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2e Année. — Numéro 14
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE •
JACQUES LAFFITTE ET LE CHATEAU DE MAISONS
L'opinion publique a été saisie à nouveau ces temps derniers des craintes que suscitait la conservation des aspects du château de Maisons. Certes, l'alerte fut plus grave, il y a vingt ans, lorsqu'il s'agit de vie ou de mort pour le chef-d'œuvre de Mansard. L'intelligente initiative du directeur des Beaux-Arts d'alors, M. Henry Marcel, qui en réalisa l'acquisition pour l'Etat au prix de 200.000 francs, a été suivie de mesures progressives qui, au strict minimum de la cour d'honneur acquise avec le château en 1904, ont ajouté, d'abord, les pelouses qui s'étendent du château à la Seine, puis le terrain qui le sépare de la vieille église sur le flanc Sud. Il y a deux ans, une nouvelle acquisition élargissait notablement le domaine à reconstituer, grâce à la générosité d'un citoyen américain, habitant de Maisons-Laffitte, M. Franck Jay Gould, qui offrit la moitié des 150.000 francs nécessaires. Une opération du même genre est en passe de se réaliser à l'heure actuelle grâce à des concours provoqués par M. Jules Rein, le nouveau et actif conseiller général de Maisons-Laffitte pour aider l'administration des Monuments historiques à étendre jusqu'à la route de Paris longeant la Seine l'espace que l'on veut assurer contre tout lotissement et encombrement de constructions parasites. Il restera ensuite à mettre cet espace libre à profit, pour faire un cadre digne d'elle à la noble construction qu'enserrent déjà malheureusement, du côté opposé, des villas disparates beaucoup trop rapprochées.
La perspective, heureusement écartée pour certains, le souvenir amer pour d'autres, de ces «lotissements» déplorables amène fatalement à l'esprit l'idée de celui qui en donna le premier l'exemple, et qui commença, en 1834, le dépècement du domaine des Longueil, resté intact à travers la Révolution et l'Empire ; je veux parler du banquier Jacques Laffitte, héros éponyme aujourd'hui de la ville de Maisons et dont la mémoire est tour à tour honorée ou maudite, suivant l'humeur ou la tournure d'esprit de chacun. Il n'est peut-être, du reste, qu'à demi paradoxal de prétendre que, de même que le roi-citoyen à Versailles, son ministre bourgeois à Maisons a sauvé le château de la ruine. On sait qu'il l'acquit, en 1818, de la veuve du maréchal Lannes. A ce moment, les crises économiques consécutives à la Révolution et à l'Empire entraînaient l'abandon de mainte demeure d'autrefois livrée au vandalisme des «bandes noires». Il l'entretint, médiocrement, il est vrai, mais il l'entretint pendant 26 ans, et s'il dut, à un moment donné, aliéner le grand parc et détruire les fastueuses écuries que ni ses goûts, ni sa fortune, diminuée par des succès politiques dispendieux, ne l'incitaient à conserver, il sut garder dans son lotissement la physionomie et le dessin général de ce parc magnifique du xvie siècle; d'intelligentes servitudes furent imposées à ces petits acquéreurs, «amis de la campagne», à qui il proposait, en 1834, de mettre à leur disposition «les jouissances réservées jusqu'à ce jour à l'opulence», presqu'en même temps qu'il projetait, dans sa conception nouvelle de la banque, de faire
Le Château de Maisons et ses parterres d'après une gravure de PÉRELLE
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pénétrer le crédit dans toutes les classes de la société, afin de favoriser le développement du commerce et de l'industrie.
Il s'était, d'ailleurs, réservé pour lui-même 33 hectares autour du château et c'est le morcellement maladroit de ce domaine réduit, réalisé seulement par ses successeurs, à partir de 1884, dont nous souffrons surtout aujourd'hui.
On ne saurait donc pas trop accabler, ni même oublier cette curieuse physionomie de financier libéral qui joua dans l'opposition, avant 1830, et dans le gouvernement aux premiers temps de Louis-Philippe, un rôle si important. Il a bien droit en particulier à ce que son souvenir soit
Cl. Serv. phot. B. A.
HENRY SCHEFFER. Portrait de Jacques Laffitte.
officiellement évoqué dans ce château où il vécut plus de 25 ans et où il accueillit les hommes qui préparèrent avec lui la Révolution de juillet, La Fayette, Odilon Barrot, le général Foy, Thiers, Mignet, Manuel, Béranger, etc... Des souvenirs relatifs à ces hôtes imprévus de l'ancienne demeure du comte d'Artois, devenu Charles X, y ont été déjà rassemblés. Mais la pièce capitale de cette série sera sans contredit le beau portrait représentant Laffitte en 1838, signé de Henry Scheffer, lequel, avec son frère Ary, fut certainement parmi les artistes les plus chers à Louis-Philippe et à son entourage. Cette effigie, sans approcher, bien entendu, du puissant et quasi symbolique Bertin d'Ingres, ne manque pas cependant de caractère évocateur. Elle provient de la princesse Ney de Persigny, petite-fille de Laffitte, Eglé, fille d'Albine, princesse de la Moskowa. Elle a été rachetée dans une vente récente par M. Duverdy, maire de Maisons-Laffitte et président de la Société des Amis du château. Offerte par lui aux collections du château, elle y recevra la place d'honneur qu'elle mérite (1).
Paul Vitry.
NOUVELLES
Bourses de la Fondation américaine pour la pensée et l'art français. — Sous la présidence de la donatrice, Mme Florence Blumenthal, et de M. Paul Léon, 14 bourses de 12 000 francs chacune ont été distribuées à de jeunes artistes ou littérateurs par les divers jurys de la Fondation américaine pour la pensée et l'art français.
