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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - René Ménard - RAYMOND BOUYER - L'Exposition des Arts et Métiers de la Grande-Bretagne au Pavillon de Marsan - GABRIEL MOUREY - Chronique du mois - FRANÇOIS MONOD - Planche hors-texte : Baigneuses (peinture) - RENÉ MÉNARD --- JUIN 1914 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS PARIS • 2. RUE DE L'ÉCHELLE • Télèp^ne Louvre33-87 Prix de la Livraison: 2 fr. — Etranger: 2 fr. 50 18° Année, N°

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne --- ABONNEMENT ANNUEL - PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs - ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Etranger : 2 fr. 50 L'Année parue ...

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L'Acropole. René Ménard Depuis plus d'un siècle de critique historique et d'analyse, on a tellement répété sur tous les tons que l'art, comme la littérature, était «l'expression de la société», que l'historien s'étonne de rencontrer dans le désert de la sèche et prosaïque philosophie du XVIIIe siècle une oasis de fraîcheur où la sensibilité virgilienne d'un Gluck éveille les ombres heureuses aux sons de la lyre d'Orphée. S'il trouve le temps de la réflexion, l'avenir ne sera peut-être pas moins surpris d'apercevoir, au seuil trépidant d'un siècle de vérisme et de vitesse, le songe harmonieux du très noble et très simple artiste dont le nom sert de titre à notre étude et dont une prochaine exposition va nous montrer l'œuvre aussi paisible que son rêve. A défaut d'arguments qui permettent de rapprocher l'œuvre du milieu qui l'a vu naître, on cherche volontiers les liens plus mystérieux qui l'unissent à son auteur, et le portrait du peintre illustre ordinairement les commentaires de la critique; mais, cette fois, l'étonnement ne sera pas moindre pour ceux qui verront plus tard, au Musée des Offices, la toile où M. René Ménard lui-même a fixé, sans mensonge, ses traits malicieux et sanguins ou qui le reconnaîtront, car il est très ressemblant, parmi les portraits groupés un peu dans la manière de Fantin-Latour, au Salon de 1899, par son ami Lucien Simon. Sans doute, à n'enregistrer que des rapports superficiels, la divergence entre l'effort victorieux de l'artiste et son époque n'apparaît pas moins vive qu'entre l'allégresse athlétique de l'homme et le songe intérieur dont témoigne, en reflets si profondément apaisés dans une onde crépusculaire, le miroir de son œuvre. Pour n'être pas évident, un accord existe quand même et n'en est que plus subtil, car c'est le partage d'une élite d'échapper à l'indiscrétion des vulgaires contingences; et, par l'intermédiaire de Platon, le jeune Alcibiade affirmait à Socrate qu'il lui suggérait l'image de ces lécythes à figure de dieu champêtre qui recélaient des essences merveilleuses... Quand le poète, à première vue, ne paraît point l'homme de ses poèmes et quand ses poèmes ont l'air dépaysé dans le décor de leur temps, il faut pénétrer à la source et la retrouver

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Art et Décoration sous les aspects contradictoires et confus qui la dérobent. Aussi bien, la véritable ressemblance de ce peintre avec son œuvre est-elle dans un portrait, car le paysagiste a toujours été, depuis ses précoces débuts, un portrai-tiste, et la vérité d'un portrait ne sera pas moins expressive que le style d'un paysage pour nous renseigner silencieusement sur son âme. Acquis au Salon de 1894 par l'État, ce portrait se voit au Luxembourg. C'est celui d'un vieillard pensif et distrait, assis dans son fauteuil, devant sa bibliothèque aux lourds infolio; des rides fines sillonnent son front pâle, et la pâleur décharnée de ses tempes évoque le parchemin surchargé d'âme et de science de ses vieux livres. Le rêve immobilise le bras replié qui tient sa pipe amicale. Ce sage aux yeux clairs, c'est l'oncle du peintre, un helléniste qui fut peintre lui-même, à ses heures, et constamment poète ; c'est l'ascète de quelque Thébaïde antique et familière, qui ressemble, avec sa barbiche grisonnante et son grand col blanc, à certains contemporains français de notre Poussin. C'est l'éрудit qui sait que toute joie est une illusion; mais qu'importe? Aux stériles regrets, à la menteuse espérance, au magique sourire des Circés, à la voix des sirènes, ce Grec en exil, ou mieux encore, comme disait Théophile Gautier, cet Athénien né deux mille ans trop tard a toujours préféré dans ses vers, comme dans sa vie, la Résignation, cette pauvre vieille, humble, le dos voûté, qui n'a plus d'autre dieu que le néant qui délivre; il attend donc, résigné, la fin des heures lentes, mais il garde au cœur le souvenir « d'un rêve éblouissant qui ne peut revenir ». Ce rêve aimé fait plus limpide l'azur endolori de son loyal regard : un reflet du ciel bleu « le remplit du dégoût des choses passagères »; parmi toutes les ruines de ses rêves et de la terre antique, sa lointaine patrie, le vieil oncle poète conserve intacte une réminiscence de l'Aged'Or, que son robuste neveu saura faire vivre bientôt sur la page blanche de la toile... Et sans multiplier les guillemets, nous avons cueilli ces suggestives pensées dans les Réveries d'un païen mystique, rimées par Louis Ménard et transposées, quelque vingt ans après, par René Ménard dans le langage plus concret de la peinture. La vigueur

