les pattes sont revêtues d’un cloisonné de saphirs, d’émeraudes et de grenats. Un objet persan authentique, chef-d’œuvre de cette orfèvrerie, est la coupe dite de Salomon, au Cabinet des Médailles de Paris : des médailons multicolores de verre garnissent les mailles de son réseau d’or et, au milieu, gravée sur une plaque de cristal de roche, se détache l’effigie du roi Chosroès. C’est par l’intermédiaire des barbares que cet art a pénétré en Occident.
Telles sont les sources très différentes où s’est alimenté l’art préroman, mais, entre l’ornement géométrique de la Tène et celui qu’avait créé l’Orient, il existait une telle concordance que la fusion s’opéra d’elle-même. Tous les courants artistiques qui régnaient en Occident au Ve siècle avaient pour effet commun l’élimination des doctrines classiques, l’abandon de l’ornement naturaliste et de la grande sculpture. L’art gréco-romain n’a pas disparu subitement : il s’est maintenu sous sa forme byzantine en Italie et en Afrique. Il s’est comme atrophié au contraire dans les pays occupés par les barbares, en Lombardie, en Gaule, en Espagne, dans les Iles Britanniques : sans doute les ordres classiques sont encore usités dans les édifices mérovingiens ou lombards, mais, la plupart du temps, sous la forme d’un emploi de matériaux arrachés à des ruines antiques : lorsqu’il s’est agi de créer, ce sont d’autres modèles qu’ont imité les artistes barbares. Et c’est dans les pays où l’action des Romains ne s’était jamais exercée, en Irlande et dans les pays scandinaves que cet art préroman se manifeste dans toute sa pureté et jette le plus vif éclat.
Ainsi l’art occidental a suivi du Ve au VIe siècle une évolution qui ressemble beaucoup à celle de l’art arabe, issu comme lui des traditions de l’Orient millénaire. Il a fallu pour renouer, incomplètement d’ailleurs, la tradition classique, le mouvement tout artificiel de la Renaissance carolingienne, mais ce n’est que très lentement que l’art occidental s’est réadapté à l’esthétique gréco-romaine et, de cette longue époque préromane il a conservé des traits importants. L’aspect complexe et un peu confus de l’art roman provient en partie de la juxtaposition dans les mêmes œuvres de ses principes contradictoires. Ce fut d’ailleurs au moment même où les clercs de Charlemagne se mirent à étudier l’antique
CHAPITEAU DU NARTHEX DE L’ÉGLISE DE CHAMALIÈRES (Xe S.)
(CL. BREHIER).
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que l'art préroman atteignit vraiment son apogée.
Cet art, qu'on a souvent flétri du nom de barbare, qui a passé longtemps pour un art de décadence, alors qu'il représente au contraire la jeunesse d'une nouvelle école, mérite donc d'être étudié, mais il faut, pour le comprendre, oublier le point de vue esthétique que nous devons à notre éducation classique. Il faut lui demander ce qu'il a voulu donner, un système d'ornements irréels, appliqué à des techniques luxueuses, et chercher seulement s'il a atteint son but.
Trois techniques y sont prédominantes et imposent à tous les autres arts leurs procédés de composition et leurs ornements : l'orfèvrerie cloisonnée, les étoffes historiées, l'enluminure des manuscrits.
A l'ornement en relief, obtenu au repoussé, de l'orfèvrerie hellénique, succède l'ornement plat qui consiste dans l'insertion sur une plaque de métal, soit de fils d'or et d'argent, d'où le nom de filigrane, soit de cabochons de verre ou de pierres précieuses, disposés en dessins variés. Tantôt les morceaux de verre sont appliqués sur un paillon quadrillé qui augmente leur éclat, tantôt ils sont fixés par un mastic, parfois même, comme sur la coupe de Salomon, ils sont transparents et simplement sertis entre de minces cloisons de métal. Une pareille technique n'admet guère que l'ornement géométrique ou, tout au plus, des animaux et des végétaux stylisés. Le pommeau de l'épée de Childéric (aujourd'hui perdu) avait la forme de deux serpents entrelacés ; la garde et l'entrée du fourreau sont couverts de grenats enchâssés dans des alvéoles d'or avec une cornaline blanche au milieu. On peut en rapprocher les épées des quatre statues de porphyre, représentant des emperieurs, qui figurent sur la Piazzetta à Venise et dont les pommeaux se terminent par une tête de faucon à l'œil démesuré, ou encore le cimeterre de la statue colossale de Chosroès II, sculptée à plein rocher, au Takt-e-Bostan (trône du jardin), au nord de Kermanchah (Kurdistan) : le fourreau, la garde et le pommeau sont couverts de pierreries sorties dans des alvéoles. Un fermoir de bourse en or cloisonné, trouvé à Flamicourt (Somme), est pavé de quarante-cinq grenats et se termine par deux têtes d'oiseaux au bec crochu, dont les yeux sont indiqués par des perles bleu foncé, les narines par des émeraudes; une boucle d'argent massif fermaît une des poches de la bourse.
