Page 1
Monsieur Léonard FORMES ÉDITION FRANÇAISE MARS MCMXXX PARIS ÉDITIONS DES QUATRE CHEMINS
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Monsieur Léonard FORMES ÉDITION FRANÇAISE MARS MCMXXX PARIS ÉDITIONS DES QUATRE CHEMINS
GALERIE ET LIBRAIRIE DES QUATRE CHEMINS 18, RUE GODOT-DE-MAUROY — PARIS (IXe) TÉLÉPHONE : RICHELIEU 99-50 --- LIVRES D'ART ET DE LUXE ÉDITIONS ORIGINALES ET A TIRAGES LIMITÉS --- DESSINS ET ESTAMPES ORIGINALES DE PICASSO, HENRI-MATISSE, ROUAULT MODIGLIANI, MARQUET, CHIRICO, MARIE LAURENCIN ETC. --- LIBRAIRIE DES QUATRE-CHEMINS se charge de procurer, dans les plus brefs délais et dans les meilleures conditions, les livres et estampes dont vous pourriez avoir besoin.
FORMES RÉDACTION 42, RUE PASQUIER, PARIS VIII° TÉL. EUROPE 37-70 ET LA SUITE ADRESSE TÉLÉGRAPHIQUE FORMES ROMAUSDING PARIS ADMINISTRATION 18, RUE GODOT-DE-MAUROY PARIS IX° TÉL. RICHELIEU 99-50 CHÈQUE POSTAL 713-07 REVUE INTERNATIONALE DES ARTS PLASTIQUES PARAISSANT DIX FOIS PAR AN EN DEUX ÉDITIONS FRANÇAISE ET ANGLAISE DIRECTEUR S. FUKUSHIMA DIRECTEUR ARTISTIQUE WALDEMAR GEORGE SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION MARCEL ZAHAR N° 3 — MARS 1930 Formes est une tribune où s'affrontent librement toutes les doctrines vivantes. SOMMAIRE - A. de Monzie. — La laïcisation du respect humain - E. Bove. — Georges Braque - Waldemar George. — Eugène Bermann - Raymond Kœchlin. — La Société des Amis du Louvre - A. Lemozi. — L'Art paléolithique dans la grotte du Pech-Merle - Albert Sautier. — L'Exposition d'Art Africain et d'Art Océanien - Chroniques par : R. Allendy, G. Charensol, Louis Delaporte, Foundoukidis, René Huyghe, Albert Sautier, Waldemar George et Marcel Zahar - Correspondence de l'Étranger - Boris Ternovietz. — Lettre de Russie - R.-H. Wilenski — Lettre d'Angleterre - Ventes Publiques --- ÉDITIONS DES QUATRE CHEMINS FRANCE Prix du numéro : 20 frs Abonnement pour 10 numéros : 175 frs ÉTRANGER Prix du numéro : 25 frs Abonnement pour 10 numéros : 220 frs
LA LAÏCISATION DU RESPECT HUMAIN PAR A. DE MONZIE Depuis M. de Tocqueville jusqu'à André Siegfried, il se trouve toujours quelque écrivain qualifié qui enseigne à chaque génération de français la leçon mal apprise de la démocratie américaine. Il y a 25 ans Ostrogorski, savant trop inconnu à mon gré, nous révélait dans la Démocratie et les Partis politiques l'état des mœurs et des institutions anglo-saxonnes. L'ouvrage un peu massif, alourdi de faits et de preuves, a la valeur d'un réquisitoire définitif contre les abus, les déformations et les scandales de la politique des partis. J'ai sans doute reporté à cet Ostrogorski la dilection revérentielle que nos aïeux témoignaient à Montesquieu. Ma passion de non-conformisme s'est nourrie de sa leçon, avant de s'alimenter des leçons d'une expérience personnelle. J'ai appris, en le lisant, à redouter les effets du Caucus triomphant, du Caucus, c'est-à-dire de l'organisation mécanique et tyrannique, de l'usinage des volontés populaires, selon la formule héritée du club de Boston, puis taylorisée en même temps que l'industrie américaine, sinon par les soins électoraux de cette industrie. J'ai appris que la force des partis tenait à leur pouvoir d'intimidation, à la contrainte morale exercée par chacun d'eux au nom de l'orthodoxie partisane. « Les citoyens, écrit Ostrogorski, assistent aux désordres de la vie publique parce-que ces désordres sont couverts du pavillon de leur parti. Les forbans qui les causent et en profitent n'ont qu'à brandir devant les fidèles du parti l'épouvantail de l'hétérodoxie politique. Au lieu d'intimider, les membres du peuple souverain sont eux-mêmes intimidés (1) »... Ce phénomène de rétroversion psychologique est encore plus manifeste dans les pays latins