Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART & DECORATION REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE SEPTEMBRE 1929 EDITIONS ALBERT LEVY LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUTICARTS 2, RUE DE L'ECHELLE, PARIS --- CE NUMÉRO: FRANCE : 8 fr. 50

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Fleurs VLAMINCK — Photo Le Portique — MAURICE DE VLAMINCK L’art du paysagiste m’est, dans son principe, aussi inconcevable qu’à M. Paul Valéry l’art du romancier. Ce découpage hasardeux et toujours assuré d’une nature où, de quelque côté qu’on prenne les choses, tout est fatalement composé d’avance, tout impose sa nécessité, me paraît à première vue l’exercice le plus rudimentaire auquel on puisse se résoudre. Pour sauver un tel art il faut une masse formidable d’ingénuité, un prodige de simplicité et de courage. Une candeur aussi sommaire ne peut se faire admettre que par son excès même. Mais aussi avec quelle autorité se présente-t-elle et avec quel respect faut-il la saluer, lorsque cette candeur s’appelle Courbet! Ou Corot. Ou aujourd’hui Vlaminck. Alors le miracle se produit, selon lequel un acte réputé le plus direct, le plus fruste et le plus rustique prend, par l’éclat même de sa rusticité, par la franchise de sa présentation et de sa largeur d’épaules, un aspect plus convaincant peut-être que les spéculations les plus pures. «Vanité de peindre», disait Blaise Pascal,

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ART ET DECORATION VLAMINCK — Photo Bernheim jeune — géomètre et théologien. Mais voici qu'en affectant son caractère le plus vain, le plus enfantinement, le plus grossièrement vain, une peinture où (au contraire de tant de peintures — plus réellement vaines! — de notre temps) n'est jamais entré le moindre souci de géométrie ni de théologie, se prend à vivre et à triompher, au point de faire naître en nous mille doutes inquiets et obscurs sur les vertus efficaces des géomètres et des théologiens. L'art de Vlaminck a échappé à ces tortures intellectuelles qui ont constitué les quartiers de noblesse de tant de ses contemporains. S'il relève d'un mouvement, c'est de ce fauvisme qu'il a lui-même contribué à créer et qui, comme l'expressionnisme allemand, représente bien plutôt une disposition intime du tempérament qu'une doctrine précise et nettement rationalisée. Il s'agit là d'un état d'âme, d'une impulsion, d'une tendance immédiate à la synthèse, au contraire de cette douloureuse manie analytique, si féconde et si nécessaire à certains moments, ces moments qu'un esthéticien espagnol a appelé « l'ère des spéculations ». Ainsi voilà un art qui, en pleine ère des spéculations n'a cessé de demeurer fidèle à son imperturbable spontanéité et qui, loin des abstractions où se transpose et se traduit ce genre d'inquiétude, garde son innocente rudesse. Lui, Vlaminck, il demeure ce chasseur quotidien, ce braconnier inexplicablement étranger à toute métaphysique, cet être pédestre qui s'appelle un paysagiste. Pédestre? Plus à présent. A la pipe d'un Corot, paisible, immobile, attendri et qui se plaçait « au centre de tout comme un écho sonore », le paysagiste d'aujourd'hui substitue cette position penchée et haletante qui s'appelle la vitesse, ce contact de tous les

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MAURICE DE VLAMINCK muscles tendus avec la route goudronnée, les arbres qui s'effacent, le tournant qui se déboucle, le pont de fer qui retentit. Et c'est ainsi que les paysages de Vlaminck ont un aspect de fuite et d'orage et que ses natures mortes elles-mêmes, au lieu de se situer comme celles d'autrefois, dans l'équilibre d'un lieu géométrique ou dans l'intimité d'un coin domestique et familier, ne se situent point. Mais elles apparaissent, lourdes et fatales, presque tragiques, sur un fond noir, infini. Peut-être est-ce dans ses natures mortes et ses peintures de fleurs que se font jour le plus librement la sombre furia de Vlaminck et cette réserve de tristesse que cachent les hommes les plus vivants. Qu'il y ait, dans les paysages de Vlaminck comme dans ceux d'Utrillo, une immense mélancolie, leur modèle même l'imposait. Mais elle lui appartient bien en propre, celle qui éclate dans ces fleurs touffues, dressées, balayées vers le haut et le centre de la toile par on ne sait quelle tempête. Mélancolie secrète et vigoureuse, qui n'abat point les choses, mais au contraire les galvanise, leur communique une épaisseur plus vive et plus succulente. Ainsi en est-il de ces bouteilles, de ces poissons, de ce pain, de cette viande. Toutes ces substances quotidiennes, les voici placées au bord d'un abîme absurde, et comme perdues sur une plage inattendue. Mais dans cette détresse, elles s'enrichissent d'une plénitude plus dense encore et plus concrète. Tout est simple chez Vlaminck. Rien en lui n'est le fruit d'un compromis entre des forces contradictoires. Tout va dans un même sens et d'un même pas. Nous avons bien en lui un de ces « caractères nés une seule fois », once born characters, dont parle William James. Et si, ayant, dès cette unique naissance et tout naturellement, VLAMINCK — Photo Bernheim jeune —

