Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
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SOMMAIRE
N°s 7-8-9 — Juillet-Août-Septembre 1932
Auteur
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Titre
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Illustrations
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MATHILDE POMÈS
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Léon-Paul Fargue.
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ARSÈNE ALEXANDRE
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Défense du Luxe.
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GEORGE DE CUEVAS
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Paul Manship.
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12 Illustrations.
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A. TABARANT
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A propos de la Rétrospectivede Manet à l'Orangerie.
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8 Illustrations.
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G. CHARENSOL
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Pablo Picasso.
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6 Illustrations.
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LE CURIEUX
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Le Carnet d'un Curieux.
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4 Illustrations.
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LA RENAISSANCE
11, Rue Royale - PARIS
Directeur : Mme CHARLES POMARET
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Léon-Paul Fargue
par MATHILDE POMÈS
Le plus parisien des prix littéraires à un Parisien et pour un livre sur — pardon — D’après Paris, voilà bien de quoi réjouir le cœur de tous les nés natifs de ce que nos rois d’autrefois appelaient leur bonne ville. Et sans doute entendaient-ils par là leur capitale, l’image et l’abrégé de tout leur royaume. Mais est-il certain que, sur les lèvres de tels d’entre eux, ces mots ne prissent pas comme un arrière-goût de terroir, un parfum de petite patrie et, pour tout dire, ne rendissent pas le son de cet amour du clocher si familier aux provinciaux ?
Cet esprit de clocher, cette solidarité communale, ce sentiment de la cité — nous allions dire du village — tant qu’on n’a pas pénétré jusqu’à eux, on peut dire qu’on ne connaît pas Paris.
Ce qui est à peu près le cas de tout ce qu’on appelle « bien parisien ». Le « bien parisien », personne ou chose, est un produit de déracinement, une écume légère, irisée et brillante à la surface d’eaux profondes qui l’engendrent, la portent et la résorbent, sans, pour ainsi dire, s’en soucier, ni à peine la connaître. Le Parisien tout court n’a que faire de parisianisme. Il est de Paris, comme on est de Quimper ou du Puy. Il lui arrive de renchérir et d’être de la plaine Monceau ou du Marais, des Batignolles ou de Montrouge. L’esprit de quartier sommeille dans le cœur de tout Parisien authentique, il y descend jusqu’à l’esprit de paroisse. Ce sont les arrivistes ou les parvenus du parisianisme qui vont vers les quartiers neufs ou les quartiers chics. Nous connaissons de vieux Parisiens qui aiment mieux n’avoir pas de salle de bains plutôt que d’abandonner Saint-Louis-en-l’Ile ou Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Si on tenait statistique des déménagements, il y a fort à parier pour que l’on trouvât ceci : que, de toute la faune de la capitale, c’est l’aborigène qui est le plus stable.
Ce n’a pas été le cas pour Léon-Paul Fargue : il a déménagé plusieurs fois, mais tout petit et pour des raisons péremptoires. Mais comme chaque fois il a poussé de vives, de profondes racines, dans sa nouvelle plate-bande — les Parisiens ne sont-ils pas des horticulteurs-nés ? — et avec quelle minutieuse, exacte et attendrie complaisance il nous restitue l’air et la physionomie de ses différents quartiers ! Même le dernier, non plus citadin, mais urbain, artificiel, presque international, ce quartier de la gare de l’Est, comme il a su l’incorporer à la « bonne ville », à son cher, grand, beau, riche, incomparable village !
Car Fargue n’est pas le bourgeois de Paris, il en est le villageois. Le bourgeois ne quitte pas son quartier, Fargue furette partout. Le bourgeois ne fraye pas avec les heimatloss et dédaigne le tout-Paris ; Fargue voit tout, connaît tout, sait son Gotha et son Bottin mondain par cœur, sans compter l’Annuaire de la Gendelettre et de quelques autres espèces. Il a la naïveté et la rouerie, la curiosité et la liberté du villageois. Avec son même air à la fois d’être partout chez soi et d’y être un peu ailleurs comme en passant, histoire de dire bonjour, tout en continuant de penser à son fait. D’où vient-il ? De chez une duchesse ou de chez une boutiquière ? Où va-t-il ? Dans tel salon où l’on tient frappe d’académiciens ou dans tel logis d’artisan ? Nous n’avons pas vu celui de Fargue, mais nous nous le représentons un peu comme ça, oui, un peu comme celui d’un de ces artisans de Paris si soigneux, si consciencieux, de ceux qui aimaient, qui aiment encore « l’ouvrage bien faite ».
