Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
QUATRIÈME ANNÉE
N° 74
5 fr.
18 JANVIER
1928
---
L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
ROUEN, LA CATHÉDRALE
---
DIRECTION - RÉDACTION
146, Rue Montmartre, PARIS (2e)
DIRECTEURS - FONDATEURS :
Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD
ADMINISTRATION ET VENTE:
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e)
RÉDACTEUR EN CHEF:
Florent FELS
Page 2
Galeries Georges Petit
8, RUE DE SÈZE, 8 — PARIS (X° Arrond')
R.C. Seine 34.210
---
TABLEAUX MODERNES
EXPOSITIONS - EXPERTISES
BRONZES DE BARYE
---
DIRECTION DE VENTES PUBLIQUES
IMPRIMERIE ARTISTIQUE
12, rue Godot-de-Mauroy, 12
---
GALERIE MARCEL BERNHEIM
2 bis, rue Caumartin - Paris (9°)
Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNECO, PARIS
---
TABLEAUX MODERNES
ÉCOLE DE 1830
ÉCOLE IMPRESSIONNISTE
EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN
VENTE - EXPERTISES - ACHAT
---
> “fermé la nuit”
vous engage
à venir voir
ses expositions,
ses livres,
ses estampes
et prendre votre thé,
28, place dauphine,
41, quai de l'horloge,
téléphone : gobelins 55-55.
---
VOIR
dernière page d’Annonces
{ TARIF des ABONNEMENTS à L’ART VIVANT et des ABONNEMENTS à TARIF RÉDUIT à nos TROIS PUBLICATIONS : NOUVELLES LITTERAIRES, ART VIVANT, JOURNAL DES VOYAGES. }
Page 3
ACTUELLEMENT EN VENTE
ÉDITION ART VIVANT
LA TRADITION FRANÇAISE
Suite de
DESSINS REHAUSSÉS, AQUARELLES & PASTEL
reproduits par
LE PROCÉDÉ JACOMET
FRANÇOIS CLOUET
---
HENRI II
---
Dessin
---
Bibliothèque Nationale.
---
LE NAIN
---
PAYSANNES
---
Dessin
---
Louvre.
---
NICOLAS POUSSIN
---
COMPOSITION
---
Dessin
---
Louvre.
---
CLAUDE LORRAIN
---
PAYSAGE
---
Dessin
---
Louvre.
---
CHARDIN
---
PORTRAIT DE L’ARTISTE
---
Pastel
---
Louvre.
---
DAVID
---
LEPELLETIER DE SAINT-FARGEAU.
---
Dessin
---
Bibliothèque Nationale.
---
INGRES
---
ODALISQUE
---
Dessin
---
Louvre.
---
GÉRICAULT
---
CHEVAUX
---
Aquarelle
---
Louvre.
---
DELACROIX
---
ESQUISSE POUR LE MASSACRE DE SCIO.
---
Aquarelle
---
Louvre.
---
DAUMIER
---
LA PARADE
---
Aquarelle
---
Louvre.
---
Tirage numéroté limité à : 625 exemplaires
PRIX : France et Colonies : 400 francs
Taxe de luxe comprise
LIBRAIRIE LAROUSSE, 13-17, rue Montparnasse, Paris (6°)
*
Page 4
EUGÈNE PRINTZ
décorateur
ARCHITECTURE et DÉCORATION d'INTÉRIEURS
études
maquettes
devis
12, RUE SAINT-BERNARD
PARIS
téléphone : Roquette 50-67
---
GALERIE VARENNE
21, Rue de Varenne, 21
TÉLÉPHONE: LITTRE 56-03
TABLEAUX
ANTIQUITÉS
TAPIS
Décoration Artistique
---
Les Meebles de SAO
SADDIER ET SES FILS
29 et 31 RUE DE BOULETS
PARIS XI ème
GRAND PRIX
EXPOSITION
DES ARTS DECORATIFS
PARIS 1925
---
ferronnerie ed. schenck
serrurerie ch. schenck
cuivrerie m. schenck
9, rue vergniaud, paris, 13e - tél. gob. 22-89
R. C. SEINE 82.942
---
LIQUEUR
---
BÉNÉDICTINE
---
Page 5
---
Galerie Locorno
TABLEAUX ANTIQUITÉS OBJETS D'ART
EXPOSITION:
Octobre
Novembre
Décembre
Telephone : PROVENCE 32-52
---
DURAND-RUEL
37, Avenue de Friedland, Paris (8e)
TABLEAUX MODERNES
New-York -- 12 East 57th Street
---
GALERIE BARREIRO
3o, Rue de Seine, 3o
Téléphone : LITTRÉ 98-5o
Antral - Asselin - Durey - Eberl - Friesz
Léopol Lévy - Marquet - Marcel Roche
Marcel Bach - Ramey - Utrillo - Vlaminck
Suzanne Valadon - Vergé Sarrat - Waroquier
Zingg
Ouvert tous les jours de 9 à 19 heures, dimanches compris
---
Palais de marbre
77 Champs-Elysées_Paris
L’Exposition la plus élégante