que chez les Anglo-Saxons ; car l'instinct grégaire, les lois de l'imitation, l'appel du nombre et de la mode ne suffisent pas à expliquer chez nous le recrutement des clubs, des syndicats ou des majorités : il y a un autre sentiment qui rallie les indifférences ou les incertitudes ; c'est la terreur de l'isolement, assez comparable en ses effets au mouvement instinctif qui précipite le spectateur du trottoir parmi la foule en marche derrière une musique de régiment. M. Clemenceau se trompait dans ses entretiens avec Martet quand il attribuait à sa menaçante justice le mérite d'avoir, en 1917 et 1918, assagi les professionnels de la révolte. Sa dictature de guerre a été une fabrication du patriotisme français, devenu proprio motu dicatorial et inquisitorial. Il y avait derrière M. Clemenceau, comme à la suite des Jacobins, deux sortes de gens confondus dans l'apparence d'une même ferveur : les illuminés et les intimidés. Il advint de même en 1926 lorsque M. Poincaré fut investi des pleins pouvoirs par le vœu des rentiers apeurés, nouvelle classe de dirigeants qui ne dirige pas, comme disait Disraeli, des premiers grands bourgeois. D'aucuns croyaient bénioitement à la vertu efficace de ses méthodes. Mais le plus grand nombre votait la confiance par la crainte d'encourir un blâme de la part de ceux qui sincèrement étaient confiants. En 1928, le goût des disciplines reparait dans nos formations politiques. « Par file à droite !... Par file à gauche ! » Chaque groupement de droite ou de gauche recueille sans peine des adhésions qu'il eût en vain sollicitées durant la précédente législature. La mort de Clemenceau semble symboliser la fin des sans-parti, la disparition des derniers irréguliers de la République. Jamais la puissance d'intimidation dont parle Ostrogorski, n'a été plus opérante au bénéfice de n'importe quel comité s'offrant comme manager d'idéal. Il en est qui vivaient libres et qui n'osent plus guère professer leur liberté ; ils s'affilient dans l'espoir d'échapper aux brimades, de n'être pas remarqués, critiqués, soupçonnés, de s'assurer enfin dans l'abri collectif un refuge individuel contre le dénigrement des syndiqués ou des affiliés. Or je voudrais noter l'étroite parenté d'un tel --- (1) Ostrogorski. La Démocratie et les Partis Politiques. Calmann Lévy, p. 621-629.
mobile avec ce que le catholicisme a si longtemps stigmatisé sous le vocable de respect humain. Le respect humain, c'est la plus antique forme de trahison : quand Pierre renia Jésus, il agissait par respect humain. Le Pharisien Nicodème cédait au respect humain en recherchant la protection des ténèbres pour venir adorer le fils de Dieu. Saint Jérôme raconte dans ses lettres que souvent un sénateur romain converti au Christ, après avoir résisté aux tourments du cirque, abjurer sa foi s'il se voyait exposé aux yeux de ses collègues. Les hommes, clamera plus tard Bourdaloue, se sont fait du respect humain une malheureuse politique aux dépens de leur religion. Il n'y a pas dans toute la littérature chrétienne meilleure définition du respect humain que dans l'anathème familière de Lamennais : Cet homme croit à la religion, il la pratique peut-être en secret. Savez-vous ce qui l'empêche de se montrer ouvertement chrétien? Une pudeur bien naturelle : Dieu est mal vu de certaines gens. La théologie ne juge le respect humain que par opposition avec le respect divin, parce qu'il transfère à l'homme les droits et honneurs réservés à Dieu, parce qu'il subordonne aux convenances de la vie extérieure les raisons de la vie intérieure. Mais cette servitude, cette lâcheté, cette défaillance du cœur ne caractérisent pas seulement les apostasies de clercs ou de catéchumènes : Voltaire dénonçait dans la société civile des