VENISE - PIAZZETTA - STATUES D'EMPEREURS PROVENANT D'ÉGYPTE (IVe SIÈCLE) (CL. ALINARI).
Les poignées ou fourreaux d'épées, les fibules, les boucles de ceinturon, les fermoirs de bourse et aussi les boucles d'oreilles faites d'un cercle auquel s'attache un petit polyèdre couvert de pierre fines enchâssées dans l'or, tels sont les principaux objets livrés par les tombes barbares. La technique inégale et parfois grossière, qui les distingue des œuvres de choix que nous avons citées, montre qu'ils sont l'œuvre d'ateliers indignes.
Les chroniques et les vies des saints de l'époque mérovingienne citent d'ailleurs des orfèvres francs. Grégoire de Tours nous montre le roi Chilpéric fabriquant un plat d'or serti de pierres précieuses, analogue sans doute à celui qu'on a trouvé à Gourdon (Côte-d'Or), bordé de verres rouges disposés en losanges, avec au centre une croix pattée décorée de turquoises et cantonnée de quatre cœurs. Un atelier complet d'orfèvre a d'ailleurs été découvert à Caulaincourt (Oise), et tout le monde connaît la réputation du bon saint Eloi, trésorier de Dagobert et évêque de Noyon qui appliqua le procédé de cloisonnage à l'orfèvrerie religieuse et fabriqua le célèbre calice de Chelles, aujourd'hui disparu, dont les larges bandeaux de verroterie cloisonnée, disposés en feuilles de fougères et en damier, étaient séparés par des files de perles.
Entre la technique des objets de parure civile et celle de l'orfèvrerie religieuse il n'existe d'ailleurs aucune différence. La verroterie cloisonnée, interrompue par de gros cabochons et des camées antiques, recouvre sur toutes ses faces la chasse du trésor de Saint-Maurice d'Agaune (Valais). Mélée au simple ornement en filigrane, elle rehausse l'élégant calice de Gourdon et étale toute sa somptuosité sur les plats de reliure de l'Evangéliaire de Théodelinde au trésor de Monza, sur les admirables couronnes votives du trésor de Guarrazar partagées entre le musée de Cluny et l'Armeria Real de Madrid (VIIe siècle) et sur le reliquaire, dit de Pépin d'Aquitaine, du trésor de Conques (IXe siècle). Sur les fibules comme sur les chasses reparaissent parfois les vieux thèmes d'origine préhistorique, spirales, roues, marguerites à six pétales, qui se mêlent aux nœuds d'entrelacs de l'ornement oriental, (fibules de Baslieux (Meurthe-et-Moselle), chasses de Saint-Benoît-sur-Loire et de Saint-Bonnet-Avalouze (Corrèze). Rien ne montre mieux l'accord entre les
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deux traditions artistiques, d'origine si différente.
Telle est la technique qui a dominé dans toute l'Europe et une partie de l'Asie du v° au x° siècle. Les mêmes objets avec les mêmes ornements sont exhumés des tombes franques, visigothiques, lombardes, alamanniques, anglo-saxonnes. Le même art a régné en Irlande, en Ecosse, dans les pays scandinaves, en Russie, en Sibérie et on le retrouve dans les tombes des bandes magyares qui occupèrent le bassin du Danube au x° siècle. Les influences nordiques se révèlent par les inscriptions en caractères runiques qu'on trouve sur les fibules en Suède, en Ecosse et même en France. Au même moment l'art arabe naît en Mésopotamie et en Egypte, et au début du viii° siècle, le domaine de l'art antique, prolongé non sans altération dans l'art byzantin, est réduit à un îlot, dont Constantinople et Rome sont les deux centres. Jamais les traditions classiques n'ont été plus gravement menacées.
