Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

L'ART DÉCORATIF Revue mensuelle d'Ari Contemporain Diréciœur, Gustave Soulier 6e Année Numéro 71 Août 1904 --- Sommaire - HENRI LE SIDANER (9 illustr.), par CAMILLE MAUCLAIR. - MAISON A PARIS (14 illustr.), par EDMOND UHRY. - REMBRANDT BUGATTI (14 illustr.), par ÉMILE SEDEYN. - LE SENTIMENT DECORATIF DES PRIMITIFS FRANÇAIS (8 illustrations), par CHARLES SAUNIER. - CONCOURS DE LA SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT À L'ART ET À L'INDUSTRIE: UNE ÉCRITOIRE (4 illustrations), par LÉON RIOTOR. --- PETITES NOUVELLES. — EXPOSITIONS. — CONCOURS. --- La Ruelle (dessin) --- Administration - 24, rue Saint-Augustin - Paris Téléphone 298-49 le numéro, 2 Fr.

Page 2

L'ART DÉCORATIF Sommaires des derniers numéros Juin 1904 - N° 69 - La peinture aux Salons, Deuxième article (10 illustrations). GUSTAVE SOULIER - L'Ameublement au Salon, Société Nationale (9 illustrations). R. de FÉLICE. - Les Objets d'Art au Salon, Société Nationale (27 illustrations). ÉMILE SEDEYN - La Sculpture au Salon, Société Nationale (21 illustrations). ALBERT THOMAS. - Expositions. — Concours. — Livres Nouveaux. Juillet 1904 - N° 70 - La peinture aux Salons, Troisième article (12 illustrations). GUSTAVE SOULIER - L'Ameublement au Salon, Société des Artistes Français (4 illustr.). R. DE FÉLICE - Les Objets d'Art au Salon, Société des Artistes Français (28 illustr.). LÉON RIOTOR - La Sculpture au Salon, Société des Artistes Français (11 illustr.). YVANHOE RAMBOSSON - Les Objets d'Art au Salon, Société Nationale, 2e article (14 illustr.). ÉMILE SEDEYN - Planche en couleurs de Henri Martin (Etude pour la Décoration de la Caisse d'Epargne de Marseille). - Expositions. — Concours. — Livres Nouveaux. --- ABONNEMENTS: FRANCE --- UN AN --- SIX MOIS --- 20 FR. --- 10 FR. --- ÉTRANGER --- UN AN --- SIX MOIS --- 24 FR. --- 12 FR. --- RAGUEL Passée Rauch [XI] Installations complètes en Style Moderne Hotels Magasins Villas Appartements Décoration Sculpture NEUVEES SIEGES

Page 3

HENRI LE SIDANER Il est sans doute le plus subtil des peintres de sa génération : impressionniste de la pénombre, et avant tout musicien dans son art. Henri Le Sidaner arrive aujourd'hui à la vraie gloire, c'est-à-dire à l'estime raisonnée de tous ceux qui comprennent l'art et l'aiment avec clairvoyance, et il la mérite un peu malgré lui, sa modestie presque peureuse ayant tout fait pour s'enfermer dans «l'art en silence». Il est un des rares hommes dont nous cherchions l'œuvre en entrant dans les Salons, avec la certitude de trouver de belles choses et de nourrir nos âmes d'une émotion nouvelle. Sa carrière est longue déjà, depuis le temps lointain où des toiles comme la Bénédiction de la mer ou la Vieille femme dans un verger en fleurs révélaient dans la cohue disparate des Salons un vrai et méditatif artiste. L'exposition faite à la galerie Mancini en 1896 réunissait à ces œuvres une série de nocturnes, d'effets de neige, de jardins et de ruelles sous la lune — et déjà l'on pouvait pressentir ce qu'allait devenir Le Sidaner. Déjà s'y affirmait cette vision d'un créole d'origine bretonne, unissant la morbidesse et la nostalgie des contrées chaleureuses aux mélancolies métaphysiques de l'Occident. L'année suivante, Le Sidaner partait pour Bruges — et je puis dire un peu sur le conseil de mon amitié ; durant mes précédents séjours dans la ville adorable, je songeais souvent qu'il lui manquait son Rodenbach du pinceau, et à mes yeux ce devait être Le Sidaner, puisque Xavier Mellery ne continuait plus à peindre là, malgré ses belles études antérieures, et puisque d'autres, habiles, allaient à Bruges «chercher des motifs» sans dépasser le pittoresque extérieur, sans pressentir ce qu'il y avait d'âme éperdument mystique et intense derrière les murs. Le Sidaner, nature d'artiste infiniment sensible, âme ouverte à la symphonie, au lied, aux poèmes naïvement raffinés, peintre étonnamment compréhensif Dessin