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René Ménard --- Pestum. d'un peintre a pu réaliser pleinement et largement les vœux formés et les visions entrevues par la docte mélancolie d'un vieux poète artiste et lettré. La belle santé florissante du peintre n'était donc pas un élément inutile, un caractère négligeable dans la psychologie sommaire de ses débuts inspirés par les « rêveries » vraiment poussinesques du plus religieux des « païens ». Loin des caprices et des séductions de la mode éphémère, un vieil humaniste et son jeune parent ont sympathisé familièrement, sans attitude et sans visée prétentieuse à l'impassibilité parnassienne, dans la pure et calme région de leur intelligence émue par le seul nom de Rome ou d'Athènes; ils ont devisé sans faste, à la manière antique, sous ces templa serena du souvenir et de la sagesse : ils se sont compris, même sans parler, dans leur sereine passion pour les vieux livres et pour les beaux soirs, pour les ruines émouvantes et pour les grands nuages, pour la Grèce défunte et pour la nature immortelle ; et, dès maintenant, à la lumière voilée de cette explication familiale, il nous semble que nous comprenions mieux ce que l'œuvre et le nom de René Ménard représentent de particulièrement grandiose et discret dans notre art fiévreux, et la place très personnelle que sa force tendre et recueillie lui concède en pleine crise des arts plastiques et de tous les arts, en pleine névrose de la peinture et de la volonté. Ce qu'il était, il y a vingt ans, quand il résumait avec un respectueux amour la ressemblance du vieux poète méconnu qui fut son vrai maître, le peintre l'est toujours, avec un surcroît de libre maîtrise dans l'expression de son rêve et d'éloquence lumineuse dans sa traduction matérielle, qui devait tout naturellement conduire un peintre de chevalet à de grands travaux décoratifs; et, par ce temps d'incertitude, cette fidélité, pour ainsi dire instinctive, de l'artiste à son idéal n'est-elle point le meilleur garant de sa sincérité?

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Art et Décoration En 1894, à l'heure où parut le Portrait de Louis Ménard à l'un des premiers Salons dissidents du Champ-de-Mars, l'impressionnisme régnait en maître à la galerie Rapp, encore tout agitée des révélations de la Centennale et de la réhabilitation de Manet. Cependant, non loin de Whistler ou de Carrière, et sans leur demander leur secret, un petit groupe de jeunes peintres français, que l'esprit parisien surnomma promptement «la bande noire», préféraient à l'ébauche ultraclaire les éclairages d'atelier, les tons de musée, l'émotion plus profonde des heures sombres, et faisaient succéder si résolument le plein-soir au plein-air que leur évolution naturelle avait l'air d'une réaction préméditée : en 1894, Fromentin n'était plus là pour noter «au milieu des modes changeantes un filon d'art qui continuait» et remarquer des tableaux qui détonnaient et s'imposaient «par une ampleur, une gravité, une puissance de gamme, une interprétation des effets et des choses» qui nous ramenait insensiblement, sous l'œil des maîtres d'autrefois, «de la littérature à la nature et de la nature à la peinture»... Mais tandis que Lucien Simon brossait avec une verve attendrie ses portraits de famille et que Charles Cottet retrouvait le crépuscule sur les voiles empourpées des barques noires de Camaret, René Ménard épandait un soir rose sur l'Anse de Kergos, et déjà, dans l'entourage même de ses nouveaux amis, l'évocateur de la Grèce divine exprimait un autre univers que les peintres de la Bretagne sauvage et douloureuse : cet univers c'était sa pensée ; c'était si bien elle, que l'ancien élève de Baudry n'avait pas attendu, pour l'exprimer, de quitter le Salon des Artistes français et que, parmi les compositions de ses débuts, nous trouvons, dès 1885, un Homère. Aussi bien, ce n'était guère du nerveux décorateur de l'Opéra que René Ménard se montrait le disciple, mais de Louis Ménard, d'André Chénier, d'Homère lui-même, et surtout de Nicolas Poussin : courageusement, parmi les anathèmes ou les ironies de l'art moderne, il renouait la tradition du paysage

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René Ménard historique pour la réhabiliter, la rajeunir et la moderniser à son tour dans une atmosphère habitée par une âme plus mystérieuse; et son œuvre entier nous propose une définition du paysage historique. Il appartenait à celui qui réconciliait dans le sanctuaire le plus intime de sa famille et de son être le culte de la nature et le culte des livres de restaurer ce genre encore plus maltraité par ses derniers adeptes que par ses détracteurs les plus récents. « De beaux arbres et de calmes pensées, qu'y a-t-il de meilleur au monde? » a dit Anatole France, un des admirateurs de Louis Ménard et des poètes fidèles à la religion de la beauté grecque; et, ce jour-là, le sage a formulé, sans y songer, la genèse du paysage historique et du penchant naturel d'un René Ménard pour l'héritage trop longtemps falsifié de notre Poussin; figurez-vous, en effet, un lettré sensible à la douceur d'un bel ombrage autant qu'à l'harmonie d'un beau vers : la vue de la nature éveillera chez lui le souvenir d'une lecture, et si ce poète est peintre, au lieu de copier naïvement le coin de paysage qu'il aperçoit à travers son tempérament, il empruntera seulement à la réalité les éléments épars d'un décor qu'il veut digne de Ruck