esprits serfs et ce défaut — le pire du genre humain, prétendait-il, — d'être poltron devant les injonctions de la sottise ambiante. Esprits serfs, les libertins tout autant que les dévots ! Voltaire lui-même n'échappe pas à la règle commune, alors qu'il distribue le pain bénit et communique solennellement dans son église. Ce n'est qu'un acte de haute philosophie pratique, observe Émile Faguet avec une feinte indulgence. Mais non ! c'est du respect humain. Le gentilhomme qui n'a point de conviction religieuse acceptera au XVIIIe siècle de remplir ses devoirs religieux. Le bourgeois qui n'a point de conviction révolutionnaire acceptera, en 1793, de remplir ses devoirs civiques. Un ouvrier d'aujourd'hui s'inscrit obligatoirement à la section socialiste ou à la cellule communiste, s'il habite une cité populeuse dans laquelle il est de mauvais ton de travailler à l'usine sans militer au parti. Respect humain ! Laïcisation du respect humain ! Cette fausse honte agit tantôt pour, tantôt contre ce qui objet de culte, suivant le degré d'autorité sociale que ce culte atteint aux diverses phases de son histoire — contre le catholicisme, religion des martyrs, des saints ou des prédicateurs ; — pour le catholisme, Église établie, religion d'État, consacrée par une souveraineté de la coutume ; — contre la libre pensée, enseignée par Bayle, d'Alembert ou Helvétius, — pour la libre-pensée, généralisée dans les chansons, les propos de tribune ou de table. Mais ce qui fournit matière à réflexion étonnée, c'est que le respect humain ait surgi soudain dans la conscience des hommes avec les progrès du catholicisme et qu'il ait subsisté, qu'il subsiste au sein des civilisations latines alors qu'il fut toujours ignoré des civilisations païenne, musulmane ou asiatique. Tare d'Occident, déviation du catholicisme, monstrueuse déviation! Je tiens pour cette dernière hypothèse. Il n'y a pas de respect humain dans l'hellénisme. L'Athénien affirme son moi, fête ses dieux sans égard pour le « qu'en dira-t-on » de la cité. Le dédain des contingences d'opinion constitue sans doute l'essentiel de cette sagesse dionysienne dont s'enchantait la tragique philosophie de Nietzsche. La verecundia latine — sorte de gentlemanry — n'est point de l'espece du respect humain, qui, en vérité, n'a jamais paru avant le christianisme et ne paraît point hors le christianisme. Qu'est-ce donc qui justifie cette particularité? Ne serait-ce pas que la pudeur, précepte nouveau de l'éthique, a été transposée, déformée en respect humain par une détestable interprétation de l'Evangile? En dépit de Darwin, de sa glose physiologique, la pudeur est bien un apport de l'Evangile, un événement moral qui date du grand apostolat. Mais par cela même que la pudeur attache une déconsidération à la publicité de certains actes, elle suppose « un certain souci de l'estime et de la considération (1) » : elle inaugure obscurément, clandestinement, le règne du conformisme vestimentaire, social et politique. La pudeur, dépouillée de la poésie des premiers âges, réglementée, embourgeoisée à durée de vertu, n'est plus qu'une discipline, l'attitude recommandée aux vierges des pensionnats sous le vocable de retenue. La retenue occupe dans l'éducation la place que la pudeur occupait dans la religion ; mais elle est exclusivement destinée à prémunir la fille de condition ou l'homme de qualité contre le scandale des gestes et des récits trop libres, contre l'imprudence du verbe et du regard. Il ne s'agit plus d'agréer à Dieu qui surveille sa créature, il s'agit d'échapper au monde qui guette sa proie. La modestie ci-devant dévote est d'ores et déjà sécularisée puisqu'elle tend (1) Gaston Richard: L'Evolution des Mœurs. Gaston Doin, éditeur, Paris 1925, p. 248.