Page 4

L'ART DÉCORATIF de la nuance, devait trouver à Bruges la révélation de soi-même, la mesure et la direction de son art. Parti pour quelques jours, il s'y installa dix-huit mois, et là il prit définitivement conscience de lui-même, en sa calme maison de ce quai du Miroir que Rodenbach aimait tant. De là date l'écllosion véritable d'un talent longuement, minutieusement élaboré : les premières toiles de Le Sidaner disant la bien que si l'on ne pourra plus exclure le souvenir des pâles et exquises cantilènes de Rodenbach en passant, les soirs d'automne, au long du Dyver ou dans les allées désertes du béguinage, on ne pourra davantage bannir le souvenir des symphonies suaves, idéalement pures, de Henri Le Sidaner. Personne à ce point n'a dit la vie étrangement expressive du silence, donné vie intime de Bruges produisirent une émotion profonde, on eut le sentiment qu'un maître de l'intimisme était survenu. Pourtant certaines toiles comme les Jeunes filles au soir, la Ronde au clair de lune, telles silhouettes de blondes sous la verte clarté nocturne, telles petites esquisses évoquant l'eau, les ténèbres et le scintillement des fanaux dans la brume, avaient déjà présagé cette sensibilité délicieuse ; mais on les avait moins vues. Comme pour l'auteur du Règne du silence, la confrontation d'un homme avec la seule ville vraiment faite pour son âme allait donner de surprenants résultats, l'accord harmonique parfait : et je crois une âme aux murailles, évoqué tout le passé par la faible lueur avivant la vitre d'une fenêtre ; personne, depuis Whistler, n'a mieux témoigné du don suprême de suggérer tout ce qu'il y a derrière tout ce qu'on croit voir, de peindre ce qui est en le faisant constamment oublier. Personne n'a ainsi dématérialisé la peinture sans pourtant mentir jamais au réel. Le Sidaner a regardé avec une tendresse émouvante les choses les plus simples, les plus dédaignées : une closerie défaite, quelques fenêtres, un toit dans la neige, lui suffisent, ou une porte dans un coin perdu. Le poème de la pierre vieillie et morne, et c'est assez pour

Page 5

HENRI LE SIDANER lui : il évite le pittoresque, la silhouette curieuse, l'effet séduisant où chacun se croit tenu de courir dès l'abord. C'est un impressionniste parce qu'il peint la lumière sur les choses plutôt que les choses elles-mêmes : au flanc d'un mur il note avec une délicatesse insaisissable la mort lente d'une clarté oubliée par un ciel qu'on ne voit pas. mysticité benoîte des maisons de béguines sans qu'un seul détail religieux les désigne. Il en rend l'impression à la fois douillette et morne, l'aspect de prisons blanches d'où s'exhale une odeur d'angéliques confites. Comme à Rodenbach, qui n'a peint que la Bruges des pierres, celles-ci lui suffisent pour tout dire. Pourtant, soudain, il s'éprend Mais c'est un intimiste par sa piété naïve dans le dessin; une fenêtre à croisillons, un rinceau ajouré, un perron, il les dessine avec l'exactitude d'un vrai maître et l'ingénuité d'un enfant. La géométrie des façades le requiert: il la fait servir, dans sa nudité précise, à son art de rêve et de douceur. Il est profondément ému devant l'humble architecture d'une maisonnette, en pensant à toute la logique aimante qui en a suggéré à l'homme les moindres détails pour qu'à l'intérieur la vie des aimés soit plus intime et plus charmante à vivre. Il exprime la de la Bruges des eaux, plus morte encore, et plus vivante aussi de la vie intérieure : des cygnes passent en frissonnant, une nappe d'eau s'ouvre avec une sérénité taciturne, doublant les quais et les maisons qu'elle capte en son mirage exact et pur. Ce sont alors, entre l'eau et la pierre, dans la lueur du crépuscule ou de la nuit, de fragiles et immatériels échanges, de tendres conflits de reflets, d'ombres réfléchies dans l'eau, des harmonies contrariées se jouant avec une subtilité vaporeuse, des entrevisions de lueurs éteintes et diffuses où, dans la livi-

