Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Notes sur Carriès, ARMAND DAYOT.
- H. E. von Berlepsch-Valendas, WILLIAM RITTER.
- La "Société d'Art Moderne" à Bordeaux, GUSTAVE SOULIER.
- William Nicholson, OCTAVE UZANNE.
Planche hors-texte:
Masques, Par Carriès.
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MARS 1900
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
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4e Année. — N° 3
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
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V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
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L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.
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Notes sur Carriès
A. M. GEORGES HOENTSCHIEL.
Ceci est un chapitre d'histoire d'art rétrospective, et, en apparence, d'autant plus inattendu à cette place, que la Revue d'Art et Décoration paraît être surtout le vivant commentaire, l'immediate discussion des œuvres de chaque jour, des efforts réalisés d'heure en heure. Mais qui oserait dire que l'œuvre de Carriès ne survit pas, avec une singulière intensité d'influence, au grand artiste ?
Nous ne croyons donc pas nous écarter outre mesure de l'actualité en consacrant ici quelques pages à celui qui, bien que disparu en pleine force de création, nous a légué cependant de si purs chefs-d'œuvre, à celui dont le grand rêve d'art que la mort éteignit avec une brutalité si soudaine, semble animer aujourd'hui tant de jeunes artistes, chercheurs comme lui, comme lui préoccupés de traduire, dans la matière la plus précieuse et la plus rare, les visions les plus originales de leur esprit.
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« Taille moyenne, bien prise. Tête ronde aux fortes mâchoires, aux mâchoires volontaires. Visage très pâle, d'une pâleur nerveuse, qu'éclaire la lueur froide de deux yeux gris vert, pleins de songe et parfois étrangement scrutateurs. Barbe abondante, d'une virginité soyeuse, ayant pour sœur une chevelure broussailleuse d'une coupe très indépendante. Mains d'une blancheur olivâtre, souples et longues, et bien faites pour les subtiles caresset des grès fragiles aux épidermes satinés. » Ces être pâle et rêveur, chez qui l'on devine une âme toujours en chasse d'une idée ou d'une forme, une âme passionnée d'art, fait songer aux libres imagiers du xive siècle, et on se le représente volontiers traversant l'Allemagne, l'Angleterre, le Portugal, allant de ville en
Portrait de Carriès par lui-même.
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Art et Décoration
ville, son sac d'outils de fer sur l'épaule, en ne s'arrêtant que pour construire des cathédrales et pour sculpter des saints de pierre dans les rangs de ses pieux et errants confrères des corporations maçonniques de Strasbourg et d'York...
Tel est le rapide portrait que nous fîmes jadis de ce pauvre et grand Carriès dont la mort fut pour l'art une irréparable perte. Et nous terminions par ces mots : « Quelle joie consolante de penser que cette force puissante, cette vraie force de nature est encore en pleine vigueur et en pleine jeunesse ! »
Hélas ! la souffrance, née de l'excès de travail, a eu raison de la vigueur et de la jeunesse, et nous ne verrons plus naître, sous la longue caresse de ces mains souples et blanches, toutes ces choses merveilleuses aux formes gracieuses et bizarres, calmes et tourmentées, où le rêve prodigieusement subtil de l'artiste était écrit avec une étonnante originalité de style.
Au lecteur désireux de connaître dans ses moindres détails la vie douloureuse du « petit potier lyonnais », vie exemplaire d'incensant travail et d'indomptable énergie, nous conseillons la lecture du livre si intéressant, si documenté, si ému que M. Arsène Alexandre a écrit sur l'artiste et sur son œuvre.
La nature du sujet et les dimensions de notre cadre d'étude nous font une obligation de nous borner ici à ne parler (et avec quelle concision de termes) que des projets décoratifs de Carriès.
C'est surtout dans ses constantes et savantes recherches, dans ses ardentes préoccupations, dans ses conceptions si particulières que nous allons tenter de suivre et d'observer cet extraordinaire artiste que les triomphes de chaque jour semblent décourager, auquel la création d'un chef-d'œuvre n'apporte que de troublantes inquiétudes, et qui, avec une sorte de passion maladive, passion mortelle, cherche opiniâtrement à cristalliser ses visions de cauchemar dans l'absolue beauté de la matière,
Tête d'enfant.
