Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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Art et Décoration
REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE
Notre Publication a été arrêtée par la mobilisation après le numéro 7 de 1914 (juillet).
Pour compléter à 12 l’année ainsi interrompue, nous publions en 1919 une
SÉRIE SPÉCIALE DE 5 LIVRAISONS
PRIX DE LA LIVRAISON . . . . . France, 5 francs. — Étranger, 5 fr. 50
PRIX DE L’ABONNEMENT . . . . . France, 20 francs. — Étranger, 22 fr. 50
De 1897 à 1914
La Livraison : 3 francs. — L’Année brochée : 36 francs. — L’Année reliée : 45 francs.
Nous tenons à la disposition de nos abonnés, des emboîtages pour reliure avec papier de garde spécial.
Chaque carton contient un semestre. Prix de chaque emboîage 3 fr. 50
A partir de Novembre nous reprenons la publication mensuellement.
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L’ART DE NOTRE TEMPS
Collection nouvelle d’Albums in-16 grand jésus,
comprenant chacun 48 planches hors-texte
accompagnées de notices et précédées d’une étude biographique et critique
PREMIÈRE SÉRIE
CHASSÉRIAUXPAR HENRY MARCEL
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DAUMIERPAR LÉON ROSENTHAL
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CARPEAUXPAR PAUL VITRY
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MANETPAR LOUIS HOURTICQ
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Gustave MOREAUPAR LÉON DESHAIRS
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DAUBIGNYPAR JEAN LARAN
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COURBETPAR L. BÉNÉDITE
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MILLETPAR PAUL LEPIEUR
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DEGASPAR P. A. LEMOISNE (épuisé)
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PUVIS DE CHAVANNESPAR ANDRÉ MICHEL (épuisé)
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PRIX DE CHAQUE ALBUM : Broché 5 fr. 25; Relié toile 9 francs
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A LA LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS
2, Rue de l’ÉCHELLE, PARIS
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La "Nation en Armes"
de Julien Le Blant
J'IMAGINE que, dans les derniers jours de juillet 1914, au milieu des sentiments tumultueux et angoissés que soulevait le souffle de l'orage prochain, plus d'un pensait au fond de lui-même : « Enfin, nous allons voir comment est faite une bataille ! » Je crains que ces curieux n'aient été déçus. S'il n'est pas certain que cette guerre aura tué la guerre, il se pourrait qu'elle eût tué la « peinture de bataille. »
Nos peintres sont allés observer sur place; ils en ont rapporté des panoramas du front, l'aspect d'un « secteur » tel qu'on le voit du haut d'un bon observatoire, c'est-à-dire une plaine morne, rayée de tranchées et parsemée de flocons de fumées; ils en ont rapporté aussi des silhouettes de combattants. Et, en effet, la peinture de bataille ne peut guère nous montrer autre chose que la scène et les acteurs. Mais l'action elle-même, qui l'a jamais vue?