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ART ET DECORATION Paysage — Appartient au Docteur Roudinesco — VLAMINCK choisi, parmi les vocations de la peinture, celle du paysagiste, il nous offre constamment, sans hésiter, une même sorte de paysages, où les formes et les objets obéissent à un même axe d'inclinaison, c'est que tout en lui le pousse et l'a toujours poussé vers cette vue : ses souvenirs de champion-cycliste, ses courses en automobile, l'élan de sa nature généreuse tendue vers l'avenir, et enfin cette tristesse même, si virile et si passionnée, qui forme à coup sûr le fond de son lyrisme, comme elle forme le fond du lyrisme populaire. Aucune résistance là-dedans n'est à combattre. Tout s'exprime et s'épanouit avec la franchise ingénue de ces « couleurs pures » dont Vlaminck vantait l'excellence au temps où, faisant table rase des peintures de musée et riant par avance des peintures savantes qui allaient suivre, il inventait ce fauvisme auquel il s'est tenu violemment fidèle. Car il faut être de cette taille et de cette trempe pour pouvoir associer en soi la fidélité et la violence, contenir, dompter et entretenir tout à la fois et sans effort le feu, c'est-à-dire ce qui, chez d'autres, bouge et détruit. Vlaminck participe des grandes forces élémentaires. Il possède la sentimentalité et la sagesse populaires, et l'on sent vivre constamment en lui l'aveugle souveraineté de la nature. Il faudrait, à l'occasion de ses tableaux, personnaliser les verbes impersonnels et dire que c'est lui, Vlaminck, qui neige, qui pleut, qui fait beau ou qui fait de l'orage.

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MAURICE DE VLAMINCK L'été — Appartient au Docteur Roudinesco — VLAMINCK --- Lorsque Vlaminck veut ainsi neiger, c'est de la neige et non du blanc de céreuse que sa fougue accumule sur la toile, de la vraie neige, massée au couteau, dans un mouvement de proue. Il y a dans tous ses tableaux, et qu'il s'agisse de neige ou de quelque autre matière, ce mouvement de proue, de lame, de vague qui est bien la plus forte expression de fureur appuyée, insistante, par laquelle un peintre puisse montrer à quel point il est tout entier possédé. Et voici que cet art du paysage qui nous avait pu paraître si pauvre, si peu fécond en inventions et en découvertes, si « vain », il devient, par le miracle d'un bon géant en qui s'incarnent d'obscures et redoutables puissances, une opération infiniment rare, émouvante et délicate. Les arbres de la banlieue parisienne n'ont presque plus d'un arbre que le nom, et l'on ne reconnaît en eux rien de cette santé, de cette opulence, de cette farouche et magnifique volonté qu'évoque le mot : arbre. Une silhouette oblique, mince et rapide, c'est tout. Mais dans cette maigre campagne qui, pour tant d'êtres humains, représente déjà la nature, la liberté et toute la largeur du repos, de quelle puissance de suggestion ces arbres ne vont-ils pas se couronner! Paris est proche, presque présent, avec ses travaux, sa hâte, sa sueur et cet argot à la fois gras et léger qui sent le bitume, l'essence et le vin gris, Paris est proche, et pourtant il y a là des arbres et une route, et par conséquent de l'herbe. Il y a là un pont et par conséquent de l'eau. Et par conséquent