Germinal.
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Notes sur Carriès
et dans la plus intime union de cette matière avec le motif profondément analysé.
Pour Carriès, toute œuvre d'art, doit être décorative, mais elle doit toujours s'imposer à l'attention et récréer le regard par de précieuses qualités extérieures de traduction, tandis que sous la formule transparaît nettement la vie du sujet. Il ne comprenait pas l'insignifiance morale des motifs et encore moins sa pauvreté plastique sous la richesse du vêtement.
En tout il cherchait le beau intégral, et il n'ajoutait une perle d'or à la robe satinée d'un de ses pots merveilleux, et il n'épuisait tous les trésors inconnus de sa mystérieuse patine sur une de ses figures, que lorsqu'il avait cru entrevoir la perfection de la forme et la vérité de l'expression. Puis, l'œuvre achevée, c'était presque toujours la tristesse, presque le découragement. Jamais artiste ne porta en lui-même une plus impitoyable critique de ses propres forces. Et cela excuse bien un peu cette sorte de férocité dédaigneuse avec laquelle Carriès s'exprimait parfois officiellement sur certaines œuvres éphémères de ses confrères les plus immortels.
Un jour, dans son atelier de la rue Boissonnade, là-même où Mlle Louise Breslau fit de lui un excellent portrait (1), il brisa à coups de trique, sous mes yeux, et avant que j'eusse eu le temps de faire un mouvement pour arrêter sa main sacrilège, trois admirables plâtres qu'il venait de teinter lui-même, mais dont la patine ne lui plaisait pas absolument, et que les vrais amateurs d'art se disputeraient aujourd'hui à prix d'or.
Voyant ma douloureuse stupéfaction, il éclata de rire, me saisit brusquement le bras et m'entraîna hors de l'atelier.
Nous marchâmes longtemps sans échanger une parole. Son visage avait la pâleur de la mort et ses yeux étaient pleins de larmes.
A ces crises de découragement succédaient fort heureusement des accès de ferveur, d'en-
(1) « Vous me ferez, avait-il dit à Mlle Breslau, appuyé sur mon tonneau... comme un certain Jean Bart ».
thousiasme, pendant lesquelles naissaient sous les caresses de ses doigts ces œuvres inappréciables dont beaucoup ont été sauvées, et qu'il appelait trop modestement ses chers bibelots : bustes de bronze, pots aux formes originales et jolis comme des fleurs, masques décoratifs aux grimaces inquiétantes, visages mystiques de
La Religieuse jeune.
ravissantes béguines, radieuses figures d'enfants écloses dans un rêve de douceur... N'oublions pas aussi la suite de ces bustes d'une analyse si pénétrante, portraits de vieux comédiens, de mendiants, de bohémes aux chapeaux en ruines,... sortes de vivantes synthèses de la misère, symboles impressionnants de la décrépitude et du malheur, que Carriès exécuta dans son taudis de la rue de la Huchette, alors qu'à peine débarqué tout jeune de Lyon à Paris, au sortir du régiment, il choisissait ses modèles
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Art et Décoration
sur le dur matelas des bancs ou autour des abreuvoirs publics.
Ce fut dans un cercle de la rue Vivienne qu'il exposa pour la première fois. Et les principaux éléments de cette exposition, qui eut un certain retentissement dans le monde des artistes, furent ces diverses figures de bohémes aux chefs lamentables et aux masques ravinés, que Carriès appelait, avec une familiarité mélancolique, ses Désolés.
Tout de suite on devina quelqu'un dans ce nouveau venu, dans ce tout jeune homme pâle aux yeux clairs, à la bouche dédaigneuse et à l'allure hautaine, dont personne ne connaissait encore le passé pénible et les glorieuses ambitions. C'est vers cette époque qu'il fit la connaissance du fondeur Bingen et c'est à l'intime collaboration de ces deux » complices à cire perdue « quesont dus ces beaux bustes d'Auguste Vacquerie, de Jules Breton, de Loyse Labé, de Gambetta, de Hals, de Mme Hals, de la jeune femme hollandaise, de l'évêque, du guerrier... d'un modèle si nerveux et si fort, d'une si pénétrante analyse psychologique sous l'inimitable revêtement de leurs patines vertes ou mordorées.