On nous a donc mis sous les yeux beaucoup de paysages de guerre et beaucoup d'images
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Art et Décoration
de poilus. Parmi celles qui me paraissent pénétrer au cœur du sujet, et qui se gravent dans la mémoire avec le plus d'autorité, il faut compter les admirables portraits — dessins aquarellés et gouachés — de M. J. Le Blant. Et d'abord ils sont d'une vérité parfaite; ils sont la vie même; on les a rencontrés cent fois durant ces quatre années et comme on a plaisir à les reconnaître! Leur portraitiste les a observés avec scrupule, d'un regard at-
tentif, affectueux, parfois amusé, parfois attendri. Jamais il n'a forcé le trait, grossi la voix, donné le coup de pouce, usé de toutes ces recettes par lesquelles l'artiste attire sur lui-même l'intérêt que nous portons à ses modèles. Une telle probité pourrait servir de leçon à beaucoup de nos écrivains militaires. Notre littérature de guerre recherche naturellement les tableaux très montés en couleur; elle nous donne toujours de la guerre au paroxysme dans le tragique, voire dans le bouffon; elle omet, le plus souvent, les longues heures vides, les périodes d'attente, les semaines lentes et lourdes qui pourraient, dans les récits, tenir le rôle des demi-teintes et des larges ombres dans une peinture. Leurs tableaux ne sont faits que de tons violents. Ce n'est pas telle page qui est inexacte; c'est l'impression d'ensemble qui pourrait être plus juste. Mais surtout, les « poilus » de notre littérature de guerre sont un peu comme les paysans de notre littérature naturaliste; leur caractère se ressent de l'étonnement des hommes de plume qui rencontrent des hommes simples; le romancier décrit donc et rapporte les propos du paysan avec les surprises et les exagérations de langage qui accompagnent toute découverte. Il suffira de faire défiler quelques-unes des escouades de M. Le Blant pour corriger immédiatement ce qu'il y a de voulu et d'étroit dans toute littérature qui cherche l'effet. Il ne faut pas laisser s'accréditer que la beauté réside hors de la simple vérité.
Il est aussi bien des peintures de guerre pour lesquelles l'art de M. J. le Blant est une véritable leçon. Au cours de l'année 1917, c'est avec une bien vive curiosité, que quelques permissionnaires parisiens allèrent au musée
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du Luxembourg voir des peintures rapportées du front par des artistes envoyés officiellement aux armées. La stupeur était grande d'apprendre que ces images sommaires faites de barres brutales et de taches hasardeuses étaient des paysages de la Somme ou des soldats de Verdun; en somme la guerre n'était pour nos peintres qu'un thème nouveau pour exercer une vision inédite et une technique originale. Et voilà bien ce qui causait la stupeur. Comment ces artistes avaient-ils pu croire que nous nous intéresserions davantage à l'originalité de leur « métier » qu'à la représentation fidèle et sincère de Douaumont ou du Chemin des Dames?
Il y a des motifs réservés pour les essais et tentatives des peintres d'avant-garde. Le complotier, le camembert sont les thèmes consacrés à leurs expériences. Ces patients objets sont, si l'on peut dire, les cobayes des laboratoires où se fait l'art de demain. Le visage humain intervient sans succès, surtout en tant que portrait. Il arrive parfois qu'un amateur se dévoue et offre sa tête comme champ d'expériences; il arrive que des critiques poussent le sacrifice jusqu'à poser devant des peintres dont ils ont découvert le génie; ils doivent à leur cause cette preuve de leur sincérité. C'est au dévouement du martyr qu'on mesure la profondeur de sa foi et par suite la vérité de sa religion. Mais ces sacrifices restent assez rares; la virtuosité de nos praticiens est plus à son aise avec les natures mortes. Les novateurs du dessin et de la couleur, évitent les sujets qui ne seraient pas insignifiants par eux-mêmes; ils ont naturellement peur qu'en nous intéressant à ce qu'ils nous disent, ils nous fassent oublier d'admirer l'originalité de leur style. Précautions bien légitimes! Mais des paysa-
ges de guerre, des poilus, vraiment pouvait-on traiter une telle matière comme une carafe à côté d'un citron? Il nous semblait que des peintres qui se déplacent pour aller en des endroits où se décidait la destinée des peuples, devaient y apporter d'autres préoccupations que celles qui se cultivent dans les ateliers. Ces artistes n'avaient pas pris garde qu'il est des cas où ils ont le droit d'être personnels, mais qu'il en est d'autres où leur premier devoir est de « faire ressemblant ».
