Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- La Tapisserie à la Manufacture des Gobelins, LUCIEN MAGNE.
- Conclusion sur la Peinture aux Salons, GUSTAVE SOULIER.
- L'Art domestique de M. Vallgren, GUSTAVE SOULIER.
- Nouveaux essais d'ameublement, EDOUARD SARRADIN.
- L'Exposition des travaux d'élèves à l'Ecole des Arts décoratifs, THIEBAULT-SIMSON.
Août 1897
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LOFAVETTE PARIS
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O, MERSON, FRÉMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE,
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Directeur : THIÉBAULT-SISSON
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PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr.
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Concours mensuels
I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers.
II. Chaque concours est annoncé dans la Revue au moins deux mois avant la date fixée pour l’envoi des projets.
III. Ceux-ci devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris, au plus tard, le 25 du mois désigné pour le concours.
IV. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répétés sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent.
V. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité.
VI. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis.
VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
VIII. Les projets non primés devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais.
IX. Seront exclus les dessins reproduisant des modèles déjà existants. Par contre les idées neuves et originales seront de préférence bien accueillies.
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Art et Décoration
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La Tapisserie à la Manufacture des Gobelins
A Tapisserie, comme le Vitrail, est un art français. Ceux pour qui notre art commence à l'institution des Académies sous Louis XIV ont pris l'habitude d'appeler flamandes toutes les tapisseries antérieures au xvie siècle : cela dispense de toute recherche et facilite la classification.
Aujourd'hui, grâce aux progrès de l'éducation artistique et surtout à la précision des études historiques, nous pouvons restituer à l'art français et la magnifique série de l'Apo-calypse, exécutée du xive au xve siècle pour les ducs d'Anjou, Louis Ier et Louis II, d'après les miniatures d'un manuscrit de la bibliothèque de Charles V, par le tapissier parisien Nicolas Bataille ; et la tapisserie dite de Rohan, provenant du château du Verger, en Anjou; et la somptueuse scène de bal que conserve l'église de Nantilly, à Saumur; et les scènes tirées des romans de chevalerie qui sont exposées dans la même église; et les tapisseries de Saint-Rémi de Reims; et la tapisserie de Saint-Saturnin, don de Jacques de Semblancay à une église de Tours; et la tapisserie de la Dame à la licorne, acquise par le musée de Cluny. Un volume ne suffirait pas à l'énumération des belles œuvres françaises que le hasard des ventes a dispersées dans les collections publiques ou privées, mais qui sont en majeure partie demeurées en France.
Ce qui est caractéristique et ce qui témoigne en faveur de l'origine française de ces tentures, qui formaient le principal décor des habitations princières ou seigneuriales, c'est l'interprétation décorative conforme aux traditions de l'art français qui subordonne au travail de la laine la forme et le modelé des figures, des plantes ou des ornements.
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Départ de Jeannz d’Arc se rendant à la Cour de Charles VII.
(En cours d’exécution.)
J.-P. LAUBENS.
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Art et Décoration
Si le point de tapisserie se prête à des divisions beaucoup plus fines que le cube de mosaïque, il exige néanmoins, comme lui, des simplifications qui sont d'ailleurs indispensables
Dossier de fauteuil.
(En cours d'exécution.)
E. MALOISEL.
à l'effet d'une décoration murale. Non seulement, comme cela a lieu pour le vitrail ou la mosaïque, la composition destinée au décor d'une surface doit éviter les successions de plans qui, par les lignes fuyantes de la perspective, détruiraient la surface à décorer, mais le tapissier qui ne peut, comme le mosaïste, envelopper ses formes par les rangées concentriques des cubes de verre, qui n'a pas, comme le peintre verrier, la ressource d'un contour opaque sertissant et isolant les colorations translucides, qui ne dispose pour l'assemblage des points que de deux directions se coupant à angle droit, est, plus encore que le peintre verrier et le mosaïste, tenu à des simplifications, telles que le passage de lignes d'ombre dans la lumière, pour obtenir le modèle, et pour éviter l'amollissement des formes par l'abus des nuances. Chaque nuance nécessite d'ailleurs un changement de laine, et la complication qui résulte, pour l'exécution, de l'abus des nuances n'est point compensée par une amélioration de l'effet.