Les bourses destinées à des artistes ont été ainsi réparties : peinture, à MM. Maurice Brianchon et François Desnoyer; sculpture, à MM. Marcel Gimond et Noël Rispal; musique, à M. Robert Dussaut; gravure, à M. Girard Cochet; arts décoratifs, à MM. Jean Burkhalter, Georges Chevalier, René Herbst et Henri Pinguenelet; architecture, à M. Pierre Bailly.
Légion d'Honneur. — M. Patriarche, sculpteur-médailleur et M. Gumery, artiste peintre, sociétaires de la Société des Artistes français, ont été nommés cheva-liers de la Légion d'Honneur.
Exposition de 1925. — La Hongrie, l'Irlande, la Yougoslavie, la Bulgarie et la Norvège viennent de faire parvenir à M. Fernand David, commissaire général de l'Exposition, l'avis officiel de leur participation.
Le comité d'admission, dans une de ses dernières séances, a statué sur différents projets concernant les bâtiments à édifier sur l'Esplanade des Invalides. Il s'agit des pavillons qu'occuperont les représentants des régions lyonnaise, nancéenne et normande, ainsi que de ceux qui sont réservés aux ateliers « Pomone » des magasins du Bon Marché, au « Studio » des magasins du Louvre et à l'Association des anciens Elèves de l'Ecole nationale des Arts décoratifs.
Concours de dessin et de modelage. — Un concours de dessin et de modelage avait été organisé par la chambre syndicale de la bijouterie, de la joaillerie et de l'orfèvrerie de Paris, en vue de l'Exposition de 1925. L'exposition des résultats a été inaugurée dernièrement par M. de Moro-Giafferi.
Le Congrès des architectes français. — Au cours du Congrès, M. Jules Formigé a exposé, dans
(1) A la même vente, M. Simonson, expert, achetait également pour l'offrir au château, une belle gravure avant toute lettre du même portrait.
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une intéressante conférence, les résultats des fouilles entreprises dans le sud-est de la France. Celles-ci ont montré à quel degré de perfection étaient parvenues les Romains en matière de construction, notamment pour la confection des routes bétonnées et l'édification des voûtes. Ces constatations ont été une fois de plus confirmées par les découvertes faites à Fréjus, à la Turbie, à Saint-Rémi-en-Provence, à Vaison, à Arles, à Orange et à Vienne.
Les Amis du Louvre au Château de Champs. — Le 4 juillet, les Amis du Louvre, qui avaient précédemment visité Senlis, Mortefontaine et Chaalis, étaient conviés par la comtesse Cahen d'Anvers à visiter son château de Champs. On sait que cette magnifique demeure, bâtie en 1719 par Chamblin pour Poisson de Bourvalais, passa en 1757 entre les mains de Mme de Pompadour, qui y fit exécuter de nombreux travaux d'embellissement. Les jardins dessinés par Garnier d'Isle dans le goût français étaient célèbres, mais furent transformés à l'anglaise vers la fin du XVIIIe siècle. C'est au comte Cahen d'Anvers que nous devons de les voir rétablis dans leur style primitif.
Une pièce du château conserve une remarquable décoration dite de singeries qu'on peut vraisemblablement attribuer à J.-B. Huet.
Société des Amis de Versailles. — Les membres de la Société ont été invités, le 7 juillet, à entendre au château de Versailles une conférence de M. Louis Bertrand, sur la psychologie amoureuse de Louis XIV. Ils ont assisté le même jour à l'inauguration de nouvelles salles du rez-de-chaussée du château prolongeant, sous le grand appartement du roi, les salles consacrées à la peinture du XVIIIe siècle. On y verra notamment les tableaux du legs Ségur, dont nous avons parlé récemment ici même. Nous comptons du reste revenir bientôt sur cette installation.
Une Exposition d'art à Limoges. — A l'occasion de la Grande semaine du Limousin qui a eu lieu au début de juin, la Société des Amis des Arts de Limoges avait organisé, dans un pavillon spécial, une exposition qui groupait plus de cent cinquante toiles représentant toutes des paysages limousins.
Dans un autre pavillon, l'Ecole nationale des Arts décoratifs de Limoges présentait un bel ensemble formé par les travaux les plus remarquables de ses élèves, tandis que l'Ecole pratique de Commerce et d'Industrie, en une manifestation analogue, exposait quelques pièces intéressantes, notamment des fers forgés d'une exécution parfaite.
Le Centenaire de la Société des Antiquaires de Normandie. — La Société des Antiquaires de Normandie et la Société linnéenne, fondées toutes deux par Arcisse de Caumont, viennent de fêter leur commun centenaire. Lors d'une séance solennelle présidée par M. Henri Omont, de l'Institut, M. Sauvage, secrétaire de la Société des Antiquaires, a fait une intéressante communication au cours de laquelle, après avoir retracé les premiers efforts des historiens de la Normandie sous l'Ancien Régime, il raconta dans quelles circonstances Arcisse de Caumont résolut, le 21 janvier 1824, de fonder la Société des Antiquaires dont les « Mémoires » constituent aujourd'hui une mine infiniment précieuse de documents historiques et archéologiques.
Les Fouilles d'Ensérune. — La commission des monuments historiques va entreprendre des fouilles méthodiques sur le plateau d'Ensérune, à 9 kilomètres au sud-ouest de Béziers. Les découvertes faites en ce lieu, pendant ces dernières années, ont prouvé de façon certaine qu'avec Montlaures et Marseille, Ensérune fut une des stations que fondèrent, en Gaule, quatre siècles avant la conquête romaine, des navigateurs hellènes.
Un archéologue amateur, M. Mouret, y découvrit tout récemment un véritable columbarium de 138 tombes garnies de leur urne cinéraire et de leur mobilier funéraire. Les objets exhumés sont de provenances diverses. Certains vases venus de la Grande-Grèce sont des spécimens de ce style fleuri dont Meidias fut, au ve siècle, le plus illustre représentant. D'autres objets fournissent de précieux renseignements pour la connaissance de la céramique ibérique.
