Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
GUSTAVE RICARD
UNE dizaine de toiles dispersées dans les musées de Paris, les suffrages les plus illustres, le prestige d'une ancienne renommée avaient tout juste réussi à préserver de l'oubli la mémoire de Gustave Ricard. Il n'a fallu rien moins qu'une exposition générale de ses œuvres pour attirer l'attention du public sur le nom du plus grand peintre de portraits du xixe siècle. Il est vrai, les gens de goût l'admireraient (dans un pieux silence). Les portraits de Mme de Calonne, celuide la comtesse de Montfort, celui de la marquise Landolfo Carcano avaient leurs fidèles. Mais ces quelques tableaux ne pouvaient qu'éveiller une curiosité plus vaste; lavoicisatisfaite, et l'attente comblée. Personne qui ne demeure surpris : l'un croyait connaître Ricard, l'autre le découvre: c'est une révélation.
On saura un gré infini aux organisateurs de l'exposition du Jeu de Paume. et à son zélé secrétaire, M. Jean-Louis Vaudoyer, d'avoir réuni tant de portraits, de copies de jeunesse et de ravissantes études de Ricard. Jusqu'ici c'était isolément qu'on admirait chacune de ses toiles, elles n'évoquaient point le reste de son œuvre; on éprouvait à les considérer un bizarre sentiment de gêne; on sentait qu'elles faisaient partie d'un ensemble dont on essayait vainement d'apprécier le mérite. Désormais, comment séparer, dans le souvenir, le Paul de Musset, qui est au Louvre, d'avec ce Chenaward,
Cliché Braun et Clément.
Page 2
L'ART DECORATIF
d'avec Papety et d'avec Loubon? Et comment distinguer, d'entre tant d'effigies de femmes, la plus belle, sans que toutes, aussitôt, réclament l'hommage qui leur est dû? Je dirai plus : on n'emporte pas d'une visite au Jeu de Paume l'impression d'avoir passé une heure dans la compagnie de peintures très séduisantes; c'est Ricard lui-même qu'on vient de quitter.
***
Louis-Gustave Ricard naquit à Marseille le 1er septembre 1823. Son enfance s'écoula dans la maison de son père, changeur de monnaie, affineur de métaux, au carrefour du Cul-de-Bœuf, proche l'ancien fort. La rue, les quais, ce furent pour lui ces images, de hautes couleurs, au trait, qui représentent tour à tour le Juif errant, Christophe Colomb,
Mlle de Calonne (?). Collection de M. Léon Bonnat.
l'éléphant, la girafe et le pacha d'Egypte. Comment, à contempler l'azur natal et, depuis sa fenêtre, le spectacle du monde entier, Ricard ne devint-il pas peintre de plein air, et prit-il, au contraire, en horreur l'éclat du soleil, le contact, l'aspect des foules?
Il fit ses études, qui furent très inégales, à l'institution Jonjon. On put longtemps admirer aux murs de la salle de dessin, dans cette honorable maison, un volcan, une chasse au papillon, de la main du jeune Gustave. Ces importants ouvrages décidèrent l'abbé Jonjon à tenter une démarche auprès du père de son élève, afin d'en obtenir qu'il laissât celui-ci s'engager dans « la carrière de l'art », si périlleuse aux yeux d'un changeur de monnaie.
Le peintre Paul Chenavard. Musée de Marseille.
Page 3
J & R sc.
LE PRINCE PAUL DEMIDOFF (1859).
Collection du Prince E. Demidoff.
Page 4
J&R sc.
Mme HONORÉ ARNAVON (1855).
Collection de M. Jacques Arnavon.
Page 5
L'ART DÉCORATIF
La baronne de Samatan (1857).
Collection de Mme la vicomtesse de Maistre.
Grâce à cette intervention, Ricard suivit d’abord les cours de M. Aubert, directeur de l’école des Beaux-Arts à Marseille, et, bientôt, partit pour Paris.