Mais la fonte à cire perdue est une opération pleine de lenteurs et de dangers. Désireux de ne confier à personne la traduction de ses œuvres originales, pressé de réaliser son rêve avec cette fièvre haletante de production dont semblent souffrir tous ceux que la mort épice, Carriès se mit en quête d'une matière pre-
mière, où, sans intermédiaire, il put fixer à jamais toutes les formes décoratives qu'il imaginait sans cesse. Il choisit le grès.
Ah ! il fallait l'entendre, à partir de cette heure décisive, s'exalter dans la glorification de son cher grès, « ce mâle de la porcelaine »,.. « cette matière noble que nul ne peut dominer s'il n'est un maître ouvrier », « pâte divine, silice mystérieuse qui sous l'habile pression des doigts prend des formes si diverses, si exquisement gracieuses, qui résiste aux températures énormes, qui s'assimile des émaux chargés de chaux, et s'épanouit, sous l'aspect enchanteur d'un fruit mûr ou d'un caillou précieux, modèle pour la joie ou le besoin de l'homme... »
Ainsi s'exprimait Carriès, qui fut un causeur étonnant, un esthète d'une dialectique impitoyable, à qui la passion de l'art inspirait de subits mouvements d'éloquence, où l'incorrection littéraire des formules se mêlait parfois à des beautés de langage d'une originale splendeur.
Avec quelle triomphante éloquence il vantait l'application du grès à la décoration des intérieurs !
On voyait soudainement s'élever, sous son geste passionné, des murailles sur les parois desquelles se marouflaient, en tons gris de nuances infinies, des revêtements de grès mats, doux à l'œil comme de vieilles tapisseries aux tons apaisés; harmonies intimes, presque attendries, obtenues par l'incessante recherche des tons les plus subtils, les plus discrets, et non des couleurs les plus riches et les plus écla-
La Parisienne.
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Notes sur Carriès
tantes. « Le ton reste en place, tandis que la couleur dépasse le mur », se plaisait-il à répéter souvent.
Carriès était un solitaire. Il aimait son art avec une ferveur jalouse, presque farouche. Fuyant cette éphémère notoriété dont se contentent les médiocres, et que recherchent tant d’artistes dans la quotidienne exposition de leurs œuvres hâtives, il s’isolait complètement pendant des années entières dans son vrier. Il faut qu’il soit armé solidement pour dominer la matière, surtout le grès, matière noble et se prêtant peu aux expressions pittoresques. Il faut qu’il soit sûr de lui-même, et par l’exécution et par l’idée. On n’improvise pas un chef-d’œuvre. L’artiste inspiré doit être doublé d’un ouvrier très habile... » Et lui-même, pendant plusieurs années, perdu dans les montagnes du Morvan, au milieu de potiers rustiques, il étudie l’ABC du
Pots de grès.
travail, un travail de damné dont il devait bientôt mourir.
Puis il revenait à Paris, toujours plus pâle, mais les mains pleines de merveilles d’art, d’objets précieux, d’inestimables trésors, qu’il répandait autour de lui avec une sorte d’orgueil dédaigneux.
D’une lettre qu’il m’écrivait en juin 1892, de son écriture irrégulière et tourmentée, je détache ces hautaines déclarations : « Entre nous, mon vieux, rien de beau sans le travail acharné, le travail éternel, le travail de tête et de main. Il faut que l’artiste moderne fasse table rase des imbéciles leçons qu’il a reçues, et apprenne d’abord à devenir un maître ou-
métier, faisant de ses propres mains des mélanges d’argile, puis cherchant, dans les flammes dévorantes de ses fours et au prix de quels efforts héroïques ! ces nuances suaves qui enveloppent ses grès d’une si délicate couleur de vie épidermique.
