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LES ARTS N° 81 COLLECTION DE M. PAUL GALLIMARD Septembre 1908 --- GOYA. — UN DIPLOMATE (Collection de M. Paul Gallimard)
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LES ARTS N° 81 COLLECTION DE M. PAUL GALLIMARD Septembre 1908 --- GOYA. — UN DIPLOMATE (Collection de M. Paul Gallimard)
COLLECTION DE M. P. GALLIMARD Il est certaines collections — elles ne sont pas toutes américaines — que leurs possesseurs ont constituées en quarante-huit heures ou en quarante-huit jours, à coups de banknotes. Il en est d'autres qui sont le culte de toute une existence, auxquelles on a travaillé vingt années, trente années, les enrichissant, les défendant, les protégeant avec un soin jaloux, une adoration passionnée, et qu'on transmet pieusement, ainsi qu'un trésor, à ses héritiers. C'est à cette dernière catégorie qu'appartenait la galerie Moreau-Nélaton, aujourd'hui publique, ou cette incomparable collection Paul Gallimard, dont nous allons entretenir les lecteurs des Arts. Ce qui la caractérise, c'est l'unité. Depuis le jour où il acquit son premier tableau jusqu'aux semaines où nous vivons, M. Gallimard ne s'est jamais soucié de réunir des œuvres de tel ou tel maître haut coté, de telle ou telle école. Son sûr instinct d'artiste, sa sensibilité délicate, affinés par une culture approfondie, lui ont fait admettre les œuvres en apparence les plus diverses, parfois même les plus disparates. C'est ainsi que, dans la même pièce, voisinent le Greco, Daumier, Corot et Renoir. Et ces grands hommes font excellent ménage, s'il est permis d'ainsi parler, et s'entendent à merveille. Car ils furent tous des novateurs, des créateurs libres et spontanés, des révolutionnaires. Et les révolutionnaires d'hier, selon une parole connue, sont les classiques de demain. Autre point, important quand on étudie une collection : l'amateur est très souvent, trop souvent, un « spécialiste ». Il se préoccupe de raretés ; il lui faut des Goya de l'époque dite « des saturnes », ou les premiers Corot d'Italie ; s'il est ami des livres (et M. Gallimard peut revendiquer ce titre, étant, de l'avis unanime, l'un des plus réputés bibliophiles français), il ne voudra que certaines éditions (celle où se trouve la fameuse coquille de la première édition, « et qui n'est pas dans la seconde ») ; s'il préfère les fleurs, il recherchera la rose verte, la tulipe noire. M. Gallimard n'a point de ces préoccupations puériles, étroites. Il n'est pas l'homme de tel peintre ou de telle manière d'un peintre. Delacroix, Daumier, Corot, Boudin, Renoir, Monet, Carrière — pour ne citer que ceux-là — sont représentés en sa galerie par les œuvres les plus caractéristiques de leurs différentes phases. Quand on a étudié les sept Delacroix ou les huit Daumier, ou les neuf Corot, ou les seize Renoir de la collection de la rue Saint-Lazare, on connaît complètement ces grands coloristes. De même, la bibliothèque de M. Gallimard est-elle un résumé vraiment définitif de l'histoire du Livre. Cela dit, et il était utile que cela fût dit pour caractériser cette collection, — venons à l'histoire de la galerie. Feu M. Gustave Gallimard, vers 1860, possédait des scènes rustiques, d'une méticuleuse conscience, signées Veyrassat, ou de gentillettes cascades suisses de Kuwasseg, lorsque le hasard lui fit découvrir Jongkind. Il rendit, un beau matin, visite à l'artiste hollandais, de passage à Paris. Il le trouva dans son atelier, en train de peindre un Canal des environs d'Amsterdam, nocturne glacée, très saisissante. Auprès de l'artiste (qui travaillait, un oiseau familier posé sur l'épaule), se tenaient un violoniste, Hermann, et un chanteur, Faure, lesquels, malicieux connaisseurs, emportèrent l'un et l'autre une petite étude. M. Gallimard père emporta, lui aussi, une étude, ce Canal, qu'il paya un prix modique. Ce tableau-tin révolutionna la maison. Confronté aux tableaux « sérieux », il leur fit du tort. Sa franchise ne s'accordait guère à leur application tendue, fatigante. Peu à peu les tableaux « sérieux » disparurent, soigneusement éliminés, faisant place à des Corot, à des Rousseau, à des Jules Dupré, aux romantiques et aux maîtres de Barbizon. Le branle était donné. Cependant, Paul Gallimard, adolescent, tout en suivant les cours d'architecture à l'École des Beaux-Arts (où il se lia avec Frantz Jourdain et Albert Besnard), et en prenant d'autre part des leçons de paysage avec Lépine, commençait à aimer les livres. Et il manifestait déjà la passion, non du livre à
