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Grand salon de réception.
Les petits Appartements du Château de Fontainebleau
FONTAINEBLEAU est bien, ainsi que l'appelait Napoléon Ier, « la vraie demeure des Rois, la maison des siècles ». Aucune résidence, parmi celles où se succédèrent dans la suite des ans les maîtres de la France, n'offre autant d'intérêt et ne fournit une source plus abondante d'évocations pour le poète, de merveilles pour l'artiste, d'études pour le curieux, de documents pour l'historien.
Tous les monarques, à l'exception de Louis XV et de Louis-Philippe dont les passages à Fontainebleau laissèrent un souvenir néfaste et fâcheux, ont, sans rien détruire, continuellement augmenté et embelli. Que de temps, de patience et de génie n'a-t-on pas dépensé pendant des siècles pour accumuler tant de richesses ! Quelle légion d'artistes se succédant de générations en générations n'a-t-il pas fallu pour peindre, sculpter et ciseler tant de chefs-d'œuvre !
De ces « déserts » qu'affectionnait saint Louis, François Ier faisait, deux siècles et demi plus tard, « le plus grand divertissement qu'il eût dans son royaume » : la merveilleuse
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cohorte d’artistes ramenée par lui d’Italie eut en France une telle influence sur les arts, qu’elle valut à Fontainebleau la gloire de donner son nom à une école. Une galerie perpétue le souvenir de son successeur, dont le D en mi-fibule et l’H d’or, couplés, s’étalent sur les murs de plusieurs salles et même sur ceux de la chapelle Saint-Saturnin. Le rébus de l’S barré évoque la gracieuse figure de Gabrielle d’Estrées. Dans la galerie des cerfs, une reine étrangère se vengea cruellement d’un amour méconnu et dans le salon de Mme de Maintenon se réglerent les destinées de l’Espagne. J.-J.-Rousseau,
Grand salon de réception.
le 18 octobre 1752, fit représenter le Devin du village, sur le petit théâtre aujourd’hui disparu. Enfin, la Cour du Cheval blanc devint la Cour des Adieux après le départ de Napoléon, qui traversa Fontainebleau, ainsi que le dit Marchand dans ses souvenirs inédits : « grand de génie, de talent et de gloire sur le trône, grand de courage et de résignation dans l’adversité, foudroyé… mais debout. »
L’Empereur fit du Palais son séjour favori. Après l’avoir habité pour la première fois avec Joséphine, il y séjournait avec Marie-Louise, et y résida, en maintes circonstances, jusqu’à la fin de son règne. Les embellissements apportés par lui et les travaux exécutés sous ses ordres, ainsi qu’il a été très justement remarqué, ont toujours eu pour but de ne rien détruire des choses faites et de rendre à leur destination première toutes celles qui pouvaient être terminées en les appropriant aux besoins et aux convenances. Dès qu’il en fit la première reconnaissance, aux premiers jours de l’Empire,
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en messidor au XI (27 juin 1804), il décida, contre l'avis des architectes « unanimes à déclarer qu'il en coûterait plus pour réparer le château que pour le démolir », que tout serait remis en état d'habitation. A vrai dire, à ce premier voyage, il ne fait que camper : on a apporté des meubles de Paris, on en a loué d'autres ; c'a été comme en campagne, mais l'Empereur est parti très satisfait, déterminé à la dépense nécessaire. A preuve, tout de suite, il nomma le personnel intérieur et ordonna les travaux. Toutefois les choses étaient à peine en train, lorsqu'il se décida à aller au devant du pape à Fontainebleau. Moyennant 160.000 francs, l'on parviendra à mettre le palais en état décent; mais l'on n'a que dix-neuf jours pour tout meubler. Par un prodige d'activité, l'on y parvient: ce sont des chariots d'artillerie qui portent les meubles ramassés aux Tuileries, à Saint-Cloud, chez les fabricants, dans l'hôtel de Moreau, dans le château de Grosbois ; il y a partout des glaces ; il y a des tableaux qu'on porte du Louvre et l'on soigne les objets de sainteté pour l'appartement du pape : on achète tout le linge, la porcelaine, la verrerie, la batterie de cuisine : on est prêt, et même l'obélisque de la croix Saint-Hérem a reçu un bel aigle en fer-blanc de 165 fr. 15... L'Empereur a pris goût à Fontainebleau : dans l'année, il y jette 1.500.000 francs pour les bâtiments 1.000.000 pour le mobilier. Il y aura 800.000 francs pour les bâtiments, et 700.000 francs de meubles en 1806. Durant l'Empire, on y dépensera en bâtiments (et le chiffre est ici très réduit) 6.242.000 francs » (1).