Lorsqu'on étudie suivant l'ordre chronologique les tapisseries de nos fabriques françaises, on est frappé des concordances de style qui se manifestent du xii° au xvi° siècle dans toutes les œuvres décoratives, et qui attestent l'extraordinaire unité de l'art français. On pourrait comparer quelques-unes des pièces de l'Apo-
calypse d'Angers, comportant une double rangée de sujets sur fonds alternés bleus ou rouges, aux verrières contemporaines dont les sujets se détachent aussi sur des fonds unis, ou bien encore aux peintures murales, par exemple à celles qu'on exécutait sur le même thème dans une salle attenant au cloître des Jacobins de Toulouse. Les procédés employés pour le modelé, pour le tracé des ombres, ont à une même époque des analogies singulières, et ne diffèrent d'un art à l'autre que par les particularités de la technique. Le procédé qui consiste à laisser filer des traits sombres dans le ton clair pour obtenir les tons intermédiaires, est celui qu'on employait pour les vitraux et même, pour la peinture, ainsi que je l'ai constaté lorsque j'ai mis à découvert dans une abside de l'église de Pontigné, en Anjou, des fresques du xiii° siècle représentant des scènes de la vie de la Vierge. C'est le procédé qui a subsisté jusqu'au xvi° siècle pour les miniatures, où de fines hachures d'or accusent les lumières, laissant paraître entre elles le ton local.
Ainsi la tapisserie était depuis longtemps pratiquée en France lorsque, sous le ministère de Colbert, à l'époque où l'Etat substituait partout sa direction à l'initiative privée, le peintre Lebrun fut chargé d'organiser une manufacture royale de tapisseries.
Dès le milieu du xvi° siècle, le goût qui, en
Siège de fauteuil.
(En cours d'exécution.)
E. MALOISEL.
peinture, tendait vers le tableau et que propageaient dans les ateliers les gravures de Marc Antoine, d'Albert Dürer et des petits maîtres allemands, avait modifié pour le vitrail comme
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La Tapisserie à la Manufacture des Gobelins
pour la tapisserie la composition décorative. La transformation du goût fut aussi rapide de 1500 à 1550 pour toutes les œuvres de décoration que pour l'architecture dont elles relèvent. Ce n'est pas seulement le décor à l'antique qui distingue, à la cathédrale d'Angers, la tapisserie de Saint-Saturnin de la tapisserie de la Passion. L'une est composée à la façon des fresques de Benozzo Gozzoli: la surface y est occupée par les personnages du premier plan et la perspective n'y est employée que pour aider au développement et à l'isolement des scènes. L'autre, comparable aux fresques de Ghirlandajo, forme déjà un véritable tableau limité par un cadre architectural de pilastres et de frises à rinceaux.
Cette disposition de tableau encadré par une bordure se maintint, malgré les variations de style, du xvi° au xvii° siècle; elle était encore en honneur lorsque Lebrun fut chargé d'installer et de diriger la nouvelle manufacture.
Tandis que le vitrail, dévoyé par l'emploi des émaux et l'adaptation des gravures à des scènes mal composées, était délaissé dès le début du xvii° siècle, la tapisserie, conservant ses traditions, se développa sous l'impulsion de Lebrun, conservant, ainsi qu'on le constate au revers des tentures, les belles couleurs franches harmonieusement groupées, et ne s'écartant pas, dans l'exécution, des simplifications de forme et de modèle qui sont indispensables à toute décoration résultant du travail de la laine. Ces traditions se maintinrent pendant tout le cours du xviii° siècle : les tapisseries exécutées sur les cartons de Boucher en témoignent encore.
C'est seulement au début de ce siècle, au moment où l'enseignement de l'art, tendant de plus en plus à une étude abstraite de formes, proscrivait tout ce qui touche aux études techniques, tout ce qui tend à varier la forme par les qualités de la matière, que la tapisserie, comme la céramique, comme tous les arts de la décoration, s'écarte de ses glorieuses
F. EHRMANN.
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Art et Décoration
traditions. Dans cette période, il semble que la tapisserie n'ait d'autre but que la reproduction en laine, c'est-à-dire avec une matière qui s'y prête mal, de toutes les nuances d'un tableau. On obtient ainsi a grands frais une très médiocre copie, et si le tapissier, à force de nuances, arrive à donner l'illusion d'une peinture, il semble que le but soit atteint.