Ni le mot ni la similitude ne sont pour déplaire à Fargue. N’a-t-il pas dit de lui-même qu’il faisait de la « littérature d’artisan » ?
> « J’aime faire une image comme un objet, à la manière d’un tourneur, alors que la plu- part des gens n’ont pas souci de la matière « qu’ils travaillent, écrivent comme des notaires.
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> « Pour moi un écrivain qui ne montre pas qu’il aurait pu travailler de ses doigts, qu’il aurait pu être peintre ou sculpteur, ne m’intéresse pas. C’est pour ça que j’ai hor- reur du roman. Valéry a eu mille fois raison de dire : « Je n’écrirai jamais : la marquise sortit à cinq heures. »
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> « Un exemple? soit. J’ai dit à propos des fiacres, « le cheval épelait son avoine ». Il se trouvera des notaires pour trouver l’image saugrenue. C’est qu’ils n’ont jamais flâné sous les galeries de l’Odéon — la gent notaire ne flâne que dans les salons de certaines maisons connues pour leur discrétion « assu- rée » et leur clientèle « honorable » — qu’ils n’ont jamais vu le resquilleur de lecture lire à bout de nez entre les pages non coupées, happer ses mots un à un, comme le cheval son grain entre les replis de sa musette. »
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LA RENAISSANCE
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— Et vous, quand donc l'avez-vous vu ? nous semble-t-il entendre répliquer à la gent no- taire, à toute la gent bourgeoise qui, ayant des heures fixes pour « flâner », en a aussi pour se coucher.
Car le grand reproche de cette gent-là à un Fargue, c'est la bohème, c'est la fantaisie, c'est le désordre. Et cette opinion, qui est celle des gens rangés, des gens comme il faut, a fini par se propager à bien d'autres qui n'ont pas les mêmes prétextes à tant de sévérité.
« On m'a représenté, — ce sont les propres «paroles de Fargue que nous reprodui- sons — comme un noctambule; ce n'est «pas tout à fait ça. Quand je veille, quand «je me couche tard,c'est que j'ai eu mon idée «de derrière la tête, c'est que j'ai eu quelque «chose à voir, à étudier. Les matériaux m'ap- pelaient. Je suis allé à eux à l'heure où ils pou- «vaient me recevoir ; mais je ne suis pas le noc- tambule par distraction, par veulerie, par «vague, le noctambule lunatique; quand le «métier vous demande, on le rejoint où il veut «et à l'heure qu'il faut. Ce sont certaines gens «du monde ou bourgeois qui sont les véritables «noctambules; ne sachant que faire, ils ont «besoin de tuer le temps, de tuer l'ennui qu'ils «portent en eux. Moi je passe dans un bar, «je les y vois, je m'en vais avant eux, je les y «laisse avec leur trois mille balles de souper «et de champagne dans le seau. Quand j'en ai «assez, quand j'ai eu cet instant d'opium, ce «massage de bruit dont j'ai besoin pour dor- mir, quand je suis suffisamment boxé, je «rentre tout simplement chez moi, je me mets «au travail ou je me couche. A-t-on jamais eu «l'idée de traiter de noctambule un homme «qui fait son métier la nuit, un imprimeur, un «débardeur des halles, un électricien, etc.? Je «suis un artisan qui fait son boulot comme eux, «de nuit, quand les autres roupillent ou font «la noce. Car, les bohémes, ce sont les riches. «Les noceurs,ce sont les fils de notaire qui ont «épousé une «pure jeune fille » et la trompent «dans les express avec les grues qui font les «lignes. Je les ai battus jadis au lycée et aux «examens et concours, ces gentils bourgeois «qui faisaient déjà des blagues, et je n'admets «pas, maintenant qu'ils ont fait fortune en «vendant leur cassonnade, qu'ils me considé- rent comme un bohème, une sorte d'aventu- «rier de l'esprit.»