Cl. 1915
Martin Acolahn
Michel & Kerbossy
JL d'Yeu
Futile S. 729
Dieu 1918
J. LeBlant
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M. le Blant aurait pu tenter de reconstituer des combats; il connaît mieux que personne la physionomie des combattants et les sites de la bataille. Il a naguère jeté les uns sur les autres des chouans et des républicains, en des compositions fort animées et d’un joli pittoresque. Mais cette guerre a bien montré que des reconstitutions de ce genre, même ingénieuses,
ne peuvent atteindre la réalité de la bataille. La bataille! c’est là un des sujets auxquels dès son origine, toute école de peinture essaie ses jeunes forces. L’école florentine a mesuré de temps en temps ses progrès sur ce thème difficile comme sur celui de la Cène, et les deux motifs sont parvenus en même temps à leur forme définitive dans deux chefs-d’œuvre du même Léonard, la Cène de Milan et la bataille d’Anghiari.
Les artistes qui ont créé la peinture de bataille, n’ont pas voulu seulement se mesurer avec les plus hautes difficultés du dessin, ils ont cherché le plus pathétique des sujets; il n’y a pas de drame plus émouvant que le spectacle de deux forces qui se heurtent et dont l’une doit finir par écraser l’autre.
La bataille est une action; la peinture est une image fixée. Tout le génie d’un peintre ne saurait enclore dans des formes immobiles les oscillations qui font de toute lutte un drame pathétique. Devant ces deux champions qui se heurtent, devant ce corps à corps du taureau et du toréador, qu’attendons-nous avec une telle anxiété? Le coup décisif. De qui viendra-t-il? L’émotion monte à son paroxysme quand nous sentons l’approche de la péripétie finale. Notre regard suit passionnément cette escrime pour bien voir qui l’emportera de l’estocade ou du coup de corne. Qu’est-ce que le peintre peut retenir de ce drame? Il peut bien nous montrer le coup
Classe 90
Albert Etienne
de Thimacourt
19e Tours!
J. Le Blant
fév. 1916
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suprême. Mais peut-il faire revivre la délicieuse et atroce incertitude qui l’a précédé ?
A tant d’incompatibilités entre la guerre et la peinture vient s’en joindre une nouvelle, après laquelle nous ne pourrons jamais plus croire à la vérité d’un tableau de bataille. La bataille moderne échappe à la peinture pour cette raison qu’elle échappe aux yeux. La peinture a pour but de nous montrer des hommes et des choses et la guerre a pour premier résultat de les cacher. La bataille, qui offense si cruellement les oreilles, n’offre guère aux yeux. La nuit, des lueurs subites, imprévues, inexpliquées, assez semblables à nos feux d’artifice; le jour, des flocons de fumée qui surgissent brusquement du sol, grossissent et s’élèvent lourdement dans l’air. La peinture peut bien nous montrer ces étincelles et ces nuages; elle ne retient pas l’atmosphère de la bataille. Ce qui donne à ces pacifiques apparitions une expression particulière, c’est le roulement de tonnerre qui les accompagne, c’est le sifflement d’acier qui les précède. L’oreille seule juge de ces menaces; l’oreille est sur le champ de bataille beaucoup plus occupée que notre œil. Supprimez le tonnerre des explosions, le virillement des obus dans l’air, le miaulement des balles, le tap-tap de la mitrailleur, effacez ce tumulte dans lequel notre attention recherche constamment l’indice du danger le plus immédiat. Il ne reste qu’un paysage morne, une terre trouée, qui fume de place en place sans raison apparente. Voilà le champ clos de la bataille. Voilà ce qu’elle montre au peintre. Qu’il la reproduise; ce « marmitage » ne sera pas plus dramatique en peinture que des feux d’herbes sèches, en octobre, à travers champs.