Si par hasard, comme Viollet-Le-Duc tenta de le faire, un artiste entreprend de critiquer et maintenant par la supériorité même de l'exécution le prestige de la Manufacture.
Sous la direction de Darcel, des peintres éminents, Galland et F. Erhmann, préparés par de fortes études à la composition décorative, que l'un d'eux enseigna d'ailleurs à l'Ecole des Beaux-Arts, préludèrent, par d'intéressants essais, à la rénovation des modèles, en composant spécialement pour des emplacements déterminés des cartons étudiés dans un
un enseignement déplorable, qui tend à la déchéance de tous les arts de la décoration, on crie à « la profanation par l'industrie du temple de l'Art », et c'est seulement après un demi-siècle d'erreurs qu'on commence à comprendre l'intérêt d'un enseignement artistique s'appliquant à toutes les œuvres et tenant compte, aussi bien pour la composition que pour le dessin, de simplifications qui sont l'essence même de l'art et comme la marque du génie humain.
La Manufacture des Gobelins a eu le rare mérite, grâce à son organisation patriarcale, de conserver, même dans cette période de décadence, de merveilleux ouvriers connaissant à fond tous les secrets de leur métier, améliorant toujours les modèles insuffisants sens vraiment décoratif, quoique composés encore comme des tableaux. M. Erhmann a commencé, pour la Bibliothèque nationale, une intéressante série de sujets allégoriques que complétera la grande composition, symbolisant les Arts, les Lettres et les Sciences à la Renaissance, exposée, cette année, au Salon des Champs-Elysées.
Galland, le décorateur ingénieux qui a laissé, outre ses plafonds, tant d'intéressantes études analysant, suivant la méthode inaugurée par Viollet-Le-Duc et Ruprich Robert, la feuille, le bouton ou la fleur, et faisant de ces analyses les plus charmantes applications décoratives, ne paraît pas s'être rendu exactement compte des exigences d'un carton de tapisserie au point de vue de la précision du contour. Cher-
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La Tapisserie à la Manufacture des Gobelins
cheur infatigable, n'hésitant pas à repeindre entièrement, comme il le fit pour sa fresque du Panthéon, une œuvre presque achevée s'il la jugeait encore imparfaite, Galland laissait souvent indécis des contours ou des modelés qu'il étudiait passionnément, et cette indécision même, intraduisible en tapisserie, ne peut aboutir qu'à des mollesses de formes, nuisibles à l'effet décoratif.
Il n'y a point de décoration sans contours ration n'avait point produit des œuvres très remarquables.
C'est toujours la conséquence du défaut d'enseignement qui reléguait au dernier plan la composition décorative, comme si le seul but de la peinture et de la sculpture était l'exécution d'une figure nue ou drapée.
Depuis quelques années, sous la direction de M. Guiffrey, la Manufacture des Gobelins est résolument entrée dans une voie de progrès.
BAUDRY.
nettement définis, parce que la traduction d'une forme, quelle qu'elle soit dans une matière quelconque, nécessite une interprétation précise, facilement saisissable et bien adaptée à la destination de l'œuvre. On ne peut pas plus innover en laissant la forme indécise qu'en ne tenant pas compte des qualités propres à chaque matière. La forme est, en somme, l'expression de l'idée, et comment l'idée serait-elle claire si la forme est indéfinie ?
Paul Baudry, le merveilleux décorateur du foyer de l'Opéra, avait fait pour les Gobelins les figures de cartons qui ont été en partie détruits dans les incendies de la Commune avec les tapisseries destinées au Palais de l'Elysée ; les ornements et les fleurs de ces cartons étaient faits par plusieurs artistes, et cette collabo-
Le nouveau directeur, qui connaît bien les tapisseries françaises, a su réveiller le goût pour la simplicité de forme et de modèle qui est l'une des qualités maîtresses des œuvres anciennes. Il a su convaincre M. Jean-Paul Laurens, et dès le premier essai, les habiles ouvriers des Gobelins se révélaient les continuateurs des maîtres ouvriers, leurs ancêtres, reprenant sans effort les traditions qui semblaient perdues.
