Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

1re Année - N° 16 2nd 50 15 Août 1925 --- REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES ÉDITÉE PAR LES “NOUVELLES LITTÉRAIRES” L’ART VIVANT ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE LES ARTS DE LA FEMME --- SOMMAIRE : Tintoret --- René Schwob --- Les Grandes Enquêtes de l’Art Vivant --- Plan de Marseille --- Marcel Brion --- Pour un Musée Français d’Art Moderne. --- Fantaisies de Raoul Dufy --- P. Courthion --- Réponses de : --- Le Cirque ambulant --- Legrand-Chabrier --- Louis Vauxcelles, Henri Duvernois, Berthe Weill, --- Orientales --- André Levinson --- Jacques Hebertot, J.-G. Goulinat, Albert Gleizes, --- « AUX ARTS DÉCORATIFS ». --- Adolphe Basler, Léon Werth, Michel Georges- --- Les jardins de l’Exposition. --- Michel, Charles Pacquement, Gus Bofa, Guillaume --- Le livre --- Clément-Janin --- Janneau, Kisling, Jean Crotti, Pierre, Francis --- Les élégances masculines --- Eugène Marsan --- Picabia, Paul Fièrens. --- Les nouveaux conservateurs du --- Ouvrages d’art --- Goulinat --- Musée du Luxembourg et du --- A Travers le Monde. --- Musée Rodin --- Charensol --- La mode --- J. G. --- L’humour de l’art --- Touchagues --- Informations. --- Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef : FLORENT FELS. --- Vente et Administration : LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse PARIS

Page 2

Compagnie Forestière et Commerciale du MARONI Société Anonyme au Capital de 2.000.000 de francs 49, Rue Laffitte - PARIS (9e) Registre du Commerce - Seine : 210829 B Adresse Télégraphique : FORCOMARO — PARIS --- Téléphone : Trudaine { 14-74 17-79 --- La Compagnie importe PAR SA PROPRE FLOTTE les bois provenant de SES CONCESSIONS en Guyane Française pour la charpente, les constructions navales, les chemins de fer, la parquetterie, la menuiserie, l'ébénisterie. --- BOIS DE LUXE POUR L'AMEUBLEMENT : Amarante, Satinés, Bois de rose, etc. Bois d'Amourette. Échantillons sur demande. --- LES ÉDITIONS G. CRÈS ET CIE 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS (VIe) — Reg. Commerce : Seine 100-412 --- LE CORBUSIER L’ART DÉCORATIF D’AUJOURD’HUI --- Un beau volume in-8 raisin de 218 pages sur papier couché avec 192 illustrations PRIX : 30 francs

Page 3

BIGNOU TABLEAUX DE PREMIER ORDRE 8, Rue de la Boétie - PARIS L'ALBUM SPÉCIAL DE L'EXPOSITION INTERNATIONALE DES ARTS DÉCORATIFS PUBLIÉ PAR L'ART VIVANT SEERA MIS EN VENTE DANS LES PREMIERS JOURS DE Septembre 1925 144 pages de texte des meilleurs Auteurs — Plus de 300 illustrations Le seul document éclectique et impartial sur cette manifestation Prix : 18 Francs Demander l'ALBUM DE L'ART VIVANT, chez votre libraire ou à la LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, 13-17 - PARIS - (VIe) DANTHON PEINTURES - SCULPTURES - ŒUVRES D'ART 29, Rue de la Boétie - PARIS

Page 4

RODIER Exposé aux Arts Décoratifs dans les classes 13-20 et 34 des étoffes tissées à la main, comme le représente le cliché ci dessous Artisan de la maison Rodier tissant à l'exposition des arts décoratifs L'ÉTOFFE EN COURS DE TISSAGE EST UN VOILE PERLÉ NOMBRE DE PERLES AU MÈTRE: 46.838. Classe 34 - G° Palais - 1er Étage Ne vend pas à la Clientèle particulière

