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LES ARTS N° 132 Décembre 1912 LA COLLECTION HENRI ROUART --- H. DAUMIER, — LES AVOCATS

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LA COLLECTION HENRI ROUART La collection formée avec amour par M. Henri Rouart a été depuis longtemps considérée comme un des plus importants et des plus éloquents ensembles de l'art français au xixe siècle sous ses aspects les plus originaux et les plus forts. L'heure inévitable est arrivée pour elle de ce phénomène poignant et superbe de la dispersion. Poignant par sa cause; admirable dans ses effets. La force qui en avait conquis et harmonisé les éléments s'est éteinte, et ils s'en vont, appelés par de nouvelles destinées, dans cent parties de l'univers; — mais en s'éparpillant, ils refructifient. Fractionnement d'un monument, multiplication de beauté; et le renom du collectionneur, au lieu de demeurer concentré dans sa maison, se propage dans chaque asile nouveau des choses qu'il aime. Cependant un moyen demeure que ce qui se sépara, de nouveau apparaîsse réuni sous nos yeux, et qu'un homme exceptionnel revive parmi les témoignages de son goût et les objets de ses prédilections ainsi rassemblés derechef. Le présent recueil est ce moyen. A mesure qu'elle se déroulera devant vous, la collection expliquera l'homme et composera de lui un portrait intellectuel dont nous ne craignons pas de dire, d'avance, des plus grandes, la noblesse et la séduction. Mais des détails sur l'homme, tout d'abord, feront s'animer la collection comme une œuvre réellement douée de vie. Voulez-vous que nous fassions comme ceux qui eurent la bonne fortune d'être admis à la voir, pour la première fois, ainsi vivre et vibrer, avant que des admirations communes les missent en relations d'esprit et de cœur avec le maître de la maison? M. Henri Rouart a donné les instructions nécessaires pour que le visiteur commence à regarder à loisir. Pour lui, il est en ce moment dans une pièce de l'étage supérieur, où il continue à s'entretenir avec des amis, et où le nouveau venu viendra tout à l'heure le retrouver. Cet hôtel de la rue de Lisbonne est paisible, simple et confortable; rien n'y sent l'agitation ni la prétention; c'est la belle et sûre demeure d'un grand bourgeois français. Une voûte passée, une grille ouverte, on est introduit dans un vestibule, au pied d'un escalier spacieux. C'est certainement un des escaliers les plus difficiles à monter que l'on ait pu prévoir. Comme dans les contes, chaque marche est fée et vous retient longuement avant que la suivante, sa rivale, vous attire et vous garde à son tour. Les murs, en effet, du haut P. PRUD'HON. — FEMME DEBOUT, APPUYÉE SUR UNE RAME