Page 6

L'ART DÉCORATIF dité moite du brouillard lunaire, une vitre éclairée est rose à peine : la féerie d'un tel art n'est comparable qu'à Whistler, et plus exactement à Claude Debussy, dont Henri Le Sidaner semble être de plus en plus l'analogie dans un art différent. Tout est transfiguré, transposé : l'humble et fidèle expression du pavé, du mur, d'une placette ou d'une berge se relève par la magie de la couleur, et non pas même de la couleur, mais de la gradation infinie de ses altérations, c'est-à-dire de la musicalité des tons optiques. L'art de Le Sidaner, se jouant sur la nuance, sur les harmoniques successives d'une même couleur et non sur les contrastes des diverses couleurs, se rapproche de la musique par les lois communes au chromatisme optique et au chromatisme auditif, au point d'être l'exemple le plus saisissant de la fusion théorique des arts. Une toile de Le Sidaner est construite sur le thème d'une tonalité, et les variations de cette tonalité coïncident exactement aux nuances du sentiment qu'elle signifie. Il y a là d'indicibles rapports que seule la vue d'une de ces œuvres pourra faire clairement comprendre. La technique elle-même de Le Sidaner participe à la fois de l'impressionnisme et du principe des harmoniques tel que Debussy l'a appliqué pour l'étonnement de certains musiciens. Ce sont bien, comme dans Monet, des juxtapositions de taches dans le sens des plans, une sorte d'imbrication des touches petites et serrées, rappelant même parfois l'aspect des toiles pointillistes : mais au lieu que ces taches dissocient les tonalités et les fassent contraster, elles sont au contraire les vibrations successives d'une seule tonalité qui engendre toute l'harmonie du tableau. Et si un simple gris arrive, dans les diverses parties de la toile, à créer des mauves, des roses, des verts ou des bleus, ce n'est pas par sa rencontre avec ces couleurs elles-mêmes, mais par la réaction naturelle de l'atmosphère sur lui, qui les y détermine. Car toutes les couleurs que nous croyons différentes sont respectivement les dérivés de chacune d'entre elles, et une seule les contient toutes, et chacune a pour harmoniques toutes les autres, mais à des dosages différents, et cette différence est même notre seul moyen de les distinguer. Ainsi la tonalité chez De-bussy se transforme constamment par ses harmoniques et paraît céder devant une autre tonalité, bien qu'elle demeure elle-même, par la seule force de son évolution monodique. En d'autres termes, Le Sidaner et Debussy ne conçoivent pas une tonalité comme une composante de l'harmonie ayant besoin des autres tonalités pour créer une impression chromatique, mais comme, à elle seule, un petit monde complet, une monade suffisant à créer un chant que prolongent ses propres développements. Il en résulte que, si chacun des divers arts peut être considéré comme un monde complet mais susceptible de s'associer aux autres pour devenir l'Art, c'est-à-dire s'ils peuvent être régis par une seule et même méthode leur conservant leur originalité partielle, de même on peut considérer dans chacun des arts un son, une couleur, un plan comme des éléments complets en soi et coexistants, capables de se constituer un développement individuel. De même que dans l'Art la musique est un royaume distinct, de même dans la musique une note crée un domaine distinct, et capable d'une vie ramifiée, originale et complète ; et ces spécialisations peuvent donner lieu chacune à un art partiel et isolé. Ces idées sont à la fois le suprême de l'impressionnisme et pourtant quelque chose qui n'en ressort pas; c'est pourquoi Debussy ne ressemble à personne des musiciens polyphoniques et remonte à la monodie antique, et c'est pourquoi Le Sidaner s'apparente bien plus à Whistler et à Corot, malgré l'apparente similitude de son exécution, qu'à Claude Monet. Si j'insiste à ce point, avec une aridité que l'on voudra bien excuser, sur un parallèle entre la musique et la peinture, ou plutôt sur l'harmonie, c'est-à-dire une notion commune à ces deux arts, c'est que je voudrais faire sentir la vraie, l'essentielle raison qui me fait considérer Henri Le Sidaner comme un maître : cette raison, c'est l'identité sereine et parfaite de son sentiment et de sa technique. C'est le secret des chefs-d'œuvre et c'est par lui qu'il en fait. Il touche à ce qu'il y a de plus difficile au monde, dans un art plastique, l'expression de l'abstrait sans rien éluder de ce qui doit être concrétisé, et il s'est avancé jusqu'à l'extrême limite de son art, à la limite où,