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Art et Décoration Corinthe (pastel). son rêve; où le naturaliste ne voit qu'un « motif » à varier au gré de la fugitive magie des saisons et des heures, le compositeur de paysages ne trouve que des nuances et des rythmes offerts à la mélodie de son invention. Même poétique à l'atelier, devant le modèle : au lieu de traduire servilement la forme vivante et d'insister avec cruauté sur ses imperfections naturelles ou sur les tares imprimées par la tyrannie du costume et de la vie sociale, le styliste dessine et dégage une pure figure au profil athénien, qui deviendra dans un décor d'automne le Nu sur la Forêt, avant de jouer le rôle souverain de Vénus dans un Jugement de Pâris daté de 1907. Si René Ménard paysagiste est aux antipodes de Claude Monet, René Ménard figuriste est aux antipodes d'Edgar Degas. Comme son ancêtre Poussin lui-même, c'est un élève des Grecs, et beaucoup plus réellement classique que ceux qui font profession de l'être. Oui, c'est un vrai classique, parce qu'il sait retrouver l'antique beauté dans l'éternelle nature et que le paysage historique n'est à ses yeux qu'un moyen de rendre visible la sereine majesté de ce beau panthéisme. Il faut une foi robuste et le regard de l'esprit pour découvrir dans le plus parfait modèle le galbe onduleux d'une petite Aphrodite nacrée par les reflets mouvants de l'onde; on n'évoque pas non plus Homère et Nausicaa, Virgile et ses bergers, dans la plaine Saint-Denis : tel est, du moins, l'avis de René Ménard qui laisse à Cazin la naïve audace d'isoler Agar et Ismaël sur une dune du Pas-de-Calais et la dévote imprudence de faire sortir Judith en tartan des murailles moyennageuses de Montreuil-sur-Mer; ce n'est pas lui qui composerait, à la suite de Courbet, des allégories réelles, ni qui voudrait introduire, avec Henri Martin, le costume moderne et le feutre des étudiants dans le bois sacré des Muses; et ne vous semble-t-il pas que M. de Chateaubriand ait pressenti, dans une lettre oubliée sur l'art du paysage, les exigences de cette poétique, quand il conseillait

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René Ménard Les Pâtres.

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Art et Décoration à l'artiste maître de son métier de s'enfoncer dans la solitude et de quitter ces plaines dés-honorées par le voisinage de nos villes, car « son imagination, plus grande que cette petite nature, finirait par lui donner du mépris pour la nature même; il croirait faire mieux que la création ». René Ménard ne croit pas faire mieux que ce grand artiste invisible qu'on nomme le crépuscule et qui peuple l'âme et la terre d'ombres majestueuses et de formes blanches; mais il abandonne volontiers les jardins de nos banlieues à l'impressionnisme pour découvrir, en voyageant, les plus belles pages du livre ouvert de la nature. Il a beaucoup lu dans ce livre immuable et nuancé par l'heure : il a vu les Alpes et la Suisse, il a décrit poétiquement le Mont-Blanc, le Mont-Rose, le silence doré des cimes et le Cervin quand la lune monte au-dessus du linceul des neiges : Obermann et Sénancour reconnaîtraient l'instant de leurs rêveries; plusieurs fois, il a visité Rome et l'Italie des solitudes, la Voie Appienne, où la verdure embellit les tombeaux, la Corse aux belles lignes, la Sicile volcanique et monumentale, l'aride Attique et la Syrie, la Mer Morte et le Mont Hermon qui protège la source peu fréquentée du Jourdain; la Provence et ses aqueducs ont dû lui rappeler, près de Fréjus, la campagne romaine; la Bretagne ne lui paraît jamais indigne d'être regardée, même après les rives de la Grèce, et le Marais de l'Ile Tudy devient sous ses yeux le plus romantique des paysages rustiques : car ce poète idéalise tout ce qu'il interroge, même la prose de la campagne, et M. de Chateaubriand ne pourrait le confondre avec la plupart des paysagistes « qui n'aiment point assez la nature et qui la connaissent peu »; mais, à l'analyse, un René Ménard préfère la synthèse, et la réalité lui sert surtout à féconder son rêve : une belle montagne corse, qui se découpaît, en 1902, dans un Automne, sera l'antique horizon du Labour; la Bretagne, l'Algérie, la Provence seront mises à contribution dans plus d'un site idéal; il n'est pas jusqu'aux environs de Genève qui ne propo-

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René Ménard Les Baigneuses (pastel).