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MEANNEE 5 NUMERO 54 L'ART DÉCORATIF REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN MARS 1903 SOMMAIRE THÉO VAN RYSSELBERGHE (11 illust.) . CAMILLE MAUCLAIR PAPIERS PEINTS (12 illustrations) . . . J. BRAMSON A TRAVERS LES EXPOSITIONS (13 illust.) ÉMILE SEDEYN L'ART HOLLANDAIS (10 illustrations) . GUSTAVE SOULIER MADAME BERTHE GIRARDET (9 illustr.) ALBERT THOMAS LA DERNIÈRE ŒUVRE DE ROTY (1 illust.) PARADOXES . . . . . . . . . . . . . . . G.-M. JACQUES PETITES NOUVELLES — CONCOURS — EXPOSITIONS FRANCE BELGIQUE UNION POSTALE UN AN 20Fr UN AN 24Fr SIX MOIS 10Fr SIX MOIS 12Fr LE NUMERO 2Fr ADMINISTRATION: 95 rue des PETITS CHAMPS, PARIS M. DUPRENE

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THÉO VAN RYSSELBERGHE Théo Van Rysselberghe n'appartient à aucun groupe, en ce sens qu'il peint chez lui, à sa guise, sans souci de plaire, de suivre ou d'être suivi, avec une complète indépendance d'esprit et de travail. Toutefois la critique l'incorporera, bon gré mal gré, au groupe néo-impressionniste. La critique ne peut pas faire autrement avec les méthodes qu'on lui a données et qu'elle n'a pas rejetées. M. Théo Van Rysselberghe ayant peint d'une certaine façon parallèlement à d'autres artistes pendant un certain nombre d'années, son étiquette est préparée, sa fiche est remplie. Je m'ex- cuse donc, par cet usage que je désavoue, d'em- ployer le terme de néo- impressionniste pour dé- signer quelqu'un qui est Théo Van Rysselberghe tout court et qui n'a pas besoin d'autre appellation pour être admirable. Les groupes sont aux artistes ce que sont aux étoiles, sur les cartes du ciel, les traits qui les unissent, et la critique elle-même est un graphique trop sou- vent aussi enfantin. Ce qu'a été le néo- impressionnisme, on le sait : une réunion de jeunes peintres venus après Monet, Renoir, Pissarro et Degas, et cherchant à systématiser le procédé de la tache de façon à éta- blir, approximativement bien entendu, des tables d'harmonies colorées et des rapports fixes entre les valeurs par l'é- tude systématique des réactions mutuelles des tons. Cette recherche s'appuyait sur les travaux récemment dus à Helmholtz, à Chevreul et à M. Charles Henry surtout, qui a conçu une liaison logique de la science à l'esthétique en poussant à leurs extrêmes conséquences les travaux d'optique et de chromatisme de ses illustres émules. Du moins peut-on dire que de là naquit la préoccupation du procédé pointilliste tel que le conçut feu Georges Seurat, qui l'ap- pliqua inflexiblement, puis M. Paul Signac, précédant une série d'artistes dont les prin- Au bord de la grève cipaux furent ou sont encore MM. Maurice Denis, Édouard Vuillard, Pierre Bonnard, Henri-Edmond Cross, Angrand, Hayet, Gausson, Luce, K. X. Roussel, Vincent Van Gogh, et en Belgique Mlle Anna Boch,