Page 7

HENRI LE SIDANER Dessin

Page 8

L'ART DÉCORATIF par la nuance, la peinture fait oublier sa matière et devient presque une musique, où les termes sont communs aux deux arts, où les ondes lumineuses rivalisent avec les ondes sonores, où des rapports spéciaux, subtils s'établissent : dans cette région périlleuse Le Sidaner se tient, seul ou presque, comme Debussy est seul dans l'art qu'il s'est choisi, et on ne peut concevoir que ces deux âmes d'élite se servent d'une autre technique : elle n'est pas un système esthétique, elle est le véhicule naturel de leur émotion. La coïncidence de leurs deux procédés est précieuse pour l'étude de l'esthétique nouvelle parce qu'on trouve en leurs œuvres l'exemple le plus frappant et le plus nouveau de la continuité des arts : ils sont là, à leurs frontières respectives, presque adhérents. Et cependant Debussy est profondément un musicien, et Le Sidaner est un peintre strict, et ni l'un ni l'autre ne sont des « littéraires », ni l'un ni l'autre ne tombent dans l'hérésie de tant d'êtres intelligents qui s'expriment dans une technique en rêvant d'en sortir, s'y ennuyent, veulent la forcer à s'assimiler ce qui est le propre des autres, et arrivent ainsi au médiocre malgré des intentions judicieuses. C'est au contraire dans le renforcement du sens intime de leur moyen d'expression, dans l'analyse intense du son et de la couleur à l'exclusion de tous autres éléments, que Debussy et Le Sidaner finissent par trouver de quoi exprimer toutes les sensibilités et rendent visible cette vérité cachée à beaucoup d'artistes : tout art développe ses harmoniques au point que, s'il était seul, il pourrait tout faire comprendre, car tout art est à lui seul un microcosme complet, contenant les principes de tous les autres. La fusion des arts ne consistera pas à sacrifier tel art à tel autre : mais plus au contraire on précisera et développera les moyens personnels d'un art, plus, par juxtaposition aux autres également affirmés dans leur plénitude, on prouvera que leurs principes sont identiques, que leurs différences sont vaines, et que tous procèdent d'une méthode unique de la connaissance. Le Sidaner est tellement pénétré du sentiment de cette vérité, nativement et dès ses premières esquisses, qu'il ne peut pas concevoir autrement non seulement son art, mais la nature elle-même. Dans ses ta- bleaux, aucune surface n'est limitée : tout agit par réciprocité. Un dessin à la plume, aux hachures très fines, dont la trace se devine encore sur la toile souvent à peine couverte (on le verra sur la Lampe au jardin, au musée du Luxembourg), suffit à établir la géométrie du site : le reste, l'artiste le demande uniquement aux valeurs. De près, rien n'existe qu'une pluie d'ocellures délicates, il est impossible de voir l'endroit où cesse un mur contre un ciel, où un vase de fleurs se détache d'un fond : à trois pas tout s'établit et se recrée. Dans un temps où la curiosité de la facture a été la coquetterie de tant d'artistes, peu d'hommes ont possédé une facture aussi mystérieuse : un tableau de Le Sidaner est impossible à copier : c'est le précis dans l'imprécis, et c'est un jeu constant sur des demi-tons, une progression de gammes tremblantes, à la fois pâles et chaudes, de gris résultant de tonalités ardentes, de blancs à la fois radiants et sourds, de mordorures verdissantes où se fige une clarté morte — et cela vraiment, dans toute cette œuvre du peintre de la pierre et du silence, évoque des sensations que la musique seule semblait jusqu'ici pouvoir donner, non pas des sensations de rythme, mais d'harmonie pure. Et si je parle tant de musique ici, c'est qu'il y a erreur de mots par défaut, il ne s'agit pas plus de musique que devant les « symphonies » de Whistler, mais simplement d'un nouveau mode de la sensibilité, et je considère qu'une des raisons les plus sérieuses que nous ayons de placer très haut Le Sidaner doit être cherchée dans sa faculté de nous faire sentir ce nouveau mode à un degré où n'atteint aucun peintre de ce temps depuis qu'est mort le grand maître des Nocturnes de Chelsea. L'art de Le Sidaner par soi-même suffit à la gloire d'un peintre ; mais il est de plus une démonstration précieuse pour l'esthétique de l'avenir, pour celle qui se constitue en ce moment même au milieu de nous sur les ruines de l'ancienne — et c'est cela que je retiens le plus volontiers. Si j'en viens au sentiment émouvant, au style de cette œuvre captivante, je sentirai plus encore l'impuissance des mots. Le Sidaner ne s'en est pas tenu à Bruges, révélatrice de son âme à elle-même. Dès 1899 commence cette admirable série de l'Ile-de-