à des fins terrestres, immédiates, utilitaires. Mais quiconque fait preuve de retenue avoue son souci du prochain, du voisin, des passants — ce souci qui est précisément le respect humain — forme définitive de la pudeur, quand elle a mal tourné. La doctrine du Christ ne saurait être impliquée dans la mésaventure d'une vertu évangélique. Il n'en est pas moins certain que le respect humain procède d'une origine cléricale, en ce sens qu'il fut à son origine un péché d'Église, une défection des croyants devant le ricanement des incrédules et qu'il reste, en dernière analyse, l'adultération d'un enseignement répandu au nom du Christ. Et c'est chose plaisante que de voir les faux libres penseurs du temps s'emparer de cette défaillance pour l'élever en devoir. Car il s'est trouvé des démocrates, épris de conceptions unitaires, mais oubliex des franchises de la création intellectuelle, pour refuser aux initiatives la possibilité de se manifester hors la règle stricte des partis et pour tenter un vaste encasernement des cerveaux dans la morne uniformité d'une République ne varietur que protégerait, à toute éventualité d'aucune, la crainte révérentielle de la solitude civique. Il s'est trouvé des démocrates pour crier sus aux dissidents comme si la démocratie n'était pas issue des dissidences du passé pour spéculer sur le respect humain des laïcs qui, plus que la loi des majorités, maintient dans l'obédience les timides minorités! Tentative vaine, vouée au désaveu prochain! D'accord! Mais cette « confiance en soi », principe de l'héroïsme civil — au dire d'Emerson — a disparu ou disparaît de nos activités politiques, voire de notre vie intellectuelle : l'ambition courtisane se satisfait d'honneurs. Il n'y a plus guère d'iconoclastes. Emmanuel Berl, qui pourrait en être un, consacre deux pamphlets à la mort de la pensée et de la morale bourgeoises, deux morts qu'il faut qu'il tue. La pensée et la morale prolétariennes, en dépit de Georges Sorel, ne seront pas distinctes, si le respect humain s'en mêle pareillement, si les spécialistes de Révolutions ne cessent de raffiner sur l'exégèse que pour raffiner sur la procédure, nous contraignant à évoquer en face de leurs violences rituelles — ce sarcasme du vieil Hugo : > Leur idéal a l’œil du cadavre... Un idéal cadavérique régente, en effet, toute l'activité novatrice d'une époque où chaque élant de l'individu est paralysé par le rythme de la foule souveraine. Les disciples de Proust font de la vivisection dans des chairs mortes. Un caporalisme du médiocre et de la veulerie domine, opprime l'art plastique comme la littérature, comme la vie citoyenne. Il n'y a presque plus d'anarchistes dans un monde anarchique. Faute d'avoir pu laïciser la morale, on a laïcisé le respect humain. C'est pourquoi tant de tristesse et tant d'hypocrisie pèsent sur la Renaissance des peuples. GEORGES BRAQUE PAR E. BOVE La peinture, comme tous les arts, existe grâce aux peintres et il serait vain de vouloir la définir autrement qu'en analysant l'œuvre de ceux-ci. Le fait d'analyser quoi que ce soit suppose qu'on possède, avant d'exercer son jugement, une conception idéale. Mais ce n'est qu'une supposition. Devant un artiste, notre conception devient celle vers laquelle cet artiste tend, et c'est dans les points où il ne l'atteint pas que nous pouvons nous permettre de formuler une critique, mais non pas dans sa manière ni dans sa personnalité que nous avons le droit de ne pas aimer, mais que nous n'avons pas le droit de juger. Il faut donc prendre les artistes pour ce qu'ils sont et essayer de comprendre en quoi leur œuvre approche le plus de la perfection qu'ils s'efforcent d'atteindre. C'est ce que je vais m'appliquer de faire en parlant de Georges Braque. Dans chacune des toiles de ce grand peintre, il y a une plénitude qui ne trompe pas. Ses qualités dominantes sont la maturité et la puissance. Le profane, devant cette œuvre, est tout de suite frappé par l'équilibre, la sûreté, la confiance. Rien n'est laissé au hasard. Tout est ferme, lent, fort. De telles qualités sont à la fois d'un homme et d'un artiste. Il arrive rarement que l'un soit l'égal de l'autre. Il est plus fréquent de deviner sous des dons éclatants une personnalité pauvre que de rencontrer une harmonie complète entre l'homme et l'artiste. On sent toujours, devant une toile qui n'est que pleine

