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CE --- CE --- NUMÉRO --- CONTIENT --- CONTIENT --- ILLUSTRATIONS --- HORS-TEXTE --- DANS --- EN --- LE --- DEUX --- TEXTE --- COULEURS --- PORTRAIT DE MME GONSE. — MINE DE PLOMB. COLLECTION HENRY LAPAUZE. LA RENAISSANCE DE L’ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE SOMMAIRE HENRY LAPAUZE. — Une nouvelle leçon de Ingres. ARSÈNE ALEXANDRE. — Comprendre Ingres, c’est comprendre la Grèce et la France. FORTUNAT STROWSKI. — Ingres et le tableau de Stratonice. RAYMOND BALZE. — Notes d’un élève de Ingres. LÉON BÉRARD. — Devant les nouvelles salles du Musée Ingres. THÉOPHILE GAUTIER. — Ingres. AMAURY-DUVAL. — M. Ingres. THIÉBAULT-SISSON. — Le paysage dans l’œuvre de Ingres. MAURICE DENIS. — Sur une Exposition des Élèves de Ingres. BISSIÈRE. — La Doctrine de Ingres. GUILLAUME JANNEAU. — Le Mouvement Moderne. L’OSSERVATORE. — Courrier d’Italie. LE CURIEUX. — Le Carnet d’un Curieux. --- PRIX DE CE NUMÉRO SPÉCIAL : 25 FRANCS

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LA VILLE DE MONTAUBAN AU MOMENT DE LA NAISSANCE DE INGRES (1780) D'APRÈS UN DESSIN DE PARISOT. LA NOUVELLE LEÇON DE INGRES A LÉON BONNAT LE PREMIER DES INGRISTES. Au temps de mon adolescence — je parle de longtemps — je promenais ma rêverie solitaire dans les trois salles qui constituaient alors le Musée Ingres. Puis, je faisais une halte prolongée à la Bibliothèque municipale, dans cette belle salle ogivale où Émile Pouvillon et moi devions plus tard si longuement deviser sur les origines et le caractère altier de notre cité montalbanaise. Je rencontrais là quelques vieux messieurs : le bibliothécaire, d’abord, qui était un sage, content de peu, très courtois et qui rédigeait lentement son catalogue. Il y avait le bienveillant libraire, gros et gras, un petit homme de photographe toujours de mauvaise humeur, et le professeur de dessin qui nous enseignait, à Bourdelle comme à moi — mais avec plus de succès pour mon camarade — un peu du peu qu’il savait. Quelques-uns de ces honnêtes bourgeois de ma ville avaient connu M. Ingres, ou du moins ils s’en vantaient. Car, à Montauban, et dans un certain milieu, Ingres a toujours été bien porté. Si jeune que je fusse, ces messieurs m’admettaient à l’honneur de les écouter : j’étais en effet l’unique client de la Bibliothèque municipale, où jamais nul ne venait troubler le repos du bon M. Monziès, bibliothécaire fantaisiste, que devait plus tard inspecter avec quelque effroi un Montalbanais d’adoption, mon ami Pol Neveux. Voilà comment je suis devenu ingriste, aux alentours de la douzième année. Comment j’ai dévoué toute ma vie à Ingres, c’est une autre histoire. En 1887 — je puis préciser — j’émis l’intention de publier quelques dessins de Ingres, photographiés parmi les cinq mille dessins du Musée Ingres. Je croyais posséder déjà assez bien mon illustre sujet. Je m’en ouvris au Conservateur du Musée Ingres, le photographe atrabilaire de mon enfance, lequel me cloua net, et familièrement, par ces mots : — Qu’est-ce que tu y connais ?