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LA COLLECTION HENRI ROUART --- en bas, sont couverts de tableaux de petit ou de moyen format, dont les cadres, bord à bord, enchâssent des bijoux. Ce sont, pour la plupart, choses de grâce, de légèreté et de délicatesse : certains paysagistes, certains peintres de mœurs, que nous nommons aussitôt parmi les meilleurs « petits maîtres » du xixe siècle, sont aperçus dès l'abord, car ils figurent ici par les notes les plus caractéristiques de la manière qui les a fait chérir. Ils rayonnent discrètement, ils symphonisent, ils créent une atmosphère avertisseuse : si c'est le prélude, que sera donc l'œuvre ? Ce qui fait penser qu'elle sera magnifique, c'est que parmi ces fines et charmantes choses, çà et là, une voix plus haute s'élève, une note plus grave ou plus éclatante résonne, quelque spécimen d'un maître vénérable, quelque caprice ou essai d'un contemporain à la notoriété impérieuse. Déjà, Corot s'annonce par une apparition vapeureuse, par un éclair d'argent ou d'or. A mesure qu'on monte (avec la permission difficilement obtenue, quel bonheur ! des marches enchantées), cela s'élargit, et s'éclaire, et s'éploie encore. On est presque au haut, et les notes fortes de ce crescendo sont, soudain, un vaste paysage d'une sobre vigueur, et un grand portrait de femme, toute en un bleu d'une subtilité sans seconde : une œuvre de la première manière de Monet, et une des premières manières de Renoir. Le palier, auquel on est enfin parvenu, prolonge et calme à la fois cette impression surprenante, par toute une nouvelle série de pages plus modestes, plus apaisées, mais d'une vraie richesse encore. Une porte est ouverte sur un petit vestibule ; on se retourne vers la paroi qu'on vient de franchir; quatre, six, huit Degas successivement vous saisissent et vous secouent! Un chef-d'œuvre parmi eux, un tableau de danseuses, argenté, perlé, relevé d'une note de citron pâle. Et, parmi cela, des dessins de Corot, dont la pureté sourit à côté de cet âpre humour. Plus loin, encore des études peintes, très marquées, dont on voudrait tout de suite connaître les auteurs; et Daumier qui s'approche; et Prud'hon qui vous pénètre, parmi tous ces contrastes, comme la célèbre phrase caressante et mystérieuse qui passe dans l'ouverture du Freischütz; et la surprise d'apercevoir encore une note, et qui fait bien, d'un contemporain à qui l'on a dit adieu il y a peu de semaines. Ainsi l'on a vu toute une réunion d'œuvres aimables, ou grandes, ou rares, ou précieuses, ou piquantes, toutes qui signifient quelque chose, toutes qui ont du prix, et dont le nombre, ainsi que la qualité, feraient déjà une collection digne d'envie... On ne connaît pas encore la collection Rouart ! On n'a pas encore commencé de la connaitre ! --- Pour la connaitre, il faut entrer dans ce grand salon rouge et or, qui s'éclaire sur la rue de Lisbonne. Ou plutôt ce triple salon, car, à droite et à gauche, il communique avec deux autres pièces largement ouvertes, que l'on aperçoit tout d'abord, et dont, si j'ose dire, on sent les effluves s'ajouter à la puissante impression reçue dès le premier pas ; deux pièces qui sont comme les ailes de cet édifice d'art. Alors, si l'on tourne le dos aux fenêtres, pour découvrir d'un seul coup les grandes lignes, les dominantes de ce monument, voici ce qu'on aperçoit : devant soi, on a Millet, à sa droite Corot, à sa gauche Prud'hon ! Ce qu'on entend avant toute analyse, c'est ce triple appel. Tout à l'heure, on découvrira que chacun de ces rois du panneau est entouré d'autres personnages qui lui cèdent à peine en fierté et en noblesse. Mais la Dame à la robe bleue, de Corot, le Bouquet de marguerites, de Millet, et l'esquisse de l'Abondance, de Prud'hon, toutes les fois que vous regardez chaque paroi d'ensemble, et toutes les fois que vous reviendrez dans la maison, fût-ce à huit jours d'intervalle, fût-ce à P. PRUD'HON. — L'ABONDANCE

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LES ARTS des années, attireront invinciblement vos yeux tout d'abord. Autour de Millet, vous distinguerez maintenant des Daumier, des Tassaert, un Puvis de Chavannes d'une grâce suprême. Autour de la Dame bleue, d'autres Corot (Corot accompagné par lui-même!). Près de Prud'hon, un Poussin, un Goya, un Manet, un Delacroix. Tout cela, malgré les différences d'époques, de tempéraments, de luminosité, semble être né pour vivre ainsi côte à côte, tant l'unité d'un goût a visiblement présidé à ces choix. Puis, on commence à entrevoir encore d'autres horizons au delà de ceux qui avaient apparu les premiers. C'est ainsi que l'empire de la Dame bleue ne s'étend que jusqu'à la baie qui ouvre sur le petit salon voisin, mais l'autre côté de cette baie vous offre un autre Millet que vous n'aviez pas deviné encore : le tragique tableau le Chêne et le Roseau, en ouré de deux ou trois petits Degas qui sont d'un précieux extrême, et de divers morceaux du xve siècle dont l'ingénuité n'est non plus nullement dépayisée dans le voisinage de cette tempête et de cette mordante ironie. Le clair et intime salon de gauche (si cette fois vous vous replacez dans la direction d'où vous veniez, à votre entrée) est vraiment comme la cassette d'Harpagon, petit si l'on veut, mais grand pour ce qu'il contient. C'est là, en effet, que Corot se continue, avec d'admirables paysages d'Italie, entre autres ces deux merveilles: la Vue de Tivoli et l'Ile San Bartolommeo. C'est là que sont les Modistes de Degas et le Thé de Miss Cas- satt. C'est là que le doux et charmant Cals réclame comme peintre de mœurs ses droits à l'amitié de ceux qui sont sensibles à la bonne peinture et à l'humanité vraie. C'est là qu'il y a un Steen d'une qualité excellente, — et un morceau de Goya, une Gitane à la noire chevelure, qui vous hantera plus d'une fois. L'autre salon est tout autre chose avec des éléments analogues, mais rehaussés d'accents inattendus. C'est ainsi que Corot y brille encore, — où ne brille-t-il pas dans cette maison? — mais que Daumier s'y montre dans toute sa force; que Delacroix attire notre attention avec, entre autres, toute une récolte de ses fleurs de Champrosay, mais que Courbet nous étonne avec de riches études de pommes vermeilles; que Claude Monet et Pissarro chantent, l'un les féeries des neiges, les mirages des brumes, l'autre le robuste poème des cultures et des villages, mais que la reine Anne d'Austriche, par Philippe de Champagne et un riche personnage vêtu de velours gris, qui est de Vigée, et qui serait digne de La Tour, ne s'offensent pas au contraire, de cette compagnie si diverse. Entretoutes ces grandes notes s'en intercalent, s'en insinuent, quantité d'autres. On jurerait que les peintures se multiplient, tant, l'une après l'autre, elles vous demandent, oh! un tout petit coup d'œil, puis vous retiennent longuement. On n'avait pas aperçu ce Delacroix, on ne soupçonnait pas cet Isabey; ce Jongkind est donc entré après vous? Il y a dans ces trois pièces, Photo E. Bovet. J.-H. FRAGONARD. — LE REPOS PENDANT LA FUITE EN ÉGYPTE

