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QUATRIÈME ANNÉE
N° 73
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1er JANVIER
1928
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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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QUATRIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT
1er JANVIER 1928
DANS LES JARDINS DE L'HOTEL BIRON
C'est le mercredi 14 décembre qu'ont été inaugurés, en présence de M. Gaston Doumergue, Président de la République, les Jardins de l'Hôtel Biron restaurés par les soins de notre ami et collaborateur M. Georges Grappe, conservateur du musée Rodin. A cette occasion, M. Edouard Herriot, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, a prononcé un admirable discours au cours duquel, dénonçant les erreurs des jurys et commentant cette pensée de Rodin qu'un art qui a la vie ne restaure pas les œuvres du passé mais les continue, il a défendu, une fois de plus, cet art que nous qualifions de vivant et dont le maître de l'Éternelle Idole et de l'Age d'airain fut un des plus illustres représentants.
Nous avons la bonne fortune de pouvoir offrir in-extenso à nos lecteurs ce discours qui comptera parmi les plus belles pages de l'auteur de la Forêt normande et de Madame Récamier et ses amis. — J.G.
Nous vous remercions, Monsieur le Président de la République, d'avoir consenti à consacrer, par votre présence, l'ouverture aux visiteurs du Musée Rodin de ces jardins, aménagés par l'aimable Georges Grappe. Ce nous est une occasion d'adresser un témoignage de notre reconnaissance aux donateurs généreux qui nous ont permis de faire disparaître de cet enclos la viorne sauvage aux feuilles velues, aux ombelles envahissantes et les rameaux cendrés du sureau. Ce lieu reprend ses grâces classiques, celles-là mêmes qui lui furent données vers 1730. On a retrouvé, avec son vieux pavé cimenté de rose, le bassin que fit creuser M. le Maréchal duc de Biron. Il demeure encore, ici, des traces de désordre naturel ou, pour employer un mot courtois, de romantisme. Mais Rodin, qui aimait les belles ordonnances idéologiques du XVIIIe siècle, aura trouvé un cadre digne de lui ; et, par la magie de l'architecte, par la générosité des entrepreneurs, nous offrirons au passant, avec une joie des yeux, une fête de l'esprit. Les tulipes que l'on nous envoie de Harlem retrouveront ici un de leurs terrains d'élection ; leur grâce persane, un peu guindée dans le style vieille France, consentira sans doute à épanouir de nouveau ses perfections, qui tiennent à la pureté de la forme, au galbe de l'urne et au sévère discernement des couleurs. Leurs panaches, lisérés de noir, salueront au passage des ombres charmantes, la turbulente duchesse du Maine, à vrai dire un peu vieillie, et Mlle de Coigny, la jeune captive. Le souvenir, un instant, revivra des collections qui attirent sous les treillages du Maréchal les beautés de l'ancien Régime finissant, lorsqu'après une parade où figura le régiment des gardes-françaises, il vient, lassé de gloire militaire, déposer son cordon bleu et tente de rajeunir en souriant à deux yeux clairs.
Auguste Rodin n'était pas insensible à cet enchantement du passé. En cet ouvrier de cathédrale, en ce génial praticien, il y avait un grand seigneur. Il me souvient de l'avoir accompagné, vers la fin d'un matin de printemps, à travers ces divines allées. Il se trouvait en humeur de conversation. Devant la façade intérieure, cette page adorable de Jacques Gabriel, qui se lit comme une page de Marivaux, il louait le charme de ces formules françaises, si sagement mesurées. Il avouait que, dans le château de Blois, aux parties les plus anciennes, à la chapelle Louis XII, au luxe fantaisiste et trop_ouvragé de François, il préférait le bâtiment de Gaston d'Orléans et les fermes lignes de Mansart. Nous glissions près du massif que remplace aujourd'hui le miroir d'eau et que dominait un haut fût de pierre. « La colonne de Phocas, me dit-il en riant », par allusion au petit monument corinthien autour duquel s'orientèrent les fouilles du Forum. Nous arrivâmes au berceau de tilleuls qui borde le parc. J'osai lui suggérer quelques vers délicieux des Poèmes Saturniens, la promenade au jardin...