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ART ET DECORATION aussi, au-dessus de tout cela, un grand ciel nuageux et qui annonce toujours la pluie. Ne fallait-il pas que ces choses fussent dites? Ne fallait-il pas que quelqu'un, assez près de ce sol, assez fort et assez simple pour en demeurer tout près, se consacrât à en prendre toutes les mesures et à nous en conserver à jamais le goût et l'odeur? Il fallait, pour cela, que rien d'autre ne le vint tenter et qu'aucune des autres « vanités » que comporte l'art de peindre ne lui vint proposer ses problèmes subtils. Qu'aucune autre contrée non plus — et il y en a de si merveilleuses sur cette vaste terre! — ne pût, avec ses mirages, entamer ce cœur tendre et le détourner de l'amour qu'il veut porter à un terrain si humble et si disgracié. L'humilité! Imagine-t-on rien de plus touchant que de découvrir que c'est elle, la qualité qu'un artiste a choisie entre toutes celles qui composent le spectacle du monde? Il a dédaigné mille vertus impériales, mille rayonnements, il s'est senti mal à l'aise devant les plus fameux décors, sans aucune envie de les étudier ni de les reproduire. Seul, le lieu le plus banal et le plus courant inspire son génie. C'est celui-là qu'il veut animer. Quelques murs lépreux se dressent dans ce paysage, quelques boutiques où triomphe cette « couleur pure » dans l'emploi de laquelle, par une très simple et très directe transposition qu'il faut ici avoir la candeur de faire, nous voulons reconnaître une pureté morale, une pureté de cœur et d'intentions. Sur ces chemins de banlieue, des gens passent, des passants. Des passants, et non point des personnages pittoresques et curieux. Noirs, obliques, ils ressemblent aux arbres anonymes de ces régions. Ils entrent dans les boutiques ou ils en sortent. Inutile de les interroger plus avant : on connaît leur histoire. La brève indication picturale qui les a fait naître raconte, par sa brièveté même, à quel point la même humanité leur est commune et tout ce qu'il y a de triste et de nécessaire dans leur destin. Les aphorismes sur l'art et la vie et leurs mérites réciproques constituent un jeu vague et sans intérêt. Mais ne pourrait-on affirmer, en considérant la carrière et l'œuvre de Maurice de Vlaminck, que la vie est une chose plus grande que l'art? Lorsqu'on en arrive à pouvoir poser joyeusement une telle affirmation, on est bien près de comprendre la valeur suprême et absolue de l'art lui-même. Oui, pour savou rer avec une conscience pleine et entière la portée et la transcendance de l'acte créateur, il faut avoir senti avec la même plénitude tout ce qu'il y a d'héroïquement satisfaisant dans l'acceptation de la vie. Peu d'hommes donnent l'impression qu'ils vivent. Mais lorsqu'on a le bonheur d'en approcher un dont le contact produit cette fulgurante décharge électrique qui annonce la vie, avec quelle joie, quel comble de joie se débarrasse-t-on de toutes les normes patiemment construites à l'aide desquelles on s'était accoutumé jusque-là à reconnaître et éprouver, comme avec un barème, les valeurs de l'esprit! Mais au delà même de ce radicalisme, on retrouve enfin le vrai visage de l'esprit, l'art suprême, celui qui n'a pas aboli la vie, celui qui ne s'est pas taillé un domaine restreint en dehors de la vie, celui au contraire qui absorbe la vie et en fait l'intégration. Vlaminck est de ces hommes. Il dégage cette chaleur et cette passion qui nous font parler de la vie, non point de ce quelque chose d'âpre et de haïssable qui est le plus triste lot de chacun de nous, mais de cette vie à laquelle on oserait mettre un V majuscule et qui est ce que nous voudrions embrasser de toutes nos forces lorsque nous atteignons au point extrême de la conscience de nous-mêmes et que nous jetons un regard chargé d'extase sur tout ce que le soleil éclaire autour de nous. Qui peut, dès lors, penser à l'art avec la même jubilation saura faire le compte de pas mal de fausses valeurs et reconnaître les siens. L'art, la vie, se succèderont dans ses dilections d'une façon égale et lui paraîtront les deux faces d'un même enthousiasme. JEAN CASSOU.

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MAURICE DE VLAMINCK Neige --- Paysage - Appartient au Musée du Luxembourg -

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ART ET DECORATION Marine - Appartient au Docteur Roudinesco - VLAMINCK

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MAURICE DE VLAMINCK VLAMINCK — Photo Bernheim jeune — Nature morte [Image Description: A black-and-white photograph of a man in a suit, wearing a hat and holding a cigarette. The background is dark with vertical lines suggesting a window or structure. The text "VLAMINCK — Photo Bernheim jeune —" and "Nature morte" are positioned vertically along the right edge of the image.]

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ART ET DECORATION VLAMINCK VLAMINCK — Photos Bernheim jeune —