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Dessin à la plume et au lavis F. GUARDI. — VUE DE VENISE Dessin Photos E. Drouet.

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LES ARTS peut-être deux cents, peut-être trois cents tableaux. Chaque fois que vous en ferez le tour, vous ne parviendrez pas à les apprécier tous; chaque fois il en sortira un nouveau de la muraille qui vous dira : « Eh bien! Et moi?... Tu ne sais donc pas voir? » Et cela est sans doute très émerveillant, mais c'est cepen- dant très naturel, car vous ne voudriez tout de même pas, en trente minutes, dénombrer, analyser et juger ce que le maître du logis a mis trente ans à recueillir, et à disposer ainsi autour de lui. Maintenant, comme vous sentez que vous ne pouvez pas, malgré votre désir, rester dans ces salons inépuisables, et que vous avez idée que le moment est peut-être bien venu de rendre visite — puisque vous êtes le visiteur — vous revenez au vestibule et vous montez un petit escalier tournant que l'on vous a indiqué. Vous ferez bien de regarder les marches et non le mur, car il est tapissé, lui aussi, de dessins rares... et ce sera pour la descente. Vous voici dans un vaste atelier de peintre, mais atelier qui va vous réserver à son tour plus d'un ébahissement, car si la politesse vous empêche de jeter tout de suite les yeux aux parois, l'instinct vous avertit qu'elles palpitent de chefs-d'œuvre. Un homme de taille assez grande, vêtu d'une redingote noire, s'avance vers vous; il se peut que ce jour-ci il traîne un peu la jambe: car il est plus d'une fois en proie à des douleurs. Mais si je vous dis cela, c'est que jamais il n'est plus souriant, plus affable, d'un accueil plus délicieusement courtois que lorsqu'il souffre. C'est une des façons dont se manifeste son extraordinaire énergie. Énergique? Cet homme qui parle d'une voix si douce, sur ce ton cares-sant, un peu nonchalant; qui vous regarde d'un œil souvent à demi clos, tandis que les paupières laissent fil-trer des lueurs de malice et d'affec-tueuse ironie? Énergique? Ce char-meur qui, dès les premières paroles, vous exprime des choses si vives et si touchantes sur la sérénité de Corot, sur la poésie humaine de Millet, sur la résignation adorable et navrante du pauvre Cals? Mais oui, et c'est l'énergie en per-sonne. Peu à peu, lorsque vous le connaitrez mieux, et par sa fréquentation même, et par des amis com-muns, vous saurez que sa carrière est un modèle d'initiative, d'activité, d'audace, de même que sa collection est un exemple de ce que peut faire la passion des belles choses. Pour le moment, vous vous contentez d'être ravi et flatté de ces manières si simples et si encourageantes, de ce fin bon sens qui alterne avec cette vivacité d'enthousiasme. Vous n'avez plus, à présent, à tenter vous-même l'exploration. C'est M. Henri Rouart qui vous fait faire le tour de son atelier. Vous regardez un paysage vert et frais qui est placé sur un chevalet; vous cherchez à mettre un nom d'auteur. M. Rouart vous apprend, très modestement, qu'il fait un peu de peinture, qu'il a travaillé avec Millet, et que, lorsqu'il va en voyage, il aime à prendre des notes à l'aquarelle. Mais tandis que, très sincèrement, vous allez le complimenter de cette peinture, et de diverses autres déjà très reconnaissables, qui sont franches, saines et Photo E. Druet. J.-D. INGRES. — PORTRAIT DE M. ALAUX, DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE DE FRANCE A ROME Dessin

