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3° Année - N° 69
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5 Novembre 1927
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
MAURICE DE VLAMINCK. PAYSAGE DE NEIGE
LE SALON D’AUTOMNE
PAR JACQUES GUENNE
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L'ART VIVANT
LE XXE SALON D'AUTOMNE
En visitant ce salon abandonné par la plupart des meilleurs peintres d'aujourd'hui, j'ai connu cette lassitude si déprimante que donne le spectacle de la médiocrité. Je me hâtais, rentré chez moi, de relire quelque Salon de Baudelaire, me souvenant que ce poète, qui fut le critique le plus sensible, le plus enthousiaste et le plus clairvoyant, avait, à maintes reprises, éprouvé pareille déception.
Le livre s'ouvrit à la troisième page de son Salon de 1859 et je lus : « Que, dans tous les temps, la médiocrité ait dominé, cela est indubitable, mais qu'elle règne plus que jamais, qu'elle devienne absolument triomphante et encombrante, c'est ce qui est aussi vrai qu'affligeant. »
J'approuvais la rigueur de la sentence. Je n'ai jamais goûté, pour ma part, la critique indulgente, la critique prudente, la critique bon enfant. Autant qu'il est possible d'accorder ces deux mots, passion n'impliquant ici ni le désordre, ni le dérèglement, je crois à la critique passionnée. S'il me plaît que la beauté déchaîne l'enthousiasme, il me paraît bon qu'un verdict, à l'occasion, tombe comme un couperet. C'est l'avis du poète des Fleurs du mal qui, après avoir exécuté d'une main de bourreau ce « singe du sentiment » : Ary Scheffer, s'écrie : « Je recommande à ceux que mes pieuses colères ont dû parfois scandaliser la lecture des Salons de Diderot. Entre autres exemples de charité bien entendue, ils y verront que ce grand philosophe, à propos d'un peintre qu'on lui avait recommandé parce qu'il avait du monde à nourrir, dit qu'il faut abolir les tableaux ou la famille. »
J'en étais à ce point de mes réflexions, quand mes yeux s'arrêtèrent sur ces lignes du même Salon de Baudelaire : « une exposition qui possède de nombreux ouvrages de Delacroix, de Penguilly, de Fromentin, ne peut pas être maussade ». Je crus perdre la raison. Si, parmi les peintres que je choisis de sauver du naufrage, l'avenir en condamne deux sur trois à retomber à la mer, c'est que mon jugement n'est pas sûr ! En vérité, Baudelaire, qui a loué avec trop d'indulgence la peinture de Fromentin, n'a pas fait de M. Penguilly un bien grand peintre. Si l'on compare les erreurs de Baudelaire à celles des autres critiques, on constate vite l'étonnante lucidité du poète des Phares.
Diderot, qui était un homme d'esprit, s'est presque à tout coup égaré. N'est-il pas stupéfiant, au reste, qu'un homme de sa qualité ait pu juger la peinture d'un point de vue si prudhommesque ? Que nous importe, en effet, que dans l'Accordée de village de Greuze, la sœur ainée soit prise pour une servante et qu'elle ne soit pas vêtue « comme elle doit l'être aux fiançailles de sa sœur » ? Diderot n'avait-il pas à reprocher à Greuze d'autres défauts que ceux d'être un mauvais tailleur et de donner à ses jeunes modèles des pères trop avares ?
Mais le point de vue de Diderot, me direz-vous, pour s'adresser bien moins à l'art de la peinture qu'à la morale ou à la sociologie, est-il beaucoup plus étroit que la thèse de M. Berenson sur la valeur tactile, si en faveur aujourd'hui ? Non sans doute, mais vous oubliez que M. Berenson, en commentant les peintres de la Renaissance Italienne, court quand même un risque moins grand que n'en courut Diderot qui, sans le recul de l'histoire, devait, lui aussi, se prononcer quelques heures avant l'ouverture du Salon !
Diderot, cependant, croyait-il juger d'un point de vue étroit ? Que non pas ! Écoutez plutôt : « Je loue, dit-il, je blâme, d'après ma sensation particulière qui ne fait pas loi. »
Que Baudelaire, à son tour, ait prêté son attention à des artistes dont la postérité n'a pas cru devoir garder la mémoire; qu'il ait dû, dans cette énorme foire qu'est un Salon, tirer quelques noms et les entourer de commentaires assez flatteurs, nul ne songe sérieusement à lui en faire grief. Ce qui importe, c'est qu'il n'est pas un seul peintre de son siècle digne d'intérêt qu'il n'ait désigné à la faveur du public. Il n'a exécuté que des peintres médiocres. Il n'a pas, en un mot, commis d'erreurs judiciaires.