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L'ART DÉCORATIF M. Vytsman, M. Verheyden, et enfin, sauf oubli, M. Théo Van Rysselberghe. M. Camille Pissarro s'y rallia vers 1892. L'idée technique qui réunissait ce faisceau d'artistes semble abandonnée par presque tous. Elle avait la séduisante rectitude d'une hypothèse scientifique, elle en avait aussi la sécheresse, et elle ne tenait pas assez compte de cet élément illogique qu'on appelle l'émo- tion en art, et qui fait sentir par suggestion ce que le raisonnement échoue à montrer. Je crois que M. Charles Henry, qui est un très haut esprit sans aucune des étroitesse trop souvent inhérentes à l'esprit scientifique, a lui-même non pas abandonné ses théories sur les évaluations esthétiques, mais simplement limité leur action au domaine de l'étude chromatique du spectre, où il a dit jusqu'ici les derniers mots; et chez tous ces peintres, un bienheureux sursaut de l'instinct a dérangé les partis pris devant l'incessante féerie de la lumière. Les idées et les goûts différaient trop aussi pour que le groupement persistât. M. Maurice Denis, qu'il peignit avec de petites touches en forme de disques ou qu'il peigne par tons entiers, fut toujours ce qu'il est, un mystique giottesque. Pierre Bonnard fut hanté des Japonais dans ses spirituelles fantaisies modernistes. Édouard Vuillard, de tout temps, fut un intimiste grave et pur. Les autres furent diversement réalistes, épris de lumière, en majorité paysagistes. Il était réservé à M. Théo Van Rysselberghe de devenir le plus considérable d'entre eux, de conserver leur technique en l'élargissant, de briser l'entrave pour la reforgier en arme, et de parvenir à la maîtrise. Quelque étroite en effet que soit une obligation technique imposée à l'institin par le raisonnement, son étroitesse est inversement proportionnelle au tempérament qui l'accepte: elle le restreint dans la mesure où il n'eût jamais pu s'étendre. Ainsi en telle toile de M. Van Rysselberghe toute récente le procédé pointilliste est peut-être appliqué avec plus de rigueur qu'en telle autre d'il y a quelques années, et cependant la facture est plus libre. Le procédé s'est plié à l'homme qui s'y contraignait. Un raisonnement se traduit, un jeu de mots ne saurait l'être, et c'est ce qui les fait distinguer: de même un procédé n'est valable que s'il devient un raisonnement, une matière vivante incorporée à l'organisme; et pour l'homme qui s'en entrave et ne le plie point, le procédé n'était pas fait. M. Théo Van Rysselberghe a gardé celui-là, que presque tous les autres pointillistes ont abandonné, ou auquel ils ont dû, en s'abandonnant, de perdre toute originalité: il s'est trouvé ainsi soutenir admirablement une erreur esthétique et la ruiner du même coup en se faisant admirer malgré elle, en prouvant par mainte œuvre et par tous ses dessins qu'il n'en dépendait pas et même la vivifiait au point qu'ayant failli n'exister que pour la démontrer vraie, il en faisait sa chose et en prorogeait la vérité. Peintre, aquafortiste, décorateur, M. Théo Van Rysselberghe maintient très nettes deux

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Les baigneuses Photographie Dracé

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L'ART DÉCORATIF conceptions parallèles : pleinement impressionniste par son coloris et pointilliste par sa technique, il se montre dessinateur strict, classique au sens de Degas et d’Ingres. La forme lui apparaît distincte de la couleur. Le fond de sa nature est extrêmement calme et équilibré, avec un grand besoin de précision qui se traduit souvent par des soulignements et des contours cernés. C’est seulement après les avoir établis qu’il y inscrit la couleur, par superpositions de taches symétriques dont les successions sont disposées en arabesques modelant les plans. Ses sanguines, ses études dessinées sont «sages». Elles seraient même académiques si l’on n’y constatait le caractère anti-scolastique par excellence, c’est-à-dire le sacrifice des détails au renforcement de l’expression, le choix se reportant sur l’indication la plus significative. Mais cette indication est faite avec une sincérité presque naïve qui a un charme très grand, le charme même de la race flamande. Il ôte aux œuvres de M. Van Rysselberghe le caractère de théorème d’optique, de démonstration chromatique qui choque dans les toiles des autres pointillistes, notamment dans celles de M. Paul Signac, où il y a un incontestable talent, une fine perception des nuances, mais où l’on sent toujours le désir de prouver la légitimité d’un procédé. Rien de pareil chez M. Van Rysselberghe. On sent toujours qu’il est à l’aise dans cette technique, qu’elle s’adapte naturellement à sa vision, et qu’il n’y tient pas pour d’autres raisons distinctes du fait de peindre. L’examen d’une seule de ses œuvres explique