Or — c'est nous qui reprenons la parole — si, dans ces protestations contre l'existence de bohème qu'on lui attribue, Fargue a ou peut avoir les apparences contre lui, ici du moins a-t-il bien le droit de s'inscrire en faux contre l'imputation des bourgeois. En premier lieu par sa préparation même. S'il est vrai que l'on ne s'impro-
vise pas artisan, que ces métiers tout de finesse et de précision dont se réclame un Fargue exigent un long, un rigoureux apprentissage,que dire de celui qui s'exerce sur une matière à la fois aussi rebelle et aussi fluide, aussi fragile et aussi précise que la langue ?
Le futur maître artisan a commencé en l'es- pèce par des études sérieuses. Lauréat du vénérable Concours Général, si brillamment rajeuni par un ministre qui aime tailler les habits neufs «dans le pourpoint de son grand-père », il a persévéré dans le laborieux sentier universitaire jusqu'à la licence ès lettres. Cet acquis,il n'a cessé dans tous les domaines de le tenir à jour. Il suffit de causer un instant avec Fargue pour découvrir en lui, par-dessous le culte du mot, le culte du vêtement de l'idée, le goût de l'idée elle-même et cela aussi bien dans le domaine des sciences, des découvertes, que dans celui des lettres, de l'histoire, de la critique. Combien de ses émules de collège, enrichis aujourd'hui comme il dit, dans la cassonnade, pourraient en dire autant ? Et, enfin, lequel d'entre eux a poussé aussi loin l'amour du métier hérité, accepté ou choisi, peu importe ? Lequel peut aussi justement affirmer qu'il ne bousille pas son ouvrage ?
«Je ne travaille pas cursivement, pour tra- «duire une idée ou une sensation ; je travaille «dans une matière unifiée si je puis dire. Par «la chasse, par la quête, par l'affût ou par la «maturation statique, je recherche la synthèse «la formule saisissante, le comprimé, le ton «local,le monogramme irréductible des choses, «l'image nécessaire qu'on fait sortir comme au «tir, quand on met dans le noir d'un carton «qui s'ouvre sur un paysage, sur une bataille «ou sur la guillotine.»
Cette précision, cette exigence, cette conscience de l'écrivain, ce serait bien mal connaître Fargue que de les lui dénier à cause de ses apparences nonchalantes, voire insouciantes et un tantinet débraillées.
Au fond, ce qui l'a perdu — mais il y a des pertes plus heureuses que des trouvailles, dit le poète — ce qui a perdu cet enfant de Paris, c'est de trop aimer son beau village, c'est de trop le connaitre, d'être trop séduit par sa multiplicité,sa diversité, son ubiquité, serions-nous tenté de dire. Lui aussi il a épelé sa bonne ville sans jamais l'épuiser. Quels livres sur Paris a contés Fargue à côté de ceux qu'il a écrits ! On nous promet pour un avenir prochain la fin du noir sur le blanc, on nous annonce la littérature orale. Ce jour-là, le jour où la tour Eiffel,qu'il a vue surgir du sol parisien, annoncera une suite à D'Après Paris, les sansfilistes peuvent être sûrs d'une chose, ou plutôt de deux : qu'ils ne perdront pas leur temps et que leur masse sera accrue, sinon en nombre, du moins en qualité.
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Défense du luxe
par ARSÈNE ALEXANDRE
Paris vit du luxe, donc il faut que le luxe vive.
