Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
2e Année - N° 42
4th.
15 Septembre 1926
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTERAIRES
---
PEINTURE
SCULPTURE
LE LIVRE
Direction, Rédaction
146, Rue Montmartre (2e)
Administration et Vente :
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS (6e)
---
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
et
MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
---
TOULOUSE-LAUTREC. LA GOULUE
---
SOMMAIRE
Eugène Delacroix
---
André Girodie
---
Les Sources de l’Art Asiatique
---
Joseph Strygowski
---
Henri de Toulouse-Lautrec
---
André Salmon
---
La Maison de Campagne
---
Marie Dormoy
---
Barbizon
---
Martial Douel
---
La Mode Féminine
---
Clarisse
---
Les Cathédrales de France: Bayeux
---
Jean Vallery-Radot
---
La Mode Masculine
---
Ariste
---
Un Maître de l’Affiche: Loupot
---
Louis Chéronnet
---
Chronique de l’Art Décoratif: Le Cabinet de Travail
---
Ernest Tisserand
---
De la Diligence à Vapeur à la 40 HP
---
Jean Dorsenne
---
Articles et Ouvrages sur l’Art
---
A. G.
---
Page 2
BING & CIE
EXPOSITION
TABLEAUX de MAITRES MODERNES
20 bis, Rue de la BOÉTIE
---
GALERIE MARCEL BERNHEIM
2 bis, rue Caumartin - Paris (9°)
Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNECO, PARIS
---
TABLEAUX MODERNES
ÉCOLE DE 1830
ÉCOLE IMPRESSIONNISTE
EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN
VENTE - EXPERTISES - ACHAT
---
GALERIE GRANOFF
TABLEAUX MODERNES
166, B° HAUSSMANN, 166
PARIS - VIIIe
CARNOT 35-40
---
VOIR
3° page de couverture
TARIF des ABONNEMENTS à L'ART VIVANT et des ABONNEMENTS à TARIF RÉDUIT à nos TROIS PUBLICATIONS : NOUVELLES LITTERAIRES, ART VIVANT, JOURNAL DES VOYAGES.
Page 3
Galeries Georges Petit
8, RUE DE SÈZE, 8 — : — PARIS (IX° Arrond')
R. C. Seine 34.210
TABLEAUX MODERNES
EXPOSITIONS - EXPERTISES
BRONZES DE BARYE
DIRECTION DE VENTES PUBLIQUES
IMPRIMERIE ARTISTIQUE
12, rue Godot-de-Mauroy, 12
FONTAINE et Cie
SERRURERIE DECORATIVE de tous STYLES, SERRURERIE DECORATIVE MODERNE
Œuvres de: A. BOURDELLE — J. BERNARD — A. MAILLOL — P. JOUVE — J.-M POISSON
LE BOURGEOIS — MONTAGNAC — R. PROU — SUE et MARE — GROULT — St MARCEAUX
— T. SELMERSHEIM — A. CHARPENTIER — E. ROBERT, etc.
190, Rue de Rivoli — 181, Rue Saint-Honoré
R. C. Seine 72.356
EXPOSITION DES ARTS DÉCORATIFS MODERNES 1925 : Membre du Jury - Hors Concours
Page 4
COUVERTS ET ORFÈVRERIE
CHRISTOFLE
REPRÉSENTANTS DANS TOUTES LES VILLES DE FRANCE ET DE L'ÉTRANGER
Page 5
NOTRE CONCOURS
Les Rébus de “L’Art Vivant”
Nous avons publié dans le numéro des 15 Juillet, 1er et 15 Août et 1er Septembre les 4 rébus du Concours de l’Art Vivant. Rappelons les conditions de ce concours :
1° Dire de quelles œuvres (peinture) sont extraits les objets figurant sur le rébus et appartenant à des Tableaux du Musée du Louvre.
Donner le nom de l’auteur de cette œuvre.
2° L’ensemble des objets, ou mots, constitue le titre d’un tableau du Louvre.
Donner le nom de l’auteur et le titre de cette œuvre.
Etablir la liste des réponses sur une feuille portant le nom du concurrent. Y joindre les quatre Bons Concours.