J.-H. FRAGONARD — LA SURPRISE (Collection de M. Paul Gallimard)
LES ARTS vêtement somptueux (dont le texte est indifférent), mais celle du beau livre, harmonieusement un, où texte, caractères, papier, illustrations, reliure, se tiennent logiquement et se font valoir l'un l'autre. Il s'amusait à collectionner des « fumés » (on appelle ainsi, vous le savez, l'épreuve rarissime que le graveur tire sur chine au noir de fumée, qu'il envoie au dessinateur, et que celui-ci lui retourne, à corrections, avec la mention : très bien, assez bien, a revoir, etc.). M. Gallimard réunit plus de quinze cents « fumés », signés Pauquet, Charlet, Penguinilly, Eugène Lami, Granville, Traviès, Johannot, Gigoux, Isabey, Meissonier, etc., collection unique, qui valut plus tard à son auteur le titre, décerné par M. Béraldi, de « roi des fumés ». Des graveurs sur bois et des illustrateurs du second Empire, il passa aux modernes (il confia à Besnard l'illustration de l'Af- faire Clemenceau). Ces illustrateurs de livres l'amènèrent à souhaiter que, dans la collection paternelle, presque exclusivement composée de paysages, la figure humaine fut davantage représentée. Il acquit le Jésus sur le lac de Tibériade, chef-d'œuvre dramatique de Delacroix. Puis il s'esprit des impressionnistes, à l'heure où ces chercheurs étaient encore honnis et hués, méconnus. Et, d'une œuvre à l'autre, il constitua la fameuse galerie actuelle. Entre temps, comme rien de ce qui est beau, c'est-à-dire vivant, ne saurait lui demeurer étranger, il se liait avec les penseurs, les romanciers, les critiques de son temps, de qui les recherches étaient parallèles à celles de ses artistes préférés. Il fut le familier assidu du « Grenier », et sa camaraderie avec Edmond de Goncourt, Émile Zola,Daudet,s'affirmaparl'ingéniosité des services qu'il s'efforça de leur rendre, ainsi qu'à tous ceux du « Diner des fortifs», Carrière, Raffaëlli, Bracquemond, Huysmans, Mirbeau, Hervieu, ou du diner des « Têtes de bois », auquel présidait Jean Dolent et où Chéret,Besnard, Bruneau, Frantz Jourdain, fusionnaient en artistiques agapes. M. Paul Gallimard est donc un « curieux », au sens qu'on donnait, il y a deux siècles, à ce vocable. Son libéralisme s'ouvre à tous les témoignages de beauté. LE GRECO. — MÉDITATION SUR LA MORT (Collection de M. Paul Gallimard)
POUSSIN — LA RONDE DES SAISONS (Collection de M. Paul Gallimard)
LES ARTS Et maintenant, passons en revue la collection même, qui ne comprend pas moins de deux cents pièces, dont pas une n'est indifférente, et qui en a plus de vingt que les musées s'enorgueilliraient de posséder. Les maîtres anciens se nomment ici le Greco, Goya, Nicolas Poussin et Honoré Fragonard. Ne sont-ce pas les vrais précurseurs? Deux moines, dont l'un à genoux, tenant une tête de mort. Ce n'est pas tant la gravité rigide et quasi douloureuse des personnages, méditant sur un crâne, qui confère à la scène du Greco son accent dramatique, que l'accord des tonalités sombres, le noirâtre des fonds, les gris des robes de bure, la différence de valeurs d'un visage blafard et du capuchon. L'art de Goya est moins âpre, plus en finesse que celui de Théotocopuli. Le tableau qui nous est ici offert est de la première manière. C'est une effigie de diplomate astucieux et réticent : la qualité du justaucorps rehaussé de fourrures, des cravates, du grand cordon rouge, blanc et bleu, les modelés de la physionomie poupine et blonde, sont d'une inégalable subtilité. La Ronde des Saisons, bien que n'y apparaisse pas la signature effective de Nicolas Poussin, est d'un sentiment et d'un caractère indéniablement poussinesques; le rythme de joie lente, le coloris éclatant de fraicheur (car il ne faudrait pas croire, d'après certains tableaux où les préparations, remontant sur la toile, ont poussé les tons au noir, que la