Une autre technique, celle des étoffes de soie brochées et historiées, est étrangère à l'Occident. Elle doit cependant être mentionnée, à cause des importations nombreuses auxquelles elle a donné lieu et de l'influence qu'elle a exercée sur l'ornement des époques préromane et romane. Avant l'invasion arabe l'Egypte, la Perse et, depuis Justinien, Constantinople, étaient les principaux centres de fabrication de ces étoffes, très recherchées des Occidentaux, qui s'en servaient non seulement comme parure, mais pour envelopper les reliques des saints et les corps des personnages de marque. Un grand nombre de ces suaires, transformés parfois en ornements liturgiques, se trouve dans nos musées et nos trésors d'églises. On peut dire qu'ils représentent de la manière la plus caractéristique l'esprit qui anime l'art oriental de cette époque. Leurs motifs ornementaux sont surtout empruntés à la faune, réelle ou fantastique. Tantôt des animaux se détachent dans une série de médaillons reliés par des ornements symétriques (comme le coq nimbé ou phénix du trésor de Latran), ou bien ce sont des scènes de chasse, des archers à cheval, fuyant à la manière des Parthes en décochant leurs flèches contre les lions (étoffe de Saint-Ambroise de Milan), mais, le plus souvent les animaux ou les chasseurs sont affrontés ou adossés symétriquement. Sur une étoffe du Mans des lions sont affrontés de chaque côté d'un pyrée, (autel du feu) et ils sont timbrés à la cuisse de la rouelle que les rois de Perse faisaient imprimer au fer chaud sur les animaux de leurs parcs. Des motifs très simples, feuilles cordiformes, tresse, files de perles ou de gros pois entourent les médaillons : des palmettes ornent le champ. On retrouve dans quelques-unes de ces œuvres comme un reflet de la science anatomique des animaliers assyriens, mais on sent que cette exactitude est sacrifiée de plus en plus à la recherche de la symétrie ornementale. Ces étoffes devaient fournir des thèmes à la sculpture et à la peinture jusqu'à la fin de l'époque romane.
Le même idéal artistique apparaît sur la plupart des manuscrits occidentaux ornés de peinture et surtout d'initiales enluminées. Celles des manuscrits francs, lombards, visigothiques sont faites surtout d'animaux aux attitudes bizarrement contournées et associées à des entrelacs; la figure humaine s'y montre rarement et toujours déformée. Un guépard luttant contre un serpent forme un D du sacramentaire de Gellone ; deux lions très stylisés supportent les piliers de l'arcade du frontispice du Saint-Augustin de Corbie (viii° siècle), et, à l'intérieur, un aigle est perché au-dessus d'une croix aux quatre branches triangulaires. Toute cette faune est orientale et se retrouve dans des manuscrits coptes ou arméniens. Les évangélistes à têtes d'animaux du sacramentaire de Gellone rappellent même les figures des divinités d'Egypte.
Mais c'est surtout dans les manuscrits décorés par des moines irlandais que l'ornement de l'époque prérome atteint toute son ampleur. Leurs initiales de grande dimension, leurs ornements peints à pleine page représentent le triomphe du style géométrique le plus exubérant : la faune et la figure humaine elle-même y deviennent de simples épures. Les plis des draperies d'un Christ enseignant sont figurés par un système de courbes et de contrecourbes et sur l'Evangéliaire de Saint-Gall, le Christ est attaché à la croix
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par de larges rubans d'entrelacs qui s'entrecroisent sur ses jambes, enserrrent sa taille et reparaissent sur ses épaules pour disparaître sous ses bras. Un ornement de l'Evangéliaire de Kells (Dublin, Trinity College), rappelle par sa richesse certaines pages de Corans enluminés. C'est un panneau rectangulaire divisé en compartiments dans lesquels grouillent littéralement des serpents entrelacés ; au centre une rosace, à l'intérieur de laquelle des entrelacs compliqués dessinent des rouelles, dont quelques-unes sont timbrées de croix et de losanges. La tranche même des cadres est semée d'entrelacs compliqués, de rosettes et d'ornements cloisonnés semblables à ceux de l'orfèvrerie. L'ornement est traité ici pour lui-même : sur une page tout entière de l'Evangéliaire de Kells s'étalent, au milieu d'une véritable forêt vierge de spirales, de roues et d'entre-lacs compliqués, les trois lettres grecques XPI, initiales d'un chapitre de saint Mathieu : « Christi autem generatio », (Math. I, 18) ; on chercherait vainement ailleurs une fantaisie aussi exubérante. De motifs indigènes d'origine préhistorique, le peintre a réussi à tirer une composition grandiose.