Les pièces de galas et de réceptions étaient somptueuses et brillantes. Napoléon voulut des appartements intimes et retirés où de travailler en paix et de se reposer à loisir, il eût toute liberté. Son choix s'arrêta sur la partie la plus moderne du château, commencée sous Louis XV et achevée sous Louis XVI, d'un côté donnant sur le jardin de Diane et d'autre côté, longeant les anciennes étuves de François Ier; il en occupa le rez-de chaussée avec Joséphine et ne l'abandonna jamais complètement, même, lorsqu'après son mariage avec Marie-Louise, il s'installa au premier étage.
Ces petits appartements, à la chute de l'Empire, successivement habités par
(1) Frédéric Masson, Joséphine, impératrice et reine. Paris, Ollendorf, 1905, p. 385.
Salon des Officiers.
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Madame Adélaïde et les membres des familles régnantes, n'ont jamais perdu leur aspect primitif et restèrent heureusement dans un état parfait de conservation.
M. Alboize s'occupa activement de les reconstituer, compulsa les inventaires, rassembla les meubles épars ou relégués dans les greniers : la mort ne lui laissa pas la joie de terminer son œuvre que son successeur, M. Pallu de la Barrière n'eut pas le temps de poursuivre. Elle fut menée à bonne fin par l'aimable conservateur actuel, M. d'Esparbès, le lyrique évocateur de « l'Epopée », le puissant poète de « La légende de l'Aigle. »
Les pièces longtemps endormies dans le calme, le silence et la nuit ont repris une apparence de vie : la lumière y rentre à flots ; les meubles garnis de leurs bibelots ont retrouvé leurs places accoutumées ; les pendules scandent les heures de leurs joyeux tics-tacs, et les moelleux tapis de la Savonnerie surpris de ne plus être foulés, comme jadis, par les bottes vernies et les souliers de satin, s'écrasent sous les pieds des visiteurs privilégiés.
Au-dessus de la porte intérieure du vestibule, en face celle donnant accès dans le château, sous l'escalier du Fer à cheval, une inscription indique l'entrée des petits appartements. Une vaste antichambre précède deux salons se faisant suite. Dans le premier, clair et pimpant, au blanc décor Louis XVI, les fauteuils, chaises et écran sont Empire, garnis de satin crème broché ; l'aménagement du second, de même style, en bois doré tendu de soie verte brochée de couronnes de feuilles et de fleurs, est plus sombre et sévère. Les murs disparaissent sous les panneaux de peinture. De chaque côté de la cheminée sur laquelle repose, sous son dôme de verre, une superbe pendule, sorte de temple de la Victoire, en jaspe et granit, plaquée de lapis et de camées, œuvre de Raffaelli offerte par le pape Pie VII au premier Consul en décembre 1802, sont deux grandes et belles toiles de Boucher représentant, celle de droite : Aminthe délivrant Sylvie, celle de gauche : Jupiter et Calisto. Les peintures des autres panneaux et les dessus de portes sont signés Belle et Restout.