palette du Poussin fût ténébreuse), le bleu d'une draperie librement traitée, attestent la signature du maître. La Surprise, de Fragonard, est, vous n'en doutez pas, chose exquise et scabreuse; deux amants luttent et se lutinent; la jeune femme se sent vaincue, heureuse de l'être; tout vole par la chambre: les draps, les rideaux, le traversin, les seins embaumés; c'est un branle-bas fou; la composition a l'air désordonné, et elle est d'un équilibre exquis. Disons, pour les friands d'anecdotes, que ce Greco fut acheté à Tolède, chez un curé, à qui MM. Gallimard et H. DAUMIER — L'AVOCAT (aquarelle) (Collection de M. Paul Gallimard)
H. DAUMIER — LE WAGON DE 3e CLASSE (Collection de M. Paul Gallimard)
LES ARTS Zuloaga rendaient visite; que l'acquisition du Goya fut conseillée par Renoir, et que, si le Frago ne se trouvait point dans un des salons de la rue Saint-Lazare, il eût été — et à une place d'honneur — chez M. Groult. Il advient d'ailleurs aux acheteurs de chefs-d'œuvre des aventures amusantes. M. Gallimard obtint un Ingres appartenant à M. Beraldi contre une reliure de Lortic, changea un Charles Jacque pour un Chavannes à un marchand qui avait le tort de préférer le peintre des poules à celui des Nymphes. Et voici comme il acquit un de ses plus lumineux Monet. L'amateur se rendit un jour, avec MM. Chéret et Gustave Geffroy, chez le peintre impressionniste. C'était à l'époque de la série des Meules. Cinquante-huit meules — peintes, — posées sur cinquante-huit chevalets, rangées en bataille dans une longue allée du jardin, attendaient les visiteurs, qui, tel un état-major, passèrent leur revue, retinrent dix H. DAUMIER. — LE MEUNIER, SON FILS ET L'ANE (Collection de M. Paul Gallimard) meules, puis trois, puis une, la plus belle, que M. Gallimard emporta à Paris. Les romantiques, l'Ecole de Barbizon et Corot occupent une place importante rue Saint-Lazare. Corot d'abord. Les neuf Corot constituent le « gros morceau » de la collection. Voici, à tous les moments de sa production, la vie même du divin paysagiste, l'émule des deux plus fins peintres de la lumière, Johannes Ver Meers, de Delft, et Jean-Baptiste-Siméon Chardin. Études d'Italie, du premier ou du second voyage, grands paysages de la seconde manière, sites argentés de la troisième. La première manière est si serrée, si précise, qu'elle ne craint pas la sécheresse. Puis la liberté s'acquiert. Mais, dès ses œuvres de début, Corot affirme une miraculeuse entente des
J.-F. MILLET. — LE BUCHERON (pastel) (Collection de M. Paul Gallimard)
LES ARTS valeurs. La lumière est pour lui le centre même, le sujet principal du tableau; on la voit entrer dans le cadre, éclairer quelques points et disparaître; et, grâce à la répartition probe et sûre des jeux de la lumière, les objets, les arbres, les êtres sont à leur place et à leur distance. Nous rencontrons d'abord un site de Papiniano, sur la route de Palestrina à Olivano, très fin de ton, avec les maisons tassées sur la colline violâtre; sur un ciel fluide et léger courent de gracieux nuages blanc rosé. Viennent ensuite Florence, délicate vision des bords de l'Arno; les Bretonnes, filandières, d'un sentiment naïf et ingénue; le Moulin, où les fonds verts sont de velours; le grand Paysage italien, qui figurait à la Centennale; la seconde manière y est intéressante; Corot cherche encore — et trouve toujours — l'équilibre des lignes et des plans. Dans l'Étang, chef-d'œuvre virgilien, avec l'étang glacé d'argent et de mauve, baigné de lueurs mystérieuses, c'est toute la poésie vaporeuse du magicien des aubes frileuses et des crépuscules mélancoliques. La Femme nue dans un paysage, que nous admirâmes également à la Centennale, doit être de 1840; le corps de la svelte dormeuse aux épaules radieuses, aux cheveux blonds dénoués, est de perle et de nacre. Ah! comme je comprends l'adoration de Renoir pour ce tableau du « père » Corot! Si vous ajoutez à ces toiles la Femme mauresque, en robe rose, à la tête et aux bras bronzés, qui se tient debout dans la campagne arabe, campée contre le ciel, vous reconnaîtrerez sans peine que les Corot de M. Gallimard valent, s'ils ne les distancent, ceux du Louvre, de la