Rappelons, pour faciliter les réponses, que tous les éléments reproduits (à l’exception des lettres et des traits unissant les objets entre eux ou complétant le décor qui n’entrent pas dans les rébus) appartiennent à des œuvres du Musée du Louvre.
Le titre du tableau est cité dans le Larousse Universel en deux volumes.
Ces titres appartiennent uniquement à des œuvres du XVIIe, XVIIIe et XIXe siècle.
Il est indispensable de centraliser les réponses sur une même feuille qui doit nous parvenir avant le 1er octobre.
---
LISTE DES PRIX
1er PRIX. — Un coffret argenterie de la maison Christofle …………………… 7.000 »
---
14e PRIX. — Un tête-à-tête à thé, et une coupe porcelaine décorée, de la maison Delvaux, 18, rue Royale ……… 250 »
---
2e PRIX. — Une bibliothèque, valeur 1.000 francs, contenant un grand dictionnaire Larousse en 14 vol. (1.750 fr.) … 2.750 »
---
15e PRIX. — Une paire de chaussures “Edith”, rue Tronchet …………………… 250 »
---
3e PRIX. — Un appareil de T. S. F. de la Société Radio-Industrie, 25, rue des Usines (15e) ……………………………… 1.200 »
---
16e et 17e PRIX. — 2 bons de 150 francs de photographie, à prendre chez Franz Lowy, 39, boulevard de Strasbourg … 150 »
---
4e PRIX. — Un appareil de T. S. F. Super-Universel (de C. I. R., 13, boulevard Voltaire) ……………………………… 1.000 »
---
18e à 29e PRIX. — Un bon d’ondulation, de la maison Anzalric, 24, rue Montaigne, ou un bon pour un portrait de la maison Martinie, rue de Penthièvre … 150 »
---
5e PRIX. — Une bicyclette Lugnano, offerte par Automoto ……………………………… 875 »
---
30e à 34e PRIX. — Un abonnement d’un an aux Nouvelles Littéraires, au Journal des Voyages, à l’Art Vivant … 130 »
---
6e PRIX. — Un poste de T. S. F., Universel Piano (C. I. R., 13, boulevard Voltaire) ……………………………… 850 »
---
35e à 37e PRIX. — Un bon de 100 francs de livres à prendre, au choix, chez Grasset, chez Plon, à la N. R. F. … 100 »
---
7e PRIX. — Une lampe électrique de boudoir, de la maison Perzel, 1, rue Henri-Becque ……………………………… 800 »
---
38e à 42e PRIX. — Un abonnement d’un an aux Nouvelles Littéraires et à l’Art Vivant ……………………………… 95 »
---
8e PRIX. — Un poste à 4 lampes B.A.4., de la maison Radiola, 79, boulevard Haussmann ……………………………… 715 »
---
43e à 52e PRIX. — Un abonnement d’un an à l’Art Vivant ……………………………… 75 »
---
9e PRIX. — 500 francs de livres, à prendre : 200 francs chez Grasset, 200 fr. à la N. R. F. et 100 fr. chez Albin Michel … 500 »
---
53e à 82e PRIX. Une coll. Art Vivant 1926 ……………………………… 75 »
---
10e PRIX. — 2 vases grès de la maison Céram, 11, rue de Paradis, ensemble … 450 »
---
83e à 87e PRIX. — Un abonnement aux Nouvelles Littéraires et au Journal des Voyages ……………………………… 65 »
---
11e PRIX. — Un poste de T. S. F. “Familial”, nu, d’une valeur de … (C. I. R., 13, boulevard Voltaire) … 400 »
---
88e à 91e PRIX. — Un bon de 50 francs de livres à prendre, au choix, chez Plon, Grasset, N. R. F. ou Albin-Michel … 50 »
---
12e PRIX. — Un vase grès, sur pied, de la maison Céram ……………………………… 350 »
---
92e à 96e PRIX. — Un abonnement au Journal des Voyages ……………………………… 40 »
---
13e PRIX. — Une lanterne murale, de la maison Perzel ……………………………… 300 »
---
97e à 102e PRIX. — Une bouteille de Bénédictine ……………………………… 35 »
---
103e à 112e PRIX. — Une collection reliée du Journal des Voyages ……………………………… 35 »
---
Page 6
ÉDITION ART VIVANT
CARTON DE 10 REPRODUCTIONS EN COULEURS
reproduites en fac-similé par le Procédé JACOMET
CONFORMES AUX ORIGINAUX (AQUARELLES ET PEINTURES)
MATISSE
---
Propriété de l’artiste
---
FIGURE COUCHÉE.
