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LES ARTS N° 48 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Décembre 1905 LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS COFFRE EN BOIS A FERRURES France, xixe siècle (MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS) TAPISSERIE. — SCÈNE DE ROMAN France, xve siècle (Legs Peyre)
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LES ARTS N° 48 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Décembre 1905 LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS COFFRE EN BOIS A FERRURES France, xixe siècle (MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS) TAPISSERIE. — SCÈNE DE ROMAN France, xve siècle (Legs Peyre)
LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS EST un lieu commun de répéter que le xixe siècle n'a point créé de style. Tandis que des sculpteurs comme Carpeaux et Barye, des peintres comme Delacroix, Ingres et toute la pléiade des grands paysagistes rivalisaient de génie avec leurs devanciers, aucun de nos artisans n'était capable d'imprimer à un meuble, à un vase, à une pièce d'orfèvrerie ou de céramique une forme originale. Les plus habiles se bornaient à copier, les autres à enlaidir les produits des âges précédents. L'académisme avait sa part de responsabilité dans cette décadence. En séparant le « grand art » de ce qu'il appelait dédaigneusement « les arts mineurs », il avait détourné de leur voie véritable une foule de talents qui, médiocres en sculpture ou en peinture, se seraient appliqués avec fruit à des objets plus humbles, et il avait, du même coup, privés les « arts mineurs » de collaborations précieuses, puisque, à d'autres époques, les plus illustres artistes ne croyaient pas déchoir en inspirant, en guidant même dans le dernier détail les travaux de l'ébéniste, de l'orfèvre ou du décorateur. La France, après avoir imposé si longtemps ses modes à l'Europe, était à la veille de perdre sa suprématie. Dans un pays voisin, en Angleterre, sous l'influence de Ruskin et de Morris, un art nouveau, ou du moins renouvelé, commençait à se former. Lasses de reproduire éternellement les modèles venus de France, les industries anglaises du meuble, des tissus, du papier et de la céramique s'efforçaient, souvent avec bonheur, de créer des types nationaux. Cette renaissance coïncidait avec le développement du merveilleux musée de South Kensington et les écoles d'art appliqué qui dépendent de cette institution. Ce fut alors, vers la fin du second Empire, qu'un petit groupe d'industriels, d'artistes et d'amateurs français jeta les premières bases de l'Union centrale des Arts décoratifs. Par des expositions, des conférences, des concours, par la fondation d'une bibliothèque, il appela l'attention sur les chefs-d'œuvre oubliés des artisans d'autrefois et sur les tentatives intéressantes des artisans contemporains. Mais, ce n'était pas tout de secouer l'indifférence du public, ni même de stimuler l'initiative des producteurs, il fallait diriger le goût des uns et des autres, les mettre en garde contre les excès de zèle, et les dissuader de confondre l'absurde avec le nouveau. A cet égard, rien de plus instructif que les leçons du passé. Un musée de modèles judicieusement empruntés aux divers pays, aux différentes époques, choisis en raison, non pas de leur rareté ni de leur valeur exceptionnelle, mais de leur élégance, de leur exécution rationnelle et de leur parfaite appropriation à l'objet, devait apprendre à l'ouvrier, mieux que toutes les théories, ce qu'on peut demander à chaque matière et les partis que l'on en peut tirer. Ce musée était d'autant plus nécessaire en France que l'Etat, dans ses collections, avait totalement négligé les arts industriels. La peinture et la sculpture, arts majeurs, avaient seules droit de cité au Louvre, et le musée de Cluny, s'il contenait des trésors du moyen âge et de la Renaissance, dédaignait les merveilles du xviiie et du xviiiie siècle. Une loterie, instituée en 1882, donna à l'Union des Arts décoratifs un capital d'environ six millions. Avec les arrérages de cette somme, elle commença ses acquisitions et trouva, pour son musée naissant, un abri provisoire au Palais de l'Industrie, d'où elle ne tarda guère à se voir expulsée par les préparatifs de l'Exposition universelle. Il serait trop long de rappeler toutes les vicissitudes qu'il lui fallut traverser avant de trouver un domicile définitif, et comment ses collections durent attendre plusieurs années, enfermées dans des caisses et remises dans des caves, le bon plaisir des pouvoirs publics. Elles y seraient encore, sans l'infatigable activité du président de l'Union, M. Georges Berger. Enfin, les Chambres se GRILLES EN PER FORGE DE L'ABBAYE D'OURSCAMPS France, xiiiie siècle (Musée des Arts décoratifs. — Collection Le Secq des Tournelles)