de l’Ameublement et de la Décoration
Meubles et Objets d’Art Anciens et Modernes
Galerie de Tableaux
Création de
Mercier frères
100. Fbs St’Antoine
Paris
---
. P.M. A. Bassege Paris
Page 6
---
Christofle
---
COUVERTS & ORFÈVRERIE
MAISONS DE VENTE A PARIS :
PAVILLON DE HANOVRE, 33, B° DES ITALIENS - THEURIER, 12, RUE ROYALE
SUCCURSALES :
FRANCE : LYON, 19, RUE DE LA RÉPUBLIQUE
ÉTRANGER : BRUXELLES 58, RUE DES COLONIES - VIENNE : I OPERNRING
BUENOS-AIRES, CALLE FLORIDA, 577
REPRÉSENTANTS DANS TOUTES LES VILLES DE FRANCE ET DE L’ÉTRANGER
---
Page 7
QUATRIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
15 JANVIER 1928
ANATOLE FRANCE COLLECTIONNEUR
Le Musée de Cluny n'a pas toujours eu la présentation parfaite que lui connaît ce temps. C'était, jusqu'aux environs de 1880, une sorte de demeure hantée de mystère où, dans un romanesque ardent, l'exquis voisinait avec l'adultère, l'or avec le strass. Ses créateurs et ceux qui avaient immédiatement suivi avaient ambitionné d'intéresser l'esprit autant que les yeux. Sans qu'aucun meuble fit marqué d'une possession authentique, il y avait la chambre de la Reine Blanche — Marie d'Angleterre, veuve de Louis XII, — et celle de François Ier ; tout contre la chapelle se dressait le cabinet d'Effiat auquel se rattachait le dramatique souvenir de Cinq-Mars.
Ce Cluny-là est demeuré très vivant dans la mémoire des générations qui le fréquentèrent ; et parmi les esprits qui en subirent la marque, il faut placer, au premier rang, Anatole France. Dès que les circonstances s'y prêtèrent, c'est à l'image de ce musée qu'il s'empressa de garnir son logis. Tout l'y poussait : sa délection profonde de l'archaïsme, la direction de ses travaux, ce besoin qu'il conserva toujours de feuilleter un livre, de caresser un objet d'art avant de prendre la plume. Il ne visa pas à la pièce exceptionnelle, se contentant du charme de l'illusion. En ce sens, il a été plus bibeloteur que collectionneur, comme le remarque Jean-Jacques Brousson dans ses savoureux souvenirs. Entendue de cette façon, la collection procure encore de grandes joies. Elle demeure, pour l'intellectuel, génératrice de pensées. Au contact de ces meubles usés, de ces objets auréolés du charme des choses passées, en la compagnie de ces statuettes vivifiées par la lumière chaude des vieux vitraux, les idées germent et prennent corps selon un angle pittoresque. Anatole France avait besoin de cet excitant, il lui était nécessaire pour donner un harmonieux contour à sa phrase. Au reflet d'un vitrail le souvenir d'un ciel prenait plus de magie. Le maître avait suffisamment voyagé pour rapporter riche moisson de pièces qui faisaient la joie de ses yeux et la jouissance de son toucher. Sur chacune d'elles : bois, marbre, vieille soie, il avait un souvenir, une anecdote ou commandeur napolitain et prêtre romain, inspecteur des arts et édits Pacca trouvaient place — avec des variantes, — car grand était son souci d'en tirer un effet saisissant.
Du dehors, l'hôtel de la Villa Saïd ne tranchait par aucune disposition particulière sur les logis voisins, mais, s'approchait-on de la porte peinte en vert sombre, une collection de petits bronzes fixait l'attention. Commandant à la sonnette électrique, c'était un buste de femme florentine ; sur les vantaux Bellone et Minerve remplaçaient marteau et poignée, des médailles anciennes scellaient la boîte aux lettres.