---
PICASSO
---
Collection Paul Guillaume
---
L’ENFANT.
---
UTRILLO
---
Collection Van Leer
---
LE CANAL ST-MARTIN
---
VLAMINCK
---
Collection F. Fels
---
MA MAISON.
---
MARQUET
---
Collection Bernheim
---
NOTRE-DAME de PARIS
---
VAN DONGEN
---
Collection Fontaine
---
LA PLAGE.
---
DUFY
---
Collection Le Portique
---
LES COURSES.
---
SEGONZAC
---
Propriété de l’artiste
---
L’ARBRE.
---
CÉZANNE
---
Collection A. Vollard
---
BAIGNEUSES.
---
RENOIR
---
Collection Hodebert
---
BAIGNEUSES.
---
Tirage limité, numéroté : 750
Souscrivez au Prix de faveur valable jusqu’au 30 Septembre (inclus)
France et Colonies: 350 francs (comptant à la souscription)
Frais de port en sus $^{(1)}$ Taxe de luxe comprise
A l’étranger : Dollars : 14 ; ou Livre sterling : 2.18.4 ; ou Francs suisses : 70 ; ou Pesetas : 100 ; ou Florins hollandais : 35.
Au premier Octobre, le prix de l’ouvrage sera porté à : France et Colonies : 385 francs.
A l’Étranger : Dollars : 15,40 ; ou Livres sterling : 3.4.2. ; ou Francs suisses : 77 ; ou Pesetas : 110 ; ou Florins hollandais : 38,50.
(1) France, Algérie, Tunisie, Maroc, Belgique, Luxembourg 3 %. Autres Colonies, Etranger 5 % du prix de l’ouvrage
NOTA. — C’est par suite d’une erreur qu’une annonce comportant les anciens prix a paru dans le numéro du 15 Août.
LIBRAIRIE LAROUSSE, 13-17, rue Montparnasse, Paris (6°)
Page 7
L'ART VIVANT
DEUXIEME ANNÉE
15 SEPT. 1926
---
EUGÈNE DELACROIX
EST-IL LE FILS DE M. DE TALLEYRAND?
Il y a une vingtaine d'années, à l'occasion du premier pèlerinage que je fis au Musée Fabre, de Montpellier, M. Georges d'Albenas, alors conservateur de ce musée, me montra, dans sa collection particulière de documents, une lettre adressée par le critique d'art Théophile Silvestre au célèbre amateur montpelliérain Alfred Bruyas, lettre qui affirmait que le peintre Eugène Delacroix était fils de M. de Talleyrand. Iconographe bien connu par son livre sur les Portraits de Rabelais, M. d'Albenas avait déjà groupé, autour de la lettre de Silvestre, un certain nombre d'images de Talleyrand et de Delacroix que je promis de compléter. A diverses reprises, je signalai à mon correspondant le Talleyrand jeune, de Greuze, de l'an-cienne collection Chaix-d'Est-Ange fils; puis le Talleyrand vieux, d'Ary Scheffer, aujourd'hui au Musée Condé, de Chantilly, observant que cette dernière image peinte en 1828, le prince ayant atteint l'âge de 74 ans, offrait une ressemblance extraordinaire avec le portrait de Delacroix, d'après lui-même, vieilli, malade, saisi par la mort, de la collection Mesdag. « Je suis enchanté que la communication que je vous fis du faciès de Delacroix et de Talleyrand vous ait pleinement édifié au vu du portrait de ce dernier par Ary Scheffer », m'écrivit M. d'Albenas, aujourd'hui disparu.