Mais si Baudelaire est grand, s'il est, selon nous, le plus authentique critique d'art de tous les temps, c'est pour une autre raison : c'est parce qu'en 1845, à peine âgé de vingt-quatre ans, il a osé écrire ce que personne avant lui n'avait écrit : « Delacroix est décidément le peintre le plus original des temps anciens et des temps modernes. » Baudelaire est grand, parce qu'il a su mettre Daumier à la place qu'il mérite, celle d'un des meilleurs peintres français. Il est grand, parce qu'en 1865, il avait déjà distingué la valeur de Manet. Il est grand, parce que, s'élevant peu à peu au-dessus des commentaires techniques, il atteignit à ce lyrisme qui passe les limites de la critique et parce qu'il sut planer d'autant plus largement et sereinement au-dessus de la mêlée artistique, qu'il était mieux soutenu par l'aile de la passion.
Pour la même raison, la critique de Diderot mérite encore d'être consultée aujourd'hui. Ce philosophe n'a-t-il pas écrit, en effet, à propos de Chardin : « Cet homme est au-dessus de Greuze de toute la distance de la terre au ciel » ?
La tâche d'éclaireur de la critique, avons-nous dit, est autrement périlleuse que celle de l'historien. Mais l'histoire elle-même n'est-elle pas soumise à de constantes vérifications, à de successives mises au point ? Le verdict de plusieurs siècles ne me fera jamais croire que Raphaël soit plus grand que Péruin. Peu m'importe que Ghirlandajo ne soit pas considéré comme un peintre de tout premier ordre, s'il m'apparaît à Sainte-Marie Nouvelle comme un des sommets de l'art italien. Que la grandeur expressive de Masaccio me bouleverse davantage que l'éloquence de Michel-Ange, qu'y puis-je, et que peuvent contre mon goût, contre mon émotion des tonnes d'ouvrages rédigés par des juges avisés ? Contre tous les savants et les archéologues réunis, j'affirmerai que Renoir est aussi grand que Titien.
Mais il s'agit aujourd'hui de bien autre chose. Il nous faut reconnaître, malgré ses évidents défauts, les dons d'un artiste, s'il nous apparaît que cet artiste a l'étoffe d'un peintre. Nous nous y appliquons sans préjugé, sinon sans passion. Et nous exigeons de la couleur, de la forme, de la ligne, de la composition, de l'expression et avant tout de l'inspiration ce que M. Berenson exige seulement de la crédibilité. Nous recherchons l'œuvre qui provoque en nous une émotion. A notre sens critique de contrôler cette émotion que nous demandons à notre cœur comme à notre esprit.
Nous jugeons donc, mais notre jugement peut être cassé d'un jour à l'autre, même si notre goût n'est pas en défaut. Nous ne saurons jamais trop insister sur ce fait que le développement d'un artiste, et en particulier d'un peintre, dépend d'une multitude de contingences, aussi bien de raisons physiques que de conditions de vie morale et matérielle. Et, là encore, il n'y a pas de règle générale.
J'ai vu parfois la maladie qui dévorait un artiste puissamment doué, gagner peu à peu sa peinture et paralyser son talent ; car plus il est doué, plus un peintre, dans son œuvre, fait son propre portrait.
Par contre, je n'ignore pas que Renoir souffrait atrocement quand il peignit, d'une main toute déformée et ficelée à son pinceau, ses pages les plus éblouissantes de jeunesse et de santé. Par la peinture, Renoir s'évadait de la douleur.
Il n'est pas jusqu'à la folie qui n'ait grandi Van Gogh, jusqu'à son vice qui n'ait développé le génie d'Utrillo, jusqu'à la misère qui n'ait enrichi Rembrandt.
Que la destinée des grands artistes réponde à une fatalité, nul ne le croit davantage que nous. Mais je sais que la mort interdit à Chassériau, à Géricault, à Bazille d'accomplir leur œuvre. Et je crois que si Seurat avait vécu, l'aspect de
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l'art de notre temps eût peut-être été changé. Je sais ce qu'a pu la maladie contre Modigliani, contre La Fresnaye. S'en- suit-il qu'il se soit trompé celui qui, dans le Cutirassier de La Fresnaye, put distinguer les promesses d'un grand peintre? Non certes.