Bien que l'ornement antique et le canon hellénique ou byzantin de la figure humaine aient reparu dans la miniature franque de l'époque carolingienne, on retrouve dans les grandes initiales des Bibles de Charles-le-Chauve ou de Saint-Paul-hors-les-murs, des Evangéliaires de François II ou de Lothaire, les combinaisons variées des entrelacs irlandais mêlés aux feuillages classiques. L'art irlandais transporté sur le continent par les missionnaires disciples de Saint Colomban, est devenu un des éléments essentiels du système ornemental de l'Occident jusqu'à la fin de l'époque romane.
Ainsi trois techniques purement décoratives, celles de l'orfèvrerie cloisonnée, des étoffes historiées, des enluminures de manuscrits sur parchemin, dominent l'art préroman tout entier : les autres techniques leur sont subordonnées et s'efforcent à reproduire leurs ornements, à copier jusqu'à leurs procédés. Il y a là un fait en apparence paradoxal et qui déroute nos idées classiques sur la subordination des arts : elle existe bien, cette subordination dans l'art préroman, mais en sens inverse ; ici l'architecture elle-même est subordonnée à la décoration. Il est facile de s'en apercevoir lorsque l'on visite les très rares édifices d'époque mérovingienne et carolingienne qui nous sont parvenus. L'impression qu'ils produisent est très complexe : à l'intérieur, le remploi de colonnes et de chapiteaux arrachés à des constructions romaines, rappelle encore l'architecture et la décoration antique, par exemple aux baptistères de Poitiers et de Venasque, à la crypte de Jouarre. Les murs au contraire sont construits d'après des méthodes toutes différentes. L'art de tailler les pierres a disparu et le grand appareil a été abandonné partout : c'est avec des briques ou des matériaux de petite dimension que l'on édifie les murailles et on les dispose d'une manière décorative inspirée des procédés mêmes de l'orfèvrerie. Le cloisonnage de matériaux polychromes est en effet le thème préféré de ce décor. Le mur mérovingien de la crypte de Jouarre (Seine-et-Marne), est constitué par un triple étage de claveaux successivement taillés en carrés, en losanges, en polygones tangents séparés parde petitslosanges et sertis par des tuileaux. Au milieu du petit appareilromaindu baptistère de Poitiers, s'insère l'appareil en épi avec chainages de briques : ce dessin en feuille de fougère est celui de certaines pièces d'orfèvrerie cloisonnée, en particulier du calice de Chelles. Sous les arcs en mitre qui décorent les pignons extérieurs du même baptistère, on aperçoit les marguerites à six pétales et les rosaces au milieu d'une bordure de perles et de torsades, et, ce qui montre mieux que tout la préoccupation d'imiter l'orfèvrerie, ces rosaces étaient cloisonnées et, à l'intérieur, étaient sertis de petits cabochons de verre de couleur. Ces appareils décoratifs cloisonnés se sont développés à l'époque carolingienne et on en trouve encore des exemples remarquables dans des édifices du x° siècle, à Cravant (Indre-et-Loire), à Saint-Généroux (Deux-Sèvres), et sur l'archivolte d'un portail au Lion d'Angers (Maine-et-Loire). L'architecture romane elle-même ne devait pas abandonner ce genre de décoration, comme le montrent la façade de Saint-Martin-d'Ainay, à Lyon, le pignon occidental de la cathédrale du Mans et surtout les églises d'Auvergne, où elle couvre les pignons de ses mosaïques polychromes et forme de larges panneaux de marguerites à six rayons autour des absides.
PAVEMENT EN MOSAIQUE - EGL. SAINT-GENES DE THIERS. ÉP. MÉROVINGIENNE.
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RELIQUAIRE DU TRÉSOR DE CONQUES-EN-ROUERGUE.
APPLICATION DE VERROTTERIE CLOISONNÉE.
ÉP. MÉROVINGIENNE.
L'ornement sculpté obéit aux mêmes lois. La décadence de la taille des pierres a entraîné la disparition du modelage et de la statuaire. Le bas-relief purement ornemental est prédominant. Les chapiteaux exécutés à cette époque sont simplement épannelés et couverts d'ornements plats, comme ceux qui supportent les arcades du narthex de l'église carolingienne de Chamalières (Puy-de-Dôme), déformation curieuse de la corbeille corinthienne : l'un d'eux est entouré d'une natte d'entrelacs, l'autre de perles et ses volutes d'angles sont remplacées par des spirales d'aspect métallique. Des ornements analogues, torsades, rosaces et marguerites, oiseaux affrontés couvrent les chapiteaux de la crypte de Saint-Laurent de Grenoble et les lourds tailloirs-impostes qui les surmontent.
