Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Boutet de Monvel. - GUSTAVE KAHN. - La Société des Amis de la Médaille Française - ROGER MARX. - Le cristal taillé et gravé - GUSTAVE KAHN. - Un magasin artistique à Paris. - RENÉ SERGENT. - Planches hors texte : - Éventail - Portrait - BOUTET DE MONVEL. --- FÉVRIER 1902 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LOFAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 6e Année, N° 2

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- Abonnement annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue ...

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Jeanne d'Arc à Chinon. (Fresque.) BOUTET DE MONVEL C e serait une grande erreur que de prendre pour du petitart ce que d'excellents artistes font à l'intention des petits enfants, et on pourrait dire au contraire qu'il n'y a rien de trop bon pour eux. Parmi les artistes français, qui comme en Angleterre Walter Crane, se sont dérangés de leur chemin d'art pour les petits, il faut mettre en première ligne Boutet de Monvel. L'évocateur qui a si admirablement rendu la Cour du Dauphin en son luxe de costumes et la variété caractéristique des attitudes, lorsqu'il y mène Jeanne d'Arc, n'a pas dédaigné d'apporter à distraire l'enfance et égayer ses rêves toute sa maîtrise. Pour ceux qui ont souci de la nourriture intellectuelle et de l'éducation du regard chez l'enfant, les albums de Boutet de Monvel sont une précieuse ressource et bien propre à amuser ce petit bonhomme qu'il campe si bien, sérieux et attentif, attentif à toute occasion de se dissiper, c'est-à-dire de s'intéresser, d'utiliser non plus sa mémoire mais toutes ses aptitudes à comprendre et à rire; le voilà, au bas de la première page de cet article, ce petit écolier perdu sous un béret un peu grand, enveloppé d'une pèlerine un peu massive, pourvu d'un cartable énorme, l'air sérieux, presque sévère (que de notions n'a-t-on pas déjà classées et reclassées sous son petit béret trop grand). Il lui faut, en contraste à ces notions si ardues à conquérir, de l'image leste, pimpante, gaie, claire, raffinée, drôle. Il faut qu'il se représente l'illustrateur Étude.

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Art et Décoration comme un ami, comme un ami qui rit avec lui, comme un grand compagnon d'école buissonnière. Boutet de Monvel lui donnera cette impression, car on sent que l'enfant qu'il a tant analysé, observé, étudié, surpris dans ses moues, dans ses gestes, dans ses sagesses et dans ses indisciplines, il le comprend et il l'aime. Il est intelligible au petit lecteur et aussi aux grandes personnes qui choisissent les albums et aiment à y rencontrer une affectueuse compréhension de l'enfant, voisine et presque, dirai-je, complice de la leur. Il faut que l'illustrateur leur sache persuader qu'ils ont un peu préparé avec lui, l'éveil du rire, l'éveil du trait d'observation, du propos spirituel qu'on obtient de l'enfant mis devant une image habilement suggestive, d'une complexité soigneusement calculée pour son âge; il faut que le bon ou le mauvais sujet de l'album soit patiemment étudié, rendu d'un pinceau primesautier, qu'il soit alerte, déluré, original et pourtant qu'il éveille l'idée de quelqu'un déjà vu, et qu'il fournisse une quasi-ressemblance avec des enfants qu'on a partout coudoyés. Cette compréhension de l'enfant, Boutet de Monvel la possède; il la relève de solides connaissances d'érudit, qui lui permettent de donner à son jeune spectateur le mirage des époques historiques où il le mène souvent. Ce n'est point un mal que d'entraîner l'enfant vers la légende, vers le mythe. L'illustrateur trouve là des textes établis, qu'on peut choisir anodins, pas trop tendancieux. J'ai vu des tentatives pour mettre le petit lecteur au courant de l'esthétique moderne, qui n'étaient pas des plus heureuses; qu'on en juge: je parcourais la collection du Saint-Nicolas, un journal écrit, imprimé et illustré, pour les enfants, où heureusement pour eux, Boutet de Monvel a éparpillé infiniment de grâce et d'esprit; j'y trouve une petite histoire sur un peintre du nom de Macao, lequel est impressionniste. Et il est impressionniste d'une façon bien spéciale, car, loin qu'on lui adresse comme à un simple Monet le reproche de couvrir au hasard sa toile de tons éclatants, on lui fait grief de laisser filer sa lampe et de barbouiller ses panneaux du noir de fumée ainsi obtenu; convenons que c'est singulièrement disposer l'enfant à une saine appréciation de l'art contemporain; mais dans ce journal placé sous le patronage de Saint-Nicolas il y a, du crayon de Boutet de Monvel, un Saint-Nicolas lui-même, qui a une honnête figure de vieux professeur, qui a une mitre finement brodée, qu'il rejette en arrière de la façon la plus comique, lorsqu'il lit (avec les lunettes les plus effarées) et qu'il accroche à la patère derrière la porte. Ce Jeanne d'Arc. (Pion, Nourrit et Cie.)