N'ai-je pas vu, par ailleurs, pour longtemps, sinon à tout jamais compromises, les très précieuses qualités d'un peintre né, dont les toiles si pures demeureront pour certains, quoi qu'il advienne, bien attachantes ? Et pourquoi? Parce que, désormais, à cet instinctif qui peignait autrefois six toiles par an, pour son plaisir, et dont les dons auraient pu se développer, s'épanouir au contact de la terre, de l'atmosphère de son pays, on impose de bâcler, dans une mansarde de Montmartre, et selon une manière douanier Rousseau pour clientèle d'outre-Atlantique, une vingtaine de pensums par mois.
Enfin, il ne faut pas oublier non plus qu'il y a des œuvres qui nous paraissent et, à juste raison, avoir de l'importance, parce qu'elles annoncent des possibilités nouvelles. Pour que les œuvres les plus hautes s'accomplissent, il est parfois indispensable que des passages soient pratiqués par des ouvriers plus modestes. Il y a des peintres qui, totalement ignorés par la postérité, ont pu avoir dans leur temps et pour leur temps une importance. Ils ont ouvert des passages, et l'on croit surprendre en défaut l'écrivain qui leur a accordé son attention.
Par contre, que peut-on penser d'un critique comme M. Camille Maucclair qui, en 1905, alors que l'œuvre de Cézanne était entièrement accompli, put écrire : « Quant (1) à M. Cézanne, son nom restera attaché à la plus mémorable plaisanterie de ces quinze dernières années. Des éloges, ajoutait-il, on les trouve sous la plume d'hommes qui ont su imposer Carrière et Besnard... Une telle attitude en présence d'un peintre comme M. Cézanne contraint à protester violemment contre celui-ci dont on ne demanderait qu'à ne rien dire, parce qu'il n'a jamais pu produire une œuvre. »
Je n'ai jamais écrit sur la peinture, sans songer avec quelque effroi à ce classement, sujet sans doute à quelques révisions de détail, mais, dans l'ensemble, si catégorique qui, en quelques années, après qu'une œuvre picturale a été produite, classe celle-ci dans l'oubli ou dans l'éternité.
Plus l'art est élevé, plus l'œuvre qui en est l'expression est rapidement et définitivement soumise à cet impitoyable verdict. Un essayiste sans génie est consulté, un siècle après sa mort, par un chartiste avide de renseignements. Il n'est pas jusqu'au roman, fût-il médiocre, que l'érudit de l'avenir ne puisse relire, pour y relever quelque indication utile sur les mœurs du temps.
Mais la peinture est ou n'est pas. Il en est de même de la poésie et de la musique.
Comme Léonard de Vinci l'avait remarqué dans son « Traité », la Peinture a ceci de particulier qu'elle n'est pas multipliable. Le livre transmet la pensée de l'écrivain, la musique l'art du musicien, le moulage l'œuvre du sculpteur. La peinture, elle, « reste très précieuse et unique » dit Léonard, et « sa singularité la rend plus excellente que les ouvrages qu'on trouve de tous côtés ». Je ne songe pas à entamer ici une discussion sur la hiérarchie des genres, qui a d'ailleurs conduit un grand esprit comme Léonard à trouver, pour la défense de l'art qui lui paraît, comme à moi-même, le plus élevé, de bien mauvaises raisons. On ne peut hiérarchiser les arts, comme on hiérarchise les sciences. Cependant il n'est pas douteux que le fait même de l'unicité de l'œuvre picturale qui, par sa surface colorée, et seulement par elle, peut rayonner pour l'humanité, oblige à un classement plus prompt et plus définitif.
C'est par ce point, du reste, que l'art se distingue le plus nettement de la science. Un savant sans génie peut faire
(1) Cité par A. Vollard dans son Cézanne (Crès, édit.).
avancer la science d'un pas, tout au moins servir l'humanité, en trouvant certaines applications de la science. Mais l'ar-tiste, le peintre surtout, est ou n'est pas. Et cela nous conduit, une fois de plus, à constater la prédestination du talent.