Tel quel, ce décor était annonciateur des collections du dedans, de ces chambres encombrées de statues médiévales et de meubles fatigués, de ces parois décorées de peintures et de vieilles soies, garnies de rayons chargés de livres dont les reliures fauves et les vieux ors donnaient au logis une ambiance ambrée, d'un attrait bien particulier que s'efforca naguère de rendre un peintre familier de la maison, M. Pierre Calmettes.
La cuisine elle-même avait été l'objet des soins d'Anatole France qui l'avait garnie de poteries anciennes et bien pourvue de dinanderies et d'étains. Mais les faïences, les belles éclatantes et chantantes faïences où l'Italie et Rhodes rejoignaient le vieux Delft, Rouen, Moustiers, tandis que Marseille fournissait les trompe-l'œil, — le chou, le dindon, les olives, — étaient au rez-de-chaussée, disposées dans l'entrée parmi les ferronneries et les statues de vierges françaises, allemandes ou italiennes qui allaient en s'échelonnant sur les degrés de l'escalier qui desservait les deux étages. Elles étaient surtout, ces faïences, dans la salle à manger décorée d'une gothique cheminée de pierre dont le linteau à médaillons sculptés supportait, entre autres objets, une paire de chandeliers à sept branches, épaves de quelque logis hébreu.
Puis l'œil s'arrêtait sur le lustre de dessin singulier, qui semblait échappé du logis de M. d'Astarac lui-même, car il était composé d'un corps de sirène terminé par des volutes dont une ramure de cerf avait fourni les méandres.
A côté de la salle à manger était un petit salon d'attente où, pour prendre patience, les visiteurs pouvaient voir un fragment de retable dont les niches étaient occupées par des figurines de Tanagra. De l'autre côté de l'entrée, se trouvait le salon dont les dimensions étaient presque doublées grâce à une sorte de galerie vitrée empiétant sur le soupçon de jardin qui s'étendait derrière l'hôtel.
Au plafond, dans un encadrement de caissons, un grand plan de Paris — celui de Turgot, si pittoresque — avait été tendu. La grande cheminée était faite d'un fragment de retable rapporté de Venise. Ça et là cent objets : navette à encens et anges adorants, belle vierge sculptée voisinant avec le portrait peint d'une beauté italienne montrant ses charmes avec libéralité.
Mais on ne séjournait qu'exceptionnellement au rez-de-chaussée: la vie de l'hôtel était presque entièrement localisée au premier étage où se trouvaient la chambre à coucher d'Anatole France et la bibliothèque. A la fois studio et pièce de réception, la bibliothèque du premier étage était du logis l'une des pièces les plus harmonieuses et les plus réussies. Les livres, les beaux, les bons et anciens livres en revêtaient les parois. Du mariage du veau ancien, de l'ivoire, des parchemins et de l'ambre des ors vieillis naissait une atmosphère particulière, intime, qui incitait à la réflexion, au travail. D'antiques fauteuils garnis de cuir et ornés de clous dorés complétaient l'impression première. Aussi n'était-ce qu'au bout d'un instant que l'on constatait qu'il y avait place encore pour tout un petit musée. Des fragments d'antiques, une vitrine de Tanagra parmi lesquels un délicieux Eros offert par un groupe d'administrateurs arméniens, une peinture de l'Ecole de Fontainebleau, un délicat portrait de femme, avec escoffion et voile noir, de Corneille de Lyon, ajoutaient au décor que dominait une de ces cheminées à hotte de pierre que, malgré leur tirage défectueux, affectionnait le maître. Volontiers il s'y adossait pour discourcir, alors que J.-J. Brousson se tenait entre la cheminée et la fenêtre, en demi-lumière, écoutant et observant, prêt à marquer la conversation d'une vive répartition.
Une tapisserie de Jeanne d'Arc, appartenant à la série de La Pucelle, de Chaplain, masquait la seconde partie de la pièce, transformée en santuario au profit d'un beau torse de Venus, travail grec rapporté d'Italie par Anatole France qui tirait de sa possession une légitime fierté. Le morceau, en marbre de Paros, avait vraiment grande allure et justifiait l'enthousiasme du possesseur qui, tout en manœuvrant le socle mobile, afin de le présenter dans une gradation de caresses lumineuses, ne cessait d'en vanter le modèle parfait, les délicatesse d'épiderme. Acquis à Rome, par l'intermédiaire d'un abbé antiquaire, Anatole France, pour le ramener, avait dû tourner la loi, soudoyant celui-ci et celui-là, ce qui lui était une occasion de philosopher sur la faiblesse des édits et la puissance de la corruption.