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Après tout, en effet, qu'est-ce que j'y connaissais ? Alors je me remis à l'étude. Et, pendant plus de trente années encore, je me consacrai à Ingres, passionnément, mais très attentivement. Je crois savoir à peu près tout de sa vie et je crois avoir étudié à peu près toute son œuvre, — une vie de quatre-vingt-sept années et une œuvre formidable, commencée à l'âge de 11 ans et poursuivie sans relâche jusqu'à son dernier jour. Et comme je n'ai pas l'habitude de garder pour moi seul le résultat de mes recherches, j'ai écrit, j'ai parlé, j'ai agi : pendant plus de trente années, tous ceux qui ont voulu connaître Ingres m'ont trouvé sur leur chemin. Les cubistes d'aujourd'hui ont été devancés dans leur admiration pour Ingres par des révolutionnaires, qui se sont assagis. Il y a bien trente ans que Paul Signac, avec une recommandation de moi, fit le pèlerinage de Montauban. Maurice Denis suivit de près. Ils pouvaient rencontrer, au Musée, Degas et Bartholomé qui s'y attardaient de compagnie... Cézanne n'était pas fou de dessin comme Hokousai, mais il était fou du dessin de Ingres. Et M. Picasso, comme mes jeunes compatriotes André Lhote et Bissière, si compréhensifs de la sensibilité ingriste — dont ils sont pour tant plus éloignés qu'ils ne se l'imagent — seront suivis à leur tour par des cadets ardents, comme ils ont suivi leurs anciens. Car c'est la loi désormais : chacun entend, à son heure, pouvoir se réclamer de M. Ingres. A tous la voie avait été ouverte par un grand artiste, qui est un grand sage : Léon Bonnat. Le comte Delaborde, à qui l'on est redevable d'un livre très remarquable sur Ingres, me disait : — « On ne sait pas tout ce qu'on lui doit et ce qu'ont tiré de lui ceux-là même qui en paraissent le moins directement inspirés. » La sévère discipline que Ingres introduisit dans l'art et à laquelle il se soumit si strictement lui-même ; son retour à la nature, après les sèches abstractions de son maître David, l'intégrité admirable de son dessin, eurent sur tous ceux qui vinrent ensuite une prodigieuse et secrète influence. Tout ce que, dès lors, on fit de bien relève plus ou moins de lui, et sa rude figure, d'un geste impératif barrant les sentiers dangereux, arrêta bien des écarts. * Henry Roujon, qui avait étudié de très près l'œuvre de Ingres, et à Montauban même, comme devait le faire Léon Bérard, comme l'avaient fait Georges Leygues et Albert Sarraut —et même Jaurès — écrivait : (1) « Dans sa seconde vie romaine, alors qu'il dirigeait la Villa Médicis, on le vit hautain, peu maniable, abondant en théories, sachant aimer, sachant hair, éperdument fidèle à ses dieux, tout à fait méprisant envers les hommes et les choses qui blessaient son rêve de beauté, jalouse comme le sont tous les puissants, trahi comme le sont tous les chefs, et redouté comme le sont tous les forts. Cela excita le dédain d'une élite de railleurs et alimenta leur verve. Voilà Ingres classé comme un réactionnaire endurci ; voilà le peintre de la Source dénoncé comme l'ennemi de la nature et de la vie. Il n'y eut pas un cabaret de coloristes où l'on ne but à l'extermination du chef des pompiers. « Que tout cela est donc loin de nous ! Révolutionnaire, réaliste, classique, réactionnaire, que de mots vides ! ils servent encore et serviront toujours. Les applications successives que l'on en fit à cet incomparable maître devraient pourtant suffire à les dégoûter. « Aujourd'hui, non seulement ne point admirer Ingres (1) Préface à mon livre : Les Dessins de J. A.D. Ingres, du Musée de Montauban, gr. in-fol. 1901. PORTRAIT DU PERRUQUIER DE LA COUR DES AIDES, MOULET, GRAND-PÈRE DE INGRES (1791). COPIE À LA SANGUINE PAR INGRES FILS, ÂGÉ DE 11 ANS, D'UNE SANGUINE DE INGRES PÈRE. MUSÉE INGRES.