collection Moreau-Nélaton et du musée de Reims. Des Delacroix, retenons les principaux. Une œuvre de jeunesse, d'abord, d'une timidité probe. C'est le portrait d'un camarade du peintre à la pension Goubaux, nommé Eugène Berny d'Ouvillle. On ne pressent le futur coloriste que dans le ton de la cravate, tordue fougueusement, et le gilet beige n'est pas non plus dénué de romantisme. Quelques belles turqueries, une Lionne, un Lion, roi paisible de l'Atlas; l'esquisse d'une Tête pour Sardanapale, esquisse dont le maître fut assurément satisfait, puisqu'il la signa; la Bataille de Taillebourg, dont Renoir disait: « C'est beau comme un tableau de fleurs. » Enfin l'admirable Jésus sur le TASSAERT. — BACCHANTE (Collection de M. Paul Gallimard)
COLLECTION DE M. P. GALLIMARD --- lac de Tiberiade. Eugène Delacroix a traité sept fois ce sujet. Ces sept répliques figuraient jadis à l'exposition Delacroix (quatre bateaux à voiles, trois à rames). Celle que possède M. Gallimard est la plus belle des « rames ». Le pathétique réside surtout dans le contraste entre le calme divin du Christ, accoudé, rêveur, contre l'avant de la barque, et l'agitation des éléments et des hommes qui l'entourent, flots déchainés d'une mer vert sombre, gesticulation tumultueuse des matelots épouvantés. Un Ingres, de dimension exiguë, mais d'une rare qualité, Andromède, nue et désolée, liée à son rocher; son corps d'albâtre, qui se profile entre le ciel et la mer immuablement bleus, est d'un impeccable dessin. L'École des grands paysagistes, qui ont ouvert la voie aux impressionnistes, est représentée chez M. Gallimard par Daubigny, Troyon, Diaz, Rousseau, Millet, Dupré et Jacque. Jules Dupré et Théodore Rousseau, ces deux inséparables en art comme dans la vie, ont contribué, moins, certes, que Corot, mais avec une puissante efficacité, à dissiper les ombres sulfureuses du romantisme. Corot rendait à la peinture française la netteté qu'avaient tant aimée les Clouet et Claude Lorrain, il lui rendit aussi la sérénité. Dupré et Rousseau s'apparenteraient plutôt, par les concepts qui président à leur art, aux maîtres hollandais du XVIIe siècle, qui ont portraicturé leur pays avec une sagace et méticuleuse passion. Dupré n'est pas seulement le nerveux et sensible interprète des pacages limousins, où la douce prairie confine à l'apre forêt; des pays bocagers, où les herbages fuient à perte de vue entre les chênes vigoureux et les hêtres aux molles retombées, des mares qui renvoient le soleil ainsi qu'un miroir, des chemins creux bordés de baliveaux et de tétards, par où rentrent les troupeaux quand la chaude lumière du soir exalte sur des bleus profonds la blancheur pommelé des nuages. Il est allé aussi sur la côte anglaise observer l'atmosphère humide où passent des lueurs errantes; il a dit les prés et les marais de Southampton, les ver- dures d'émeraude, les ciels moutonnants ; à Cayeux, il a chanté en poète le désert glauque et tragique des mers du Nord. La Manche de la collection Gallimard, Manche aux eaux boueuses, sans transparence, au ciel d'orage prêt à crever, n'est pas une des moindres pages de Jules Dupré. Trois Théodore Rousseau, ensuite, où s'affirme la ferveur religieuse de cet amoureux de l'univers, ferveur que ne refroidissait pas le respect scrupuleux du détail; Rousseau analyse en géologue, en botaniste, les traits physionomiques des terrains et des végétaux; il demande aux mouvements du sol, aux rocs, aux troncs, aux ramexaux, le secret de leur structure et cherche en eux la marque de la force intérieure qui les a modelés. Nous voyons ici, de lui, une superbe Préparation d'ocre où seul le ciel, délice de finesse en ses bleus dégra- JULES DUPRÉ — LA MANCHE (Collection de M. Paul Gallimard)

Cet ouvrage présente la collection d'art de M. Paul Gallimard, mettant en avant son unité et la diversité des œuvres qu'elle rassemble, allant des maîtres anciens comme Le Greco et Goya aux impressionnistes. Il détaille également la bibliothèque de M. Gallimard, reconnue pour sa richesse et son importance dans l'histoire du livre. L'article explore les acquisitions et les relations de M. Gallimard avec les artistes et écrivains de son époque.