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LA COLLECTION HENRI ROUART P. PRUD'HON. — PORTRAIT DE LA PRINCESSE ÉLISA BACCIOCHI

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LES ARTS attestent un vrai savoir, il a, sans en avoir l'air, détourné votre attention sur cette vaste toile : un Renoir de la période des heures difficiles, ou bien sur ce grand tableau de Manet la Leçon de musique, œuvre importante du Salon de 1870, qui fut aussi méconnue qu'une belle œuvre peut l'être. Vous avez vous-même, près de ces morceaux de premier ordre, découvert un beau Chardin, puis un portrait de femme du XVIIIe siècle, puis un Courbet verdoyant qui raconte le Jura avec une plantureuse émotion ; une étude de Delacroix d'une saveur inattendue. Au pied des cimaises, dans des vitrines, des terres cuites antiques et des figurines égyptiennes sourient mystérieusement. Il est possible encore que le collectionneur vous ait attiré vers l'autre extrémité de l'atelier, et que vous vous entreteniez de la délicatesse infinie de ces Etudes d'Italie de Corot, bijoux de sa première manière que l'on pouvait avoir littéralement pour rien à la vente de son atelier. Puis, que passant, par contraste, à ces formidables accès d'ascétisme du Greco, il a amené la conversation sur ce grand peintre et ce grand précurseur dont si peu de gens encore (je suppose que nous sommes entre 1890 et 1900) connaissent seulement le nom et soupçonnent le génie. Tel est, dans ses grandes lignes, cet « atelier » où d'autres Millet, d'autres Daumier, accueillent favorablement la société de certains Dupré, de certains Gustave Colin, et de divers morceaux anciens dont l'auteur est inconnu, et dont l'esprit est quasi moderne. Lorsque vous aurez été ainsi conquis par l'hôte, vous n'aurez même pas besoin de demander à revenir. Déjà, s'il a senti en vous un peu d'intelligence et d'enthousiasme sincère, il vous y aura engagé. Seulement il ne pourra retenir un sourire si, dans la pièce de dégagement qui précède l'atelier, vous vous écriez : « Comment! il y avait encore cela ! Cela, que je n'avais pas vu en passant ! » Cela, c'est une extraordinaire réunion de dessins. Des dessins de Millet comme il en fut rarement rassemblé en pareil nombre et en pareille beauté. Des dessins de Prud'hon qui chantent avec suavité la gloire de l'âme et les prestiges de la volupté. Des dessins de Daumier où l'on trouve toutes les notes de ce grand observateur de la vie. Des dessins de Delacroix, de Barye, de Théodore H. DAUMIER. — CRISPIN ET SCAPIN Rousseau qui contiennent tout Rousseau, tout Barye et tout Delacroix. Des chambres encore sont voisines, qui contiennent de belles ou de rares choses. Avec une complaisance constante, M. Rouart vous en ouvre les portes. Certains portraits familiaux sont de Degas; on les admire. Certaines peintures

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LA COLLECTION HENRI ROUART J.-F. MILLET. — VUE DU PUY DE DÔME Pastel anonymes sont des énigmes ; on les questionne. La journée finirait et nos curiosités ne finiraient pas. Il ne reste plus qu'à descendre (lentement) le grand escalier, et à se retrouver, un peu abasourdi, dans la rue, parmi les humains... qui ne portent pas toujours la signature d'un grand maître, mais qui vous rappellent tout de même quelques-uns des Daumier et des Degas de là-haut... * « Je n'ai jamais eu ici que des choses de passion. » Celui qui écrit ces lignes s'est bien souvent rappelé cette parole que lui dit M. H. Rouart dans les temps où leurs premières relations s'établirent, — à l'occasion d'un travail sur Daumier. Le mot avait été prononcé en toute simplicité, et sans la moindre intention de faire un effet. Peut-être, même, le collectionneur n'a-t-il jamais eu l'occasion de le redire; mais j'ai toujours songé que jamais rien ne pourrait mieux résumer le caractère de l'amateur de peinture, et l'esprit même de sa collection. Elle ne fut pas entreprise, comme tant d'autres, pour un de ces trois grands mobiles de beaucoup de collectionneurs: la vanité, la spéculation, ou la protestation. Au moment où M. Rouart commença de rassembler des œuvres d'art, celles qu'il chérit dès l'abord ne pouvaient aucunement flatter sa vanité, car on passait pour extravagant à héberger des « horreurs » comme les Manet, les Renoir et les Claude Monet, ou les choses « agréables mais non finies » de Corot, ou les « caricatures » de Daumier. La spéculation n'y aurait guère, non plus, trouvé son compte, car les plus fervents admirateurs ne songeaient guère, ne pouvaient même pas prévoir que les sommes modestes pour lesquelles il leur était loisible de se procurer les meilleures joies, seraient plus tard, non pas décuplées, mais centuplées. Quant à la protestation, M. Rouart fut un homme d'action et d'initiative, mais non pas un révolutionnaire, ni même un polémiste. Ce fut, seulement, un homme qui aimait sincèrement. * Lorsque nous revoyons à présent cette admirable collection, non plus pour le plaisir de la découverte ni en la

