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VALENTIN DE ZUBIAURRE.
Bario de San Nicolas (Ségovie).
LES FRÈRES ZUBIAURRE
La nature est un temple où de vivants piliers
Laisse parfois sortir de confuses paroles,
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
BAUDELAIRE.
Aujourd'hui, où l'on n'entend parler que primitivisme, où l'on use et abuse de ce mot, dès qu'une œuvre se présente sans aucune qualité bien définie de dessin ou de coloris, sous prétexte « d'ingénuité » et de « libre nature », où il y a des peintres qui font du primitivisme comme ils feraient de l'académisme, et avec la même disposition et la même facilité, on a un scrupule d'appliquer ce mot devenu si bassement vulgaire à des artistes consciencieux, pratiquant leur art avec la rigoureuse sincérité des vrais primitifs. Tels sont les deux frères Valentin et Ramon de Zubiaurre. En face des œuvres paresseuses et désordonnées des faux primitifs d'aujourd'hui pour lesquels on objecte, en excuse, que les natures ne peuvent, à l'époque présente, être ce qu'elles étaient il y a cinq ou six cents ans, leur œuvre à eux proclame bien haut comment l'esprit d'un primitif peut vibrer dans l'atmosphère moderne sans abdiquer aucun de ses mérites matériels, et ne fût-ce qu'à ce titre, elle mérite d'être attentivement étudiée.
Au lieu de suivre les courants de l'ambiance comme font les faux primitifs dans leur inquiétude et de faire ainsi de leur œuvre une épave emportée et noyée par ce courant, ils suivent la leçon des primitifs de l'époque gothique qui dominaient leur
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temps ou plutôt s'isolaient en lui sans se laisser distraire de leur route par les agitations quotidiennes. Les Zubiaurre sont ainsi arrivés à être, au milieu des agitations qui travaillent la presque totalité des artistes contemporains, les peintres de la quiétude et de la paix. Paix de l'âme — paix du corps — paix qui vient dans leurs œuvres autant de la santé morale qui les créa, que de la santé physique des personnages représentés.
RAMON DE ZUBIAURRE.
Les vieux d'Ondarroa.
Paix ineffable et perceptible dans la forte émotivité qu'elle dégage et que donne seul le parfait équilibre entre la nature et l'homme, la concordance intime du modèle et de la sensibilité de son interprète. Dans un paysage ou parmi les différentes structures des visages, ils choisissent toujours la partie la plus en rapport avec eux-mêmes, avec la vision déjà prête que tout artiste porte en soi. Leur sensibilité est accompagnée d'un sentiment très juste et très complet de « ce qui lui convient », de ce dont cette sensibilité pourra tirer tout le parti d'apparence et d'âme qu'elle sait en son pouvoir.
Cette faculté, qui ne peut être acquise, fait que leur art est tout empreint de cette « philosophie naturelle » dont parle Léonard ; accord si intime de l'imagination et de la réalité de l'effet qu'elle produit, qu'il en est instinctif et, presque, pourrait-on dire, inconscient, is une œuvre d'art véritablement œuvre n'était pas, par la force raisonnée
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qu'elle suppose, la plus haute affirmation de conscience active. Cet équilibre entre la nature et l'homme dont l'interprétation est le moyen d'art existe réellement dans certaines contrées, où l'homme a gardé intacte l'âme primitive que la nature lui avait façonnée à son image ; pour l'artiste alors, toutes les facultés devront tendre à saisir ce rapport existant et indéfini. En Biscaye, une de ces contrées privilégiées, les Zubiaurre
VALENTIN DE ZUBIAURRE.
Les deux sœurs.
non seulement l'ont saisi, mais s'en sont pénétrés tout entiers, et ils ont pu le sentir avec plus de justesse que personne, puisque vivant dans l'éternel silence, ils n'entendent pas les mots qui déforment les gestes, et les gestes ici sont tout près de l'âme, restés intacts comme elle.
Comme ils ignorent la vulgarité des paroles, leurs yeux d'artistes ne retiennent que ce qui, au fond des surfaces, non seulement dans la nature qui demeure, mais aussi dans le passager de la vie quotidienne, existe de symboliquement éternel.
Leur surdité les rapproche de Laërmans, du Laërmans du « Silence » et de « L'eau songeuse », et avec la même sincérité, cette sincérité qui semble venir d'une seconde nature supérieure de l'être que le grand artiste flamand met à nous donner les tragiques révoltes des destins piétinés, ils nous donnent la soumission tranquille des vies simplement acceptées.
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RAMON DE ZUBIAURRE.
Jeunes filles de Salamanque.