Les fouilles ultérieures dirigées par M. Morin-Jean, diplômé de l'Ecole du Louvre, vont, sans doute, nous apporter des vues nouvelles sur la colonisation hellénique du midi de la France.
Fouilles au Thibet. — La mission Koznov a découvert au Thibet, à 100 kilomètres d'Ourga, trois groupes de tumuli recouvrant des sépultures très anciennes d'empereurs Chinois enfoncés à 14 mètres de profondeur. Des couloirs souterrains et des chambres ornées de soieries et de broderies artistiques ont été explorées; en outre un grand nombre d'objets en métaux précieux ont été ramenés au jour.
NECROLOGIE
Le 22 juin, s'éteignait à Paris, à l'âge de 65 ans, un homme qui fut un des amis et des auxiliaires les plus précieux et les plus discrets de nos Musées. Alphonse Isaac Dathis avait commencé par des études de peinture. Il avait, aux temps héroïques des débuts de l'art décoratif moderne, donné de curieux essais de décoration d'étoffes par impression et décoloration. Japonisant passionné, érudit, adroit et ingénieux, il avait en mainte occasion apporté son concours désintéressé et savant à la mise en valeur, souvent au sauvetage, de documents d'art textile archaïque qui réclamaient des soins minutieux : telles les peintures de la mission Pelliot ou les étoffes coptes de la collection Gayet au Louvre, les tissus anciens du Musée des Arts décoratifs, les étoffes retrouvées à Angers dans la tombe de l'évêque Ulger, etc...
ACADEMIES SOCIÉTÉS SAVANTES
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres Séance du 20 juin
Le président annonce le décès de M. Roman, de Gap, membre correspondant depuis 1908, et prononce son éloge funèbre.
M. Edmond Pottier rappelle la vie et les travaux de l'orientaliste de Morgan.
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M. Frantz Cumont commente la reproduction d'un fragment de bouclier trouvé à Salihich, couvert d'une peau représentant une sorte de carte. Sur le bord, le possesseur du bouclier, sans doute un archer palmyrénien, a inscrit la liste de ses étapes, notant les distances en milles, et des maisons à pignons figurant les mansiones.
Séance du 27 juin
Lecture est donnée du décret modifiant le règlement et autorisant à nommer, sur dix membres libres, cinq membres non résidents.
L'Académie présente, pour la chaire de numismatique du Collège de France, en remplacement de M. Babelon, décédé, M. Théodore Reinach en première ligne et M. Dieudonné en seconde ligne et, pour la chaire d'archéologie de l'Ecole des Chartes, en remplacement de M. Lefèvre-Pontalis, décédé, M. Marcel Aubert en première ligne et M. Deschamps en seconde ligne.
M. Adrien Blanchet communique une note de M. Bonnot, conservateur du musée de Montpellier, consacrée aux antiquités préromaines de l'oppidum de Substantion et notamment à une stèle remontant au vie siècle.
M. Paul Dussaud résume le rapport de M. Virolleau, directeur du service des antiquités de Syrie, et signale les importantes découvertes faites notamment par MM. Dussaud, Inghold, du Mesnil du Buisson, Bressat et le docteur Contenau.
Académie des Beaux-Arts
Séance du 7 juin
Le prix de composition Rossini, de 3.000 francs, est décerné à M. Louis Fourestier, pour une cantate qui sera exécutée dans le courant de l'année au Conservatoire.
Le prix Bernier est ainsi partagé : 2.000 fr. à MM. Dacier et Vuaflart, pour leur ouvrage Jean de Jullienne et les graveurs de Watteau; 2.000 fr. à M. H. Lefuel, pour son ouvrage sur Georges Jacob; 2.000 fr. à M. Aubert, pour le 24e volume de son Répertoire d'art et d'archéologie; 1.500 fr. à M. Dupond, pour ses dessins décoratifs; 500 fr. à M. Henri Soulange-Bodin, pour ses Anciens châteaux de France.
Société Nationale des Antiquaires de France
Séance du 28 mai
M. Adrien Blanchet fait une communication sur les découvertes survenues en avril dernier, au cours des travaux exécutés sur le terrain des anciens cloîtres de Saint-Martin d'Angers. M. le chanoine Pinier a trouvé des débris d'architecture de l'époque carolingienne, des colonnes avec chapiteaux de la première époque romane, et enfin des tablettes de cire, du commencement du xie siècle, qui ont déjà été étudiées à l'Académie des Inscriptions.
M. Jules Formigé décrit des voûtes provençales du xiiie siècle, copiées sur des types romains et dont l'emploi a continué jusqu'au xive siècle. Ces voûtes se retrouvent en Syrie.
Séance du 4 juin
M. Merlin présente l'estampage, qui lui a été communiqué par M. L. Poinssot, d'une petite plaque en bronze, récemment trouvée à Tabarka, en Tunisie, et relative à un cheval de la porte impériale byzantine.
M. le commandant Lefebvre des Noëttes étudie, d'après un épisode du siège de Rome par Vitigès, roi des Goths, les tours roulantes trainées par des bœufs que celui-ci fit avancer contre les murailles de Rome. Il compare ces tours à celles que Cyrus construisit pour combattre Crésus, tours que Xénophon décrit au livre VII de la Cyropédie.
Séance du 11 juin
M. Dimier signale l'existence et communique la gravure d'un cor, conservé au château de Warwick, en Angleterre, portant, avec la date de 1598, la signature du graveur Philippe Thomassin, de Troyes, dont on ne connaissait pas d'ouvrages d'orfèvrerie.