La saison qui vient de s'écouler n'a que trop démenti l'évidence de cette nécessité. Devra-t-on attendre « en veilleuse » que la crise dont les industries de luxe ont déjà trop souffert se dénoue toute seule ? La Renaissance, fidèle à son programme (se rappeler son titre initial : Renaissance de l'art français et des industries de luxe) ne saurait trop soutenir les efforts et les idées qui tendront à conjurer le mal dont les causes, une fois signalées, peuvent s'atténuer à force de ténacité et d'énergie.
Aussi faut-il applaudir l'artiste bien connu, M. Paul Iribe, dont les créations ont joué un rôle important, depuis plusieurs années, dans le mouvement décoratif du vingtième siècle, pour le cri d'alarme qu'il vient de faire entendre, avec autant de logique que d'éloquence, dans une brochure qui est elle-même un exemple du goût et du luxe français.
Pour cette Défense du luxe, Paul Iribe a choisi la forme à la fois la plus simple et la plus somptueuse qui puisse prouver les possibilités artistiques de la typographie française. C'est un délice que cette plaquette de grand format enclosant, sous une couverture d'un bleu délicat et profond, sur laquelle se détachent les lettres d'argent du titre, quelques feuillets d'un texte limpide et robuste. Le nom de Draeger, qui dispense d'en dire plus long, s'associe à celui de l'auteur dans ce courageux pamphlet.
Et la première réflexion qui se présente à l'esprit, c'est qu'il faut, en effet, mettre du luxe en toutes choses, mais ce luxe suprême qui fut et devra, même s'il a connu des éclipses, redevenir un hommage à la logique et à la simplicité. C'est le premier signe de la maîtrise.
« Mais quoi, maîtrise, dirait La Palisse qui a toujours moins de naïveté qu'on pense, suppose, exige métier. »
Qu'est-ce qui fait, si nous prenons justement la typographie, la supériorité de l'Allemagne en cette manière, sinon la tradition des plus exercés parmi les métiers ?
Depuis le livre jusqu'à l'affiche, jusqu'à la simple bank-note, tout peut avoir été plus ou moins réussi à notre gré, mais disons-le tout net à beaucoup de nos propres imprimeurs, on ne voit chez nos voisins rien de semblable à l'aspect pauvre et monotone, au papier misérable dont se contentent, bon gré mal gré, les plus illustres de nos auteurs, — sauf, bien entendu, les grands ouvrages et les grands livres de bibliophiles qui soutiennent victorieusement la comparaison. Il est inutile de les désigner. Chacun les connaît et les admire.
Quoi qu'il en soit, la première vérité, affirmée par Paul Iribe et Draeger, c'est que la pensée, étant le luxe par excellence, doit être présentée luxueusement.
Les idées que développe avec élégance et avec concision M. Paul Iribe seront ici sommairement résumées.
Le génie français a toujours eu de grandes facilités à s'assimiler les qualités et les formes du dehors. Mais assimilation veut dire interprétation personnelle, transformation, acclimatation. Qui oserait dire que telles races de fleurs ou de fruits, qui ont été importées d'un continent à un autre, ne sont pas devenues naturelles à ce nouveau continent ?
Or M. Iribe remarque avec justesse qu'au lieu de nous assimiler les créations étrangères nous les avons acceptées telles quelles, reniant ainsi notre génie et de telle façon qu'elles sont devenues monnaie courante.
De là cette remarque frappante, que « le produit internationalisé ne peut se vendre que sur la base de la concurrence » et non sur celle du mieux et du toujours mieux.
Il faut donc que les grands défenseurs du luxe opposent une résistance par toujours plus de luxe et de goût, au lieu de courir sur les traces de ceux de qui la force brutale consiste dans la standardisation.
Laisser tomber les brocarts de Lyon, les meubles français, les bijoux français, serait un véritable suicide.
Le remède à opposer à cette déchéance est bien indiqué aussi par M. Iribe.
Créer, dépenser, empêcher le monde de s'habituer à une qualité inférieure.
Voilà le moyen, au début de la prochaine saison, de résister à l'aggravation de la crise.
Dépenser, tout le monde, les artistes comme les économistes, est d'accord à ce sujet.
On nous permettra de dire à notre tour que la responsabilité revient en partie à ce que beaucoup trop d'amateurs en tous genres ont cherché à prendre la place des créateurs.