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Boutet de Monvel n'est point là le Saint-Nicolas du Nord, des artistes Anglais, le saint à barbe de floches de neige, les bras encombrés de jouets, très sous son manteau, des pauvres femmes qui furent bonnes et avec elles le caniche qui leur fut fidèle, il est bien le Saint-Nicolas sagace de Etude. frileux et très pressé; mais avec sa barbe dessinée poil par poil, son air plus malin encore que docte, ses farces charitables qui lui font frauder Saint-Pierre en introduisant au Paradis la légende française qui découvrait les enfants dans le saloir, et ce Saint-Nicolas bon vivant, peut-être même enclin à goûter le bon vin de terroir, n'est pas très loin de celui que dessinait

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Art et Décoration en jolis vers ce gentil poète Gabriel Vicaire. Dans les chansons de France, Boutet de Monvel gamine; il suspend des moines aux cloches de frère Jacques, il amène en pompe sérieuse les tambours et les trompettes, devant la marche de Marlborough (ces trompettes sont en redingote; c'est dans une cour d'auberge à faire conserver par la commission des monuments historiques que M. Dumollet, suivi de commissionnaires aux crochets opulement chargés, reçoit de vives et chaleureuses embrassades ; il y a infiniment de gaité et d'esprit dans ces rondes, dans ces chansons, chez ces petits Bretons et Bretonnes que nous retrouvons dans l'affiche pour la Petite Poucette, partant en choeur d'un si gai refrain; mais s'il me fallait choisir parmi les albums de Boutet de Monvel, tout en rendant la justice due à la Civilité puérile et honnête, après avoir fait quelques réserves sur l'interprétation spirituelle, mais un peu sèche des Fables de La Fontaine , j'indiquerai une préférence pour Jeanne d'Arc et pour Nos Enfants. J'abstrais de Jeanne d'Arc le frontispice un peu chauvin, avec des ressouvenirs de la Revue nocturne de Sedlitz, mais tout de suite la petite figure de Jeanne d'Arc s'indique fine, fière, naïve; on la voudrait peut-être plus distincte; on aimerait que son émotion fut traduite plus souvent par les lignes de son visage, que par ses gestes, toujours simplement indiqués et très signifiants par leur netteté; mais c'est déjà la jolie et simple forme que les six grandes fresques, dont l'artiste exposa la première à la Decennale, vont développer dans la traduction d'un art plus savant, plus souple, plus élevé, pas plus attrayant ni plus ému; car, Sur l'herbette. (Aquarelle.) magnifiques et dignes de n'importe quel couronnement), il noue aussi autour de sa page, fantasquement, ces rondes de petits paysans bretons, malins, gourds, ingénus et alertes qui dégoulinent si joliment avec des grâces d'enfance potelée.. Il précipite paradoxalement dans l'abime, du haut de la table bien servie, le rat des champs en blanche, et le rat de ville

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Boutet de Monvel c'est déjà presque une fresque que dans l'album de Jeanne d'Arc, cette page qui retrace le Sacre à Reims, dans un enthousiasme d'épées levées, de trompettes sonnantes, avec un beau luxe de costumes somptueux, traités avec l'ampleur du peintre et la précieuse méticulosité du miniaturiste; c'est très cherché et c'est très ardent; c'est très volontaire et très spontané à la fois; les tons clairs de cette page du Sacre contrastent très heureusement avec cette page du tribunal conçue dans des bruns et des verts sombres où tout le jeune corps de la victime est dressé vibrant dans une protestation fière, et où elle semble parler vers l'ombre. Quand l'artiste redevient humoriste, et qu'il veut montrer par du détail précis, choisi, poignant, les malheurs de Jeanne d'Arc, il y excelle. La planche où les soudards piquent légèrement Jeanne enchaînée de la pointe de leurs épées, est un spécimen parfait d'illustration caractéristique, indiquant brièvement tout une série d'images qui se lèveront chez le lecteur, du contact avec le fait, presque symboliquement choisi. Ces grandes fresques de Jeanne d'Arc, elles participent par leur luxe de couleurs claires, leur épli d'or, la précision de leurs figures, la reconstitution érudite de riches costumes, du vieil art des primitifs, et elles rappellent invinciblement, la forme ancienne du livre illustré, celle du manuscrit enluminé; et ce n'est point une critique que j'entends faire là; l'art est assez large et assez complexe, pour marcher à