Page 9

HENRI LE SIDANER France que nous avons vue aux Pastellistes, à la Société Internationale, à la Société Nouvelle, aux Salons enfin. L'artiste, après avoir peint ses premières œuvres à Étaples, à Boulogne, revient au terroir intimement français. Il s'installe quelque temps à Beauvais, puis à Gerberoy, dans ce pays déli- porte au fond du verger, l'ombre d'une voûte sur le tournant d'une ruelle — la lune sur la table, et sa symphonie de blancheurs opalisées, nappe, bouquet blanc, porcelaines; des fleurs pâles contre une muraille pâle où tremble l'ombre d'un rosier; la neige sur le village, la nuit verte, la ré- cieux de silence et de feuillées où il s'est fixé: il peint à Chartres quelques paysages dont un chef-d’œuvre, la cathédrale vue du lieu même d'où la peignit Corot. Et là se déroulent, dans une existence de féconde et calme solitude, les strophes d'un poème de charme et de beauté, le plus tendre poème que l'intimisme ait encore produit dans l'école française moderne. Peu de choses suffisent : une table dans le jardin, avec sa lampe allumée, à la minute où le jour tombe, où le reflet du ciel sur une vitre est un peu moins brillant, mais presque autant encore; une charmille, la petite place d'un village, une fraction vague de la neige dans cette nuit : doux petits poèmes, effusions frissonnantes d'une âme, art de confidence taciturne! Sur une place, une statue seule, et le grand manteau d'ombre qui, du socle, traîne derrière elle dans la froide sérénité de la claire nuit; le portail de la cathédrale de Chartres, l'évêché, avec une lumière qui veille; un humble cabaret au bord d'une route, et la tristesse, et la douceur de France au soir, et toutes les petites existences devinées... et dans tout cela pas un être vivant, rien que les choses et le ciel, et la lumière qui joue avec le demi-jour, et la paix, la paix