Même, j'ai retrouvé debout la Velléda Dont le plâtre s'écaillé au bout de l'avenue...
Il reprenait son air de faune bienveillant et narquois et revenait vers son atelier avec autant de lumière dans l'esprit que sur l'argent mat de sa chevelure.
L'homme nous a quittés ; mais, dans ces belles salles éclairées et silencieuses, son œuvre sera désormais groupé en sa luxuriante unité. La devise composée par Rodin lui-même, inscrite sur l'un des murs, au-dessus du groupe des premières funérailles, en commente le sens profond : « Un art qui a la vie ne restaure pas les œuvres du passé ; il les continue ». Musée d'une sorte particulière. Rodin n'y vit pas isolé. Eugène Carrière lui tient compagnie et sa large composition du théâtre de Belleville orne de reflets mordorés la salle où saint Jean-Baptiste va prêchant. Un paysage de Van Gogh, ingénument bleu, décrit cette heure qui est entre l'hiver et le printemps, près d'un corps humain en fleur, l'Age d'airain. Des antiques, des torses, une réplique de l'Hermès de Praxitèle évoquent la passion du Maître pour la sculpture de la Grèce. Mais, cet ensemble qui traduit son goût pour toutes les formes de l'art et de la vie, il le domine de son éclatante personnalité.
Comment, vers le milieu du dernier siècle, cette force s'est peu à peu définie, c'est ici qu'on l'aperçoit le mieux. On s'approche avec respect de ces académies si soignées, si minutieuses que le pauvre fils du garçon de bureau et de la femme de chambre dessine à la petite Ecole sous Lecoq de Boisbaudran. L'élève a déjà la vocation qui fera de lui un sculpteur ; pour preuve, son enthousiasme à la découverte du groupe si contesté de Carpeaux. Sa bienheureuse pauvreté exige qu'il se forme par un labeur patient, qu'il travaille comme le plus humble ouvrier ornemaniste, qu'il se rende maître du métier et qu'au lieu de se livrer à ses tendances, de céder aux entraînements conseillés par l'exemple vigoureux de Barye, il entre à la manufacture de Sèvres, pour y modeler sur les ordres de Carrier Belleuse. Lorsqu'il a vingt-quatre ans, le Buste du Père Aymard et surtout
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l’Homme au nez cassé signalent qu’un maître a surgi. Le jury refuse, sous sa forme primitive, ce chef-d’œuvre digne de Michel-Ange. Avec une charmante ironie, Rodin orne d’une savante bandelette le front de son vagabond, le transforme en une sorte de moraliste cynique et, lui ayant ainsi conféré la dignité philosophique, obtient pour lui les plus difficiles assentiments.
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Il est tel déjà que vont le peindre Legros et Laurens : le front médite ; le regard quête les lointains ; un air de gravité douce s’épand sur cette force encore jeune. Les années de Belgique et quelques mois d’Italie permettent à l’ouvrier d’étendre ses connaissances et d’enrichir son cerveau de pensées ou, tout au moins, de thèmes. Cependant, c’est sa personnalité qui s’accuse, franche de toute imitation. L’œuvre qui marque l’épanouissement de sa trente-cinquième année, cette œuvre où palpite toute la vie charmante de l’adolescence, cette œuvre digne de figurer à Florence, sous la loggia dei Lanzi, pourquoi l’appelle-t-il l’Age d’airain ? On ne sait. Ceux qui ont connu d’un peu près Auguste Rodin ont observé qu’il ne fallait pas attacher aux noms dont il paraît ses œuvres un sens bien strict. Mais, jamais, la plastique sculpturale n’avait atteint à plus de fidélité. Et, par le miracle de son talent, la vigueur de l’observation ne faisait aucun tort à la noblesse du style. La vie intérieure frémit sous l’enveloppe corporelle. Rodin retrouvait la tradition des vieux maîtres italiens, à l’image desquels il entreprenait sa formidable Porte de l’Enfer, et de nos sculpteurs de cathédrales, dont l’influence est si sensible dans le groupe des Bourgeois de Calais. On peut le discuter ; il n’échappe pas au sort des vrais génies, qu’ils appartiennent à la science ou à l’art, lorsqu’ils veulent dégager de l’étreinte de la convention des formules nouvelles. Mais, tandis que ses bustes, si heureusement représentés dans ce musée, satisfait aux exigences les plus sévères de la technique du classicisme, son imagination soutenue par un labeur formidable, enrichie chaque jour d’une expérience nouvelle, fortifiée par la lutte, s’emporte au delà des limites déjà atteintes, prétend dépasser une maîtrise désormais assurée, et voici, tel que nous le vimes apparaître au Salon de 1898, ce Balzac raillé comme un paradoxe ou un défi à l’opinion, œuvre en vérité longuement méditée, patiemment et presque tragiquement cherchée, mais libre interprétation d’un génie par un autre génie, synthèse voulu et légitime de la part de celui qui savait être le plus fidèle des observateurs. Partant d’une image froidement exacte, Rodin a repris vingt fois son personnage ; dans son horreur pour les attitudes et les défroques de la Convention, il l’a restitué dans le nu comme il fera pour son Hugo ; il le dresse comme une sorte de boxeur monstrueux et le drape enfin dans une posture à la fois hautaine et apaisée.