L'exécution en tapisserie du panneau exécuté d'après le carton de M. Laurens, et dont nous donnons une reproduction en couleur, est due à M. Émile Maloisel, l'habile sous-chef de l'atelier de haute lisse.
Après cet essai concluant, a été mise sur le métier une grande composition de M. Laurens
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Art et Décoration
représentant les « apprêts d'un Tournoi », et destinée à la salle publique des Archives nationales. Ce sera certainement une des œuvres les plus intéressantes qu'aura produites depuis longtemps la Manufacture. Nous y retrouverons les tons francs et harmonieux qu'ont toujours eus les tapisseries françaises, et qui ne s'atténuent qu'avec le temps.
Si nous avions la malencontreuse idée de chercher l'harmonie dans la décoloration, de reproduire les tons passés des tapisseries anciennes, ces tapisseries neuves auraient, avant vingt ans, perdu toute couleur et par conséquent tout intérêt.
Grâce à l'initiative de M. Guiffrey, deux autres œuvres d'une importance capitale ont été mises sur le métier: l'une de M. Gustave Moreau, l'autre de M. Rochegrosse. M. Gustave Moreau n'est pas de ceux qui recherchent le succès facile dans les expositions; il ne livre pas volontiers ses œuvres, mais on peut dire que chacune d'elles, par sa poésie pénétrante, reflète la haute pensée d'un maître qui n'a jamais rien sacrifié à la mode. La tapisserie qui représente « le poète et la sirène » au fond des eaux, au milieu d'une flore et d'une faune marines aux étincellements de pierreries, marquera dans l'histoire de la Manufacture des Gobelins. Bien que l'exécution soit à peine commencée, les parties faites ont tout l'éclat du modèle : les tapissiers semblent se jouer de difficultés qui seraient insurmontables si le peintre n'avait affirmé et précisé par le dessin et la couleur les moindres détails de son œuvre.
Les œuvres de M. Rochegrosse, telles que la mort d'Astyanax, le festin de Balthasar, la mort de César ou le Chevalier aux fleurs, le désignaient suffisamment au choix de M. l'Administrateur des Gobelins. Le sujet qu'il avait traiter, la France en Afrique, a été l'occasion d'une composition très originale. L'artiste a symbolisé la France, dans son œuvre de civilisation, s'avançant la main tendue devant un groupe de soldats dont l'uniforme clair s'enlève sur un ciel de feu. Au premier plan à gauche, sont des Africains, dont la peau brune à reflets bleus donne une coloration très puissante, s'harmonisant avec le ton sombre de la robe aux larges plis de la France. M. Rochegrosse a très habilement lié la bordure au sujet, en composant cette bordure de magnifiques plantes tropicales entremêlées d'animaux. La tapisse-
Un tagis Savonnerie pour le palais de l'Élysée.
(En cours d'exécution.)
LIBERT.
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J.-F. LAURENS.
Une scène de tournio à la fin du xiv° siècle.
(En cours d'exécution)
Sécurité, fumée, héroïne, bouffrement
du cimetière, âges de l'Arabie
les fouilles fort et joyeusement
et tous sers honnêt et chers.
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Art et Décoration
rie très harmonieuse tirera son effet de la juxtaposition de tons francs enfermés dans des contours très précis.
C'est par des qualités différentes que se distinguera la tapisserie de M. Albert Maignan représentant Apollon et Daphné. L'artiste a su rajeunir un ancien sujet dans une composition simple, soutenue par des tons chauds et brillants. Un autre panneau, destiné au Tri-
bunal de Commerce et représentant la « Justice consulaire », n'est pas moins intéressant par la forme et la couleur que par le choix des attributs qui révèle le goût de l'artiste et de l'éрудit.
Une œuvre considérable, représentant la « Mission de Jeanne d'Arc », est entreprise depuis l'année dernière d'après les compositions de M. Jean-Paul Laurens. Par la simplicité des scènes, par le style des figures, par l'harmonie vigueur des tons, la tapisserie de « Jeanne d'Arc » se rapprochera des belles tapisseries françaises de nos cathédrales. Ceux qui contestent l'existence d'un style à notre époque ne manqueront pas de critiquer l'œuvre comme entachée d'archéologie. Il faut cependant admettre que la convention du costume historique s'applique à toutes les œuvres, à la tapisserie comme à la peinture et à la sculpture, et je ne pense pas qu'on puisse aujourd'hui représenter Jeanne d'Arc en costume moderne à la tête d'un peloton de cuirassiers. Je ne vois pas non plus les personnages d'un tournoi en costume de jockeys, et je n'ai jamais cru que la caractéristique d'une œuvre moderne fût le costume moderne.