Nulle part on ne trouve chez eux cette fougue qui dérobe par son éclat la vérité des choses et arrête l'art à leur superficie. Leur perception de la vie intérieure et cachée fait suivre à leurs œuvres une voie tracée, calme et paisible comme les ruisseaux de Biscaye.
Il n'y a pas sur elles de joies infinies ni de douleurs prostrées ; la joie y est toujours un peu mélancolique et la tristesse y est latente. Derrière ces chapelles basses où viennent s'agenouiller des paysannes en mouchoirs blancs et des paysans en blouses noires, il y a toujours un cimetière et si on ne le voit pas, dissimulé par les bouquets d'arbres au vert si intense de ton qu'il en paraît presque noir et que leur ombre a l'air sur le sol de dessiner des tombes, il en vient pourtant l'idée très apaisante et très calme de la mort.
Tout, dans l'œuvre des Zubiaurre est recueilli, dégagé des petitesesses de la vie tracas-sière, élargi jusqu'au symbole, grandi jusqu'à la domination par cette suppression de l'ouïe qui interpose entre la réalité palpable et leur art un voile vibrant de sentiment et d'idéal, fin et impondérable comme la pluie qui, continuellement tombe en Biscaye, donnant à toutes choses une patine de transfiguration.
Pas d'espoirs ni de résignations, mais une quiétude qu'on devine immuable faite de
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certitude dans la voie choisie et, de ces tableaux où l'on sent la grande délivrance rôder, il ne se dégage pas de tristesse, mais une sorte de joie, — joie très calme, très grave, joie d'essence religieuse qui ne fait pas d'éclats, reste concentrée et prisonnière de la monotonie coutumière et ne transparaît que dans le calme assuré des yeux et des gestes.
Tous les gestes semblent accomplir des rites, rites qu'une loi naturelle avait marqués très simples et très doux. Une jeune fille avec un plat de pommes, de ces pommes petites et dures qui sont comme l'incarnation vivante de la terre basque, aura, par le calme de son geste, par la pure émotion avec laquelle l'artiste l'observa et le fixa pour toujours, la grandeur hiératique d'une canéphore; deux femmes et un homme contemplant au crépuscule le ciel balayé de grands nuages rouges, de ces nuages qui soulèvent
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Fileuse basque.
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et éparpillent la terre sèche de Castille, auront, par la profonde et pieuse gravité que l'auteur fit passer en leurs attitudes de rustres, la solennité de tout ce que représente de séculaire et d'inaccessible cette scène banale et inconsciente.
Toutes les œuvres des Zubiaurre, même celles, rares pourtant, qui magnifient l'éclat de la lumière, sont des œuvres de crépuscule ; elles appartiennent toutes, au moins moralement, à cette heure indécise de la mort du jour pendant laquelle l'approche envahissante de l'ombre revêt toutes choses d'apaisement et donne à toutes les sensations, pour se connaître et se peser, une sérénité d'une douceur et d'une ampleur impossibles au milieu de l'agitation de la journée laborieuse. Une habitation claire, un rayon de soleil embrasant un mur ne changent rien à cette atmosphère, car la lumière ici n'est pas bruyante, et ces personnages, dont les gestes, tranquilles comme des bénédictions, semblent la continuation infinie de gestes traditionnels, n'ont jamais, même extérieurement d'éclats qui troublent le silence.
Comme l'esprit et la sensibilité qui conçoivent ces œuvres, les sujets en sont toujours très simples, se ressemblant beaucoup parfois, ne se différenciant que par la qualité d'émotion qu'ils contiennent. Processions, vœux, réunions des notables autour de l'alcade, femmes avec la quenouille, jeunes filles avec des paniers de pommes, paysans qui regardent le ciel ou qui se profilent sur lui les yeux absents du cadre,
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« Portrait de mon père ».
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RAMON DE ZUBIAURRE
DANS L'INTIMITÉ
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maisonnettes claires et bien lavées de Biscaye, maisons roussies de Castille, pêcheurs vaguant au bord des rivières, paysans se dressant sur les coteaux pelés, c'est toute la Biscaye et toute la Castille que nous voyons dans les tableaux des Zubiaurre, comme nous voyons, dans les tableaux des primitifs flamands, toute l'âme des Flandres.
Leurs œuvres n'étant que l'apparence de leur intériorité toujours égale en la certi-
RAMON DE ZUBIAURRE.
La très douce Mirentxu.
tude de sa voie, elles sont toujours égales par leur esprit. Comme dans tout ce qu'ils peignent, ils savent également rendre l'émotion qu'ils ont également ressentie, leurs nombreux tableaux apparaissent, parmi la foison d'œuvres mercantiles d'aujourd'hui, comme des bijoux d'un autre âge, très rares et très précieux. Et ils sont travaillés comme des orfèvreries, avec un respect adorant de la matière, une jouissance infinie de la couleur, de la forme, de l'air, de tout ce qui fait belle et intense la nature; une connaissance approfondie du moindre accent, du moindre point, de tout ce qui fait palpitante la vie.