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LES ARTS compagnie de l'homme qui l'avait rassemblée, mais au point de vue de l'étude, et afin de porter sur elle une appréciation générale, deux choses surtout ressortent d'une façon saisissante. La première, c'est que, si cette galerie était d'une logique, d'une cohésion et d'une harmonie exceptionnelles, c'est probablement par cette raison que M. Rouart l'avait composée avant tout d'œuvres de son propre temps et de son pays. Je n'entends pas dire par là que toute collection d'objets anciens ou d'œuvres étrangères ne pourra pas offrir le même caractère d'unité; cela serait un paradoxe insoutenable. Mais ce qui est certain, c'est qu'un homme qui a la patience et l'énergie de pratiquer dans sa propre époque, avec du discernement et de la méthode, les explorations auxquelles d'autres se livrent dans les temps antérieurs ou au delà des frontières, finit par composer une collection aussi extraordinaire et aussi captivante que les plus célèbres en quelque autre genre que ce soit. La seconde particularité découle de la première. En effet, les années ont marché; les hommes que M. Rouart aimait et comprenait sont tour à tour disparus; peu à peu, de méconnus ou de bafoués qu'ils étaient, ils sont devenus appréciés, puis célèbres. Puis les esprits généralisateurs les ont classés non seulement dans leur siècle mais par rapport à leurs devanciers. Ils ont constaté qu'ils étaient de ceux-ci les dignes successeurs. On a, dès lors, sans peine admis que Corot est aussi grand que Poussin, que Degas est aussi puissant que les grands Hollandais, que Renoir a des grâces françaises aussi capiteuses que celles des maîtres du XVIIIe siècle; que Millet a ajouté des pages à l'histoire de l'humanité figurée; que Manet, sorti des Espagnols, est aussi noble et aussi fort qu'eux, tout en étant devenu différent; que Claude Monet, Sisley et Pissarro, priment maintenant les plus grands paysagistes anglais, Turner, Crome, et Constable. Et ainsi des autres, jusqu'aux plus petits maîtres; jusqu'à ceux dont on a presque oublié la vie, dont bientôt on oubliera le nom, mais dont on recueillera avec tendresse, à ce moment-là, les charmantes, touchantes et modestes œuvres. Alors qu'arrive-t-il? C'est que l'amateur passionné qui, envers et contre tous, avait groupé chez lui des œuvres significatives de chacun de ces artistes, et qui, ne s'embarassant pas des considérations de vogue et de préjugés de mode, avait choisi justement leurs notes les plus tranchées, celles même qu'on n'aurait pas voulues au moment où l'on commençait à admettre qu'ils «n'étaient pas dépourvus de talent», cet homme-là se trouve, tout bonnement, avoir fait une véritable histoire en action de l'art de son siècle. Au contraire, ceux de ses contemporains qui, par exemple, doués de beaucoup de moyens de fortune, se targuaient d'acheter les grands succès des expositions, des Salons, ou bien quiconquéraient chez les plus habiles marchands, les œuvres «les plus importantes» des artistes «les plus connus», celles, entre autres, qui ressemblaient le plus à celle qui avait valu à ceux-ci les plus flatteuses préférences de la foule — ces sortes de collectionneurs-là, qu'ont-ils fait? Rien. Nous ne le savons que trop. Les beautés du diable sont devenues décrochites; les gloires parfois ont décliné; les œuvres J.-F. MILLET. - LE BOUQUET DE MARGUERITES Pastel

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J.-F. MILLET - LE Coup de Vent (Collection Henri Ronart)