*
On sait que le conventionnel Charles Delacroix de Contault avait épousé Victoire Œben, une des filles du maître ébéniste Jean-François Œben et de Françoise-Marguerite Vandercruse, elle-même fille d'un autre maître ébéniste. Entre 1779 et 1784, deux fils et une fille naquirent aux époux Delacroix-Œben qui perpétuaient ainsi les traditions ancestrales. Du fonctionnaire champenois Claude Delacroix, père du conventionnel Charles, huit fils et filles étaient nés ; les Vandercruse furent sept enfants qui, par leurs travaux ou leurs alliances, firent l'honneur du faubourg Saint-Antoine ; enfin, les Œben, après avoir donné naissance à quatre filles, se virent séparés par la mort qui emporta le maître ébéniste en 1763, laissant à Marguerite Vandercruse, sa veuve, l'appui et l'affection du contremaître Jean-Henri Riesener qu'elle épousa en 1767, quelques mois avant la naissance de leur fils, le peintre Henri-François Riesener. Les obligations matrimoniales allaient bon train dans le milieu d'artisans allemands et flamands d'où sortit Eugène Delacroix.
Il est donc anormal que le brave aïeul Jean-Henri Riesener se soit trouvé dans la nécessité, le 8 floréal an VI (27 avril 1798) — quatorze ans après la naissance du troisième des rejetons du mariage Delacroix-Œben ! — de déclarer un quatrième petit-fils qu'il nomme Frédéric-Victor-Eugène Delacroix, en l'absence de son père, ministre de la République Française « près celle Batave ».
*
Dans l'étude si documentée qu'il publia sur Eugène Delacroix, l'historien d'art Maurice Tourneux précise que le conventionnel Charles Delacroix, député de la Marne au Conseil des Anciens, prit en des circonstances difficiles auxquelles il se montra inférieur, le portefeuille des Relations Extérieures du 14 brumaire an IV (5 décembre 1795) au 28 thermidor an V (15 août 1797), et se vit remplacer par Talleyrand qui lui fit accepter un poste diplomatique en Hollande dont il fut rappelé le 6 prairial an VI (28 mai 1798), un mois après la naissance du peintre Eugène Delacroix.
Que s'était-il passé durant l'absence du ministre de la République Française « près celle Batave »? Pour une Juliette Picot, une Madame de Flahaut, une Madame de Staël, une Madame Grant, que d'inconnues dans l'existence galante du peu scrupuleux Talleyrand : Victoire Œben serait-elle du nombre de ces inconnues?
*
Le secret perçait, en 1855, quand le critique d'art Théophile Silvestre écrivit sa magnifique étude sur Eugène Delacroix dont il avait pu analyser la vie et les œuvres, dans leurs détails les plus intimes, d'accord avec le peintre, son ami, qui, dès 1853, l'avait même autorisé à faire nombre d'extraits des agendas contenant le célèbre Journal de Delacroix, alors à l'état intégral. C'est ainsi que Silvestre put écrire : « Delacroix est un caractère violent, sulfureux, mais plein d'empire sur lui-même... Observateur rusé, attentif quand on lui parle, il est prompt, aiguisé, prudent dans ses répliques. Comme il connaît à fond l'escreme de la vie, il enferre proprement son homme sans avancer d'une ligne. Né au
Page 8
L'ART VIVANT
cœur de la diplomatie, bercé sur les genoux de Talleyrand qui fut le successeur de son père au Ministère des Relations Extérieures, il remplirait encore mieux que ne le fit Rubens la plus brillante ambassade... Son maintien est élégant et supérieurement aisé : gestes sobres, fort expressifs et une langue d’or. Il a toute l’habileté, les manières caressantes, les insinuations voilées, les grâces félines et les mille caprices de la femme... La coupe carrée de ses mâchoires inégales et proéminentes, la mobilité vigoureuse et incessante de ses narines largement ouvertes et frémisantes, expriment à outrance l’ardeur de ses passions et de sa volonté. Parfois, ses airs de tête sont d’une fierté et d’un cynisme souverains... » Et Delacroix approuva, par une lettre qui déclarait à Silvestre : « Vous me traitez comme je voudrais que cette postérité, pour qui vous savez que je professe beaucoup de respect, me traitât ». Du même coup, il approuva le portrait de Delacroix gravé à l’eau forte sur acier par A. Masson, d’après un daguerréotype, qui accompagnait la notice de Silvestre, offrant la plus grande similitude iconographique avec le portrait de Talleyrand peint par Prud’hon en 1809, naguère au château de Valençay. Louant l’ensemble de cette notice pleine d’allusions qui visaient Talleyrand au travers de Delacroix, le peintre avouait implicitement qu’elle avait été rédigée, à la manière de tant d’autres, de la même époque, qui visaient le vieux diplomate au travers du duc de Morny, sa réincarnation politique, en réalité son petit-fils.