Ces deux salons conduisent à la chambre de Napoléon. À partir de cet endroit, sauf pour deux ou trois pièces d'attente ou de passage de minime importance, c'est jusqu'au bout des petits appartements, le style Empire, à quelques détails ou objets
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près, dans tout son éclat et même son flamboiement, dans ce qu'il a de plus fin, de plus élégant, de plus gracieux et de plus aimable. Les meubles portent, frappé à sec « à l’impériale », le nom de Jacob Desmalter (Jacob, rue Meslay) — le prestigieux menuisier, aussi bien sculpteur et ébéniste, fils du fameux Jacob qui renouvela le premier les formes Louis XV et les adapta au mobilier nouveau » beaucoup sont signés L’erpscher, ébéniste, rue de Cléri : les bronzes sont fournis par Thomire, Dutermé et Cie, les grands fabricants de la rue Taitbout : les lustres et les bronzes ornés de cristaux sortent de chez Duverger, rue Neuve-des-Petits-Champs. Il serait difficile de rencontrer groupement plus parfait dans un ensemble aussi harmonieux.
Dans la chambre de l’Empereur, le lit accoté au mur du fond, est en forme de chaire à prêcher : les pieds de devant à gaine sont surmontés de têtes de femmes à cheveux bouclés et à couronnes dorées ; les dossiers carrés et le pan doré en plein sont piqués de palmettes et d’étoiles ; des vases terminent les pilastres dorés des montants du fond. Les rideaux en velours d’Utrecht tombant d’un baldaquin richement décoré, l’entourent de leurs épais replis. Que de fois Joséphine n’est-elle pas venue s’asseoir et faire la lecture auprès de ce lit pour endormir de sa voix harmonieuse et chantante son impérial époux las du travail du jour ou obsédé des réceptions du soir.
L’allure pesamment sévère du lit ne détonne pas au milieu des autres meubles. Sauf le petit miroir octogonal, monté sur deux pilastres en bronze doré terminés par des figures, et jetant une note gracieuse et toute féminine sur son léger guéridon en acajou, tout ici est grave et sérieux, depuis la commode entre fenêtres à armoires, de Boulle et Thomire, jusqu’au lavabo en bronze, chef-d’œuvre de dessin, de forme et de ciselure, reposant sur un trépied avec tablettes entrejambes à proximité du lit : des cygnes en cuivre dorés soutiennent sur leur col arrondi et l’extrémité de leurs ailes éployées, le cercle de la cuvette supérieure,
cependant que des dauphins, glissant le long des pieds, viennent écraser leurs largestêtes sur le plateau de la première tablette. Mais l’Empereur restait peu dans sa chambre, ne faisant guère qu’y dormir; il se levait à 7 heures, et passait immédiatement par un petit salon, sorte d’étroit couloir encore garni des élégantes boiseries dont l’avait décoré le siècle précédent, dans sa bibliothèque particulière, quand il ne lui
Bibliothèque de l’Empereur.
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Bibliothèque de l'Empereur.
neuf degrés, pliante, avec rampe et accotoir dans le haut, deux guéridons entourés, l'un de chaises en bois, très simples avec sièges en cuir, l'autre de fauteuils, chaises et canapé en bois doré de dessin lourd et massif, recouverts de satin blanc broché, en tout semblables à ceux garnissant au premier étage la chambre de Marie-Antoinette : sur la cheminée, une minuscule pendule de marbre blanc, entre ses deux chandeliers. De chaque côté des glaces, des appliques en forme de flèches piquées sur une boule ; enfin, deux lustres, fournis par Duverger en 1809 moyennant 2.400 francs, descendent du plafond, soutenant au bout de leurs chaînes des lampes en bronze doré, or moulu, décorées de cassolettes vert antique, culs-de-lampe et ornements arabesques, et munies de douze branches finissant en têtes d'aigles couronnées chacune d'une bobèche.