Société de l'Histoire de l'Art français
Séance du 6 juin
M. Hautecœur montre l'influence que François Mansart eût sur son neveu Jules-Hardouin Mansart. Son projet, resté inexécuté, pour un mausolée des Bourbons à Saint-Denis inspira visiblement la chapelle des Invalides.
M. Lavallée étudie la formation de Gillot chez son maître Corneille et commente un dessin de Watteau débutant, qui se trouve au Musée de Quimper.
M. Brière apporte des précisions de dates, concernant le décorateur Jules-Antoine Rousseau et ses fils.
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MONUMENTS HISTORIQUES
Un Tympan sculpté du XIIe siècle récemment découvert à la Charité-sur-Loire
On sait que deux tours jumelles flanquaient autrefois la façade occidentale de la belle église clunisienne de la Charité-sur-Loire et que deux portes s'ouvraient à la base de chacune d'elles. Seule, la tour Nord (1) existe encore, mais dès 1835, Mérimée dénonçait l'état scandaleux où se trouvaient réduites les sculptures de ses deux portails, cachés au fond de misérables échoppes qui s'étaient collées aux murs de cette partie de la façade. Grâce à son intervention, un des tympans fut, peu après, démonté, puis remonté à l'intérieur de l'église, dans le bras Nord du transept où il devint accessible à tous.
Moins heureux, l'autre était resté en place; un plafond, le partageant en deux dans toute sa largeur, en rendait l'examen très difficile, si bien que lors du Congrès de la Société française d'Archéologie à Moulins et Nevers, (2), le regretté E. Lefèvre-Pontalis, n'avait pu en prendre que des vues fragmentaires: deux du linteau, une autre de la partie centrale de l'écoïçon. D'après ces documents, plus aisément que par l'étude di-
(1) Notes d'un voyage dans le Midi de la France.
(2) En 1913, Congrès archéologique de France, LXXXe session. Paris, Picard, 1916, pp. 392 à 394.
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recte, on pouvait déjà constater une étroite parenté de style et d'inspiration entre cet ensemble et celui conservé dans l'église. Dans chacun d'eux, en effet, le linteau apparaissait consacré à des scènes de l'Enfance de Jésus : ici Annonciation, Visitation, Nativité, Annonce aux Bergers, la Présentation et Adoration des Mages. La partie supérieure du premier tympan montrait la Transfiguration ; on pouvait induire de la seule figure visible du second (1) : un Christ en majesté assis dans une mandorle, que ce tympan également, juxtaposait à des scènes tact du plafond dont il a été question plus haut en ayant à peu près effacé le registre intermédiaire entre le linteau et l'écoinçon), il nous sera tout de même possible de discerner les grandes lignes de la composition : le Christ est, comme nous l'avons dit, assis de trois quarts, sur une sorte d'escabeau, muni d'un coussin long, les pieds posés sur un disque ajouré en forme de tabouret ; la figure est inscrite dans une auréole amandaire sur le rebord de laquelle s'inscrivent des redents ; il bénit de la main droite à la manière latine et fait
de l'Enfance quelque composition triomphale : Vision apocalyptique, Jugement ou Ascension.
Or, la dernière maison parasite de la tour ayant été démolie pendant l'été de 1922 et le portail resté sur place s'étant trouvé, par suite, entièrement découvert, il est devenu possible de vérifier cette hypothèse.
Examinons donc le nouveau tympan de La Charité : tout mutilé qu'il nous parvienne (le con-
(1) Il était encore possible de discerner, sur place, comme en témoigne un bon dessin dans le Guide du Touriste de P. Toscan, les bustes de trois figures les plus voisines du Christ.
de la gauche un geste dont la signification sera précisée par l'examen du contexte. A sa droite sont deux anges debout dont l'un porte la croix à longue hampe, dite croix de résurrection ; mais de l'autre côté, chose absolument insolite, c'est la Vierge Marie qui leur fait face, appuyant, comme l'un d'eux, les mains sur le rebord de la mandorle. Auprès d'elle, à genoux, un religieux, non nimbé, mains jointes, revêtu de la coule monastique.
Que toute cette partie de la scène se passe dans le Ciel, c'est ce que rend certain la présence, au-dessous des figures, d'une série d'arbres conventionnellement représentés. Enfin, dans les angles, et participant à la fois du registre inférieur et
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du supérieur, deux anges, dans lesquels on peut à la rigueur, reconnaître des séraphins aux multiples ailes, et, plus bas, dans l'angle gauche, un second moine vêtre comme le premier, mains jointes et en adoration. D'autres personnages étaient-ils figurés sur le même plan que celui-ci en dessous des arbres, ou dans leurs intervalles ? c'est là ce que, malheureusement, sur place ou d'après le document photographique, il m'a été tout à fait impossible de discerner, mais je ne le crois pas.
Et, maintenant l'idée de la Vision apocalyptique ou du Jugement dernier étant écartées, la question se pose ici, comme devant un certain nombre d'autres monuments romans, celui de Montceau-l'Etoile, par exemple (1) : sommes-nous en présence d'une Ascension ou d'une composition au caractère purement symbolique ?
On connaît les deux principales interprétations du thème iconographique de l'Ascension dans notre sculpture romane : l'une qu'il est permis, grâce au témoignage d'une ampoule de Monza (2), de rattacher aux plus lointaines origines de l'iconographie orientale, aux mosaïques des Lieux Saints, montre le Christ assis dans une mandorle que supportent deux anges, tandis que le collège des Apôtres, avec Marie au centre, figure à la partie inférieure de la composition (3) ; l'autre, plus claire, et qui fit une plus belle fortune, dérive probablement, comme l'a montré M. E. Mâle, de l'illustration des manuscrits : le Christ y est représenté debout, et des anges font comme une liaison entre la scène du ciel et celle de la terre (4).