à des fins terrestres, immédiates, utilitaires. Mais quiconque fait preuve de retenue avoue son souci du prochain, du voisin, des passants — ce souci qui est précisément le respect humain — forme définitive de la pudeur, quand elle a mal tourné. La doctrine du Christ ne saurait être impliquée dans la mésaventure d'une vertu évangélique. Il n'en est pas moins certain que le respect humain procède d'une origine cléricale, en ce sens qu'il fut à son origine un péché d'Église, une défection des croyants devant le ricanement des incrédules et qu'il reste, en dernière analyse, l'adultération d'un enseignement répandu au nom du Christ. Et c'est chose plaisante que de voir les faux libres penseurs du temps s'emparer de cette défaillance pour l'élever en devoir. Car il s'est trouvé des démocrates, épris de conceptions unitaires, mais oubliex des franchises de la création intellectuelle, pour refuser aux initiatives la possibilité de se manifester hors la règle stricte des partis et pour tenter un vaste encasernement des cerveaux dans la morne uniformité d'une République ne varietur que protégerait, à toute éventualité d'aide, la crainte révérentielle de la solitude civique. Il s'est trouvé des démocrates pour crier sus aux dissidents comme si la démocratie n'était pas issue des dissidences du passé pour spéculer sur le respect humain des laïcs qui, plus que la loi des majorités, maintient dans l'obédience les timides minorités! Tentative vaine, vouée au désaveu prochain! D'accord! Mais cette « confiance en soi », principe de l'héroïsme civil — au dire d'Emerson — a disparu ou disparaît de nos activités politiques, voire de notre vie intellectuelle : l'ambition courtisane se satisfait d'honneurs. Il n'y a plus guère d'iconoclastes. Emmanuel Berl, qui pourrait en être un, consacre deux pamphlets à la mort de la pensée et de la morale bourgeoises, deux morts qu'il faut qu'il tue. La pensée et la morale prolétariennes, en dépit de Georges Sorel, ne seront pas distinctes, si le respect humain s'en mêle pareillement, si les spécialistes de Révolutions ne cessent de raffiner sur l'exégèse que pour raffiner sur la procédure, nous contraignant à évoquer en face de leurs violences rituelles — ce sarcasme du vieil Hugo : > Leur idéal a l'œil du cadavre... Un idéal cadavérique régente, en effet, toute l'activité novatrice d'une époque où chaque élant de l'individu est paralysé par le rythme de la foule souveraine. Les disciples de Proust font de la vivisection dans des chairs mortes. Un caporalisme du médiocre et de la veulerie domine, opprime l'art plastique comme la littérature, comme la vie citoyenne. Il n'y a presque plus d'anarchistes dans un monde anarchique. Faute d'avoir pu laïciser la morale, on a laïcisé le respect humain. C'est pourquoi tant de tristesse et tant d'hypocrisie pèsent sur la Renaissance des peuples. GEORGES BRAQUE PAR E. BOVE La peinture, comme tous les arts, existe grâce aux peintres et il serait vain de vouloir la définir autrement qu'en analysant l'œuvre de ceux-ci. Le fait d'analyser quoi que ce soit suppose qu'on possède, avant d'exercer son jugement, une conception idéale. Mais ce n'est qu'une supposition. Devant un artiste, notre conception devient celle vers laquelle cet artiste tend, et c'est dans les points où il ne l'atteint pas que nous pouvons nous permettre de formuler une critique, mais non pas dans sa manière ni dans sa personnalité que nous avons le droit de ne pas aimer, mais que nous n'avons pas le droit de juger. Il faut donc prendre les artistes pour ce qu'ils sont et essayer de comprendre en quoi leur œuvre approche le plus de la perfection qu'ils s'efforcent d'atteindre. C'est ce que je vais m'appliquer de faire en parlant de Georges Braque. Dans chacune des toiles de ce grand peintre, il y a une plénitude qui ne trompe pas. Ses qualités dominantes sont la maturité et la puissance. Le profane, devant cette œuvre, est tout de suite frappé par l'équilibre, la sûreté, la confiance. Rien n'est laissé au hasard. Tout est ferme, lent, fort. De telles qualités sont à la fois d'un homme et d'un artiste. Il arrive rarement que l'un soit l'égal de l'autre. Il est plus fréquent de deviner sous des dons éclatants une personnalité pauvre que de rencontrer une harmonie complète entre l'homme et l'artiste. On sent toujours, devant une toile qui n'est que pleine

Pêcheuse. Braque (Collection Paul Rosenberg) 1929 Fisher Girl

La revue Formes, numéro 3 de mars 1930, présente une discussion sur la « laïcisation du respect humain » par A. de Monzie, analysant comment la peur de l'isolement et la conformité sociale influencent les comportements individuels et collectifs. L'ouvrage aborde également des sujets artistiques avec un article sur Georges Braque et des chroniques sur l'art contemporain et les expositions.