Page 10

L'ART DÉCORATIF exquise dont est pleine l’âme de l’artiste aux yeux graves, au sourire lent, à l’expression chantante et mélancolique comme son nom même, à l’allure nonchalante et souple, qui vit dans un rêve infinissable. Voilà les thèmes du symphoniste. S’il peint des créatures, ce sont des jeunes filles blanches, dont les bandeaux blonds sous la lune ont d’étranges reflets de cendre, d’or et de rose. nous a paru plus spécialement intéressant de faire choix pour illustrer ce commentaire : dessins construits par hachures fines et nerveuses, où le blanc et le noir, sans frottis, sans surcharges, suffisent à faire prévoir toutes les valeurs, à graduer les lumières par d'imperceptibles différences dans l'espacement des traits : dessins apparemment d'une simplicité enfantine, où éclate Elles s’embrassent, pensives, ou passent. Ce sont moins des êtres que des rayons lunaires qu’on voit un peu plus, pour un instant. Il faut admirer la qualité de ces blancheurs diffuses, deviner dans ces attitudes primitives et ces visages indistincts le rêve de l’artiste; mais la créature humaine compte peu dans son œuvre, malgré quelques beaux dessins comme, par exemple, celui qu’il fit d’après son enfant, ou tel portrait de l’auteur de cette étude, qu’on a regretté de ne pouvoir reproduire ici. Dessins qui montrent bien la genèse des peintures de Henri Le Sidaner, dessins dont, après tant de reproductions de ses toiles, il toute la force de synthèse du peintre, toute sa native faculté de suggérer par quelques traits, par l’intervention soudaine d’un noir, toute l’âme d’un paysage : dessins où chaque indication est un sentiment traduit, et que rehausse, avive et transfigure soudain une légère teinte d’aquarelle insinuée avec un goût sans défaut. Un tel art, et l’accueil enthousiaste qui lui fut réservé, eussent fait redouter pour tout autre le grand péril de la répétition des effets. Cet art se tient à la limite extrême de la visibilité; cette harmonie musicienne des gris, des blancs, des ors pâles, cette symphonie nocturne et mystérieuse de

Page 11

HENRI LE SIDANER l'heure où la matière devient idéale, pouvaient faire craindre que l'artiste, en faisant un pas de plus hors du réel, en vint à s'en tenir à l'évocation presque spirite, développât le fantastique latent de ses maisons, de ses fenêtres, de ses jardins, laissât se désagrégérer, se dissoudre sa vision précise et caractériste dans l'excessive variation de ses nuances trop aimées. On ne se joue pas ton dans ses gradations chromatiques; mais le peintre des gris nacrés et des blancs laiteux devient un ardent et audacieux coloriste des rouges. Déjà, dans son œuvre précédente, le soleil souriait parfois, posant une tache d'or sur l'appui d'une fenêtre, ouvrageant quelques clairs filigranes sur le sol. Maintenant l'artiste, simplifiant encore ses motifs, n'a plus besoin de paysages, impunément des harmoniques sans être au moins tenté d'oublier pour elles leur ton originel; comme Debussy, répondant victorieusement par les claires déclamations lyriques de Pelléas et Mélisande aux appréhensions de ses admirateurs, qui le craignaient perdu dans l'extase diffuse des Nuages ou des Sirènes, dans la prodigieuse fluidité de ses orchestrations antérieures, Le Sidaner a compris le péril, et depuis plus de deux ans il se renouvelle. C'est toujours la même technique, le même sens singulier du dessin par les valeurs, la même manière de suivre un n'emprunte plus le charme des vieilles maisons, des vergers, des routes riantes ou assombries. Il trouve dans la nature-morte un thème suffisant pour continuer son poème de vie latente et recueillie, et il traite ce genre tant gaspillé avec une délicatesse qui le rénove. Un coin de nappe, quelques objets familiers, des fleurs, une fenêtre au fond révélant le sourire du jardin, c'en est assez pour dire la vie intime, faire songer à la femme ou à l'enfant qui viennent de toucher ces choses, pour exprimer la quiétude, le calme, l'âme des êtres absents qui étaient