Que de jeunes gens et de jeunes femmes du monde ont cru qu'il était facile de fonder une maison de couture, ou de décoration, ou même une « hostellerie », alors qu'il était de leur devoir de faire vivre ses industries. Leur insuffisante préparation a eu les résultats que l'on sait.
Dépenser, créer, telle est la panacée indiquée par le savant docteur en ce genre, Paul Iribe.
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Paul Manship. — SARAH JANE (MARBRE).
Paul Manship
par GEORGE DE CUEVAS
Le sculpteur américain Paul Manship, qui réside à New-York, est né à Saint-Paul, dans le Minnesota, le 25 décembre 1885. Il se révéla dessinateur précoce dès sa plus tendre enfance, et on pensa à le diriger vers la peinture, mais, plus tard, il se décida pour la sculpture qui était sa vraie vocation.
En plein épanouissement, encore jeune, il est considéré aujourd'hui, dans l'opinion publique internationale, comme un des grands sculpteurs contemporains.
Très modeste, ne tirant aucune vanité de son succès, il est resté simple, sincère et loyal envers ses amis. Rien d'affecté dans sa personne. Il a le type courant d'un Américain d'aujourd'hui. En le voyant on ne se croirait pas en présence d'un grand artiste. A la vérité, les yeux marquent dans la physionomie de Paul Manship. Il y a un mystère dans ces yeux qui reflètent des réminiscences des pays inconnus, des horizons où le soleil se lève sur des paysages sereins, dans lesquels il place les images que crée son imagination.
Je l'ai visité dans sa maison de New-York, et là, dans son intérieur, on se croyait loin de la ville agitée. Entouré de ses enfants il donnait l'impression d'un philosophe grec, réincarné de nos jours.
Ses filles, habillées de robes d'une autre époque répétaient avec des gestes gracieux une comédie
Alexandre Aldrich 1932
Paul Manship. — BUSTE D'ALEXANDRE ALDRICH (1932), MARBRE.
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LA RENAISSANCE
Paul Manship. — ABRAHAM LINCOLN ADOLESCENT.
FORT WAYNE, INDIANA (1932).
(A gauche en haut.) — BUSTE DE MRS FREDERIC MOSELEY (1920)
(MARBRE), PAR Paul Manship.
(A gauche en bas.) — BUSTE DE GIGIOTTA BERTELLI (1931)
(MARBRE), PAR Paul Manship.
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LA RENAISSANCE
Paul Manship — JOHN D. ROCKEFELLER, 1918 (MARBRE)
qu'elles devaient jouer à l'occasion d'une fête de famille.
Son épouse, accueillante et hospitalière, m'introduisit dans l'atelier où le maître travaillait aux maquettes des fontaines pour la décoration architecturale des squares de la Rockefeller-City.
Une grande sérénité se dégage de la personnalité de Paul Manship : la sérénité des âmes antiques. L'idée absurde des réincarnations s'est emparée de mon esprit, tandis que je parcourais les étapes successives de son œuvre où le reflet des civilisations disparues luit comme un mirage dans les évocations que la baguette magique de l'artiste a fait sortir du marbre ou du bronze.
Ainsi, sa Danseuse aux Gazelles, dont nous pouvons admirer un exemplaire au musée du Luxembourg, est d'un charme tout à fait oriental. Salom statuette en bronze, créée en 1915, est une évocation des danseuses khmères. Un groupe d'Une jeune fille jouant avec un enfant, qui ressemble à un petit faune, nous ramène à l'art antique de la Grèce. De même, son Actéon, ses
Paul Manship — JOHN D. ROCKEFELLER, 1918 (MARBRE)
Vénus, ses Dianes, ses Nymphes, sont autant de chefs-d'œuvre conçus dans l'esprit des Grecs. Dans d'autres créations, Manship s'inspire de l'art de l'Asie. Il nous transporte aussi à la Renaissance italienne, et, dans le portrait de sa fille Pauline, j'ai cru admirer un morceau du « quattrocento ». Mais, dans toutes ses œuvres, on trouve le sceau de son art très personnel.