***
Ce qui donne à la mort de Carriès un caractère particulièrement douloureux, disons odieux, c’est qu’elle survint à l’heure décisive où le jeune et déjà grand artiste avait enfin réussi à dominer la « matière noble », définitivement choisie pour l’expression de ses
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Art et Décoration
pensées, de ses fantaisies et de ses rêves. En- trainé, lui aussi, dans le grand mouvement d'art décoratif, qui caractérise si heureusement la fin de ce siècle, il songeait, sans avoir pour cela renoncé à la précieuse individualisation du sujet, à grouper les motifs les plus variés dans un cadre d'aspect collectif, et à appliquer les ressources de son goût si sûr, de son invention si originale, à la composition
Sur d'assez vagues indications architectu- rales mises aux points par son ami Grasset, dont il appréciait très justement le talent aussi ingénieux que puissant, il commença par ébaucher une maquette au dixième, qu'il modifia d'ailleurs presque entièrement quand vint le moment de l'exécution finale, en terre, à l'échelle commandée (1).
Le modèle terminé, l'œuvre si compliquée
de vastes ensembles. Son plus grand effort dans cet ordre d'idées fut la porte décorative que lui commanda la princesse de Scey-Montbéliard pour son hôtel de l'avenue Henri-Martin et qui devait s'ouvrir sur le sanctuaire mystérieux où reposerait la partition manuscrite de Parsifal.
L'importance de cette commande royale, l'en- tière liberté laissée à l'artiste pour la réalisation d'une œuvre d'une aussi haute destination, causèrent à Carriès une joie profonde, et dès lors il s'absorba tout entier dans l'infini des recherches les plus subtiles.
de la traduction en grès commença, et c'est ici que les difficultés surgirent. Car si Carriès se montrait difficile dans l'expression sculpturale de ses motifs, il devenait impitoyable pour lui-même quand il s'agissait de préciser les détails dans la matière définitivement choisie.
A ce douloureux martyr de l'absolu il fal-
(1) Le moulage de ce véritable monument figura avec éclat à la mémorable exposition des œuvres de l'artiste, au Salon de 1894, dans une des salles du rez-de- chaussée du Palais des Beaux-Arts. Cette exposition fut organisée par les soins éclairés et pieux de M. Georges Hentschel, dont le nom est intimement lié à celui de Carriès, auquel il avait voué la plus fidèle et la plus tendre amitié.
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Notes sur Carriès
lait l'absolue perfection, et le plus léger coup de feu, une coulée mal venue, le troublaient jusqu'à l'angoisse, le faisaient douter de son art, et le condamnaient à de mortels recommencements.
« Depuis un mois, écrit-il à un de ses amis, je ne sais vraiment où je suis. Ma besogne a tout pris. Je me ballade dans le Rêve, en plein, et cette dame (Mme la princesse de Scey-Montbéliard) aura vraiment la chair de ma chair quand elle aura mon boulot. De ces dits tracas je n'ai rien à vous dire, ce serait trop long. Ça marche pour le moment à coups de fil à plomb, à coups de tête, à coups de poings. Dans ma pauvre caboche que je mets à toutes les besognes, c'est l'enfer endiablé, sans repos.... »
Deux ans plus tard, pendant que la princesse de Scey-Montbéliard attendait, visiblement impatientée, la livraison de l'œuvre, Carriès écrivait encore : « J'ai repris mon affolante besogne que je ne recommencerais certainement pas si je savais ou si j'avais su y trouver tant d'obstacles et de complications de tout genre... Il me semble que je me ballade dans je ne sais quel bocal géant, opaque, où je ne puis rien voir de ce qui se passe autour de moi. C'est le Moi dans le Rêve éperdument pris et aux prises avec une réalité douloureuse. « J'ai pour ennemis tous les éléments, le
feu, l'eau, l'air, etc., etc. » Puis plus loin, dans un style d'une incorrection encore plus heurtée, mais si expressive : « Vous n'avez pas idée, mon vieux, des troubles qui se passent par moment. Je vais par moment à l'aventure, façonnant. Mon inconscience à vouloir trouver tant de choses à la fois me sert beaucoup. Cette inconscience est la seule force qui m'oblige à aller de l'avant sans le moindre doute que la chose aboutisse un jour sûrement. Arriver à émailler et à cuire grès, et sans gauchir 700 briques, statuaire, architecte, toutes de formes plus ou moins bizarres et conserver l'harmonie, réemmancher le tout en place comme par en-
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chantement, c'est raide à avaler... Je suis obligé de rêver à ma besogne et d'agir comme un manœuvre ouvrier en tâche. C'est qu'il faudra aboutir et vite. » (1)
(1) La publication de la correspondance de Carriès est à souhaiter. Ce ne serait certes pas un recommandable modèle de style, mais ce serait assurément le plus clair miroir de la personnalité si originale de l'artiste. Elle apparaît tout entière dans cette bizarre et fruste correspondance. Qu'on en juge par ce court fragment détaché d'une lettre écrite en 1888 à Mme Ménard Dorian.