LIT. — BOIS SCULPTÉ --- Provenant du château de Villeneuve (Auvergne), France, xve siècle --- (MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS) --- TAPISSERIE. — LES BUCHERONS --- France, xve siècle --- (Legs Peyre) ---
LES ARTS résolurent à assigner au Musée des Arts décoratifs le Pavillon de Marsan. En échange de cette hospitalité, l'Union prenait à sa charge les 1,600,000 francs de travaux nécessaires à la transformation de l'édifice et s'engageait à remettre, après quinze ans, la pleine propriété de toutes ses collections à l'État. Aménagé d'abord en vue d'une Cour des Comptes qui ne voulut jamais en prendre possession, le Pavillon de Marsan n'offrait pas toutes les commodités qu'on aurait pu souhaiter, mais il était admirablement situé, au centre de LISEUSE. — SCULPTURE EN PIERRE France, commencement du xvie siècle (Musée des Arts décoratifs. — Legs Peyre) SAINT JEAN. — SCULPTURE EN BOIS France, xive siècle (Musée des Arts décoratifs. — Legs Peyre) Paris, au cœur même de ce Louvre dont le futur musée devait être le complément. Et puis, il fallait en finir. La Société avait hâte de vivre d'une vie complète. Elle pressa de son mieux l'architecte ; le gros œuvre à peine achevé, elle s'emparait des salles où travaillaient encore les menui-
LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS TAPISSERIES : SCÈNES DE VENDANGES ET ALLÉGORIES France, fin du xve siècle LUTRIN ET STALLES. — BOIS SCULPTÉ France, xve siècle (MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS. — Legs Peyre)
LES ARTS --- CHEF D'ÉVÊQUE. — BOIS SCULPTÉ Flandre, xvi° siècle (Musée des Arts décoratifs. — Don de M. J. Maciet) siers et les peintres. En un mois, ce musée innombrable et divers se trouvait installé, classé, disposé avec un goût parfait. Songez aux lenteurs du moindre remaniement dans les galeries officielles : c'est tout simplement un miracle qu'ont su accomplir, avec le président de l'Union, ses collaborateurs MM. Jules Maciet, Metman, Raymond Koechlin. Ceux qui se rappellent l'ancien musée du Palais de l'Industrie ont eu la surprise de le retrouver, le jour de l'inauguration, singulièrement accru. C'est que l'Union, pendant cette longue période d'interruption forcée, n'était pas restée inactive. Par des achats méthodiquement poursuivis, par des expositions partielles qui, en affirmant son existence et son utilité, stimulaient la générosité des donateurs, elle n'avait point cessé d'enrichir ses collections. Presque à la veille de l'ouverture, un legs considérable, celui de M. Peyre, était venu les doubler. On aurait tort, toutefois, de chercher, au Pavillon de Marsan, les prodigieuses richesses du South Kensington. L'Union des Arts décoratifs n'a jamais pu prétendre à égaler une institution qui, disposant de ressources énormes, eut la bonne fortune de naître, il y a plus d'un demi-siècle, à une époque où les œuvres d'art se rencontraient en beaucoup plus grand nombre et où les amateurs d'Amérique ne les avaient pas encore portées à des prix insensés. Elle n'avait pas, d'ailleurs, à engager cette lutte. Sur beaucoup de points, le moyen âge était merveilleusement représenté au musée de Cluny ; celui de Sèvres offrait aux céramistes une collection assez complète ; enfin, dans ces dernières années, l'introduction au Louvre des produits de l'Orient, du Japon et de la Chine, l'extension du département des Objets d'art, la création des salles du Mobilier français avaient comblé plusieurs lacunes. Il convenait d'éviter toute dépense qui eût fait double emploi. Ajoutons que des entassements, à la manière du Kensington, ne vont pas sans ennui. L'Union centrale a jugé plus conforme au vœu de ses fondateurs de s'attacher surtout à constituer les séries qui n'existent pas dans les autres galeries françaises, à ne point dissiper en achats de pièces exceptionnelles (qui ont leur place ailleurs) des sommes démesurées, mais à rassembler des types bien choisis, qu'une structure rationnelle --- SAINT JEAN PLEURANT. — BOIS SCULPTÉ Flandre, xv° siècle (Musée des Arts décoratifs. — Don de M. J. Maciet)
LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS TAPISSERIE TISSÉE D'OR. — JEUNE PRINCE ENTOURÉ DE SEIGNEURS Flandre, commencement du xvie siècle (MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS) COFFRE ET STALLES. — BOIS SCULPTÉ France, xve siècle (Legs Peyre)
LES ARTS et une exécution élégante permettaient de proposer en exemples, puis à les présenter au public dans un arrangement qui, lui-même, fut une leçon de goût. Personne ne contestera qu'elle y ait réussi. Au lieu d'interner les objets par époques, par familles, par matières, dans une de ces classifications inflexibles qui découragent le visiteur et diffament l'art en lui donnant l'aspect morose de la science, les organisateurs du Musée ont su les distribuer suivant un ordre assez clair pour faciliter les recherches, et cependant assez varié pour laisser à l'ensemble l'apparence de la vie. On voit une tapisserie comme elle doit être vue, près d'un lit, d'un coffre ou d'une chaire, et non pas alignée, par rang d'âge, entre une tapisserie de l'année précédente et une autre de l'année d'après. Chaque chose est à sa place plutôt que dans son « groupe ». Le long des murs, revêtus de lambris, les estampes alternent avec d'agréables peintures, avec des bustes de terre cuite, des statuettes de bronze ou des consoles chargées de bibelots. C'est l'agrément d'un cabinet d'amateur, non l'ennui morne du musée. Ajoutez que, des fenêtres, la vue découvre le merveilleux décor des Tuileries avec leurs parterres, leurs statues, leurs grands arbres et une échappée sur la Seine. La visite de ce palais, inondé de lumière, sera maintenant un des charmes de Paris. L'art du moyen âge est surtout représenté, aux Arts décoratifs, par deux séries extrêmement importantes : celle des boiseries et des meubles, celle des tapisseries. La première, déjà riche au temps de l'ancien musée, est maintenant de premier ordre, depuis qu'est venue s'y joindre la donation de M. Émile Peyre. Architecte, chargé le plus souvent de bâtir ou d'orner des hôtels selon le style ancien, M. Peyre avait réuni tout d'abord, soit pour les employer, soit pour s'en inspirer dans ses travaux, un grand nombre de modèles ; peu à peu, il s'était fait collectionneur, et sa maison de l'avenue Malakoff avait fini par se transformer en une sorte de Cluny désordonné, inextricable, où s'amoncelaient dans la poussière les boiseries et les meubles qu'il avait pu arracher aux anciennes demeures livrées à la démolition. Il a été impossible d'exposer dans sa totalité cette collection, qui comprend, à côté de véritables chefs-d'œuvre, des pièces de moindre intérêt. Mais l'ensemble qu'elle forme avec le fond de l'ancien musée et d'autres donations, fournit à l'étude le champ le plus précieux. Les ouvrages de l'époque romane sont assez rares au Pavillon de Marsan. Quelques sculptures de pierre, principalement des chapiteaux, dont aucun n'est de premier ordre, ne donnent qu'une idée très incomplète de l'art français antérieur au xiiie siècle. C'est ailleurs, au Trocadéro et sur de simples moulages, qu'on devra continuer l'étude si profitable de cet art, longtemps dédaigné comme barbare, après même qu'on eût commencé d'admirer l'art gothique, et cependant plus fertile encore que celui-ci en précieux enseignements. Fermeté de l'exécution, finesse et précision du détail, richesse de l'invention, diversité merveilleuse dans l'emploi combiné des entrelacs, de la flore, de la faune et de la figure humaine, l'époque romane a réuni chez nous toutes les qualités que l'on peut exiger de l'art décoratif; elle a produit de parfaits modèles dont on ne saurait trop vanter le goût, la distinction, l'originalité. A part quelques objets d'orfèvrerie, des ivoires, des tissus admirables (dont le nouveau Musée possède une belle série), le mobilier de ce temps a presque entièrement disparu; on n'en trouve quelques vestiges que dans un très petit nombre d'églises. Mais l'occasion se rencontre fréquemment d'acquérir des chapiteaux et des fragments de sculptures; il faut souhaiter que des dons ou des achats viennent mettre sous les yeux du public des échantillons véritables d'un style qui mérite d'être connu autrement que par de froides copies. Plus nombreux sont les monuments du gothique primitif. Quelques-uns sont de premier ordre, telle une magnifique statue d'Ange, offerte par M. Maciet, dont le nom STALLE. — BOIS SCULPTÉ France, xvie siècle (Musée des Arts décoratifs. — Legs Peyre)
MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS — SALLE DE L'ART ESPAGNOL (IVe et XVIIe siècles) FORMÉE EN PARTIE PAR LE LEGS PEYRE 2568 ART ESPAGNOL
LES ARTS devrait revenir à toutes les lignes quand on énumère les libéralités reçues par le Musée. Cette statue en bois, provenant de l'abbaye de Saint-Germer (Oise), est un digne spécimen de notre art religieux du xiii^e siècle ; pour la noblesse des lignes, la gravité de l'expression, elle est comparable aux grandes figures des cathédrales. On ignorerait un des plus beaux domaines de la sculpture du xiii^e siècle, si l'on négligeait les statuettes, les bas-reliefs, les coffrets et les plaquettes d'ivoire où les artistes de ce siècle ont prodigué tout autant de génie que dans la décoration des porches de nos églises. On en trouvera quelques-uns, aux Arts décoratifs, qui ajoutent à l'intérêt des salles du moyen âge, mais qui ne sont guère là qu'à titre d'indication. Il était inutile de recommencer au Pavillon de Marsan une collection d'ivoires qui, faisant double emploi avec celle du Louvre, lui fut nécessairement demeurée inférieure. Pour les mêmes raisons, on n'y verra que fort peu d'orfèvrerie religieuse; la Galerie d'Apolon, la Salle de la donation Rothschild, le musée de Cluny, possédaient en ce genre assez de chefs-d'œuvre pour qu'il n'y eût point lieu de réunir ici une nouvelle série de calices, de reliquaires, de crosses et d'émaux, et de consacrer des sommes considérables à ces coûteuses acquisitions. Il a paru plus intéressant de rassembler quelques échantillons du mobilier du xiii^e siècle,dont il nous est parvenu peu de chose, et qui nous est surtout connu par les représentations figurées des miniatures, des bas-reliefs et des ivoires. L'une des plus belles pièces que l'on puisse montrer est un grand coffre à pentures de fer en forme de rinceaux, symétriquement disposées sur toute la surface du bois. Le coffre, à cette époque, servait à la fois de resserre, de table et de banc. Dans les demeures seigneuriales aussi bien que chez les bourgeois, on y rangeait les effets et le linge; dans les chartriers et les sacristies, on y renfermait les archives et les vêtements sacerdotaux. Il en existe, à Noyon et au musée Carnavalet, des exemplaires qui conservent des traces de peinture. Avec ses profils simples et l'élégant dessin de ses ferrures, celui-ci n'est pas un spécimen moins remarquable du style à la fois délicat et robuste qui caractérise toutes les productions de la première époque gothique. L'accord de ces mêmes qualités se retrouve, à ce moment, dans l'art du ferronnier. La collection prêtée par M. Le Secq des Tournelles en présente de nombreux exemples:il n'en est pas de plus significatifs que les superbes grilles de l'abbaye d'Ourscamps. Cette abbaye, dont on voit encore près de Noyon les bâtiments claustraux transformés en filature, possédait, avec une salle capitulaire du xii^e siècle TAPISSERIE. — SCÈNE DE ROMAN France, xv^e siècle (Musée des Arts décoratifs. — Legs Peyre)
LE MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS BOIS SCULPTÉ. — STALLES PROVENANT DE PALLUAU (INDRE) France. — Début du xvie siècle (MUSÉE DES ARTS DÉCORATIFS. — Legs Peyre)

Cet article explore le rôle et l'évolution du Musée des Arts Décoratifs à Paris, fondé par l'Union centrale des Arts décoratifs. Il met en lumière la décadence des arts appliqués au XIXe siècle en France, contrastant avec la renaissance artistique en Angleterre. L'ouvrage détaille l'installation du musée au Pavillon de Marsan et la richesse de ses collections, notamment médiévales, enrichies par des legs importants comme celui de M. Peyre. Il souligne également la présentation novatrice des œuvres, visant à inspirer le goût et à éviter la simple classification scientifique.