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THÉO VAN RYSSELBERGHE pourquoi il a été pointilliste et pourquoi il n'a pas cessé de l'être. Cette prudence initiale, cette logique foncière ont permis à l'artiste d'atteindre à une extrême intensité de valeurs, à des harmonies très vives, sans jamais tomber dans l'exagération, sans quitter l'orientation naturelle de son art, sans céder au plaisir de par la pénétrante analyse du caractère, par le sentiment de l'intimité, et surtout par la sincérité et la simplicité large qui sont les dominantes de toute l'œuvre du peintre. Ses portraits peints ou dessinés d'après son grand ami Émile Verhaeren constitueront la plus curieuse et la plus sérieuse iconographie d'un poète moderne. La tête maigre, Le thé barioler des toiles en laissant fléchir le dessin, en versant dans l'à-peu-près et dans l'excuse du ragout de couleur, comme l'ont fait trop de récents impressionnistes oubliant la grande logique, le classicisme réel qui supporte la fantaisie et la féerie d'un Monet ou d'un Renoir. Dessinateur soucieux de la ligne et ne se contentant pas de dessiner avec la couleur, M. Van Rysselberghe révéla tout de suite une faculté décorative qui reparait même dans ses plus simples portraits. Ceux-ci compteront certainement dans ses meilleures productions. Ils forment une considérable série de peintures, de pastels, d'eaux-fortes et de crayons. Ils sont remarquables par la sûreté du trait, tourmentée, aux traits creusés, aux yeux proéminents et clairs selon les caractères des mystiques, aux longues moustaches blondes et tombantes, est analysée avec une patience et une force extrêmes, de profil, de face, seule ou surmontant le corps qui surgit à la table de travail parmi les papiers, les volumes et les bibelots. L'exactitude absolue de la moindre ride n'empêche jamais l'effigie de rester délibérément large, enlevée de verve et profondément révélatrice de l'âme fière, ardente et grave du modèle. Émile Verhaeren est là tout entier, passionné et modeste, méditant et nerveux, las et violent, inquiet et serein, synthétisé dans toute sa psychologie de Septentrional mystique, fruste,

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L'ART DÉCORATIF rébellionné, hanté de visions et accalmi par la foi dans quelques vérités qui sont le sous-bassement de son âme. Le portrait de M. André Gide n'est pas moins beau. Son harmonie noire, son attitude sobre, les bras serrés au corps, une main remontant au visage et soutenant d'un doigt la tempe, la correction nette, l'éle- rose s'unissent avec une magistrale intensité. D'autre portraits, entre autres ceux de M. Gevaert, de Mme Vielé-Griffin, de Mlle Irma Sethe, un délicieux pastel de la filleite du peintre, attesteront sa science et son goût, pour aboutir à une toile importante que le musée de Bruxelles a acquise, le grand por- gance froide, révèlent déjà la subtilité métaphysicienne du pâle visage aux yeux ironiques, adoucis par la tristesse, au grand front précocement découvert et encadré par une chevelure presque romantique, complétant une face où il y a de Novalis, de Werther et de Schumann. On considérera également à bon droit comme une belle chose la lithographie si expressive représentant M. Dario de Regoyos jouant de la guitare, et comme une autre belle œuvre le portrait de Mme Eugène Demolder, dont l'harmonie est si riche et si variée, et où toutes les tonalités d'or, d'émeraude, de bistre et de trait de Mme Van Rysselberghe et de sa fille, qui est une œuvre complète, d'un beau style, assurément la plus remarquable qui ait été peinte par les néo-impressionnistes. L'arrangement de la jeune femme en robe claire à demi étendue, livre aux mains, auprès d'une table à thé, l'attitude de l'enfant, la symphonie des fonds de boiseries et de cadres surmontant le canapé, tout est savant, aisé, logique et charmant dans cette composition où le procédé pointilliste reconstitue le tremblement subtil de l'atmosphère, le frisson même de la vie. Nulle imperfection, nul étalage de virtuosité : le