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Art et Décoration la fois sur des voies différentes, et s'il est tout entier dans la confusion savante, et l'ordonnance furieuse de mouvement d'un Delacroix, il ne sera pas absent d'une composition sage, précise, volontaire, qui orne les personnages et analyse leurs mouvements, et veut non point évoquer la fièvre de la vie, mais la calme atmosphère d'une lecture. Il est sage de vouloir peindre la légende et l'histoire comme nous nous la représentons, non pas d'après un moins ce sont les enfants, qu'ils ne changent même pas du tout, sauf dans leur costume, et il égaille parmi ses albums légendaires, sous l'oripeau du temps, ses bandes de bambins modernes, qu'il a fait si bien et qui sont bien à lui. Ils sont toujours vrais dans l'attitude, dans la mentalité qu'indiquent sobrement leurs traits indiqués si sobrement d'un dessin si fin; ils sont arbitrairement coloriés; c'est dans le vert d'un béret, l'orangé d'une culotte, le bleu- Jeanne d'Arc. souvenir de la vie, mais d'après les échos de l'art; et il ne faudrait pas croire que la vie soit absente de Jeanne d'Arc; elle y est, dans les mouvements et les traits de l'héroïne, et aussi par un ornement jeté à profusion, qui est comme la signature de Boutet de Monvel, c'est-à-dire par une arabesque d'enfants, de gamins, qui se roulent sous les pas des chevaux, escaladent les talus pour courir à la procession, se bousculent parmi les gens d'armes, et précèdent les cortèges, comme maintenant ils précèdent les régiments et les fanfares; l'artiste a pensé que parmi tout le flux du monde, ce qui change le lapis d'une blouse que Boutet de Monvel cherche cerien d'un peu extraordinaire, bizarre, ou au moins de paradoxal et de particulier qui est la sagesse de l'illustration, qui fournit le relief nécessaire, la pointe de rareté, à son imagerie décorative. Quand on a admis son principe, on voit qu'il s'en sert fort bien pour obtenir avec l'enfant, la poupée, le mobilier et les tentures, des harmonies fines et exquises et qui ne doivent rien aux coloristes des albums anglais. On en verra la preuve dans Nos Enfants, un album où Boutet de Monvel a eu la bonne fortune d'illustrer les phrases, non

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Boutet de Monvel Jeanne d'Arc à Chinon. (Détail.)

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Art et Décoration plus d'un inoffensif rédac- teur au Saint-Nicolas, mais du maître Anatole France; et il y en a de fort jolies; jugez-en; des enfants passent en chantant. « Ils chantent comme le rossignol, parce qu'ils ont comme lui, le cœur gai. Ils chantent une vieille chanson qu'ont chan- tée leurs grands-mères quand elles étaient des pe- tites filles, et que chante- ront un jour les enfants de leurs enfants, car les chan- sons sont de frêles immor- telles; elles volent de lèvre en lèvre, à travers les âges»; ou bien celle-ci: « Le petit génie qui donna le sourire aux pou- pées leur refusa la parole: il agit ainsi pour le bien du monde; car si les poupées parlaient on n'en- tendrait qu'elles ». Ces poupées silencieuses, à qui il reste comme moyen de séduction d'être vêtues de façon chatoyante, Boutet de Monvel en groupe une bonne dizaine autour de leur maitresse qui fait salon; elles sont brunes, blondes, flaves, chataines, dans des robes de couleurs vives, sur un La Civilité puérile et honnête. (Pion, Nourrit et Cie.)

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Boutet de Monvel divan orangé, sur des chaises rouges; le tapis est rose turc, et sur la paroi tout un joli paysage, tout un pays de rêve et d'aventure se lève d'une tapisserie légère et fleurie; ce livre nous montre aussi les studieuses élèves de Mlle Genseigne, et toutes les classes sociales enfantines y sont représentées d'un joli trait fin, depuis les petits paysans qui sur leurs caboches patientes et dures arborent le bonnet de coton, dont la mèche peut être, selon l'humeur, ironique ou belliqueuse, jusqu'à la petite fille, on dirait, de luxe, qui seule, sous une ombrelle japonaise diapree comme un paysage, regarde une petite fleur d'hortensia, dans l'immensité d'un jardin clair et ensoleillé; il tient compte comme la Civilité puérile et honnête des grands soucis des petits et retrace de quel air solennel ils reçoivent la tartine due, le goûter promis par la charte éternelle de l'enfant. Mais si les images de la Civilité sont amusantes, particulièrement le marmot qui va pénétrer dans le grand lit de la chambre bleue pour appareiller vers l'empire des rêves, le texte en est plus que faible, tandis que Nos Enfants offre l'heureux accord d'une belle littérature et d'une belle imagerie. C'est avec le concours de la couleur que Boutet de Monvel a traduit aussi le texte, du joli roman de Xavière, où Portrait.