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE vaut un brevet de ridicule, mais on l’admire, soit dit sans reproches, en très nombreuse compagnie. De toutes parts, on vient solliciter la leçon, la rude leçon de Ingres : le sonneur de cloches que j’ai été depuis ma lointaine adolescence pourrait désormais s’arrêter. Il ne s’arrêtera qu’à son heure dernière, et après avoir passé le battant et transmis le flambeau. C’est pourquoi je me suis associé aux organisateurs de cette Exposition Ingres, M. Walter Berry, président de la Chambre de commerce américaine de Paris, presque filialement attaché à notre pays, et le comte Étienne de Beaumont, fervents ingristes tous deux. Mon cher ami Albert Flament me disait, en les amenant vers moi : « Prononcer le nom de Ingres sur votre seuil, c’est [vous avoir avec soi]. » Je me suis attaché à ne le point faire mentir. Venant vingt années après mon livre sur les dessins de Montauban, — celui-là même que je projetais dès 1887, — et dix années après l’Exposition Ingres des Galeries Georges Petit et la publication de mon livre : Ingres, sa Vie et son Œuvre, l’Exposition actuelle a pour moi quelque chose de fatidique : les destins l’ont ordonnée. Et puis, il m’a paru que cette Exposition, au profit des blessés de la face, vaillants qui se sont sacrifiés à la Patrie, arrivait à son heure. Nos jeunes artistes vont, hélas ! à la dérive, ne sachant au juste auquel entendre. Je vois bien qu’ils cherchent leur voie avec une entière bonne foi, mais personne n’est là pour la leur indiquer. On parle volontiers de reconstruction, d’ordre, de discipline. Et on croit entendre M. Ingres lui-même. Voilà Raphaël qui domine à nouveau, lui dont Ingres disait : « Atteindre les pieds de Raphaël, et les baiser. » Bissière et Lhote, qui ont bien le droit de se prononcer au nom de leur génération, reprennent la formule. « N’étudiez le beau qu’à genoux », disait Ingres : on ne se prononce pas autrement aujourd’hui. Il disait : « Vous tremblez devant la nature : tremblez, mais ne doutez pas. » Il disait aussi : « La louange pâle d’une belle chose est une offense. » On n’offense plus l’œuvre de Ingres, désormais, ni sa magnifique doctrine qui peut s’inscrire dans quelques-unes des formules que lui inspira son génie : « Le dessin est la probité de l’art. » — « Qu’on ne passe pas un seul jour sans tracer une ligne, disait Apelles. Il voulait dire par là, et je vous répète, moi : la ligne, c’est le dessin c’est tout. » — « Il faut donner de la santé à la forme. » — « Dessinez purement, mais avec largeur. Pur et large : voilà le dessin, voilà l’art. » — « Dessinez longtemps avant de songer à peindre. Quand on construit sur un solide fondement, on dort tranquille. » — « Point decouleur trop ardente... Tombez plutôt dans le gris que dans l’ardent, si vous ne pouvez faire juste, si vous ne pouvez trouver le ton tout à fait vrai. » * Voilà ce qu’il faut encore offrir en exemple aux jeunes générations. La leçon de Ingres leur sera profitable s’ils veulent se donner la peine de la saisir au vif. Ingres disait : « Sur la porte de mon atelier, j’écrirai : École de Dessin, et je ferai des peintres. » Qu’on médite là-dessus, car c’est en cela que se résume la sévère doctrine du vieux maître Montalbanais. C’est pour qu’on puisse méditer profondément, et en toute connaissance de cause, que cette Exposition Ingres a lieu : La ville de Montauban y contribue avec une abondante générosité et aussi les grands Musées de Bruxelles et de Liège, d’Aix, l’Hôtel des Invalides, des collections célèbres et des familles qui ont pieusement conservé par devers elles les chefs-d’œuvre du maître. Il n’y a pas toutes les grandes pages de 1911, mais il y en a qu’on n’avait pu réunir alors. Que soient remerciés ceux qui ont répondu si cordialement à l’appel du Comité. Grâce à eux, une jeunesse ardente — la génération de la guerre — viendra prendre PORTRAIT DE M. DEVILLERS (1811). — PEINTURE. COLLECTION DE MM. J. ET G. BERNHEIM JEUNE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 193 la leçon de Ingres devant quelques-unes de ses peintures les plus fameuses et devant ses dessins d'une si formidable magie. * Ingres lutta, toute sa vie durant, contre la destinée injuste. Je l'ai écrit un jour : le malentendu entre Ingres et son époque dura jusqu'à la fin. Certes, l'artiste connut les plus grands honneurs officiels. Il entra au