De si belle tenue était la bibliothèque, si chargés de beaux
Page 8
L'ART VIVANT
tentants et anciens ouvrages se montraient ses rayons, si encombrée était sa table où une tête antique avait sur toutes choses priorité, qu’Anatole France renonçait à y faire besogne suivie. L’encrier était souvent sans encore et inutilisables les plumes qui le garnissaient. Le véritable cabinet de travail était au second, dans une pièce de physionomie gothique, prenant jour d’un côté sur l’étroit jardin de l’hôtel où verdissaient des fragments lapidaires, de l’autre sur l’allée de la Villa.
La lumière y était discrète car des vitraux anciens en garnissaient les fenêtres, obstruant les spectacles du dehors et diminuant ainsi les chances de distraction. Une cheminée de pierre à colonnes avec devant un vieux velours de Gênes, brodé d’un écusson affronté d’angelots, en était le principal décor, le reste appartenant aux livres qui, pour être souvent moins beaux que ceux de l’étage inférieur, étaient plus immédiatement nécessaires aux travaux du maître. Il y avait place, toutefois, pour un fragment de fresque italienne, autre souvenir de voyage.
C’est là qu’Anatole France donnait habituellement audience aux visiteurs un peu mêlés, du mercredi. Mais pour belle que fût la bibliothèque du premier, et pittoresque ce “grenier” du second, ces deux pièces n’étaient pas l’unique décor des réceptions. Une fois évanoui le plus gros du flot de visiteurs, le maître entraînait ses intimes jusqu’à sa chambre et prolongeait la conversation tout en passant bretelles et gilet.
La pièce, suffisamment vaste pour contenir la présence de quelques personnes, était, dans son premier décor, assez parente du cabinet d’Effiat de l’Hôtel de Cluny ou, si l’on veut, de la chambre de Victor Hugo, place des Vogses. Mais les meubles et bibelots étaient plus nombreux et prouvaient plus d’ancienneté. Au plafond, une allégorie italienne : une muse couchée sur un “édredon” de nuées tenait des tablettes et un stylet. Autour de cette figure principale, bien partagée en appâts, une ronde d’amours joufflus. Dans un coin du tableau, les chevaux de Phœbus et sur une bande- role : Aurora nursis amica (l’aurore amie des nuées).
Anatole France admirait la devise sans, pour cela, la prendre pour règle. Le maître ne se levait pas de bonne heure et si, tant de gens pénétrerent dans sa chambre, c’est que le plaisir de la conversation et les nécessités de la toilette l’accultaient dans ce coin intime. Durant qu’il vaquait aux soins de son habillement, il y avait pour la compagnie de quoi s’occuper les yeux et l’esprit. Le mobilier et les bibelots qui s’y mêlaient, constituaient une sorte de petit musée dont le morceau principal demeurait le lit à colonnes avec panaches et baldaquin pris dans un ancien dais. Puis c’était un bureau Louis XV en tombeau, placé entre la fenêtre et la cheminée dont la tablette était occupée par une tête de Cérès rapportée de Sicile et non sans peine, comme l’a conté J.-J. Brousson. À l’entour, des tableaux hollandais, un portrait de femme à grand chapeau de l’école anglaise, un petit Tiepolo. Sur le chemin du cabinet de toilette, une petite bibliothèque était réservée aux œuvres de deux écrivains affectionnés entre tous par le maître du logis, Racine et Rabelais, représentés par des éditions anciennes quasi introuvables. Ainsi Anatole France, ouvrant les précieux volumes, pouvait jouir des arabesques de leur typographie autant que de la pensée et de la musique verbale qu’elle révélait. À côté de ces pièces de résistance, avec foule de choses mobiles et contradictoires, des chandeliers d’église accompagnaient un cabinet florentin dont les tiroirs contenaient, comme naguère certain coffret chez Vivant-Denon, du maître le “Panthéon Galant”, séries de photographies rappelant des liaisons généralement courtes. Ailleurs, un verre de Venise voisinait avec la bouteille d’eau de Vittel, dont il faisait couramment usage, une ancienne aumonière aux armes d’un évêque masquait une boîte à bonbons. Au chevet, là où les gens placent d’ordinaire le crucifix, un petit cadre à reliques contenait un fragment d’étoffe. C’étaient les restes du drapeau du corps de garde où servait son père au moment des événements de 1830, drapeau partagé par la duchesse de Berry entre ses fidèles. Cette chambre fut, aux environs de 1910, alors que se préparaient Les Dieux ont soif, transformé du tout au tout. Des xvie-xviie qu’elle était, elle prit figure Louis XVI-Directoire. Le xviiie siècle, jusqu’alors interdit à Anatole France en raison de ses conventions avec Mme de Caillavet qui se le réservait, faisait enfin son entrée Villa Saïd. Première manifestation de révolté qui devait aller toujours s’aggravant jusqu’au funeste voyage de Buenos-Ayres. Le lit à baldaquin, avec l’allégorie, la courtine et le reste, fut offert à J.-J. Brousson qui en a meublé depuis son logis d’Uzès.