L'enfant naît avec son destin de fonctionnaire ou avec son destin de peintre de génie. L'école, répète-t-on, tue le tempérament. Quelle plaisanterie ! Si le tempérament d'un artiste est assez résistant, que peut contre l'ardeur d'un tout jeune homme l'enseignement d'un Cormon ? Ce qui reste certain, c'est que l'enseignement d'un Cormon est inutile. Qui prouve que Delacroix eût été un maître plus heureux?
Mais, alors, une fois de plus, se pose l'éternelle question : ce jeune homme manifeste des dispositions pour le dessin, que doit-il faire ? Soyez rassuré. S'il doit être un artiste, vous pourrez mettre sur sa tête une casquette de douanier, vous ne l'empêcherez pas de devenir Rousseau ! Mais, me direz-vous, « est-il donc inutile d'apprendre le dessin ? » — « Quel dessin, rugit Vlaminck, le dessin Ingres, le dessin Delacroix, le dessin Daumier, le dessin Corot ? »
Si j'avais, pour ma part, à guider mon fils, je lui montrerais les dessins des maîtres. Il verrait que chacun d'eux a son dessin, comme chacun a son visage et son écriture. Mais je ne l'obligerais pas à copier, à l'école, les mauvais dessins de Jules Romain et des Carrache. S'il avait du génie, il s'em-presserait d'oublier le dessin des autres, pour mériter le sien.
Et il apprendrait son métier, par lui-même, comme on apprend, n'est-il pas vrai, chaque chose dans la vie ! Je n'ai pas dit le métier de peintre. Cela n'existe pas. Hormis quel-ques règles élémentaires de technique picturale et quelques lois de la chimie des couleurs, il n'y a pas plus un métier de peintre qu'il n'y a un métier d'amoureux. On a l'amour et le métier qu'on mérite. Vlaminck, par exemple, quoi que cer-tains en pensent, a un étonnant métier : le sien, qui lui permet d'être Vlaminck. Toutes les boutades des esthéticiens ne prévaudront pas contre lui. Qu'il peigne ses toiles, avec une rapidité, pour certains, scandaleuse, qu'importe si la brosse suit docilement l'élan de sa passion ? Qu'importe si son génie lui impose des mois de silence, et se réveille soudain plus impérieux, exigeant de lui une plus rapide et plus entière soumission ? Heureux celui qui obéit à l'appel du démon. Il en est ainsi de tous les artistes inspirés, de tous ceux qui ont ce trésor précieux qui ne s'achète dans aucune école, dans aucune académie : le don.
Les autres, ils sont blottis dans la nuit. Tout à coup une fissure laisse passer un rayon de lumière. Un groupe se rue vers cette porte de salut. Ce groupe exploitera la « tradition du paysage réaliste ». On dira pour défendre ces peintres qu'ils ont des noms bien français ! Une autre fissure : un groupe s'en ira exploiter le fief de l'horeur et du baclé. Ce seront les suivants de Kremegne, Loutreuil, Soutine. Tel autre mettra en lotissement les paysages du Midi et donnera à tous les arbres de la Provence, des aspects de plumeaux. Puis dix peintres appliqueront la recette suivante : une poire coupée en deux, un bol, un couteau, un petit gris, un violet un vert. Cela finira bien par ressembler à un Braque et cela coûtera moins cher ! Il y a aussi ceux qui croient faire plai-sir à Lhote en appliquant ses théories; ceux qui, par défe-rence pour Simon-Lévy, mettent des taches bleues et vertes sur les visages de leurs modèles. Il n'est pas jusqu'au jeune peintre Terechkovitch qui ne puisse s'écrier, sans sourire: « Je suis copié par une foule de petits russes ! »
Qu'est-il advenu ?
L'époque révolutionnaire n'est plus. Dans une période de recherches, le plus médiocre barbouilleur peut donner l'il-lusion du talent. Dans la confusion qu'a provoquée le mouvement cubiste, dans le désordre des premières années de l'après-guerre, étrangement favorisé, d'ailleurs, par l'esprit de spéculation, certains ont pu se travestir en grands ar-tistes. Au milieu du vacarme, chacun croyait avoir de la voix,
Mais, dans ce silence qui, brusquement, s'est appesanti
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VAN DONGEN, ANTOINE
LAPRADE, FENÊTRE
JANIN
GENEVIÈVE GALLIBERT
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