« ... Maintenant il ne faut pas que je me laisse aller à une existence mondaine. Cela ne convient ni à mon caractère ni à mon éducation, ni à mes souvenirs d'enfant. Le meilleur moyen de ne pas se créer de besoins c'est de se rappeler sa condition. Mon père était cordonnier, ma mère a été cuisinière, domestique, mes frères forgerons; moi je dois rester ouvrier, imagier, sinon je serais un fouinard, malin, genre... causant anatomie dans le monde... J'ai honte de penser que j'ai été farceur comme... le boueux, l'homme au travail sale et matériel. Zut! n'en faut plus.
« Je rentre dans le sillon, à faire le bœuf. Vive l'écurie, la nature, avec des gens bêtes, simples et sains! »
Hélas, malgré ses travaux sans arrêt, ses efforts épuisants, pendant des années, au milieu des flammes dévorantes de ses fours de Saint-Amand et de Montriveau, le noble et vaillant artiste ne put aboutir. La mort brutale vint l'abattre en pleine force de création, par un beau jour d'été de l'année 1894, et la fameuse porte du sanctuaire wagnérien, qu'il avait rêvée digne d'abriter les mystiques splendeurs du Saint-Graal, demeura inachevée.
Sans doute bien des années de travail eussent encore été nécessaires à la réalisation finale de l'œuvre, car si Carriès semblait à peu près satisfait de la physionomie architecturale de sa porte et de l'originale harmonie asymétrique de sa décoration fantastique, il se montrait chaque jour de plus en plus difficile dans le choix de ses émaux, à mesure que de nouvelles expériences lui apportaient des résultats meilleurs.
Il était en proie à une brûlante fièvre d'art qui provoquait en lui une sorte de soif de perfection impossible à étancher, et tous ces brillants morceaux de céramique qu'il nous a
Bébé à la Collerette.
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Notes sur Carriès
laissés et qui semblaient définitivement des-
tinés à habiller la précieuse porte n'étaient,
en réalité, que des essais auxquels d'autres
essais devaient encore succéder, très nom-
breux peut-être. Mais on peut, du moins,
d'après ces spécimens admirables, d'une tona-
lité douce et délicate de tapisseries anciennes,
se représenter à la fois ce qu'eût été l'en-
semble de la porte sous son riche vêtement
discrètement animé par le jeu le plus savant
des nuances les plus rares, pénétrer le beau
rêve d'art de Carriès, et bien se rendre
compte de la vaste et somptueuse application
décorative qu'il réservait au grès, à « la
matière noble », dont il était devenu, après
tant de travaux, après tant de recherches,
après tant de douloureux efforts, le triom-
phant dominateur.
On verra, par ces quelques notes, trop
rapides, que la destinée se montra particuliè-
rement injuste et cruelle en brisant si préma-
turément la noble carrière du vaillant artiste,
dont la vie fut traversée par tant de longues
heures de misère et d'angoisse, alors que
grâce à son infatigable énergie, à sa magni-
fique volonté, il avait enfin triomphé du
mauvais sort.
Armand DAYOT.