Dans la place laissée libre, sur un fond de tapisserie ad hoc, le Louis XVI et le Directoire entrent en vainqueurs. Lignes rigides, motifs à palmettes remplacèrent l’évêdate fouillis d’antan, sans pourtant déranger de leur abri privilégié Racine ni Rabelais. Mais le meuble, c’était peu. La décoration graphique et picturale devait suivre. Là où les maîtres du xvie siècle avaient figuré avec honneur entraînaient d’autres artistes prisés, il est vrai, de longue date par le maître, pour leurs sens exquis de la femme. J’ai nommé Prud’hon et Ingres. Pour Prud’hon, il fut particulièrement heureux, car il avait pu acquérir, provenant des collections Boisfremont, Laperlier et Jadin une charmante esquisse en grisaille pour le portrait de Mme Jarre, révélatrice déjà de toute la souple grâce de l’œuvre définitive, et de sources diverses quelques dessins de belle qualité : deux études pour Psyché regardant l’Amour endormi remontaient au premier séjour de Prud’hon à Paris, d’une grâce passionnée ; puis provenant en dernier lieu du Cabinet d’Henri Rochefort qui vendait alors sa collection par bribes, une grande composition sur papier-calque : Le séjour de l’Immortalité, projet de décoration pour une salle de distribution de prix à la Sorbonne, non réalisé, et dont une autre version se trouve conservée au Musée Condé, à Chantilly.
Enfin, relique infiniment précieuse, Anatole France possédait dix sur douze des dessins composés par Prud’hon au temps de sa jeunesse en vue de l’illustration d’une Méthode de Besse, de M. de Joursanvault. Exécutés à la plume et lavés d’encre de Chine, ils ne révèlent certes pas encore les belles qualités du génie de Prud’hon, mais dans leur précision, la netteté de leur ligne, ils montrent quel était déjà l’acquis du peintre en cette époque reculée de sa carrière. Anatole France possédait aussi un nu, une académie de Marguerite le modèle préféré de Prud’hon : figure potelée, toute en fossettes, en grâce, dont il ne se lassait pas de détailler les charmes.
Le lot d’Ingres était moins important, mais répondait bien aux préférences d’Anatole France puisqu’il s’agissait encore ici de nus féminins, de nus doucement caressés par un crayon souple et passionné : une jolie personne étendue sur un divan était coiffée d’une sorte de capeline à plumes, l’autre résumait sa toilette à un chapeau.
Tout beau qu’ils étaient, ces dessins ne constituaient pas le joyau de ses collections. Cet ami de Rabelais avait eu, en d’autres temps, — à la vente Conrajod, — le bonheur de pouvoir acquérir tout un recueil de crayons du xvie siècle, de ces si parlants portraits de dames galantes et de soldats gentilshommes, que l’on recherche maintenant avec tant de fièvre. À la vérité, ils étaient de seconde main comme il arrive généralement dans ces sortes de recueils, mais combien parlants encore, combien palpitants des événements de leur époque ! A une date plus récente, la librairie de l’Éditeur Édouard Pelletan l’avait fait entrer en possession d’un curieux album de Louis David, contenant des croquis et études pour le Sacre de Napoléon et la Distribution des Aigles.