Non, quelques mots ne peuvent rendre une œuvre si ample où chaque production garde son sens, son histoire, sa valeur propre. Rodin nous ramène dans la famille des sculpteurs magnifiques. Un nom, lorsque nous parcourons ces salles, nous obsède : le nom du petit garçon florentin qui, longtemps, travaille sans gloire à l’église de Santa-Croce, avant de se rendre illustre et de devenir Donatello ; dans la nef de droite, le jeune homme sculpte son haut-relief en grès et des enfants adorables de grâce naïve. Le buste du père de Rodin n’est-ce point une réplique du buste de Niccolo da Uzzano ? Chez l’un et chez l’autre, la même conviction se traduit que le sculpteur doit s’accorder avec l’architecte. La méditation sur Dante, ne l’ont-ils pas, tous les deux, pratiquée ? L’adolescent de l’Age d’airain et le David ne sont-ce point les deux frères ? Rodin, transformant son Homme au nez cassé que le jury du Salon ne reconnaît pas, n’a-t-il point, inconsciemment ou non, reproduit l’histoire de Donatello, du Saint Marc et des menuisiers de Florence ? Pour nous présenter son Jean-Baptiste, qu’a-t-il fait, sinon mettre en mouvement le bronze de la cathédrale de Sienne et tendre la main qui presse la croix de roseau ? Comment admirer la Porte de l’Enfer sans songer aux portes de la sacristie de San Lorenzo ? Même intelligence dans l’adaptation générale du sujet ; même tendresse pour la matière ; même piété dans la façon de traiter la femme et l’enfant. On pourrait, sans excès, pousser beaucoup plus loin la comparaison. Merveille de l’histoire qui, à cinq siècles de distance, fait revivre un Donatello parmi nous et le ramène pareil au vieux maître du xve siècle, comme lui lié à la tradition antique, plein de verve et de lyrisme, passionné de vie, tourmenté même, ou mystérieux, sans cesse en quête de formes nouvelles mais, jusqu’en ses hardiesses, harmonieux.
Ces jardins de l’Hôtel Biron, ce serait donc, pour Rodin, l’équivalent de ces champs de Prato où Donatello vient terminer sa vie, après avoir méprisé et refusé de plus somptueuses donations. Quelle fierté pour notre France d’offrir aux élites ce lieu de retraite spirituelle où elles trouveront des répliques au David et au Bacchus, où elles reconnaîtront l’effort cyclique d’un moderne Michel-Ange, d’un Michel-Ange qui aurait connu la volupté ! Les plus éclatants souvenirs de l’art se rassemblent ici pour nous éclairer. Le Penseur de Rodin médite dans la pose du Jérémie de la Sixtine. Quand il aura vieilli, le Maître aura pris lui-même l’aspect de Moïse au tombeau de Jules II.