Sénat. Il talbanais dans la plénitude de son influence. Si la foule ne comprend pas encore l'œuvre austère du maître, l'élite, du moins, se dirige vers elle avec confiance, dans la sécurité qu'elle donne à qui sait en saisir le sens intime et la portée profonde. Les années, qui, plus sûrement que les hommes, mettent toutes choses à leur place, ont opéré la sélection sur laquelle Ingres comptait et qu'il ne redouta jamais pour lui-même, car il se connaissait bien. Le petit homme noir qui, à vingt-cinq ans, pro- reçut la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. Ses confrères le fêtèrent comme un ancêtre, et sa ville natale ceignit son front octogénaire d'une couronne de lauriers d'or. Néanmoins, Ingres ne fut jamais entièrement compris. Ce haut artiste qui, à son point de départ, écrivait la parole de tendresse admirative pour Raphaël, n'eut point, à beaucoup près, la destinée délicieuse de l'Urbinate, mais plutôt celle de son farouche rival Michel-Ange. C'est le lot des novateurs de passer pour étrangers à leur temps parce qu'ils annoncent les temps nouveaux. Ce fut celui de Ingres. Voici enfin le vieux maître Mon-jetaît de rénover l'art — et qui ne craignait pas de l'écrire à ses amis — apparaît désormais, sans conteste, comme le chef de l'École française et le fidèle dépositaire de ses traditions. Je n'ai pas d'autre conclusion à apporter que celle-là, qui s'inscrit en tête du Catalogue de l'Exposition de 1911. Anciens et nouveaux, ainés et cadets, quelque diamétralement opposées que soient leurs tendances, se réconcilient, périodiquement, dans leur admiration pour l'Œuvre de Ingres. Puissent-ils s'entendre quelque jour pour la continuer en la renouvelant. HENRY LAPAUZE.

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COMPRENDRE INGRES C'EST COMPRENDRE LA GRÈCE ET LA FRANCE --- L E 15 mai 1855, Eugène Delacroix écrit dans son Journal : « J'ai vu l'exposition de Ingres. Le ridicule, dans cette exhibition, domine à un grand degré ; c'est l'expression complète d'une incomplète intelligence ; l'effort et la prétention sont partout ; il ne s'y trouve pas une étincelle de naturel. » Le r^er juin, sa journée faite, il confie à son agenda cette impression nouvelle, et toute différente : « L'exposition de Ingres m'a paru autre que la première fois, et je lui sais gré de beaucoup de qualités. » Un fervent, par éducation et par tempérament, du peintre des Croisés, doit-il être plus royaliste que le roi, c'est-à-dire plus prévenu contre Ingres que le fut, du moins à cette minute décisive, son grand rival ? S'obstiner dans l'un ou l'autre parti de cet antagonisme, d'ailleurs périmé, serait peut-être tout simplement prouver que l'on ne comprend ni l'un ni l'autre maître. La consécration du temps fait de telles rivalités une harmonie. L'historien savant et passionné qui a jeté des flots de lumière sur l'auteur de l'Apothéose d'Homère, et son collaborateur pour qui le plafond d'Apollon et les décorations du Sénat et du Palais-Bourbon sont une Bible de la peinture et de la pensée, peuvent dire, comme dans Athalie : « Ce sont deux puissants dieux », sans avoir à se répliquer : « Il faut craindre le mien... Lui seul est Dieu... et le reste n'est rien. » Bien au contraire, à mesure que l'âge et la pratique constante des méditations et des comparaisons esthétiques élargissent l'esprit, on se réjouit que la France ait ainsi, par un merveilleux équilibre qui n'appartient qu'à elle, pu donner naissance, au même moment d'un même siècle, à deux génies aussi représentatifs des tendances opposées. Il n'y a de culture achevée que dans l'intelligence des manifestations qui, en apparence s'excluent, mais au fond se complètent. Quioserait se dire éclairé sur les formes du beau, ne connaissant et n'admettant soit d'une part, que le Parthénon, Raphaël et les tragédies de Racine, soit, de l'autre, que Notre-Dame de Paris, Michel-Ange et le théâtre de Shakespeare ? Un siècle de recul opère bien des rapprochements et des métamorphoses. Égalisant les som- PORTRAIT DE SIMON FILS, AMI DE INGRES (AN XI). — PIERRE NOIRE. MUSÉE D'ORLÉANS.