Depuis l’hôtel de la Villa Saïd a subi bien d’autres transformations, mais sans qu’Anatole France en ait joui beaucoup, puisqu’elles correspondent aux dernières années de sa vie qui se passe à Versailles et à La Bichellerie, plus qu’à Paris.
Charles SAUNIER.
Page 9
L'ART VIVANT
ANATOLE FRANCE COLLECTIONNEUR
ANATOLE FRANCE ET JEAN-JACQUES BROUSSON
À gauche : LA BIBLIOTHÈQUE À LA VILLA SAÏD
ANATOLE FRANCE DANS SON CABINET DE TRAVAIL
Photos Londynski
---
Page 10
L'ART VIVANT
ROUEN. LA CATHÉDRALE
Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le brouillard, la ville s'élargissait au delà des ponts, confusément. La pleine campagne remontait ensuite d'un mouvement monotone jusqu'à toucher au loin la base indécise du ciel pâle. Ainsi vu d'en haut, le paysage tout entier avait l'air immobile comme une peinture ; les navires à l'ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme oblongue, semblaient sur l'eau de grands poissons noirs arrêtés...
ROUEN
Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de ces existences amassées, et son cœur s'en gonflait abondamment, comme si les cent vingt mille âmes qui palpitaient là lui eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des passions qu'elle leur supposait. Son amour s'agrandissait devant l'espace, et s'empiissait de tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient.
GUSTAVE FLAUBERT
(Madame Bovary)
Page 11
L'ART VIVANT
ROUEN
Rouen apparaît au fond d'une coupe — vous savez comment les méchantes langues appellent cette coupe — d'une large vasque avec, au fond, la coulée de la Seine entre les îles. Que vous la contempliez du mont Sainte-Catherine, de la corniche de Mesnil-Esnard ou du haut de Canteleu à l'orée de la forêt « où cantaient les loups », elle s'offre aux peintres comme une fresque toute faite, incomparable.
Rémy de Gourmont a exprimé dans une prose sensible son impression d'ensemble : la ville industrielle, les faubourgs de Saint-Sever et de Sotteville, si laids de près, prolongent, vus de haut, par un miracle, le décor ancien sans le détruire ; on éprouve ici la sensation agréable de ne pas être, comme ailleurs, devant une belle agonie, mais devant une cité qui continue à vivre, s'élargit autour de son vieux cœur ; et par une grâce de lumière d'avril ou d'automne, flèches, tours, beffroi, donjon, mâts des steamers, cheminées d'usines s'enlèvent d'un même élan au milieu des rumeurs fondues de sirènes, de martèlements de fer, et de chants de cloches dans la brume matinale ou dans les soirs limpides, pacifiés.
La forêt primitive, presque illimitée, sur les collines proches ou lointaines, ceint la ville — forêts du Rouvray, de Roumare, de la Londe — l'industrie impitoyable, grandissante, les coupes de bois pendant la guerre n'ont pu la tuer, cette forêt qui houle, romantique, que tranche d'un coup de hache, en haut d'une crête, la route qui fuit vers quelque abbaye perdue, Saint-Martin-de-Boscherville, Jumièges... Cette forêt qui épouse les plis du plateau de Caux, escalade les pentes, coule dans les valleuses, dégringole les falaises mouvementées de la Seine, ne s'arrête net qu'au bord de l'eau. Parfois, quand vous remontez nos vieilles rues sinuèuses, grises, en levant le nez, une muraille prodigieuse de verdure se dresse soudain, par-dessus pignons ou gables, au fond, dans le ciel.
Les rues grimpent vers les bois, fuient comme des rivières vers le fleuve.
Ah ! la sérénité des bois et du passé a été rudement bousculée par les années de guerre. Cette calme Petite Provence où jadis de graves bourgeois et leurs austères épouses arpentaien en automates, devant le Palais des Consuls (La Bourse), cet espace de quai qui va du Théâtre à la statue de Boieldieu et où ils cherchaient à réchauffer leur morne existence dans la pâleur du soleil, cette provinciale Petite Provence en a vu passer de toutes les couleurs : insolents camions automobiles des Britanniques, marins et soldats alliés, canadiens, australiens, turbans hindous dont le pan battait sur des nuques brunes et servait à des gaillards bronzés et farouches, gravement... de mouchoir. Timides platanes de ma silencieuse enfance, vous avez vu les cohues bigarrées de l'Orient et de l'Occident, entendu le sabir d'internationales amours.