Cette pièce, vide de menus et futiles objets, impose et impressionne autant par son allure grandiose que par le tragique de ses souvenirs. Le 6 avril 1814, après avoir signé son abdication sur le guéridon de son cabinet de travail du premier étage, l'Empereur franchissant les vingt-huit degrés de l'escalier intérieur que l'on voit encore derrière le fauteuil de son bureau, vint s'effondrer dans cette bibliothèque ; il n'est certes pas d'heures plus poignantes dans sa vie entière qui puissent être comparées à celles qu'il y passa, et l'on comprend l'acte de désespoir, si l'on en croit le Baron Fain, qui le poussa à s'y empoisonner dans la nuit du 12 au 13 avril, en absorbant un cachet d'opium que lui avait remis longtemps auparavant son chirurgien Ivan. A l'aide des livres puisés dans les rayons et des cartes consultées dans le cabinet topographique voisin de la bibliothèque, il se documenta sur l'île d'Elbe, sa nouvelle principauté : c'est là qu'il forma sa future maison et créa, pour l'accompagner, un corps spécial de quatre cents arrivait pas d'y coucher sur un petit lit de camp pliant.
Les murs de cette bibliothèque disparaissent sous les rayons de livres combinés en quinze corps, marqués de A à P. Trois portefenêtres donnent directement sur le jardin. L'ameublement en est peu compliqué : un vaste bureau plat, de milieu, en acajou recouvert de maroquin vert avec écritoire en bronze doré aux armes royales ajouté certainement depuis la Restauration, une échelle à neuf degrés, pliante, avec rampe et accotoir dans le haut, deux guéridons entourés, l'un de chaises en bois, très simples avec sièges en cuir, l'autre de fauteuils, chaises et canapé en bois doré de dessin lourd et massif, recouverts de satin blanc broché, en tout semblables à ceux garnissant au premier étage la chambre de Marie-Antoinette : sur la cheminée, une minuscule pendule de marbre blanc, entre ses deux chandeliers. De chaque côté des glaces, des appliques en forme de flèches piquées sur une boule ; enfin, deux lustres, fournis par Duverger en 1809 moyennant 2.400 francs, descendent du plafond, soutenant au bout de leurs chaînes des lampes en bronze doré, or moulu, décorées de cassolettes vert antique, culs-de-lampe et ornements arabesques, et munies de douze branches finissant en têtes d'aigles couronnées chacune d'une bobèche.
Cette pièce, vide de menus et futiles objets, impose et impressionne autant par son allure grandiose que par le tragique de ses souvenirs. Le 6 avril 1814, après avoir signé son abdication sur le guéridon de son cabinet de travail du premier étage, l'Empereur franchissant les vingt-huit degrés de l'escalier intérieur que l'on voit encore derrière le fauteuil de son bureau, vint s'effondrer dans cette bibliothèque ; il n'est certes pas d'heures plus poignantes dans sa vie entière qui puissent être comparées à celles qu'il y passa, et l'on comprend l'acte de désespoir, si l'on en croit le Baron Fain, qui le poussa à s'y empoisonner dans la nuit du 12 au 13 avril, en absorbant un cachet d'opium que lui avait remis longtemps auparavant son chirurgien Ivan. A l'aide des livres puisés dans les rayons et des cartes consultées dans le cabinet topographique voisin de la bibliothèque, il se documenta sur l'île d'Elbe, sa nouvelle principauté : c'est là qu'il forma sa future maison et créa, pour l'accompagner, un corps spécial de quatre cents
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hommes, au nombre desquels tous les hommes de sa garde tinrent à honneur de vouloir figurer.
Ce cabinet topographique, dont le seul ameublement consiste en une vaste table en fer à cheval entourée de sièges et couverte de chandeliers, possède depuis deux ans le bureau de campagne de l'Empereur. Il communique en retour avec le bureau des secrétaires, dont les murs sont couverts de peintures représentant des animaux variés, et la chambre de Mme Letitia, toute de violet tendue, dans laquelle on peut voir, charmantes, une coiffeuse, une psyché et une pendule, et surtout des chandeliers et des candélabres tout à fait remarquables, sur une commode à deux vantaux garnie de très jolis bronzes.