Page 5

1re Année - N° 16. 2 fr. 50 15 Août 1925 L'ART VIVANT DIRECTION-RÉDACTION PUBLICITÉ: 6, Rue de Milan (9e) Téléphone: CENTRAL { 97-16 32-65 Rédacteur en chef: Florent FELS Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes Éditée par les "Nouvelles Littéraires" DIRECTEURS-FONDATEURS: Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD ABONNEMENTS: Un an: France 58 f. Étranger 75 f. Six mois: — 50 f. — 58 f. ÉDITION DE LUXE Un an: France 110 f. Étranger 150 f. Les abonnements doivent être adressés à la LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, rue Montparnasse, Paris (6e) Chèques Postaux N° 153-83 Paris TINTORET Jacopo Robusti naquit à Venise en 1512. Son père était teinturier et c'est cette profession qui vaudra au fils son surnom. Très jeune il entra dans l'atelier de Titien dont il excita bientôt la jalousie. Congédié par Titien il s'établit pour son compte. Afin d'obtenir des commandes il exposa de bonne heure des œuvres dont l'éclairage était changé et s'appliquait déjà à transposer en peinture des statues de sa collection. Il commença par peindre pour les églises et les œuvres dans la manière de Schiavone. Une espèce d'académisme se mêle à un réalisme déjà frappant. De plus en plus le tentent les jeux de la lumière et de l'ombre. Photo Giraudon BATAILLE — Y —

Page 6

L'ART VIVANT Miracle de Saint Marc (Détail) Un Sénateur Vénitien Nu pour une "Suzanne au Bain" Crucifixion (Détail) ---

Page 7

L'ART VIVANT L'HOMME A LA TOGE La grandeur de son invention éclate dans les œuvres qui précèdent sa trentième année. Adam et Eve de l'Académie de Venise en témoignent. C'est déjà une peinture sculpturale baignée de lumière. Après les églises il fut invité à décorer le palais des doges en collaboration avec Véronèse mais ses peintures furent toutes détruites par un incendie, puis la Schola de Saint-Roch qui est son vrai musée. Il y travailla 12 ans. A partir de 1573 il travailla aux décorations du palais des doges. Certaines furent détruites; à partir de 1577 Tintoret se mit à y peindre celles qui subsistent encore. C'est dans ce temps qu'il prit le titre de peintre de la Seigneurie de Venise. C'est de ce temps que datent la plupart de ses admirables portraits. Sa dernière œuvre fut l'immense Paradis. Après quoi il s'endormit à l'âge de quatre-vingt-deux ans, le 31 mai 1594. Son corps repose dans l'église de la Madonna dell'Orto. L'on raconte à propos de Tintoret plusieurs histoires. Vraies ou fausses peu m'importe. Elles illustrent le caractère de son art bien mieux que ne feraient des souvenirs certains, mais moins synthétiques c'est-à-dire plus inexacts. Les uns assurent qu'il travaillait dans une cave modelant d'abord les sujets qu'il se proposait de peindre. D'autres nous apprennent qu'il voulait unir le coloris de Titien au dessin de Michel Ange. D'autres encore affirment qu'au moment où le Conseil de fabrique de Saint-Roch décida de mettre en concours la décoration de la Schola, le Tintoret devançant tous ses concurrents fit en peu de jours plusieurs grands tableaux qu'il offrit à l'église de sorte qu'il en obtint la permission de peindre comme il le désirait, à jet continu. Mais c'est à Saint-Roch, à l'Académie, au Palais Ducal, à la Madonna dell'Orto et en somme dans toutes les églises vénitiennes — car il n'en est guère qui ne possèdent au moins une toile de lui — qu'on commence de réaliser ce que signifient ces anecdotes, le labeur qu'elles impliquent, sa puissance créatrice et la qualité de son génie. Comme à Florence, Castagno et Masaccio, comme Michel-Ange à Rome ce n'est qu'à Venise où il vécut absorbé par son travail qu'il apparaît enfin avec sa taille de cyclope. A moins d'y aller on n'en soupçonne rien. C'est comme si tous les éléments de son œuvre disséminés sur les murs de Venise n'existaient qu'en fonction les uns des autres, se complétant à travers l'espace et se réunissant dans l'esprit du spectateur comme ils l'étaient dans celui même de Tintoret. Tintoret présente ce phénomène curieux que s'il n'en restait que peu de toiles on serait peut-être tenté de ne voir en lui qu'un virtuose tandis qu'en présence de toute son œuvre sa grandeur est accablante. Ce n'est d'ailleurs pas du tout le Tintoret des historiens d'art qu'on découvre là-bas. Ils annonçaient un dramaturge réaliste et pathétique — ou un décorateur. En vérité c'est un peintre et le plus exclusivement plastique des peintres — je veux dire un homme qui n'est ni un décorateur, ni un réaliste, ni un dramaturge, mais cette espèce de sorcier par qui les aspects du monde prennent une réalité indépendante. Rien dès lors ne compte plus, ni les objets reproduits, ni le sujet traité ni les panneaux des murs. Sans doute dans ces immenses scènes : Miracle de Saint-Marc, Paradis, du Palais ducal, Jugement dernier de la Madonna dell'Orto, Crucifixion de Saint-Roch, Calvaire de l'Académie le monde entier semble présent. Jamais avant Tintoret, et d'ailleurs jamais plus après lui une si nombreuse image de la terre ne fut offerte avec ses mouvements, ses splendeurs, sa diversité. Forêts, fleuves, cascades, citadelles, des armées en marche, des peuples qui campent, tout un monde de corps, d'images, d'architectures s'y trouve réuni. Mais je soutiens que cela ne présentait pas plus d'intérêt pour notre Tintoret que pour nous. Ni le drame qui a l'air parfois de VIERGE --- — 3 —