Dans les nombreux portraits en marbre qu'il a eu l'occasion d'exécuter, son réalisme s'est accentué avec une vérité surprenante. Plus tard la Grande Guerre, qui a secoué si profondément les âmes sensibles, lui a inspiré des sujets interprétés avec une élévation et une force dignes de ces thèmes héroïques.
Il est, en résumé, un des rares possesseurs du don d'originalité, de ce don qu'on ne peut acquérir si on ne le possède pas en naissant, et qu'on ne peut perdre quand on l'a. C'est ce don qui permet à l'artiste, l'inspirant dans n'importe quel sujet, de tout transformer en soi-même et lui donne la liberté parfaite et la joie dont débordent les œuvres de Paul Manship.
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LA RENAISSANCE
Paul Manship. — HIBOU (1931). DETAIL OF RAINEY MEMORIAL GATEWAY. (PARC ZOOLOGIQUE DE NEW-YORK.)
Paul Manship. — PÉGASE (1930).
Paul Manship. — OURS MARCHANT. DETAIL OF RAINEY MEMORIAL GATEWAY (1931). (PARC ZOOLOGIQUE DE NEW-YORK.)
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LA RENAISSANCE
Paul Manship. — DIVERTISSEMENT (1912).
Paul Manship. — EUROPA (1925).
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A propos de la Rétrospective de Manet à l'Orangerie
par A. TABARANT
L'Exposition rétrospective de l'œuvre d'Édouard Manet déroule au Musée de l'Orangerie un succès continu, qui ne laisse aucun point de comparaison avec les précédentes rétrospectives de grands maîtres. Succès prévu, du reste, car on sait depuis longtemps que Manet occupe, dans les esprits et dans les cœurs, une place que nul autre peintre du prodigieux xixe siècle, fût-il Delacroix lui-même, n'a su ou n'a pu conquérir. En lui, notre pays reconnaît non seulement un de ses plus nobles fils, mais encore, dans le glorieux domaine de la peinture, le plus représentatif de son clair génie. Aussi ne craignons-nous pas d'affirmer que les acclamations qui, en cette année du centenaire, montent vers l'homme et vers l'œuvre, ne sont que le commencement d'une apothéose que développera d'une génération à la suivante la plus lointaine postérité.
Certes, la tâche des organisateurs de la magnifique exposition de l'Orangerie (qui, ne l'oublions pas, ne fermera ses portes que dans les premiers jours d'octobre), était plus lourde qu'on ne l'imagine. Le Musée de l'Orangerie n'est pas très vaste. Était-il possible d'y présenter Manet sans le trahir, sans ouvrir entre telle époque de sa production et telle autre de trop béantes lacunes ? Cependant, lorsque fut jetée sur le papier la liste des œuvres obtenues ou promises, la confrontation avec la liste idéale se révéla plutôt satisfaisante. Il convient de dire ici que le Comité d'organisation, présidé d'ailleurs par M. Paul Valéry, s'est incliné en toute déférence devant les intentions et les avis de la famille Manet, représentée avec une parfaite dignité par Mme et M. Ernest Rouart.
L'exposition de l'Orangerie, qui ne rassemble pas moins de quatre-vingt-dix peintures, auxquelles s'ajoutent dix pastels, des aquarelles, des dessins, toute une suite d'eaux-fortes et de lithographies, est la plus importante rétrospective de Manet qui ait été montrée depuis celle, incomparable, de janvier 1884 à l'École nationale des Beaux-Arts. Elle fut splendide, cette exposition de 1884, et nombreux encore sont ceux qui, l'ayant vue, en portent un admiratif témoignage. Décidée par Antonin Proust, ex-ministre des Arts dans l'éphémère cabinet Gambetta, et qui restait rapporteur du budget des Beaux-Arts, elle eut pour artisans les membres d'un Comité où s'inscrivaient notamment les frères de Manet, Zola, Durand-Ruel, Théodore Duret, Fantin-Latour, Gervex, Stevens, l'abbé Hurel, Edmond Bazire, Philippe Burty. Proust ayant demandé à Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, que les salles de l'École du quai Malaquais fussent mises à la disposition de ce Comité, se heurta bien à quelques objections de principes, mais son autorité n'eut point de peine à les écarter, et, le 13 novembre, Mme veuve Édouard Manet, par une lettre de M. Picot, chef du bureau de l'enseignement des Beaux-Arts, était informée que
PORTRAIT PHOTOGRAPHIQUE D'ÉDOUARD MANET
(Ce portrait orne la couverture de l'Histoire catalographique de Manet, par Tabarant.)