Toute leur œuvre dit que pour eux l'Art n'a pas son but en soi, en sa simple expression matérielle, mais qu'il n'est qu'un moyen; le moyen d'arriver à la pénétration de l'essence de la nature et à l'expansion de cette essence dans sa corrélation avec nos sentiments et
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VALENTIN DE ZUBIAURRE.
Deux Ségoviens.
nos instincts. Elle est la preuve tangible de la parole du Vinci : « Le peintre simule et concourt avec la nature ».
Leur métier est celui des grands primitifs, aussi scrupuleux, aussi serré, mais avec un lyrisme plus large qui arrive, chez Ramon, à une véritable spiritualisation de la couleur — couleur qu'il fait d'une qualité unique. Ce n'est pas là la seule distinction qu'on peut remarquer dans l'œuvre jumelle des deux frères : Ramon est plus vibrant que l'aîné ; il a des tons rares et transparents comme des gemmes, des tons bleus, verts, dorés, d'une saveur inoubliable. Certaines de ses scènes: Isabelle, La Sérénade, ont, dans la couleur, une chaleur retenue, qui les rend presque hallucinantes ; sur ses tableaux de Biscaye passe une douceur mouillée, attendrie, d'une piété dévote ; ses porcelaines sont modelées avec une ferveur agenouillée qui fait de ses petites natures
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mortes, des tableaux d'autel, et d'un plat de pommes, d'une jarre blanche posée dans un coin d'un grand tableau, les descendants proches des fleurs et des oiseaux, que les premiers primitifs mettaient dans un coin de leurs œuvres, comme une action de grâces.
Valentin est plus « Castillan », d'une force plus mâle et plus mesurée. Ses têtes sont de véritables architectures, ses visages semblent construits avec des pierres. Certaines têtes de vieillards dessinent sous la peau toute la structure du crâne, avec une sûreté qui les apparente directement à L'homme à l'œillet et au Chanoine van der Paële.
Il y a en Valentin plus de pensée, plus de science raisonnée que chez Ramon. Le réalisme de ce dernier semble acquis à travers un prisme de poésie plus intime, à travers plus d'ingénuité, tandis que chez son frère, il se traduit souvent en synthèse. Chez les deux pourtant, les caractères primordiaux sont semblables, et les deux ont une façon identique d'observer et de comprendre. Chez Valentin, comme chez Ramon, et, d'une manière égale, les paysages ont autant de pathétisme que les figures, et, sous leur apparente diversité, les maisons mortes et les chemins en lacets de Ramon rejoignent les nuages tragiques, les plaines et les routes montantes de Valentin.
Devant leurs tableaux laborieux et graves on a l'impression de l'Art dans sa véritable mission, on sent le grand équilibre de la nature et de son interprétation donnée avec amour, sans compromis et sans mensonge. On pense à des temps très anciens où tout devait s'accomplir dans le repos d'une loi immuable, dictée par la terre même, à des miniatures d'évangéliaires qui résument le monde, et à la devise que le vieux Jean Van Eyck mettait au bas des toiles peintes selon son cœur : Kom ils Kan, « Comme je peux! »
Madrid.
M. Nelken.
VALENTIN DE ZUBIAURRE.
Florentina.
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LES RELIURES D'ANDRÉ MARE
Il y a, je crois, d'étroites relations entre le malaise dont n'arrive pas à se débarrasser la peinture d'aujourd'hui et la joyeuse vitalité de l'art décoratif. Les artistes probes, formés par l'impressionnisme, sentent que celui-ci a donné tout son effort, qu'il n'est plus capable désormais que de vaines répétitions. Trop prudents pour s'engager dans les chemins rocailleux, et probablement sans issue, du cubisme, trop sincères pour redescendre vers la grande route morne de l'académisme, et désespérant de trouver ailleurs ce classicisme nouveau que quelques fervents, dont je suis, attendent encore, ils renoncent à peindre. Mais une nécessité les émeut à employer pourtant leurs jeunes activités, à ne pas laisser perdre cette force qui est en eux, ce besoin de créer plus puissant que tous les raisonnements et que tous les obstacles. Ils ramassent les outils abandonnés par l'artisan qui préfère conduire des machines, et au lieu de décorer nos murs, ils meublent nos maisons.
Tel semble être le cas d'André Marc. Le peintre qu'il pouvait être se révèle par cette science sûre de la forme bien équilibrée et cet heureux instinct de la couleur que nous aimons dans ses meubles. Il se révèle surtout dans la fantaisie éclatante et polychrome de ses reliures.