Page 8

L'ART VIVANT vouloir nous toucher. Ces peintres en somme ne sont pas pathétiques. Il faut toute la bonne volonté d'un écrivain d'art comme un Hourticq pour penser qu'il a voulu "émouvoir par le spectacle d'un martyre ou d'un miracle". Il travaillait sans plan. Il ne faisait pas retour sur son travail. Il peignait comme un fleuve coule sans songer aux images du monde dont il était forcé de se servir; et il n disposait avec une aisance sans entraves. Je n'en veux d'autre preuve que ce Miracle de Saint-Marc, sa composition la plus célèbre. Elle suffit à montrer comme l'on sait mal regarder la peinture. Taine par exemple en admirait le réalisme! Or, autour du juge assis, je remarque : un guerrier en armure, un autre en cuirasse, un troisième en cotte de mailles, un homme nu, un homme avec un grand turban, tous en effet fort bien équilibrés et d'un volume si dense qu'ils semblent des statues baignées dans l'air des corps prêts à parler. Mais je me demande si dans cette juxtaposition d'hommes qui par leurs accoutrements appartiennent aux temps et aux pays les plus divers ce qui importe davantage c'est la vérité de leurs attitudes ou l'in vraisemblance de leur réunion. J'ai choisi cette toile parce que le mépris de Tintoret à l'égard de l'ordre du monde bien que nul ne songe à s'en apercevoir y est plus évident qu'ailleurs. Mais l'on prendrait aussi bien la translation de Saint-Marc où l'on voit au premier plan un garçon qui, la tête en bas, tient un rideau — ou la Cène de la Schola flanquée de deux admirables corps mythologiques ou quelqu'autres que ce soit. Toutes les compositions de Tintoret sont un défi à la succession des temps, aux lois de la pesanteur à la logique du monde. Et cet homme qu'on nous présente en réaliste pathétique est justement le plus indifférent aux sujets qu'il peint, le plus pressé de s'en délivrer. Il ne s'agit d'ailleurs pas plus d'un art décoratif. La peinture de Tintoret quoiqu'en pensent ceux qui la rangent avec celle des Titien Carpaccio et sous l'étiquette commode mais fausse de peinture vénitienne ne s'en doutent guère. C'est au contraire une peinture monumentale en ce que les détails dans leur prodigieuse abondance n'ont d'autre raison d'être que de marquer de leurs rimes secondaires le mouvement général de la composition et d'aider à l'évasion de l'esprit dans un monde de rythmes purs. Elle rejoint l'architecture et la musique car comme elles, elle suggère une harmonie où les formes finies se fondent les unes dans les autres. Nous sommes loin du complément que la plupart des critiques voudraient y voir à un bel ensemble de corniches et de dorures. Tout dans cet art défie la vraisemblance. Mais le mystère. c'est que ce constant défi ne choque pas. Chaque geste pris à part, chaque corps obéit à ses lois naturelles. Tintoret dispose de toutes les formes du monde avec une exactitude et un respect qui n'ont d'égaux que l'irrespect et l'inexactitude avec lesquels il les fait encourir. C'est en somme un art ésotérique où les apparences expriment une réalité cachée totalement différente. Les jeux d'ombre y contribuent, l'arbitraire admirable de ces éclairs venus on ne sait d'où, de ces nuages brusquement mêlés à la lumière et peut-être, il faut bien l'avouer, l'installation défectueuse de la plupart des toiles. Mais que m'importe que les seuls tableaux de Tintoret ne vaillent mon plaisir ou qu'y contribue l'ombre où ils sont exposés — et le noircissement de leur couleur? Cette collaboration à laquelle il n'avait pas songé — peut-être qu'il avait judicieusement escomptée, achève et grandit encore la figure de ce Mage fabuleux. René Schwob. ---