Il entra dans l’atelier de Léon Cogniet. Il y fréquenta moins assidûment qu’au Louvre où Titien, Corrège, Van Dyck le formèrent. Il travailla dix ans sous ces maîtres. Il copia leurs toiles, surprit leurs procédés, pénétra leurs secrets, écouta leurs conseils;
Page 6
$\text{J\&R sc.}$
Mme DE CALONNE (1852).
Musée du Luxembourg.
Cliché Girandon.
GR
Page 7
M. GÉSAS. (1872).
Collection de M. G. Duché.
J&R sc.
Page 8
L'ART DÉCORATIF
il recommença, par l'ébauche, leurs chefs-d'œuvre. Tâtonnements, progrès, retouches, repentirs, sa copie lutte, non de perfection mais de science, avec l'original. Ce miroir magique raconte l'histoire de l'Antiope, reflète les états successifs de l'Homme au gant ; il semble qu'on assiste aux métamorphoses mêmes d'où sortirent, victorieuses, ces productions de génie. Voilà comment on devient un peintre; ce n'est point en plantant son chevalet dans la campagne, avec le goût d'improviser et des facultés étonnantes. Mais que d'amour, que d'intelligence,
quel caractère suppose une si longue épreuve, dix ans d'effacement et de réflexion.
Durant ces dix années Ricard voyagea beaucoup. Il parcourut l'Italie, guidé sans doute par « son cher Titien ». L'abus de travail, l'excès de jeunesse et peut-être la malaria l'ayant, à Rome, terrassé, il alla reprendre des forces à Marseille, chez son père. Puis il visita la Belgique, poussa jusqu'en Hollande, passa en Angleterre; inquiet de puiser partout aux sources de ses enthousiasmes. Rembrandt, Rubens, Reynolds et Lawrence lui inspiraient une admiration sans bornes, quoique le meilleur de son cœur fût avec les Vénitiens. — De la culture la plus variée, quel fruit allait naître, tout gonflé de suc?
En 1850, Ricard exposait, pour la première fois, au Salon. Il y envoya huit portraits et une étude qui firent sensation. Son nom fut brusquement célèbre. Les années qui
Portrait de la sœur de l'artiste.
Collection de M. Émile Ricard.
Page 9
L'ART DÉCORATIF
suivirent accru- rent son succès. Ses Salons lui va- lurent diverses distinctions, mais non point cette Légion d'honneur qu'on voit, dans plusieurs de ses tableaux, trancher sur la masse obs- cure du vêtement. D'aucuns préten- dentqu'une raison si médiocre déter- mina Ricard à ces- ser d'exposer, à partir de 1860. Croyons plutôt que, las d'une promiscuité avi- lissante, épris de l'atmosphère égale et du silence de l'atelier, comprit qu'un peu plus de recueil- lement devenait nécessaire à son art; du moins avait -il conquis la réputation.
Ricard était, au dire de ses amis, sensible à la critique plus qu'à l'éloge; ce qui suffirait à expliquer son attitude et qu'il ait renoncé soudain aux avantages d'une situation privilégiée ; il échappait, du même coup, à ses risques. Dès lors, il ne se sépara plus que difficilement de ses œuvres; il vécut entouré d'images vivantes, puisqu'elles lui semblaient imparfaites. Il doutait d'elles, non de lui. Retiré dans sa tour d'ivoire (rue Duperré), il combinait des éclairages mysté- rieux, il inventait des chevalets, des pinceaux, il se livrait à ces subtiles méditations d'un esprit constamment replié sur soi-même. Les événements se succédaient, sans heurter à sa porte.
Il inclinait vers la mysticité.
Des visites, les séances de pose interrompaient cette solitude; ou bien c'étaient d'interminables causeries avec quelque bon compagnon. La conversation de Ricard
Collection de M. Charles-Roux.
Page 10
J&R sc.
Mme GASTON PARIS.
Collection de Mme E. Propper.
Page 11
Mme LISE RADCLIFF.
Collection de M. Marcel Nicolle.