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LES AMBASSADEURS D'AGAMEMNON, ENVOYÉS POUR APAISER ACHILLE, LE TROUVENT DANS SA TENTE OCCUPÉ AVEC PATROCLE À CHANTER LES EXPLOITS DES HÉROS (1801). — PREMIER GRAND-PRIX DE ROME. — PEINTURE. ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. mets les plus abrupts, ainsi que le fait pour nos yeux un observatoire élevé, il transforme un révolutionnaire en classique et un classique en révolutionnaire, ce qui est une manière de les mettre d'accord. C'est ce qui arrive pour Delacroix et pour Ingres. * En ce qui concerne Ingres, une curieuse et importante différence est à noter. Contre l'École de David, rien qu'en apportant une conception plus pure de l'hellénisme et le goût passionné de la ligne et de l'enluminure florentines, il fut considéré comme un révolutionnaire, presque dangereux, et aujourd'hui, nos jeunes révolutionnaires cherchent à le confisquer à leur profit. Sans avoir à examiner s'il reconnaîtrait aussi aisément ces disciples qu'ils le proclament leur patron, il nous suffit de voir, dans cette situation inattendue, la preuve que son œuvre et lui sont bien vivants. Cherchons à deviner les raisons de cette présente immortalité. Nous en tirerons peut-être, par surcroît, quelques enseignements applicables aux maux dont souffre notre temps ou aux dangers dont il est menacé. Tout d'abord, si nous ne tenons compte que de ce qui frappe nos regards, c'est-à-dire les caractères par quoi les modes révèlent les tendances d'une race, il y a, entre l'œuvre de Ingres, tout au moins une notable partie de cette œuvre, et nos propres penchants, d'assez frappantes analogies. Comme lui, notre société est bourgeoise à tendances paiennes. Les couleurs claires, les étoffes souples accusant les formes sans la superfétation des poufs et des paniers, comme aussi sans la restriction des corsets compresseurs, accusent instinctivement ce côté matériel de l'hellénisme tel qu'il brille dans ses portraits de femmes et ses figures d'héroïnes ou de déesses. Nos ameublements à grands partis unis, à lignes épurées et dépourvues de recroquevillements et de rocailles, et qui vont jusqu'à emprunter leur décoration aplanie aux motifs des vases grecs, complètent le tableau des sympathies. Il n'est jusqu'à l'orientalisme de Ingres qui, par exemple, dans le charmant tableau de la petite Odalisque, ne correspond à certaines de nos formules préférées. On demandera à quelle Odalisque je fais allusion. À toutes les deux : à celle, si célèbre depuis l'Exposition David et ses Élèves, en 1913, et qui fait partie de la collec-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Page 196 Text Content **tion Pereire; mais surtout à celle que nous avons reproduite en hors-texte dans ce numéro. Adorable tableau appartenant à Sir Philip Sassoon, et qui diffère de l'autre par son fond de paysage si romanesque et tout peuplé de microscopiques et précieuses figures. Romanesque évocation, en effet, et qui montre tout un aspect à part dans l'inspiration et le goût de l'artiste « classique ». Curieux et piquant rapprochement avec le poète des Orientales (dont ceci semble émané tout vif) ! Rien de plus souple et de plus langoureux que le dessin et le modelé de cette nostalgique sultane. La mélancolie de sa suivante musicienne est en accord avec la rêverie de la maîtresse, et tout ceci compose un petit poème complet qu'on s'étonne qu'un Banville n'ait pas transcrit dans la forme recherchée et bizarre d'un Pantoum. Mais ce que nous en retenons, après en avoir goûté le charme, c'est la diversité des curiosités de Ingres. Il n'y a pas que la Grèce et Raphaël, et même les Florentins qui l'aient ému. L'Orient exerce sur lui une égale attraction, et dans l'Orient il va chercher ce qu'il y a de plus rare et de plus délicat comme modèle, l'art des merveilleux miniaturistes persans. On peut dire qu'il eût deviné même la Chine. Aussi, lorsque Théophile Silvestre, aux applaudissements des romantiques, qualifiait, impertinemment, croyait-il, Ingres de « Chinois égaré dans les rues d'Athènes », il était loin de se douter qu'il préparait pour l'avenir, qui est notre présent, le plus délicieux éloge imaginable. Mais ce serait déjà pour une couturière intelligente — et elles emploient si peu de tissu ! — tout un