Ici finissent les petits appartements de l'Empereur et commencent ceux de Joséphine, tous en façade sur le Jardin de Diane.
La chambre à coucher en occupe le centre : entre tous les meubles qui la garnissent le lit est resté tel qu'il était, inharmonieux, inélégant et du plus parfait mauvais goût : son intérêt historique remplace sa valeur artistique. En bois sculpté et doré, il est monté sur une estrade recouverte d'un drap bleu lapis. Une vousure arcboutée sur quatre pilastres le surplombe, formant archivolte sur le devant, avec, au milieu, une couronne. Sur les pilastres comme socles, quatre vases empanachent les coins, avec chacun leurs cent trente-huit plumes augmentées de quatre aigrettes. Cette volumineuse carcasse est garnie intérieurement de huit festons formant draperies et de huit écharpes en satin bleu lapis ornées de rosettes en or fin et encadrées d'une large broderie et d'une longue frange : l'intérieur en satin blanc est encadré d'une petite bordure au-dessus des bandeaux ornés d'étoiles d'or au nombre de cent quatre-vingt-dix-neuf avec grande frange soie et or, et autre frange à guirlande de perles pour les pentes intérieures. De cet ensemble du plus pompeux et funèbre effet se dégage une impression de catafalque plus propre aux macabres pensées qu'aux amoureux ébats : c'est moins un reposoir et un aimoir qu'un étouffoir.
L'œil, par contre, est agréablement charmé par la jolie pendule, où sur un socle en marbre vert de mer, deux figures en bronze, Terpsichore et Erato, supportent un boisseau posé sur un obélisque et par l'élé-gant miroir en forme
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Chambre de Joséphine.
de cœur placé sur un guéridon en acajou.
Aussitôt levée, Joséphine passait dans son cabinet de toilette voisin de sa chambre à coucher et se remettait aux mains d'Agathe Ribbe, la première de ses femmes de chambre, riche, à son retour d'Égypte, d'une généreuse pension de 2 400 francs, gratifiée, au château de Fontainebleau, pour son mari, de la conciergerie et pour elle-même de la lingerie, sans compter les présents de toutes sortes, miniature que sa maîtresse fit faire à son intention par Isabey et souvenirs reconnaissants des anciens fournisseurs.
Joséphine, « habituée à la minutieuse et rare propreté des femmes galantes et des créoles » prenait chaque matin un bain dans la baignoire en contre-bas existant encore aujourd'hui et qu'un large divan monté sur roulettes venait recouvrir après usage ; elle se servait, en outre, « pour ses lavages, de toutes sortes d'outils raffinés, bouilloires d'argent, seaux d'argent pour les pieds, cuvettes d'argent de toutes grandeurs, que l'on portait partout avec elle » ; ces divers ustensiles garnissaient les tablettes du petit cabinet vitré s'ouvrant par deux portes au fond de la pièce. Elle s'asseyait ensuite devant sa toilette que Thomire avait fournie moyennant 3,200 francs, toute d'acajou, à trois tiroirs fermant à ressort, portée par deux pieds en X, garnie d'appliques, de chapiteaux, sabots et accessoires en bronze ciselé, découpé et doré au mat, puis « faisait sa tête » bouchait ses rides, lissait sa peau, effaçait sa patte d'oie, et avivait ses couleurs. Duplay la coiffait. Elle jugeait du tout, dans le miroir de forme ovale, de même bois ciselé et découpé, porté par deux pilastres en bronze doré décorés de figures de femmes et reposant sur la toilette ; deux girandoles à deux branches ajustées aux pilastres l'éclairaient le soir. Parmi les accessoires variés posés sur la tablette de marbre, se perdaient quelques rares flacons d'eau de Cologne, d'extraits de fleurs ou d'eau de lavande, les seuls parfums que Napoléon, ennemi de toutes odeurs, supportait aussi bien chez l'Impératrice que chez les dames de la cour.