Je ne puis donc faire un crime à M. Leloir d'avoir utilisé les modes et les ornements du siècle dernier pour sa gracieuse composition du « Roman au XVIIIe siècle ». Il en est de même de la suite de tapisseries exécutée d'après les cartons de M. Joseph Blanc pour la décoration d'une ancienne salle au Palais de Justice de Rennes. Le peintre était tenu d'accorder sa composition, pour l'échelle et le caractère des figures aussi bien que pour les colorations, avec le plafond et l'ornementation générale de la salle. Il est certain que les tapisseries de M. Blanc feront en place un excellent effet.
M. Guiffrey a eu le rare mérite de trouver des artistes dont le talent pût se plier aux exigences d'une décoration en tapisserie. La tâche était d'autant plus difficile que la composition décorative est depuis trop longtemps négligée, et que trop souvent le peintre s'imagine avoir fini son œuvre lorsqu'il a dessiné ses figures, abandonnant à des décorateurs de profession la partie la plus intéressante de son œuvre, celle où pourrait le mieux s'accuser sa personnalité.
Bien rares sont les artistes qui, comme M. Olivier Merson ou M. Grasset, ont su faire œuvre d'art avec le décor d'un livre ou d'un tapis, ne dédaignant rien de ce qui, dans toute manifestation de la pensée, peut se prêter à une expression artistique. Aussi M. l'Administrateur des Gobelins n'a eu garde d'ou-
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La Tapisserie à la Manufacture des Gobelins
blier MM. Merson et Grasset, et ce sera jour de fête à la Manufacture que celui où seront reçus les cartons qui leur sont commandés.
La fabrication des tapis dits de « Savonnerie », c'est-à-dire des tapis de haute laine dont la composition ne peut guère comporter la figure; mais admet toutes les combinaisons linéaires, toutes les adaptations de la flore et de la faune, n'a point encore donné, à mon avis, les résultats qu'on est en droit d'attendre. Les décorateurs de profession, qui ont jusqu'ici fourni les dessins des tapis, font de la flore des applications banales, dépourvues de caractère, simulant par le modelé et les ombres, des reliefs inquiétants pour un tapis sur lequel on marche.
On abuse aussi, dans les cartons des tapis, de l'harmonie trop facile des tons neutres; on n'ose pas aborder les colorations puissantes, le rouge, le jaune orangé, le blanc, le brun noir ou le bleu foncé, qui donnent tant de prix aux tapis persans. Et cependant, le musée de la Manufacture est riche en tapis orientaux qui sont des modèles de composition et de couleur. Il n'est pas question d'en copier les formes, mais ils peuvent suggérer, dans des contours absolument modernes, l'idée de taches de couleur harmonieusement et savamment distribuées.
Sans doute les compositions de M. Libert qui sont aujourd'hui sur le métier, fourniront des tapis agréables de dessin et de couleur, mais ne différant que par la perfection de l'exécution de ceux qu'on produit dans l'industrie. D'ailleurs, une œuvre n'a de caractère qu'à la condition d'être faite pour une place, d'avoir une destination qui détermine le choix des ornements, leur échelle, la valeur des colorations. Une œuvre sans destination est nécessairement banale.
Frappé de ces inconvénients, j'avais demandé qu'un tapis fût donné comme sujet de concours de composition décorative aux élèves architectes de l'École des Beaux-Arts, et le
A. MAIGNAN.
« tapis pour la Cour de Cassation », sujet du concours Rougevin, a été l'occasion de compositions originales.
La décoration d'un tapis relève, en effet, de l'architecture, et notre École a formé d'assez brillants élèves, pour que nous puissions y recruter quelques artistes capables de faire sur un programme précis le carton d'un tapis de Savonnerie.
D'une manière générale, pour les tapisseries