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THÉO VAN RYSSELBERGHE vrai est étudié sans escamotages et rendu sans éclats inutiles, avec une distinction constante, un savoir paisible qui comprend qu'en art résoudre une difficulté se complète par la suprême coquetterie d'en dissimuler l'existence elle-même, d'esquiver non le mérite de la vaincre, mais les félicitations pour l'avoir vaincue. Un tel tableau suffit à classer son auteur parmi les plus compétents des portraitistes de son époque. Paysagiste, M. Théo Van Rysselberghe a surtout peint des marines, soit qu'il s'éprit des harmonies bleues de Saint-Tropez, soit qu'il restat fidèle aux harmonies argentées et blondes des plages de la mer du Nord. Il aime suivre d'un trait souple et décoratif les linéaments des vagues étales, développer sur un mince horizon les fastes d'un coucher de soleil dispersant des nuées mauves et roses autour de son brasier central, amasser un orage sulfureux dans le coin d'un vaste ciel déblayé par le vent, dresser sur le sable d'une plage ensoleillée des promeneuses dont la brise contrarie la marche et définit les corps sous les vêtements. Il est moins sensible à la poésie qu'au chatoiement des tonalités fragmentées. Sa vision reste là impressionniste et extérieure, et un ensemble de ces marines sur un mur crée une sensation aveuglante de clarté, une fête des yeux, un décor joyeux et riche. C'est dans les portraits et dans quelques tableaux de genre qu'il faut chercher un art moins exclusivement préoccupé de l'enveloppe extérieure des choses. Des tables servies parmi des feuillages, des nappes, des cristaux, des théières, des porcelaines touchées par les flèches du soleil, des femmes élégantes coiffées de grands chapeaux fleuris et vêtues de mousselines claires ont fourni

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L'ART DÉCORATIF à l'artiste leurs thèmes chers à tout peintre amoureux de la lumière et des reflets, et il leur a dû quelques œuvres où s'est encore affirmée sa science des effets décoratifs, son goût pour les harmonies bleues et orangées, sa recherche de certains gris et blancs dont l'emploi lui est personnel, son antipathie baie de Saint-Tropez au soleil couchant. Au premier et au second plan des femmes nues se baignent, jouent dans l'eau où se reposent sur le rivage. En cette œuvre se résument toutes les tendances de l'artiste : la courbe du golfe, l'eurythmie des vagues et des bois de pins font songer à Puvis de Chavannes, les femmes sont dessinées sagement, entremêlées avec une science heureuse de la composition, avec une grâce simple ; toute l'œuvre est sereine, pure, presque classique. Mais elle est revêtue du plus éclatant coloris impressionniste. Baignée d'une lumière orangée qui rend plus froid encore le ton soufre et bleu pâle de la mer, elle accumule dans les ombres et les lumières les harmonies les plus osées, les plus violentes, et les plus justement évocatrices pour ceux qui ont vu, avec une stupeur que l'habitude ne diminue point, ces orgies de lumière, criantes de beauté, ces fêtes invraisemblables que sont les couchants des beaux jours méditerranéens. Ce grand panneau décoratif est une véritable baie ouverte sur la mer. La façon dont l'artiste y a instinctivement concilié le classicisme et l'impressionnisme me fait penser aux belles œuvres de M. Henri Martin. Je ne vois que lui, dans l'art actuel, pour avoir uni à ce point les deux tendances et donné ainsi à l'impressionnisme sa véritable sanction en le considérant, non comme un nouveau poncif, mais comme une rénovation technique applicable à de très diverses conceptions du dessin et de la composition picturale. L'œuvre de M. Van Rysselberghe marque la complète éclosion d'une belle personnalité, le plus sérieux résultat du néo-impressionnisme, et elle fait prévoir qu'il prendra place parmi les mieux doués de nos décorateurs. pour toutes les nuances assombries et pour tout ce qui donne de l'opacité aux valeurs. En ce sens, il peut compter parmi les peintres de la jeune génération qui ont le mieux profité de l'exemple de Claude Monet et le plus intelligemment compris les applications de sa technique sans se restreindre à l'imiter. Le plus considérable effort de M. Van Rysselberghe a été jusqu'ici une grande toile qui fit une profonde sensation, il y a quelques années, au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles. Elle représente la