Pendant ce temps, Joséphine recevait les marchands venus de Paris. La première femme et les femmes de garde-robe apportaient dans de vastes et légères corbeilles, comme celle que l'on voit encore sur le divan, robes, chapeaux et châles de toutes sortes : chaque chose était étalée, discutée et choisie. Une fois parée et habillée, l'impe-
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ratrice jugeait de l'effet de sa toilette devant sa psyché, également en acajou, composée de deux pilastres avec chapiteaux décorés d'accessoires en bronze, et terminée en haut par un fronton très riche à volute et à enroulements ornés de paturettes : les pieds ornés de feuilles en bronze doré étaient chaussés de griffes de lion ; la signature de Thomire garantissait la perfection de ce meuble qui n'avait pas coûté moins de 3.800 francs.
Accompagnée de la dame du Palais de jour, qui, le plus souvent, avait assisté à la fin de sa toilette, Joséphine, traversant un petit boudoir à gauche de sa chambre, allait retrouver les personnages invités dans son salon d'études, à côté du cabinet topographique de l'Empereur. Le nom d'études donné à ce salon était peut-être un bien gros mot pour le travail menu auquel on s'y livrait, quelques notes ou billets, écrits sur le pupitre en acajou, à pieds en X cintré à griffes, avec ceinture ornée de palmettes en bronze doré, dont le fond arrondi formait boîte aux lettres, ou sur la table aussi en acajou, à pieds semblables, agrémentée de tiroirs avec appliques de bronze doré, tendue à l'intérieur de maroquin vert et munie d'un encrèier en argent... quelques vagues dessins esquissés sur le chevalet en acajou à crémaillère en bronze, terminé à sa partie supérieure par une couronne surmontant le chiffre de l'Impératrice... ou quelque léger travail d'aiguille sur le métier à broder. Ce métier est l'une des pièces les plus précieuses de cette riche collection : les archives sont muettes sur le prix qu'il a coûté, mais sa valeur aujourd'hui est inestimable. Montées sur pieds à patins, et terminées par une patère représentant une couronne de fleurs avec, au milieu, une ruche entourée d'abeilles, les colonnes fines et élégantes supportent le cadre du métier : le bronzes les plus délicatement ciselés ornent somptueusement les barres et les traverses. Certes, dans ce salon, on causait plus que l'on ne travaillait : Joséphine tirait nonchalamment l'aiguille tout en devisant avec quelque grand dignitaire ou quelque dame de son entourage. Mais, l'on ne peut regarder sans une certaine mélancolie le velours usé du marché pied sur lequel posaient les souliers plats habillant plutôt que chaussant ces pieds dont l'Empereur, qui avait l'horreur des « abatis canailles », appréciait la finesse et l'élégance, l'on se prend à rêver et l'on voudrait voir dans les vases posés sur les guéridons incrustés de palmettes, de thyrses et de branches de lauriers dorés, de ces fragiles et éphémères roses de la Malmaison en souvenir
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Salon d'études de Joséphine.
de celle qui les baptisa et pour qui aussi certaines heures passées dans le château de Fontainebleau, si elles ne furent pas des plus tragiques, n'en demeurèrent pas moins des plus angoissantes.
Les jours de gala et d'apparat, Joséphine gagnait, à droite, par une pièce de service, le grand salon de réception aux dimensions vastes, aux décorations brillantes ; il éblouissait comme un soleil d'or, par l'éclat de ses murs tendus d'étoffe jaune brodée en soie amarante, de palmes, lyres et abeilles, et par la splendeur des meubles et objets que Thomire, le plus fameux des fabricants de cette époque, avait pu produire. Les candélabres flanquant la large glace en face la cheminée, avec leurs deux grandes figures de femmes drapées en bronze doré, supportant de leurs mains relevées au-dessus de leurs têtes, une couronne de roses et de lilas, sont d'incomparables chefs-d'œuvre d'élégance et de ciselure; ils n'ont pas coûté moins de 6.000 francs. La boule, sur laquelle chacune des deux femmes se dresse sur un seul pied, est portée par une gaine en bois doré décorée, sur le devant, de figures dans un losange, avec cornet d'abondance dans la frise d'en haut et griffons dans celle d'en bas.