Mais le triomphe de cette technique, c'est l'ornementation des panneaux de marbre ou de pierre qui forment des parapets, des clôtures ou les côtés des sarcophages, dits du Sud-Ouest, mais dont on trouve des exemples dans toute la Gaule. Parfois ils sont simplement gravés en creux comme les lions et les griffons affrontés du sarcophage de Charenton-sur-Cher qui reproduisent des modèles d'étoffes sassanides, tandis que la figure humaine, représentée par le prophète Daniel, a l'aspect enfantin des dessins primitifs.
Les sculpteurs cherchent surtout de plus en plus à imiter la broderie et la passementerie des étoffes ou les entrelacs compliqués des miniatures irlandaises. C'est la même exubérance de croix nattées, de cercles se coupant, de tiges sinuèuses se nouant pour encadrer des grappes stylisées, des feuilles cordiformes, des rosaces, des marguerites, des roues. L'ornement oriental s'y marie aux vieux thèmes préhistoriques, surtout dans les pays celtiques et scandinaves. Parfois même l'orfèvrerie cloisonnée, vient rehausser la sculpture : un ornement de l'église de Fiquefleur (Eure), formé de cercles concentriques et entrelacés dans un carré, est percé de petites alvéoles destinées à contenir des cabochons de verroterie et il en est de même sur les croix et les rosaces du sarcophage de Boëthius, évêque de Carpentras.
Ce qui est particulièrement remarquable c'est l'unité de cet art, qui règne au même moment, avec les mêmes caractères dans tout l'Occident. Qu'il s'agisse de l'Espagne visigothique, de l'Italie du Nord (ciborium de saint Eleucadius, à Saint-Apollinaire in Classe de Ravenne, véritable chef-d'œuvre de broderie sur pierre du IXe siècle, autel et baptistère de Cividale, Frioul), de la Gaule franque où les monuments sont innombrables, de l'Angleterre saxonne, de l'Ecosse et de l'Irlande celtiques, des pays scandinaves, on retrouve toujours les mêmes ornements géométriques auxquels la
MINIATURES IRLANDAISES.
DUBLIN, TRINITY COLLEGE, 8e-g° SIÈCLE. LIVRE DE KELLS. ORNEMENT D'ÉVANGÉLIAIRE.
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figure humaine se mêle parfois, plus ou moins stylisée. Des monuments très éloignés dans l'espace, les croix tard un sculpteur roman de Marizy-Saint-Mard (Aisne) a traité le même sujet sur un chapiteau et a restitué à l'homme et aux animaux leur physionomie naturelle. Des plaques analogues et des fers forgés décorés de motifs géométriques, trouvés dans des tombes scandinaves figurent au musée de Stockholm. On y voit aussi un harnachement de cheval composé d'une bride et d'un frontail formés de petites plaques ornées d'entre-lacs et couverts d'un émail aux tons incarnats. La technique de l'émaillerie obtenue par le refroidissement d'une pâte en fusion a fait supposer que cet objet découvert à Vendel (Suède) avait pu être importé d'Orient, mais les ornements qui le couvrent sont aussi bien ceux de l'art préroman.
La verroterie cloisonnée paraît avoir été le point de départ de l'invention des vitraux, dont parle déjà Grégoire de Tours au vi^e siècle. Des fragments de verre taillés et colorés ont été découverts à Séry-lez-Mézières (Aisne); leur assemblage représente une croix pattée avec un quatrefeuilles et une rosace au centre qui ornait sans doute une châsse, mais qui a déjà par ses dimensions l'aspect d'un vitrail. Ces premiers vitraux étaient établis à l'intérieur de châssis en bois et on en a retrouvé un spécimen du x^e siècle dans l'église de Château-Landon (Seine-et-Marne).