De bonne heure et, tout au moins, lorsqu’il fut comme enveloppé de gloire, Rodin avait éprouvé le besoin de rassembler autour de lui ses créations. Le ministre des Beaux-Arts peut noter avec satisfaction que l’Etat l’aidait à réaliser ce vœu comme il l’avait soutenu dans ses épreuves. Qui ne se souvient de son atelier dans ce pittoresque Dépôt des Marbres où Louis-Philippe et la Reine Marie-Amélie, placés en face de Napoléon III et de l’Impératrice, semblent se préparer au plus paradoxal des quadrilles historiques? De tous les coins de l’univers, amateurs et artistes y affluaient comme dans le plus riche et le plus ardent des musées. Lui, parmi ses marbres et ses plâtres, au milieu des fragments détachés de la Porte de l’Enfer, allant d’une œuvre achevée à une étude, interrogeant, commentant, s’arrêtant devant un groupe, ou devant une de ces mains dont on a dit justement qu’elles étaient expressives comme des visages, il poursuivait encore l’idée, la forme, le mouvement surtout qu’une esquisse allait fixer. Après une visite de la Duse, il reprenait, pour la transformer, la tête pathétique de l’Agonie.
Nous qui avons voulu ordonner pour lui ce décor, nous sommes sans droit pour le juger. L’avenir seul l’insérera à sa place, dans cette tradition qu’il prétendait justement continuer. Au lendemain de leur mort, les génies les plus robustes subissent une sorte d’attente, au seuil de l’immortalité, comme si l’admiration, lassée,
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entendait se reposer avant de se reprendre. Du moins, pour lui, pensons-nous avoir rempli notre devoir. Certes, il est d'autres lieux où sa mémoire survit, où son action se prolonge. Là-bas, à Meudon, dans le décor encombré de fabriques et d'usines, mais relevé par la vue d'un bois de hêtres et par les feuilles sombres d'un cèdre, il subsiste quelque sauvagerie, ou, du moins, quelque caprice. Dans les vergers, le long de l'étroite allée de marronniers, la clématite crépue s'emmele au prunier. C'est là qu'il repose, près de Rose Beuret, la jeune fille aux cheveux épars, qui fut pour lui une Alceste. En plein hiver, des marguerites fleurissent la prairie ; des roses en buissons encadrent l'exèdre, dans la petite crique de verdure. C'est là que, sous les buis, se développe, autour de l'Ugolin primitif, ce vaste atelier semblable à un laboratoire où se préparerait une genèse ; c'est là que se rencontrent les stèles sur lesquelles il pétrissait la terre... les bassins qu'il chérissait, les ruines qu'il redressait dans son besoin de splendeur. Là se rassemble tout ce pèle-mêle qu'il aimait, des tableaux que, sans doute, il ne pouvait apprécier tous également, des meubles et des vases, les masques rouges et les fragments antiques et ce grand Christ espagnol tout imprégné de douleur. C'est là qu'elles sont nées, pour la plupart, ses nymphes et ses faunesses, ses centaures, ses bacchantes, toutes ces mythologies qui n'étaient pour lui qu'un prétexte à mouvements, toutes ces créatures enlacées, ses danaiades et ses sirènes. Un plâtre admirable, L'Homme et sa pensée, nous révèle de quelle façon il voyait les formes se dégager de la nature, dont il ne consentait pas toujours à les séparer. Il eût été trop douloureux d'emprisonner toute cette création dans les salles étroites d'un musée. Ici, disciplinée par l'ordonnance d'un cadre unique, elle apparaîtra de plus en plus avec sa classique unité. En ces jours d'hiver, elle s'enveloppe encore d'ombre ; c'est le voile des consécrations. Mais le printemps viendra qui réchauffera ces chairs blanches et souples, et ces lieux illustres, un instant troublés par les vulgaires tumultes du Directoire, apparaîtront comme la plus radieuse des demeures spirituelles, surtout en ces moments incomparables où le dôme des Invalides dialogue avec le soleil couchant.
Edouard HERRIOT
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« CUISINE »
BAUDELAIRE ET LES PEINTRES
Les altérations de son que subissent certains mots, au cours des âges, comme l'abandon de tels autres au profit de nouveaux termes dont abusent les critiques, seraient sujet à réflexion.