***
Comme M. de Flahaut, né en 1785, Eugène Delacroix, né en 1798, serait donc le fils de Talleyrand. Admirateur passionné du maître romantique qui a laissé de lui le meilleur des portraits qu’il ait peints, — cruelle image des ravages de la phthisie qui emportait le peintre et son modèle, — l’amateur montpelliérain Alfred Brugas arracha peu à peu le secret des origines de son idole au critique Silvestre. Dès 1853, date du portrait de Brugas, aujourd’hui au Musée Fabre, de Montpellier, il semble que ce soit en vue de l’ouvrage sur la Galerie Brugas que Delacroix ait autorisé Silvestre, auteur de cet ouvrage, à copier, sous ses yeux, nombre d’extraits de son Journal. Dix ans après, quand le testament de Delacroix désigna le critique Philippe Burty, exclusion faite de tous les vieux défenseurs de l’art romantique, Silvestre, ainsi écarté d’une œuvre et d’une existence dont il connaissait tous les secrets, publia une suite de documents nouveaux sur Eugène Delacroix, « peintre de grande race, qui avait un soleil dans la tête et des orages dans le cœur ». Tombée aux mains du « catalographe Burty », déclare Silvestre, la mémoire de celui qui vient de disparaître est en péril : « Etablir à temps, la vérité demeure incontestable ; la fantaisie et le mensonge littéraires se trouvent devancés ». Brugas presse de questions son ami Silvestre. Il veut connaître toute cette vérité. Et Silvestre avoue ce que lui ont appris ses relations avec Delacroix. Entre 1784, date de la naissance de son troisième enfant Henri, et 1798, qui vit naître le maître romantique, le conventionnel Charles Delacroix avait perdu tout pouvoir de paternité, après une intervention chirurgicale qui fit quelque bruit et que son auteur analysa dans une notice imprimée, à laquelle Silvestre fait allusion, sans préciser la nature de ce document, sans en indiquer la référence, concluant enfin que Delacroix était le fils de M. de Talleyrand.
***
Tandis que M. de Flahaut, autre fils du diplomate, devenu colonel attaché à l’Etat-major du Prince de Wagram, se faisait aimer de la reine Hortense de Beauharnais, et que le futur duc de Morny naissait de leurs amours, en 1811, Eugène Delacroix, s’engageait dans la voie de l’art moderne, voie douloureuse, s’il en fut, sous la Restauration ! Fort heureusement pour lui, Talleyrand était de ceux qui n’oublient ni leurs amis, ni leurs ennemis. C’est à lui qu’il faut attribuer l’initiative du premier hommage rendu à Delacroix en 1822. Thiers venait de débarquer de Marseille, les salons de l’hôtel de la rue Saint-Florentin l’avaient accueilli aussitôt, et Talleyrand trouvait sans peine l’emploi de cette jeune ambition. Attirer l’attention du baron François Gérard sur le tableau de Dante et Virgile que Delacroix destinait au Salon de 1822, obtenir de l’éclectisme du Peintre du Roi un avis favorable sur lequel Thiers bâtit, dans le Constitutionnel, l’éloge bien connu du tableau qui révélait « l’avenir d’un grand peintre », ordonner enfin au Ministère de la Maison du Roi d’acquérir ce tableau contre la somme, alors considérable, de 2.000 francs, tout ne fut qu’un jeu pour Talleyrand. En 1824, malgré l’opposition du vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, directeur du Département des Beaux-Arts, c’est encore lui qui dut imposer à l’Administration, délirante de colère l’achat des Massacres de Scio, payés 6.000 francs. Le voyage de Delacroix en Angleterre, l’année suivante ; la faveur de commandes faites simultanément par les Bourbons et les Orléans ; la mission au Maroc, en 1832, comme adjoint « à un titre non défini » du comte de Mornay ; les peintures décoratives de la Chambre des Députés dont il est convenu que Thiers prit l’initiative en 1833 et que ne put qu’amplifier M. de Montalivet en 1838 ; enfin, la faveur de Delacroix sous la Monarchie de juillet — dernier triomphe de Talleyrand — malgré l’antipathie que le roi Louis-Philippe affichait pour la peinture romantique, en particulier celle de Delacroix, tout indique le réseau d’intrigues paternelles dont la vie et l’œuvre de Delacroix étaient enveloppées. Il n’est pas jusqu’à la candidature du peintre au fauteuil du baron François Gérard, en 1837 — l’année qui précède le décès de Talleyrand, membre de l’Institut depuis 1832 — qui ne soit l’œuvre d’un homme assez astucieux pour obliger l’Académie des Beaux-Arts à ratifier — sauf insulte de sa part à la mémoire d’un confrère — l’opinion que le baron Gérard avait exprimée, dès 1822, sur l’art de Delacroix.