Enfin il n'est pas jusqu'aux pavements en mosaïque où l'on ne constate la substitution aux motifs mythologiques romains ou aux thèmes symboliques chrétiens d'ornements en rapport avec les nouvelles techniques décoratives. Une mosaïque de Moissac figurait le roi Clovis sur un char attelé de griffons. Des fragments importants découverts dans l'église Saint-Genès de Thiers (Puy-de-Dôme), en 1863, nous montrent sur un pavement de ce genre un bestiaire complet, copié cer-
nattées de Cividale (Frioul), ou du musée de Spalato, celle de Volvic (Puy-de-Dôme), celle de l'ambon de Romainmôtier (Suisse), celle de la pierre de Migvie (comté d'Aberdeen, Ecosse), procèdent de la même technique. En général les croix des pays celtiques se distinguent par la richesse plus grande de leurs spirales et de leurs entrelacs, comme celle d'Aberlemmo (Forfarshire, Angleterre), accostée d'animaux affrontés dans des enroulements, qui rappellent l'exubérance des initiales irlandaises. Sur la pierre à inscriptions runiques de Jellinge (Danemark), est sculptée une Crucifixion et le Christ a le corps entouré des mêmes rubans d'entrelacs que sur la miniature de l'Evangéliaire de Saint-Gall mentionnée plus haut.
Ces exemples démontrent suffisamment la place considérable que tiennent dans l'art préroman les techniques décoratives de l'orfèvrerie cloisonnée, des étoffes historiées, des manuscrits enluminés. Il en est de même à plus forte raison dans les arts mineurs.
On retrouve souvent dans les tombes de cette époque des plaques ajourées de fer ou de bronze que les femmes passaient à leur ceinture pour y suspendre des trousse ou des bourses. On y voit les motifs stylisés de l'orfèvrerie cloisonnée et la figure humaine s'y déforme en ornements symétriques. Sur une plaque de Ginvry (Meuse) un cavalier lève les bras dans l'attitude de l'orant, comme le Daniel entre les lions des plaques de ceinturons burgondes. Ces plaques sont ornées aussi de serpents disposés en roue et de griffons. Sur celle de Combles (Somme), deux animaux fantastiques semblables à des ours semblent tourmenter un personnage; le même thème reparait sur une plaque de Moilains (Somme), d'époque carolingienne, mais l'homme et les animaux sont devenus méconnaissables et se sont métamorphosés en ornements géométriques, faits de lignes brisées alternant avec des courbes; plus
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tainement sur des étoffes persanes: un lion d'aspect géométrique avec la touffe de poils de sa queue formée de losanges concentriques et sa crinière en tresses d'entrelacs; sa cuisse est timbrée d'une étoile qui rappelle la rouelle des lions sassanides. Puis c'est un phénix avec le nimbe autour de la tête, sous la forme d'un paon faisant la roue; ses ailes sont semées de rosaces bleues, vertes et rouges; une bordure de losanges de marbre l'encadre, pareille à celles qu'on trouve sur les étoffes. Des têtes d'oiseaux montrent cet œil rouge énorme, qui est celui des faucons, représentés sur les fibules des tombes de Sibérie. Ces précieux débris qui datent de la fin du vi^e siècle attestent la vogue que les modèles orientaux, répandus par les marchands syriens, avaient acquise dans la Gaule mérovingienne.
Tel fut cet art préroman, dont on a longtemps ignoré jusqu'à l'existence et auquel on a voulu, à tort, appliquer les critères qui conviennent à l'esthétique gréco-romaine. Il n'est pas, comme on l'a cru, une déformation, une dégénérescence de l'art antique; il représente au contraire une tradition originale, faite d'une synthèse de thèmes indigènes, antérieurs à la conquête romaine et de l'ornement et des techniques qui se sont développés en Orient à l'écart des influences helléniques. Les hommes de cette époque de régression politique et sociale ne comprennent plus les subtilités de la rhétorique ancienne et sont fatigués des allégories mythologiques et du décor classique. Ils sont remontés pour créer un nouvel art à des traditions millénaires, préromaines et même préhelléniques. Le mouvement de la Renaissance carolingienne, en remettant en honneur l'étude de l'antique, est venu arrêter l'essor de cet art qui menaçait d'engager l'Occident dans les mêmes voies que la civilisation musulmane: dès le ix^e siècle, les feuillages antiques et la figure humaine reparaisent sur les peintures des manuscrits, et des imagiers obscurs s'essayent à modeler des corps dans l'espace. Et pourtant l'œuvre de l'art préroman n'a pas péri toute entière et il a laissé après lui un goût de la décoration et des techniques de luxe auquel notre art occidental du moyen âge doit en grande partie son charme.
LOUIS BREHIER.
CIBORIUM DE SAINT ELEUCADIUS. MARBRE RAVENNE.
SAINT-APOLLINAIRE IN CLASSE (9^e S.).