Ce qui me paraît, dans notre exemple, irréductible, non seulement à tel ou tel de ces types, mais au concept même de l'Ascension, c'est la présence sur le même plan que le Christ, de la Vierge Marie et du religieux en prières.
L'attention éveillée par cette particularité insolite, on vient à regarder les anges de gauche (droite du Christ) ; on constate leur immobilité ; ils n'ont pas la moindre apparence de voler dans les airs. Enfin, ce Christ de profil, qui bénit et qui accueille, son geste ne s'adresse visiblement pas à des témoins qui auraient pu se trouver à ses pieds, mais à sa mère et, sans doute, derrière elle, au moine agenouillé.
Et, dès lors, une seule explication s'impose : nous avons ici une vision symbolique de Jésus-Christ dans sa gloire, bénissant, accueillant, par l'intercession de sa mère, l'ordre de Cluny, ou le prieuré de la Charité, représenté par son fondateur défunt et bienheureux, tandis que le prieur, alors en charge, et qui, vient de faire exécuter les sculptures du portail s'est fait représenter humblement agenouillé sur la terre, évoquée par l'image des arbres luxuriants. Quant aux anges debout des angles, peut-être n'ont-ils d'autre fonction que de meubler un espace vide, et le joint courbe qui sépare celui placé à notre droite du reste de la composition pourrait même indiquer peut-être qu'ils sont taillés dans une autre pierre et ne faisaient pas partie du premier projet.
La place me manque pour analyser, au point de vue du style, ce morceau, d'ailleurs très inégal. Tandis que les têtes des anges et même celle de la Vierge semblent taillées dans du bois par un couteau inexpérimenté (mais peut-être aussi ont-elles beaucoup souffert), le visage et toute la figure du Christ sont d'une très grande beauté ; il y aurait toutes sortes de remarques à faire sur le style du siège, du tabouret et du coussin, sur la draperie, d'une très grande beauté, avec quelques plis en tranches concentriques qui font penser aux sculptures languedociennes, tandis que d'autres sont plutôt bourguignons, sur la technique, déjà signalée par Mérimée, des boules de verre ou d'émail introduites dans les yeux (technique qui se retrouve identique dans le tympan conservé à l'intérieur de l'église), sur tous les caractères plus généraux enfia qui font des sculptures de la Charité, probablement contemporaines de celles de la façade occidentale de Chartres, un jalon précieux sur la voie royale de la sculpture française. Je ne veux, en terminant, indiquer qu'un rapprochement assez curieux entre la tête de notre Christ et celle de l'Éve provenant d'un ancien tympan de Saint-Lazare d'Autun (1) : c'est la même construction du visage, le même enchâssement de l'œil, le même traitement des cheveux; une ressemblance analogue se montre entre les feuillages de ce morceau d'Autun et ce qu'on peut apercevoir des arbres de notre tympan. L'art de la Charité est un point de rencontre et de fusion des diverses écoles françaises et des influences qu'elles ont subies. M. Mâle attirait récemment l'attention sur les motifs d'origine arabe qu'il a reconnus dans ce monument. Voici, d'autre part, que s'y révèle un thème iconographique jusque-là, sans exemple, je crois bien, dans notre sculpture du douzième siècle. La vénérable église aura donc des raisons nouvelles d'attirer et de retenir le culte de tous les amis de l'art français.
Louise LEFRANÇOIS-PILLION.
(1) Bulletin Monumental, 1921, III-IV, p. 2.
(2) Cf. Mâle, L'Art religieux du xixe siècle en France.
(3) Anzy-le-Duc, Saint.Paul de Varax.
(4) Cahors, Carennac, Mauriac, Chartres.
(1) Histoire de l'Art, I, 2, pl. VIII. M. André Michel signalait déjà, à Autun, la fusion d'éléments bourguignons et languedociens.
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BULLETIN DES MUSÉES
L'ESQUISSE DE LA BATAILLE DE TAILLEBOURG PAR EUGÈNE DELACROIX au Musée du Louvre
M. le baron Vitta, dont la générosité s'est déjà plus d'une fois manifestée en faveur du Louvre, vient de lui donner l'esquisse du tableau conservé à il se reprend et se corrige lui-même, comment il purifie et ennoblît sa conception initiale, comment il étudie l'ensemble, puis les détails du sujet qu'il traite?
Depuis bien des années, le Louvre s'efforce ainsi de s'assurer la possession des dessins et des esquisses exécutés en vue de tableaux conservés dans nos collections nationales et la Société des
Eug. Delacroix. Esquisse de la Bataille de Taillebourg.
(Musée du Louvre)
Versailles : la Bataille de Taillebourg, qui allait passer en vente. Nous lui sommes d'autant plus reconnaissants de cette bienveillante initiative, que c'est en apprenant que le Musée convoitait cette peinture et était prêt à faire un gros effort pour l'acquérir qu'il résolut de la lui offrir. Est-il besoin d'insister sur l'intérêt qu'il y a pour un musée à rechercher les esquisses, les études et jusqu'aux moindres croquis exécutés en vue d'une peinture célèbre, de montrer comment un maître arrange, modifie, transforme une première pensée, comment Amis du Louvre l'a puissamment aidé dans cette voie. Il n'y a pas très longtemps, il achetait une esquisse peinte pour le Radeau de la Méduse qui figura à l'exposition Géricault. Plus récemment encore, les Amis du Louvre ont donné un magnifique dessin préparatoire de la Parade de Daumier(1). L'entrée de cette esquisse de Delacroix au Louvre est d'autant plus heureuse que le Musée n'en possédait encore aucune et que parfois Dela-
(1) Voir Beaux-Arts, 1924, n° 13, p. 199.
Cl. Serv. phot. B.-A.
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croix montre dans les premiers projets de ses grandes compositions toute la vigueur et la fièvre créatrice de son tempérament. Qui peut oublier l'esquisse du caisson central de la Galerie d'Apollon, gloire de la section moderne du Musée de Bruxelles ?