Page 9

L'ART VIVANT PLAN DE MARSEILLE Photographies Détaille S'il fallait représenter Marseille par une figure allégorique, ce serait une belle fille, saine et vigoureuse, assise au bord de la mer. D'une beauté opulente, un peu vulgaire, elle a la croupe massive et les attaches lourdes. Elle raille volontiers l'élégance discrète, austère, surannée, d'Aix, sa voisine. Marseille n'a pas d'âme. C'est la destinée de toutes villes ouvertes sur la mer: Gênes, Lisbonne, Rotterdam... Accoutumées aux arrivées et aux départs, elles ne se soucient pas de retenir le passant anonyme. On les prend d'un coup comme les femmes peintes de couleurs violentes qui s'offrent aux désirs des matelots. Par leur franchise et leur absence de mystère, elles contrastent avec ces villes secrètes qui s'enveloppent de défenses multiples, ces villes qu'il faut conquérir lentement ou violer : Tolède, Grenade, Sienne... Marseille est riche. Elle achète, elle vend, et ses bateaux transportent tous les produits du monde. Sans risque, sans aventure, elle entasse sûrement, méthodiquement, l'argent. Et elle est fière de son opulence, sachant que sa fortune la dispense d'autres qualités et qu'elle fait figure de grande dame malgré son aspect plébéien. Propice aux négoces, elle attire de tous les ports méditerranéens les Levantins cupides et subtils. Marseille est bruyante. Elle s'agite et elle crie dans le fracas des machines, le claquement des fouets, le halètement des moteurs. Industrieuse, elle ne perd point son temps à considérer ce qui ne peut être objet de troc. Ses marchands ne connaissent pas l'orgueil du luxe civique et des beaux monuments. Aussi ne peut-elle donner de grandes jouissances artistiques, mais seulement ces plaisirs que procurent au flâneur le pittoresque de la vie, le déroulement imprévu d'une ruelle, le chant des couleurs, l'éclat des fruits aux étalages. La vie de Marseille est dans ses rues tumultueuses, sur les quais où un peuple de dockers travaille avec une activité de fourmis. Les lignes aiguës et blanches des jetées barrent la mer. Dans les bassins, les paquebots du monde entier, côte à côte, comparent l'élançement de leurs proues, la vigueur trapue de leurs cheminées, le luxe de leurs ponts, le poids de leurs ancres. Dans la hâte à charger des wagons, à vider des cales, les sifflets des sirènes et les grincements des chaînes se croisent sur un fond de roulements et de cris. Le quai sent le Nous ferons alterner avec nos « Plans de Paris », des articles sur les Villes Pittoresques. ---