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THÉO VAN RYSSELBERGHE On lui doit quelques affiches lumineuses, et parmi ses eaux-fortes déjà nombreuses, beaucoup méritent leur place dans les cartons des plus délicats collectionneurs. Le Café-concert avec sa blanche danseuse anglaise, le Port de Trieste, Edam, le Retour de la pêche, avec le bel ensemble de ses barques virant de bord pour s'engouffrer dans le chenal, quelques beaux nus souplement exécutés au pastel, des aqua-relles traitées hardiment par grands lavis de tons entiers, des dessins au bistre, d'une facture serrée, témoignent de l'activité d'esprit, de l'ingéniosité, du désir de perfectionnement de l'artiste bruxellois, maintenant fixé en une exquise maison où toutes choses disent son goût de la sobre et claire élégance londonienne, unie par certains détails à la netteté riante des intérieurs flamands. M. Théo Van Rysselberghe a contribué largement au récent mouvement artistique de son pays. Avec Ensor, de Groux, Degouve de Nunc-ques, Laermans, Gilsoul, Verheyden, Mellery, Lemmen, Morren, Khnopff, Mlle Boch, Buysse, Verstraeten, Baertson, Vytsman, il a été au premier rang du valeureux groupe qui a affirmé le succès des salons de la Libre Esthétique, après ceux des XX, et qui s'est montré si brillamment solidaire des écrivains et des musiciens auxquels la Wallonie et la Flandre ont dû une renaissance artistique inespérée. Mais en même temps qu'il marquait sa large place aux Salons bruxellois, M. Van Rysselberghe la marquait aux expositions des Indépendants, où il affrontait les jugements hâtifs et injustes en compagnie d'Anquetin, de Maurice Denis, de Charles Guérin, de Pierre Bonnard, de Signac, de Cross, de Luce et de tous ceux que les dates et la communauté de recherches faisaient ses camarades d'art libre. Il a, au milieu d'eux, nettement précisé sa personnalité de dessinateur scrupuleux, de coloriste à la fois intense et affiné, de moderniste épris des aspects riants et heureux de la nature ou de l'expressivité de tels visages d'intellectuels. C'est bien vraiment un peintre, né pour s'exprimer en peinture, sans mélange d'éléments empruntés aux autres arts; il a la grande ligne du décorateur, l'abondance, l'aisance large dans l'exécution, la faculté de l'arrangement naturel, le sens des harmonies et la faculté de réaliser directement sa pensée dans des formes et des couleurs, sans aucun artifice d'esprit. Spécialement son œuvre aura aux yeux du critique le grand mérite d'être allée à l'extrémité du développement d'une technique : quel que soit le jugement qu'on porte sur le pointillisme, il le représente dans son entière et parfaite application et il lui a fait rendre la plus grande somme d'impressions possible, avec autant de science que d'originalité, sans s'hypnotiser sur une formule, sans rien lui sacrifier de ses goûts et de ses désirs dans le domaine du dessin et de la composition. M. Théo Van Rysselberghe est consciencieusement préparé à de grandes œuvres, et je l'envisage comme une des personnalités que l'on pourra escompter le plus sûrement pour la constitution de l'art décoratif de l'avenir. CAMILLE MAUCLAIR