Celle de la Bataille de Taillebourg présente avec le tableau de grandes différences. Au premier coup d'œil, on remarque que la proportion des figures est beaucoup plus grande dans le tableau que dans l'esquisse, où, par contre, les personnages sont plus nombreux. Même en tenant compte de la partie qui fut supprimée dans la toile de Versailles, on peut dire que la composition fut réduite de tous les côtés par Delacroix : moins de terrain, moins de ciel, moins de combattants à droite et à gauche dans le tableau que dans l'esquisse. Le tableau ainsi remanié présente plus de grandeur, moins de ce frémissement, de cette confuse mêlée qui donne tant de vie à l'esquisse. Le roi, ici, est serré de plus près par ses adversaires et, déjà renversé sur son cheval, il paraît devoir échapper difficilement au danger qui le menace. Est-ce la raison qui a fait modifier son attitude et reculer dans le tableau même ses adversaires les plus proches ? Saint Louis est représenté à Versailles se portant en avant, le corps penché sur l'enclure du cheval et se disposant à frapper de la masse d'armes l'Anglais le plus menaçant qui n'est cependant pas aussi près de l'atteindre que sur l'esquisse. Ainsi le souverain se distingue mieux, il a plus de noblesse, plus d'éclat aussi. La perspective du pont est complètement modifiée et les singulières tours, qui se voient au fond à gauche sur l'esquisse, ont complètement disparu dans le tableau. Cependant bien des figures se retrouvent dans les deux peintures : guerriers combattant aux côtés du roi, chevaux tués, couchés sur le sol ou se cabrant sur le pont.
Cette esquisse est d'une exécution magnifique. Elle est peinte dans une sorte de fougue où le cerveau dirige la main avec une sûreté merveilleuse, précisant déjà, non seulement les attitudes, les gestes, les mouvements de ces nombreux personnages, mais les traits et les expressions de leurs visages, les détails de leurs costumes, de leurs armes, des harnachements des chevaux, etc... La facture de certaines parties, comme la figure du roi avec sa cotte de mailles d'or, son casque orné d'une couronne, son bouclier rejeté sur l'épaule, comme son cheval blanc, au poil hérisssé, à la crinière en désordre, aux brillants harnais roses est merveilleuse. Malgré le désordre de l'action, la confusion des corps qui se pressent les uns contre les autres, tout l'essentiel et beaucoup de détails sont déjà indiqués et fixés. L'ensemble est peint dans une belle harmonie chaude. C'est l'esquisse d'un peintre de génie.
Du reste, lorsqu'elle passa à la vente posthume de Delacroix, elle souleva un vif enthousiasme. Elle atteignit le plus haut prix des enchères de la première vacation. On dispersait, ce jour-là — le 17 février 1864 — quatre-vingt-six peintures de Delacroix devant une assistance nombreuse composée de tous les amis et de tous les admirateurs du maître. L'esquisse de la Bataille de Taillebourg fut adjugée 7.500 francs à Haro et voici comment Philippe Burty, le surlendemain, dans la Presse, annonçait cet événement : « La première vacation a été une brillante victoire. Elle comprenait 86 tableaux et esquisses de peintures décoratives et elle a produit 85.000 francs. Pas un instant, l'enthousiasme des amateurs ne s'est refroidi ; les moindres ébauches, les toiles à peine couvertes d'un frottis étaient disputées avec une vivacité sans précédents et, lorsque l'esquisse de la Bataille de Taillebourg a été adjugée pour 7.500 francs, des applaudissements sont partis de tous les coins de la salle ». Le lendemain, Ph. Burty écrivait dans le même journal : « Cette vente est un triomphe ... C'est une de ces réhabilitations posthumes comme notre pays seul en a le secret ».
On n'a plus à défendre Delacroix devant l'opinion, bien que Degas ait pu dire encore que c'était le moins cher de tous les grands maîtres. Il occupe au Louvre une grande place dans les salles de la peinture française moderne. C'est avec une joie très vive que nous voyons entrer dans nos collections nationales cette magistrale esquisse, donnée très généreusement par un des amateurs les plus perspicaces et les mieux avertis de notre temps.
Jean Guffrey.
EXPOSITION DE DESSINS consacrée aux Sports d'autrefois au Musée du Louvre
Un choix de dessins français, italiens et flamands des xve et xvii siècles, qui représentent des scènes de « sports d'autrefois » est exposé actuellement au musée. L'équitation, la chasse, le tournoi revivent ici devant nos yeux dans les œuvres de Pisanello, de Baullery, de Bernard van Orley et de Stradan.
On a disposé au fond de la salle les dessins particulièrement importants, ceux de Pisanello, des écoles lombarde et bolonaise. Au milieu, à la cimaise, figure un charmant dessin au lavis représentant une jeune châtelaine assise dans une prairie avec son faucon sur le poing. De superbes études de Pisanello nous montrent un faucon au capuchon bleu, une étude de tireur à l'arc, puis un sanglier, un chien, des guépars dressés avec leur collier. Tout à côté figure une tête de cheval albinos aux naseaux et paupières roses.
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BULLETIN DES MUSÉES
Dans la même rangée, nous admirons un beau dessin sur papier teinté, de Mantegna ou de son école, qui représente un retour de promenade. Une dame s'apprête à descendre de cheval, et deux écuyers sont près d'elle pour l'aider. Voici encore d'autres études de Pisanello, des mulets sellés et bridés, des chiens élégants et souples et nombre de têtes de chevaux. Au milieu, une course de chars romains, beau dessin milanais sur papier teinté, de forme ronde.
PISANELLO. Etude de chien.