programme qui lui assurerait une fortune. Mais, en allant un peu plus loin que la mode même, il y a des affinités entre celles qui la portent aujourd'hui et la façon dont le regard perçant et l'esprit précis (susceptible d'enthousiasme, bien entendu), du portraitiste de Mme de Senonnes, constataient que ses contemporaines portaient leurs ajustements. Elles sont de nos jours mêmes (et celles de nos jours sont d'alors) ces jeunes dames de qui l'âme est pratique et le visage ingénu. Ce ne sont point les Desdémones frémissantes chères à Delacroix, ni des Dona Sol et autres poupées agitées, issues du coup de hache dans le front de Victor Hugo. Leurs gorges innocemment dévoilées ; leurs beaux bras qui sont si longs, si longs, et qui prennent tant de belles poses qu'on les croirait presque des bras pensants ; leurs yeux calmes et veloutés qui sont peut-être observateurs, mais sûrement évaluateurs ; tout cela est-il du temps de Ingres ou du nôtre plus particulièrement ? Il faut y regarder à deux fois avant d'en être certain. Que de belles lignes et d'heureux arrangements dans tout cela ! Comme Ingres avait su le voir et le rendre ! L'opulence azurée et marmoréenne (mais un marbre élastique et satiné) de Mme d'Haussonville, de Mme de Rothschild ; la mutine Mme de Senonnes, singulièrement sur la défensive, dans sa robe de velours rouge, d'un rouge qui prouve que, pour devenir l'apôtre de Raphaël, Ingres ne renonce qu'avec un soupir à Florence (et après tout, c'est un peu le rouge de Jeanne d'Aragon ?) — puis encore, la beauté délurée et un peu rustique de la Belle Zélie au simple corsage de feuille morte ; enfin et peut-être surtout, la grave, la pâle, la calme, la douloureuse Mme Devauçay, avec ses bandeaux d'ébène, son ovale mat, son je ne sais quoi de trop beau qui fait le vide autour de certaines femmes! Ce portrait de Mme Devauçay, il est impossible de l'oublier, une fois contemplé. Vous serez saisi de voir, une fois votre attention appelée sur ce rapprochement Image Caption PHILÉMON ET BAUCIS (1801). — LAVIS. MUSÉE DU PUY.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE qu'une telle image, procédant plutôt d'une conception et d'une vision paiennes, j'entends principalement plastique, va rejoindre et égale en intensité les plus beaux portraits clairs que nous ait transmis l'art français, par J'ai pris quelques-unes des principales effigies féminines, qui sont une de ses gloires, dans l'œuvre de Ingres. Il en est bien d'autres qui ne sont pas moins expressives ni moins intenses. Et ici, je suis bien forcé de reconnaître exemple, au Louvre, la Dame aux pensées, ou la Donatrice à la Sainte Madeleine, ou encore la Claire de Beaune ; ou la Dame à la guimpe, de la collection Sauvageot. Elles vont même fraterniser avec les effigies ascétiques, telles que la Mère Agnès et la Femme inconnue de Philippe de Champaigne. que la magnifique imagination de Delacroix ne nous a rien donné de pareil. Son génie impétueux était plutôt misogyne, tandis que le génie équilibré et patient de Ingres révèle un aimeur formidable. C'est pour cela que les grands amateur de femmes, je suppose, doivent être des Ingristes décidés. Ces portraits, froids en apparence

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE dans leur exécution impeccablement amoureuse, cares- sée avec une opiniâtreté extraordinairement prolongée qui jamais n'aboutit à une fatigue, s'animent et se réchauffent en passant dans le souvenir, et, en y demeu- rant, y revivent encore davantage. Ce serait même peut-être la meilleure façon d'en jouir : les regarder, les ana- se réclamer de Ingres, alors qu'ils ont autour d'eux, et même à leur bras, des femmes exquises, avec d'aussi beaux bras, d'aussi souples gorges, d'aussi grands yeux lumineux, pouvant donner l'illusion de l'intelligence, de la rêverie, de l'inquiétude, de la prédestination, et même tout simplement de l'amour — et ne tirer de lyser longtemps, puis, des années écoulées, les revoir en pensée, les yeux fermés. Il faut être un très grand maître pour procurer de telles sensations, et c'est déjà une leçon de l'œuvre ingresque à laquelle les réfractaires, et même bien des admirateurs n'ont probablement pas encore songé. Aussi, rien n'est-il plus crispant que de voir les jeunes peintres (si on peut continuer