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LA RENAISSANCE
les salles seraient disponibles du 1er au 31 janvier 1884.
Quelle manifestation triomphale ! Elle transforma — ô scandale ! — l'École nationale des Beaux-Arts en une véritable chambre de justice. Le catalogue dressé, et d'ailleurs assez mal, par les soins d'Edmond Bazire, était préfacé par Émile Zola, qui, en vingt pages, y évoquait les longues luttes de Manet. «Même ceux qui ne l'acceptent pas entièrement reconnaissent la place énorme qu'il occupe, concluait-il. Le temps achèvera de le classer parmi les grands ouvriers de ce siècle, qui ont donné leur vie au triomphe du vrai. »
Cent vingt peintures, trente pastels, des dessins, des gravures, offraient là aux derniers adversaires du peintre une démonstration concrète, accablante, qu'ils tentèrent en vain de tourner en moquerie. Chaque année de la production, depuis les premiers débuts, était l'objet d'une présentation plus ou moins copieuse, les prêteurs de tableaux s'appelant Zola, Proust, Faure, Lambert de Nice, Durand-Ruel, Pertuiset, Stevens, Nadar, Jules de Jouy, Bernstein, Hubert Debrousse, Gérard, le Dr Siredey, Théodore Duret, l'éditeur Charpentier, May, Mme Paul Lacroix, Champfleury, Fernand Crouan, Albert Dollfus, de Nittis, Guérard, de Bellio, Fantin-Latour, Hecht, Henri Rouart, Gauguin, Caillebotte, Mme Martinet, James Tissot, Desfossés, Stéphane Mallarmé, Charles Ephrussi, Antonin Proust, Chauchard, Clapisson, Madeleine Lemaire, le Dr Robin, John Lewis Brown, de La Rochenoire, Desbeaux, Mme Scott, Mme Du Paty, la comtesse Albazzi, Mme Loubens, Mlle Valtesse de la Bigne, Mme Méry Laurent. Chacun de ces noms évoque l'époque, et tous sont inséparables de l'histoire intime de Manet, si remplie et si passionnante. Jamais l'École nationale des Beaux-Arts n'avait vu spectacle pareil ni pareil public.
Les salles ne désen-plissaient pas. « On demeurait stupéfait devant la pleine clarté de cet art rayonnant, dit Antonin Proust dans ses Souvenirs sur Edouard Manet. Les artistes suivaient, avec une attention qui les rivait pendant des journées entières à l'École des Beaux-Arts, le développement de cette carrière si remplie et prématurément brisée. »
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Le Centenaire de l'Art français à l'Exposition universelle de 1889 fut, pour l'œuvre de Manet, l'occasion d'une nouvelle rétrospective, nécessairement restreinte, mais d'une telle qualité qu'elle irradia sur toute la section des Beaux-Arts. Revanche éclatante pour la mémoire du grand artiste, que le jury impérial avait écarté de l'Exposition universelle de 1867, et qu'en 1878 avait ignoré un jury national où figuraient les peintres Baudry, Hébert, Robert Fleury, Bonnat, Jules Breton, Delaunay, Jalabert, Jean-Paul Laurens. Cette fois, c'était Antonin Proust et Roger Marx qui présidaient aux présentations artistiques, et ils affrontèrent hardiment les tenants de l'art académique en exposant
(Collection Arthur Sachs, New-York.)