Toute la paroi de gauche est occupée par les Chasses exotiques de Stradan. Stradan, fils d'un peintre obscur, quitta la Flandre pour aller faire presque toute sa carrière en Italie. Il se fixa à Florence, où il travailla beaucoup pour les Médicis du xvie siècle ; il exécuta notamment quantité de cartons de tapisserie. Ses Chasses, qui sont précisément des cartons de tapisserie, sont d'un dessin assez minutieux, d'un faire un peu lourd. Elles sont, d'ailleurs extrêmement amusantes à cause des procédés curieux des chasseurs pour prendre les animaux sauvages. Voici d'abord la Chasse aux panthères. Les bêtes féroces approchent de cages ouvertes ou de filets tendus, et aperçoivent soudain au fond l'image d'un fauve : elles se précipitent sur lui et se trouvent prises ; quant à l'image du fauve, elle était donnée par un miroir placé par les chasseurs. La chasse au lion se fait avec un grand et épais manteau, qu'on jette sur l'animal au moment où il s'élançe : il s'empêtre dans les plis et on le tue. La chasse aux singes est des plus divertissantes. Les chasseurs se lavent dans un baquet ou bien enfilent des bottes, se débottent, puis s'en vont. Alors arrivent les singes, qui, à l'imitation des chasseurs, se trempent la tête et les bras dans le baquet, chaussent les bottes. Mais ils peuvent à peine sortir du baquet, car la malice des chasseurs leur a fait remplacer l'eau par de la poix. Plusieurs de ces dessins sont signés ; le premier notamment porte l'inscription suivante : « Joannes Stradanus achademico di firenze 1595 ».
A la paroi de droite sont disposés les dessins du Tournoi de Sandricourt, de Jérôme Baullery, et les célèbres esquisses pour les Chasses de Maximilien de Bernard van Orley.
Baullery n'est guère connu que par quelques lignes de Félicien des Avaux et par la belle série de dessins du Tournoi de Sandricourt(1). Ces dessins sont tous légendés et nous donnent toutes les précisions voulues sur les sujets représentés. Nous voyons le « combat de la bannière périlleuse », le « combat de la lance », le « combat à la poule », enfin les aventures du chevalier dans la forêt de « Voiable ». L'un des plus remarquables de ces dessins est le combat équestre, le « combat de lance ». La composition de ces dessins est des plus intéressantes, avec un souci particulier de profondeur; c'est ainsi que l'artiste a toujours dégagé la scène centrale et a disposé en avant d'elle des premiers plans très rapprochés du spectateur.
Enfin, au-dessus de cette série incomparable de Baullery, figurent plusieurs des célèbres dessins de Bernard van Orley pour les Chasses de Maximilien.
Les principaux divertissements de nos ancêtres sont donc représentés dans cette exposition qui offre un double intérêt, artistique et historique. Et, tout en faisant paraître sous nos yeux de rares dessins anciens, elle ne pouvait pas être plus à l'ordre du jour, au moment où les Jeux olym-
BAULLERY Le Tournoi de Sandricourt.
piques ont mis les sports anciens et modernes au premier rang de l'actualité.
C. T.
(1) Voir dans la Gazette des Beaux-Arts de 1907, t. 5, p. 277, l'étude de MM. P. Marcel et J. Guiffrey, sur le Pas d'armes de Sandricourt.
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BEAUX-ARTS
UNE TÊTE SUMÉRIENNE ACQUISE
par le Musée du Louvre
Le département des antiquités orientales vient d'acquérir une tête d'albâtre d'un fort beau travail en même temps que d'une grande rareté. Ce petit monument mesure environ 6 cm. de haut sur 7 cm. à la partie la plus large. La tête est sectionnée juste sous le menton, mais pas d'une façon accidentelle; elle était rapportée et fixée au corps de la statue, par un goujon dont on voit encore la mortaise de 2 cm. 1/2 de profondeur, sur 1 cm. de diamètre.
La tête est couverte d'une coiffure à bourrelet
Cl. Serv. phot. B.-A.
enfoncée jusqu'aux oreilles qu'elle déprime, et qui touche presque les sourcils; en arrière la coiffure cache une partie de la chevelure traitée en larges ondes au moyen de stries profondes et rapprochées. L'oreille est d'un modèle admirable, un peu grand cependant, par rapport aux dimensions de la tête. Des sourcils épais prennent naissance à la partie externe de l'œil et viennent se rejoindre au-dessus de la racine du nez. Ce procédé est de règle à toutes les époques et en toutes les régions où florissait l'art suméro-élamite d'où procède celui des Babyloniens et des Assyriens. Les yeux, par une convention aussi commune, ont été évidés et incrustés; une capsule taillée dans du calcaire bitumineux représentant les cils contient l'œil formé d'une coquille découpée en losange et creusée d'une cupule centrale où devait être enchassé un fragment de lapis-lazuli ou de bitume pour simuler la prunelle. Cette technique, dont nous avons des exemples
(la statuette du roi Manishtousou du Musée du Louvre, entre autres), mais jamais jusqu'ici d'une telle perfection et aussi bien conservés, donne au visage un aspect saisissant.
Le nez, dont l'extrémité est charnue et les ailes larges et renflées, a subi une mutilation au niveau de la racine et nous ne connaissons pas sa véritable courbure. Les lèvres, en accent circonflexe, sont épaisses et un peu asymétriques. Une légère saillie, à leur commissure, anime la physionomie que l'artiste a sans doute voulu souriante. Les pommettes, comme la bouche, sont saillantes, le menton ovale et proéminent; le profil général est nettement prognathe.