de les appeler ainsi), qui se nourrissent de géométrie mais ne la digèrent point, ces épouses, de ces amies ou de ces amantes, que des segments de fronts ou de mentons, mélangés à des cordes de guitare, à des litres et des pipes, et à des titres de journal. Pour ces mêmes raisons sentimentales, plastiques et même matérielles, il m'est impossible de permettre à un barbouilleur de parti pris de recommander à ses élèves (!) de se pénétrer de la Source et de l'Anadyomène, afin d'arriver à placer un œil au milieu du front, l'autre au milieu de la joue, d'atta-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE cher à la hanche deux jambes inégalement cagneuses, et de cercer le tout d'un trait noirâtre, après avoir rempli ce pur contour d'un frottis vineux. De même, je n'aime pas entendre invoquer le peintre de l'Odalisque par un brave rustaud qui triture un tronc de maritorne avec de la boue. Mais je n'aime pas davantage un pauvre descendant de Cabanel qui croit, lui aussi, lentes en elles-mêmes, mais rassemblées en foule un peu trop compacte dans l'Age d'or. Il est à remarquer qu'aucune École moderne n'offre de rivales à l'Anadyomène ou à la Source. Vous pouvez chercher dans l'École anglaise, dans l'allemande, l'italienne, la flamande même. Aucun nu de cette suavité et de cette dignité ne se rencontre. Il n'y a que la Maja nue de Goya, qui puisse être considérée comme un morceau aussi précieux; encore est-ce par son endiablante sensualité qu'elle atteint, dans son modèle délicat, un degré d'art souverain. Il serait trop facile de reprocher à Ingres de manquer d'imagination. Il n'en a pas besoin, car il la remplace par l'absolu de la volonté. Atteindre un but complet, élevé, tel que l'on se l'était représenté et proposé n'est pas moins beau que de répandre à grands flots les trésors d'une fougue magnifique. Baudelaire, qui, tout en éprouvant une prédilection pour Delacroix, qu'il défendait avec une éloquence que la critique ne retrouvera plus de longtemps, n'a jamais eu de sarcasmes à l'égard de Ingres, mais, au contraire, beaucoup de considération et de clairvoyance, a écrit que la perfection de l'art était de réaliser exactement ce que l'on avait voulu. Cette perfection est celle même de Ingres. Il est, sous ce rapport, certain de ses tableaux qui sont des exemples uniques, parce que, à force d'en poursuivre simultanément la construction et les détails et de consacrer à l'une comme aux autres des études et des calculs incessants, variés à l'infini, il n'est ni resté en deçà ni n'a outrepassé son rêve. C'est un phénomène étrange que celui de cette implacable ardeur, de cet élan contenu qui, d'une part, font dire à Horace Vernet que Ingres peint plus vite que lui, mais de l'autre, conservent à l'atelier et ne font signer l'Anadyomène qu'au bout de vingt ans. PORTRAIT DES SŒURS HARVEY. — LAVIS. COLLECTION HENRY LAPAUZE. comprendre la leçon des portraits de Ingres en ratissant une académie anémique et en lui donnant à peu près autant d'expression qu'à ces figures de cire, d'une si extraordinaire bêtise, qui se multiplient de nos jours dans les vitrines des grands magasins. Mon Dieu ! mon Dieu ! Dire que notre époque, comme celle de Ingres, a tant de femmes admirables, et plus, adorables, et que nos successeurs ne croiront pas les romanciers qui le disaient, n'héritant, pour en témoigner, que de niaiseries, d'horreurs ou de tronçons ! Oui, l'œuvre de Ingres, du point de vue féminin, devra être derechef et, désormais, un engagement à retourner à une notion de beauté, sans système, sans arrière-pensée, sans cette rage, maladive ou intéressée d'originalité, qui conduit si facilement les artistes à la monotonie plus encore qu'à l'absurdité. Les deux œuvres qui nous venaient en l'esprit à l'instant, la Source, dans sa grâce un peu contemporaine de Louis-Philippe, mais surtout la Vénus Anadyomène, évoquant l'Hellade avec beaucoup plus d'intensité, et vraiment déesse, demeureront des rappels au culte de la forme, du modelé voulu et atteint, et des preuves que, quelles que soient les passions qui, en art, nous agitent, le mot d'idéal n'est pas un terme vide de sens. Ces deux peintures échappent aux discussions qui peuvent s'établir au sujet d'autres ouvrages de Ingres, par exemple le Bain turc, ou les figures excel-