Cependant, sous la tempête invisible de fer qui flagelle cette terre brûlée, il y a des hommes; blottis dans des trous, ils attendent la fin de la tourmente et le tapage est tel que pour se faire entendre de leur voisin ils doivent hurler à tue-
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tête. Je crains que ces acteurs de la bataille n'aient pas eu non plus le loisir de la bien regarder. Mais enfin ils l'ont subie; ils l'ont faite; et c'est bien en interrogeant le regard des survivants que l'on atteint le plus à la réalité de la guerre. La guerre inhumaine que nous venons de vivre fut d'une cruauté inouïe parce qu'elle faisait lutter des hommes contre des machines. Le combattant dont le moral s'est façonné à ces rudes nécessités porte sur sa face et dans tout son être l'image la plus véridique de la bataille. Pour le peintre, le thème le plus riche c'est de rendre au vrai l'allure du poilu. Puisqu'il est tout à fait impossible de le saisir dans ses attitudes de combat — y a-t-il des attitudes de combat? — puisqu'il serait parfaitement vain de vouloir reconstituer les gestes instantanés qu'il a pu faire pour esquiver l'obus ou lancer la grenade, le mieux pour celui qui veut nous montrer la guerre, c'est de nous la faire voir sur la figure du combattant. M. Le Blant a eu raison de ne pas tenter de nous montrer nos soldats dans la tranchée ou marchant à l'assaut. Il s'est contenté de les surprendre dans les cantonnements de repos, dans les gares d'attente, dans les hôpitaux; il n'en avait que plus
de loisir pour bien retrouver dans les regards, sur les traits durcis, dans l'attitude lasse ou volontaire, les traces de la bataille et sa plus émouvante image.
Qu'il est émouvant le défilé des poilus de M. Le Blant! La littérature, la légende, l'histoire même tendent à uniformiser les hommes d'un même temps; un jour viendra où l'on ne connaîtra plus qu'un type du poilu, comme il n'y a qu'un type de grognard. Devant les soldats de M. Le Blant nous sommes encore dans la réalité. L'uniforme ne les a pas égalisés; chacun reste, sous la capote et sous le casque, ce qu'il était le jour où il a quitté la blouse, le bourgeron ou le veston, un jeune homme ou un quadragénaire, un paysan ou un ouvrier, un homme du nord ou du midi. Comme les fortes silhouettes expriment bien l'âge, la province, le métier, l'individu! Il est étonnant combien, en s'adaptant aux mêmes conditions, ces hommes ont pu rester aussi individuels. A les voir ainsi, avec leur type si franchement accentué, on dirait qu'ils portent avec eux la terre et la flore de leur province. A mesure qu'ils passent sous nos yeux, on croit voir la France entière se lever, se rassembler, s'avancer vers la frontière pour faire devant la ruée boche la barrière des poitrines. Ils viennent, par longues files, des populeuses régions du Nord, résolus, un peu tristes et lents comme l'eau de leurs rivières; ils arrivent des landes bretonnes, petits, le regard bleu et le front de granit; du Centre, de l'Ouest s'avancent de solides cohortes silencieuses, entêtées; les cadets de Gascogne, au parler sonore et
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$\alpha. 1912$ Hautecoeur Maurice
St Amand by Land (Nov 9)
60 $^{\circ}$ Inf.
J. Le Blanc
1916
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la cause de chacun est la cause de tous.
M. Le Blant ne s'est pas contenté d'exprimer fortement cette conscience nationale qui luit dans le regard de la plupart de ces hommes. Pour les peindre, il ne fallait pas seulement être dans leur atmosphère morale, il fallait aussi être un vrai peintre. M. Le Blant est un de ceux qui savent montrer la masse et animer les éléments de cette chose puissante, pesante qu'est le poilu en tenue de campagne. Les épaules sanglées de courroies portent un fourniment d'objets hétéroclites, auxquels s'ajoutèrent, au cours de la guerre, les armes nouvelles inventées par la chimie: sacs, bidons, cartouchières, fusées, masques contre les gaz, musettes de grenades, fusées éclairantes...