Je relisais dans les Œuvres complètes de Charles Baudelaire, édition critique par F. F. Gautier, les Curiosités esthétiques : Salons et Expositions. Cette lecture nous vaudra des enchantements à chaque page, renouvelés, malgré l'uniformité, parfois lassante pour des gens impatients et pressés, du ton, des périodes admirables, mais qu'embarrassent des épithètes-chevilles : comme il advint à Barrès et à tout styliste dont l'idéal est la perfection de la forme, et de se tenir sur les altitudes, de ne jamais paraître en négligé du matin. Ce qui, d'ailleurs, n'empêche pas ces nobles génies d'avoir des côtés fort humains, le plus sûr bon sens et, Baudelaire, de s'intéresser au petit comme au grand. L'impartialité, l'éclectisme de ce poète si particulier, — dès qu'il juge la peinture de son temps — son flair prodigieux, sa mesure n'ont point été égalés.
Tout le monde a retenu ses pages sur Delacroix, Ingres, Corot ; mais avec le même scruple et une identique pénétration, il commente de quelques lignes Gigoux, de Dreux, Meissonier, Français, Th. Rousseau, Paul Huet, Troyon, Curzon, Marilhat, Lavicille, Paul Flandrin, et cent paysagistes ou figuristes de grand savoir et talent dont beaucoup oubliés aujourd'hui, excepté par les curieux et les spécialistes. Elle est assez pénible, mélancolique, ou réjouissante, selon l'humeur de nos contemporains, la constatation des caprices de la mode, on déplore que des meilleurs ouvrages exécutés en cinquante, en cent ans, si peu demeurent fixés dans la mémoire des hommes. Des hommes si convaincus que l'œuvre d'art exhibée à leur époque possède en soi-même un prestige non pareil, et qui durera, sans doute, après la mort de l'artiste élu.
Quand je lis Baudelaire, chercheur de "Curiosités esthétiques", il me semble être revenu dans l'hôtel du Faubourg Saint-Honoré où le père, la mère d'Etienne Moreau-Nélaton, et lui-même déjà comme adolescent, avaient rassemblé de petits et de grands trésors d'art ou de curiosité historique, par respect et amour pour l'esprit français. Tel paysagiste cité par Baudelaire, un Jadin, au Brascassat, comme un Decamps intime, dont je n'ai point ailleurs vu les "études", ces noms n'évoqueraient pas une forme, une couleur, n'avais-je moi-même été jadis entouré de vieilles gens, amis des Moreau et des Nélaton. Quand, un peu farouche et défiant, Etienne, m'emmenait fouiller dans les arrière-boutiques du quartier Laffitte, à Montmartre, plus loin encore, vêtu en pauvre, laissant au coin d'une rue le cocher de sa mère, et qu'il rapportait des Manet, des Sisley, des Monet, des Degas, de ses tournées clandestines, il ne me souvent pas que sa mère s'étonnât ni fût mécontente. Les nouveautés ne détonaient point, une fois confrontées avec les "vieilleries". Toutes les acquisitions de cette "gens" de collectionneurs parisiens, un même esprit en déterminait le choix. Les erreurs? Accidents qui ne comptent guère dans une pareille continuité de ferveur, une si patiente fermeté de propos. Etienne Moreau, comme Baudelaire, jadis, puis comme tous les amateurs distingués que nous rencontrions autour de Degas, avait une préférence pour ce qu'il appelait "de la peinture", point du tout ce qu'aujourd'hui l'on dénomme avec condescendance cuisine. — "Étroit domaine", écrit un critique dans sa préface à un catalogue. « L'important pour un jeune, c'est de posséder le tempérament qui l'incitera à choisir la meilleure parmi les voies qui se présenteront à son talent. S'il a le goût de la cuisine picturale, il limitera ses recherches d'invention à cet étroit domaine. Et quant à l'esthétique, il optera pour ce naturalisme qui substitue des procédés d'observation assez vulgaires, aggravés parfois de floritures littéraires ou pathologiques, aux recherches d'une imagination fortifiée par la culture ». Fort bien, ceci. C'est clair comme eau de roche. Mais que voyons-nous reproduit sur la couverture du catalogue, en fait