Également très jolie une jardinière, en forme de console, avec montants à pilastres sur le fond d'or bruni desquels courent thyrses, masques et branches de vigne, s'appuie sur le mur du fond du salon. La pendule de la cheminée en bronze ciselé et doré, repose sur un socle garni de griffons, serpents et étoiles; à sa droite, le Temps embrasse l'univers dominé par l'Amour et à sa gauche se dressent les ruines d'un monument, un coq chantant et divers attributs des arts. Cette pendule a grande allure et quoique du siècle précédent, ne détonne pas entre les candélabres en bronze doré et cristal taillé de pur style Empire. Quant aux chenets du foyer, il est impossible de rien voir de plus remarquable : de bronze ciselé, ils ont la forme de lampes antiques à ornements; deux Psyché assises y versent l'huile des buires qu'elles soulèvent gracieusement. La paire a coûté 1.800 francs. Quelle en serait aujourd'hui la valeur! Au milieu de la pièce, un très riche flambeau de jeu à six branches semble attendre que les passionnés de whist et les amateurs de loto viennent s'asseoir autour de la table de jeu.
Peut-on imaginer un spectacle plus brillant, dans ce décor de salon tout étincelant
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de l'éclat des lustres de bronze doré à dix-huit bougies ou des cinq lumières jaillissant des fleurons soulevés par les enfants de chacune des appliques. L'Empereur et Joséphine se promènent au milieu des femmes les plus jolies et les plus parées et des uniformes les plus riches et les plus chamarrés, causant avec la reine de Hollande, la reine de Naples, le roi et la reine de Westphalie, ou recevant les hommages du grand-duc et de la grande-ducesse de Berg, du prince Primat, du grand-duc de Wurtzbourg, des ambassadeurs, des ministres et des grands officiers. Puis la foule débordante se répand dans le salon voisin très simple, garni de tables, où l'on joue sans avoir l'air de s'amuser, jusqu'à ce que l'Empereur rentre dans ses appartements. « C'est singulier, disait un jour Napoléon, j'ai rassemblé à Fontainebleau beaucoup de monde, j'ai voulu qu'on s'amusât, j'ai réglé tous les plaisirs, et les visages sont allongés, et chacun a l'air bien triste et bien fatigué? — C'est, lui répondit Talleyrand, que le plaisir ne se mène pas au tambour et qu'ici, comme à l'armée, vous avez toujours l'air de dire : Allons, mesdames et messieurs ; en avant, marche! » (1).
Tout s'y faisait au commandement, l'infortunée Joséphine ne s'en aperçut que trop, lorsque le 26 octobre 1809, accourant en hâte de Saint-Cloud à Fontainebleau au-devant de l'Empereur, retour d'Italie, elle trouva, bouchées et murées par ordre de ce dernier, les portes de communication donnant accès de ses appartements et ceux de son époux. C'était la fin d'un beau jour, l'évanouissement d'un rêve.
Plus tard à Fontainebleau, Napoléon avec Marie-Louise occupa les grands appartements du premier étage. Mais il descendait toujours s'isoler et travailler dans sa bibliothèque du rez-de-chaussée : affalé dans un fauteuil, il se laissait aller aux plus sombres pensées. Quels devaient être ses retours sur le passé après son divorce ! Quels durent être ses rêves d'avenir le soir de son abdication !
Un autre petit appartement, de style tout différent puisqu'il fut installé à la fin du dix-huitième siècle, charmant par ses dimensions restreintes et surtout son intimité, existe dans l'intérieur du Palais. Sis à mi-hauteur d'étage au-dessus du boudoir de Marie-Antoinette avec fenêtre
(1) Mémoires de Mme de Rémusat. Paris, Calmann-Lévy, s. d. Tome III.