Nous avons là un exemple d'un des genres de coiffures caractéristiques de l'époque sumérienne; c'est une pièce d'étoffe appliquée sur la chevelure et maintenue par une sorte de gros bourrelet. Les Orientaux l'emploient aujourd'hui encore sous le nom de keffiyé pour l'étoffe et d'agal pour le bourrelet en couronne. Les collections du Musée du Louvre possèdent plusieurs têtes qui portent cette coiffure; il s'agit toujours de têtes de femmes dont les cheveux, comme ici, sont apparents. Le turban est réservé aux hommes; les têtes du Musée du Louvre, qui en sont coiffées, le portent très enfoncé, couvrant tout ou partie des oreilles. La coiffure de notre statuette ne doit pas être confondue avec le ruban passant sur le front et maintenant les cheveux, qui orne aussi bien les têtes d'hommes que celles de femmes.
Ce monument est d'une fort belle conservation; à part une encoche triangulaire sous le menton qui provient sans doute du coup de pioche de la trouvaille, seuls le bourrelet de la coiffure, le sourcil droit et la racine du nez ont été entaillés dans l'antiquité, probablement lorsque la statue fut brisée dans une révolution ou une guerre malheureuse. Depuis, il s'est déposé dans les creux de la pierre un mince enduit de gypse adhérent, trop léger, cependant, pour altérer la pureté des lignes.
Cette tête offre un type ethnique: léger prognathisme, menton et pommettes saillantes, qui est celui des statues sumériennes; mais sa supériorité est évidente sur les plus beaux produits que nous ayons de ce style (l'époque de Goudea et de Dungi, xxve siècle avant J.-C.). L'œuvre, d'une fidélité et d'un réalisme remarquables, est d'une vie intense, bien que l'artiste ait usé de moyens d'expression d'une rare sobriété. Cette supériorité sur la généralité des œuvres de l'époque de Goudea se rencontre au temps de la dynastie d'Agadé (xxixe-xxviiie siècle avant J.-C.). C'est de cette période que nous proposons de dater cette tête qui ouvre une série nouvelle dans l'art de Sumer et d'Akkad.
G. CONTENAU.
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BEAUX-ARTS
CORRESPONDANCE DE L'ÉTRANGER
AUTRICHE
Le Musée Baroque de Vienne
La galerie de peinture moderne, installée jusqu'ici dans le Belvédère inférieur, devant être placée prochainement, accrue de différents achats, dans le Belvédère supérieur, on a utilisé la place libre pour la création d'un musée baroque.
L'ancien musée du Prince Eugène était tout indiqué pour une semblable destination, car son aménagement intérieur est lui-même du plus pur baroque. La décoration en avait été confiée à des artistes habitant Vienne, mais non viennois d'origine, puisque plusieurs étaient venus de Suède, de Hambourg, de Fontainebleau, voire même d'Italie. Cette décoration n'a pas, en soi, une très grande valeur, mais elle crée une ambiance, et c'est ce qu'il fallait pour un musée de cette sorte.
La plupart des œuvres exposées proviennent du Musée de l'Histoire de l'art, du Musée d'art appliqué ou des châteaux impériaux, mais toutes sont autrichiennes. Ce musée, qui est définitif et s'accroîtra peu à peu, ne compte pas moins de six salles et quelques cabinets. Ce sont les appartements même du Prince Eugène (1).
La Chambre dorée contient une statue du Prince Eugène par Permoser de Dresde, en porcelaine.
Dans la salle des grotesques, décorée par Drentwelt d'Augsbourg, sont réunies des études, projets, esquisses, des groupes en terre cuite, naturelle ou peinte, des statuettes de bois.
La pièce la plus intéressante de la Galerie des marbres, décorée par Domenico Parodi, est le buste de van Swieten, médecin de Marie-Thérèse, inventeur de la célèbre liqueur de ce nom. Ce buste n'est certes pas sans intérêt, mais combien nous surprend et nous plaît davantage la collection de têtes d'étude de Messerschmidt qui a voulu fixer des expressions-types : le Grognon, le Bouffon, le Vieillard souriant, l'Homme de confiance, etc... Certains de ces bustes peuvent être comparés, tant pour la compréhension du type à réaliser que pour l'acuité de vision à certains dessins de Léonard. La plupart sont en plomb, matière souple et de coloris savoureux, qui fut particulièrement utilisée par les maîtres du baroque autrichien.
Ce qu'il y a de plus beau dans le musée est sans contredit la grande salle de marbre avec ses fresques représentant l'apothéose du Prince par Alto Monte, et dans laquelle on a placé l'original en plomb de la Fontaine du Nouveau Marché de Donner. (1).
L'artiste a réalisé là un chef-d'œuvre, et c'est une joie de pouvoir le contempler à l'aise dans un éclairage qui fait jouer doucement la lumière sur les gris harmonieux du métal. Par son élégance, sa vénusté, son harmonie, cette œuvre s'apparente directement aux plus belles pièces des jardins de Versailles. Sur un haut piédestal, au pied duquel sont des amours jouant avec des dauphins, est une femme assise tenant le médaillon d'Esculape. A l'entour sont des figures allégoriques représentant les quatre rivières principales de l'archiduché : l'Enns, l'Ips, la Traun et la March.
De Donner aussi, une apothéose de Charles VI où le monarque est tout simplement égalé à Apollon. Nous ne saurions y trouver à redire puisqu'il en fut de même chez nous pour Louis XIV.
Un autre buste, qui ne saurait nous laisser indifférent, est celui d'un prince Lichtenstein, fondateur de la galerie de peinture.
Le baroque ne fut pas moins riche en peintres qu'en sculpteurs. Le plus célèbre d'entre eux fut
(1) Craignant que cette œuvre ne fut complètement détruite par la rigueur du climat viennois, on en fit, en 1873, un moulage en bronze qui aujourd'hui encore remplace l'original.
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R. DONNER. Détail d'une des statues de la fontaine du Neuer Markt.
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(1) Cette installation et ces collections ont été étudiées dans la Gazette des Beaux-Arts de 1923, t. VII, p. 243-290, par M. Marcel Dunan.