Page 10

L'ART VIVANT goudron, la sueur et le santal. Les trains dessinent le réseau des échanges. A la Bourse s'écrivent les pulsations du commerce dans un vacarme d'ordres brefs et de chiffres. Il reste, cependant, dans cette ville tendue tout entière vers le gain, des coins où le rêve s'attarde. Le cœur de Marseille demeure autour du Vieux Port. Les quais nouveaux de la Joliette, bruyants et pratiques, permettent à ce vaste bassin où se concentrait autrefois toute la vie maritime de Marseille, d'être aujourd'hui presque un objet de luxe. L'industrie le dispute parfois au promeneur et à l'artiste, mais ceux-ci, néanmoins, s'y sentent encore chez eux. Le Vieux Port offre aux nostalgies adolescentes l'émerveillement des figures de proue qui ouvrent dans des visages d'or des yeux éblouis par le reflet du soleil sur la mer, les vieux bricks anglais des romans d'aventures, les tartanes ligures, les balancelles mayorquaises chargées d'oranges, les remorqueurs noirs et affairés. C'est ici que le peintre place son chevalet devant la foule mouvante des canots et des barques de pêche. Tout près du Port, un canal aux eaux mortes, enjambé de grands ponts de bois mélancoliques, rappelle des soirs de Hollande. C'est dans les rues proches du Port que des restaurants conservent orgueilleusement les recettes provençales de la bouillabaisse, de la bourride et de l'aïoli, et que l'un d'eux, illustre par sa fidélité au feu de bois et de sarments, garde avec une fierté modeste le titre de « gargo-tier ». Les marchands de poissons débordent les trottoirs. A leurs étalages sautent les rascasses et les fielos qui sentent la roche et le sel tandis que les homards aux carapaces de samouraïs agitent comme des armes inu-tiles leurs larges pinces. Pour soutenir les couleurs violentes de ce tableau, le noir luisant des moules, les clovisse grises et les coquilles tourmentées des huîtres s'égaient de l'éclat frais d'un citron et d'une bouteille de vinaigre. Autour de l'exquis Hôtel de Ville de Puget, serti comme une pierre précieuse dans des quartiers sordides, des ruelles dévalent vers le Port, entraînent dans leur descente gluante, des ruisseaux et des immondices. Comme pour une fête perpétuelle, des lambeaux d'étoffes pendent aux fenêtres, joyeux sur la lèpre visqueuse des murs. Une odeur de linge sale et de friture sort des portes basses. On aperçoit, parfois, la spirale élégante d'un escalier sculpté, une vierge gracieuse au coin d'une rue, des ornements délicats encadrant une fenêtre aveugle. C'est ici que se trouvaient autrefois les demeures aristocratiques, et on rencontre avec surprise d'admi-rables façades où des cariatides supportent de nobles balcons. Un ancien hôtel majestueusement bâti de pierres taillées en diamants abrite aujourd'hui des foules pouilleuses, mais le passé se révèle par mille détails charmants, une grille de fer forgé, des guirlandes, des statues maniérées et des portes ornées d'attributs pastoraux. Dans ce décor de faste ancien, les filles traînent leur résignation patiente jusqu'au soir. A l'heure où le crépuscule descend sur le Vieux Port, quand la tour rose du Fort Saint-Jean devient grise, s'allument les lanternes obsédantes aux portes, et les lampes voilées dans le clair obscur des chambres ouvertes. Les pianos mécaniques secouent des danses parmi les glaces criardes des bars, tandis que dans les rues étroites, au seuil des portes entrebaillées sur le mystère, des femmes, demi-nues, finement chaussées et coiffées avec un art irritant et puéril, appellent de la même voix MARCHANDS DE POISSONS ---

Page 11

L'ART VIVANT UNE PORTEUSE DE THON SUR LE VIEUX-PORT des hommes de toutes couleurs et leur proposent les mêmes voluptés. Marseille, prompte à jouir vite et à oublier ensuite, a gardé peu de monuments de son passé illustre. Les quartiers riches d'autrefois, abandonnés aujourd'hui à la prostitution et à la misère, montrent de cette déchéance un chagrin désespéré qui n'est pas sans charme, et si ces hôtels élégants abritent de mauvais gré les pauvres gens, c'est que le centre de la ville s'est déplacé et cherche dans des rues d'une distinction LE FORT SAINT-JEAN triste des logis confortables et sans beauté. L'Abbaye de Saint-Victor s'étonne de rappeler presque seule le passé de la ville. Elle enferme sous ses arcs épais et sombres, entre ses tours fortifiées et ses murs militaires, la mémoire des songes mystiques, des piétés médiévales. Elle domine, mélancolique, les eaux calmes d'un bassin où les bateaux infirmes, couchés sur le flanc, se livrent aux marteaux rythmiques. Au-dessus d'elle, Notre-Dame de la Garde contemple la mer et suspend sous sa voûte en ex-voto les images des navires qui réclament LE PONT TRANSBORDEUR RUE DE LA DORADE ---