André GIRODIE.
---
Page 9
L'ART VIVANT
TOULOUSE-LAUTREC. LA VAISE AU MOULIN ROUGE
Page 10
L'ART VIVANT
TOULOUSE-LAUTREC, LA TOILETTE
Photos Librairie de France
TOULOUSE-LAUTREC, LA TOILETTE
TOULOUSE-LAUTREC, LA DÉBUTANTE
Page 11
L'ART VIVANT
Henri de Toulouse-Lautrec
I y a vingt-cinq ans — le 9 septembre 1901 — mourait Henri de Toulouse-Lautrec. Il s'éteignait dans l'orgueilleux château de Malromé, loin de ses amis parisiens, loin du «Chat Noir» et du «Jardin de Paris», mais entouré des siens, les descendants des comtes de Toulouse ordonnant pour lui les pompes de funérailles aussi féodales que le permettait le scepticisme du siècle.
Bordé d'un doigt d'encre, le billet priait aux obsèques de: Henry-Marie-Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa. Dissimulé sous le drap de nuit étoilé d'argent, le cercueil était aussi bref, aussi léger que celui d'un enfant.
Une des dernières photographies de Toulouse-Lautrec le représente assis dans un fauteuil de jardin, malade, somnolent; un vaste plaid déployé sur les genoux empêche de remarquer que les pieds ne touchent pas terre. La tête, fortement barbue, atteint à peine à mi-hauteur du dossier rustique.
Ce gentilhomme était fait — contrefait — à la mesure d'un fou de cour.
Pour celui dont les ancêtres traversèrent cette épouvante albigeoise dont le reflet et l'écho animent encore la terre d'Oc; dont on retrouve un cavalier d'une hardiesse gardée après un siècle d'affadissement, bravant Mirabeau avant d'aller courir les aventures, les plus fières et les pires, en Russie et en Allemagne où il mourra mystérieusement, on peut tout de même imaginer d'autres funérailles.
Celles qui eussent, un instant, suspendu le piétinement énervé des Parisiens; où le velours à côte, les bottes, le grand feutre et le cache-nez cardinalice d'Aristide Bruant n'eussent pas choqué plus que les mots de Forain; où l'on eût pu voir, gentiment triste, toute effronterie laissée, la danseuse Jane Avril boitiller pieusement jusqu'au cimetière, heurtant aux pavés de la rue ses hauts talons qui faisaient crisser le sable du «Jardin de Paris» avant d'aller indiquer au tableau noir du ciel, la Polaire, Vénus et la Lyre aux vieux messieurs en paletot mastic férus d'astronomie érotique.
Mais, sans renier rien de son œuvre ni de sa vie, Henri de Toulouse-Lautrec était allé mourir parmi les siens. Qu'au nom des amis du grand artiste, comme au nom de ceux qui, alors, s'éveillaient à peine à l'art, la famille de ce grand seigneur et nabot de génie soit remerciée, comme la remercieront ceux qui ont le légitime orgueil de leur province. Les comtes de Toulouse-Lautrec ont permis que le dernier aventurier de la race fût installé immortellement dans une double gloire. C'est avec leur assentiment et leur aide très efficace que purent être ouvertes au public, voici quelques années, M. Léon Bérard étant ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts, les salles du Musée Toulouse-Lautrec, en Albi. C'est au vieux palais épiscopal de la Verberie, av bord du Tarn indolent et puissant, rouge du rouge d'incendie au soleil qui est la couleur même de l'hallucinante cathédrale.
Collection encore incomplète et qu'on ne se consolera de ne