Dans la tranchée, la défense contre l'eau, contre le froid recouvrait encore ce bloc informe de couvertures, de toisons de bêtes, de bottes monstrueuses et achevait la métamorphose de cet homme en je ne sais quoi de fantastique. Et pourtant, dans cet amoncellement de paquets, les membres restent libres pour l'action et la lutte; les bras qui tiennent le fusil, au mécanisme délicatement emmailloté, chose fragile et précieuse dans les gros doigts qui le manient; les jambes serrées dans leurs bandes, qui semblent des supports presque frêles entre la masse qu'elles portent et les deux énormes godillots sur quoi elles s'appuient. Il y a une puissante élégance dans ces formes pesantes si bien faites pour porter sur le sol et pour ensuite être lancées en avant
l'œil ardent, marchent d'un pas vif; du haut de leurs Cévennes descendent des montagnards brûlés et secs comme leurs garrigues; des profondes vallées de Savoie et du Dauphiné on voit sortir les Alpins aux jarrets infatigables. Ils vont d'un même élan spontané et leur regard exprime la même résolution. Point n'était besoin avec ces braves gens de justifier le sentiment de patrie; inutile de chercher pour eux des arguments dans l'histoire et la géographie. Les livres racontent comment la France s'est formée; mais ils soufflent suivant les besoins le chaud et le froid. Ces hommes qui sont la France, qui sentent la solidarité de toutes ses provinces, n'ont pas besoin de raison pour marcher; comme les organes d'un même corps ils éprouvent que
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par le jarret alerte. De Neuville avait bien vu cette élégance particulière au fantassin et même il cambrait avec excès peut-être la jambe mince de ses chasseurs sur de larges chaussures. M. Le Blant, sans jamais cesser d'être vrai, sait pourtant mettre de l'esprit dans la manière dont il rend la lourdeur de l'équipement et le détail de toutes ses pièces. Mais surtout, ce qu'il a bien vu, c'est la tête casquée qui surmonte ce bipède bâti, ficelé, ce piéton qui porte une valise, des sacs, un râtelier d'armes, un garde-manger et tant d'autres choses, ce visage qui est la face expressive, le cadran où s'enregistrent les mouvements de l'énorme machine, les traits où se lisent la fatigue et la volonté, les yeux où luit la flamme du moteur, l'âme] de cet homme.
J'ai entendu regretter parfois, par ceux qui comparent sur nos trottoirs, que nos poilus n'aient pas toujours l'allure svelte, l'élégance alerte de quelques-uns de nos amis. Il est exact que notre démocratie ne s'est pas mise en frais pour donner la « coupe » à l'uniforme de nos soldats. Mais ceux qui ont vu les lourdes silhouettes surgir des boues de la Somme ou de la Meuse, puissantes, tragiques, comme « l'homme à la houe » de Millet, ne penseront plus jamais que la beauté d'un soldat puisse dépendre de l'élégance d'un uniforme. Et d'ailleurs notre pays est encore avant tout un pays de civilisation rurale et notre armée est une armée de paysans. Ils ont les mains grosses parce qu'elles appuient depuis des siècles sur la charrue. Ils marchent d'un pas lourd parfois, en roulant les épaules parce qu'ils ont dû rythmer leur marche sur celle de leur bétail ; s'ils ne cambrent pas la jambe en défiant, c'est que leurs souliers enlèvent toujours un peu de la boue de leurs guérets. Ils sont ainsi parce qu'ils portent en eux l'ankylose que se léguent les générations qui ont peiné sur les mêmes tâches. Ils ont péniblement tracé et aplani la route sur laquelle l'homme d'aujourd'hui fait rouler ses machines ; ils n'ont pas trouvé dans leur berceau les richesses accumulées d'un très vieux monde; ce que nous appelons le « progrès », ils l'ont réalisé pas à pas, par de lentes étapes; et il n'est pas étonnant qu'ils marchent aujourd'hui d'un pas un peu lourd,
Cl. (41)
Duits Edmond
champêtre - Nocinga
85 300000
J. Le Blant
Munich 1917