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N° 40 JANVIER 1902 THÉODORE-RIVIÈRE A près avoir parlé de M. Vallgren dans l'avant-dernier numéro de l'Art Décoratif, j'ai la bonne fortune aujourd'hui de parler de M. Théodore-Rivière. Ces deux sculpteurs également célèbres représentent en effet deux natures, deux sensibilités, deux conceptions esthétiques absolument différentes et la physionomie de leur talent se précisera heureusement par le contraste. Nul n'admire plus que moi l'œuvre de M. Vallgren, sa grâce frémisseante et profonde, sa poésie faite de si délicates nuances d'âme. Cette poésie rencontre parfois en mon cœur je ne sais quel mystérieux écho. Il n'est d'ailleurs personne qui n'éprouve, à certains moments, le sortilège du maître finlandais. Les caractères les plus en dehors, les plus actifs, les plus joyeux connaissent les heures de méditation, d'intime et vague détresse, le grand frisson de l'inconnu. En outre des dispositions permanentes ou passagères de notre humeur, la curiosité propre aux civilisations avancées nous porte à pénétrer les autres races. Notre sens critique aime à déterminer dans une âme étrangère l'influence du climat et du sol. On nous voit à l'heure actuelle engoués de littérature scandinave, d'Ibsen, de Björnson, de Strindberg. Mais ce que nous demandons à de tels auteurs, ce n'est pas tant une expression d'humanité générale que les couleurs particulières données à l'humanité par les reflets des neiges et des aurores, par les lueurs du «soleil de minuit». Notre ardeur de savoir est toutefois universelle; elle ne se restreint pas au monde septentrional; elle s'étend aussi aux régions du ciel pur et de l'infinie lumière. Elle s'accorde même mieux de ce côté avec nos secrets instincts. De par nos origines latines, nous préférons la clarté aux ténèbres, l'ivresse légère de l'activité à l'inaction spéculative. Au milieu d'une nature sans grands extrêmes, mais ordinairement précise, limpide et souriante, nous souhaitons moins les hallucinations du pôle que les prestiges enflammés de l'Orient. L'Orient! Lequel d'entre nous, parfois, aux moments de lassitude, comme la fillette de Goethe regrettant sa terre natale, n'a soupiré vers cette lointaine et fabuleuse patrie! Les écrivains qui nous parleront de l'Orient nous trouveront toujours attentifs, pareils à des enfants impatients de merveilles. Gustave Flaubert, Théophile Gautier, Pierre Loti, Leconte de Lisle auront chez nous plus de lecteurs que l'écrivain des Revenants. Devant les œuvres de peintres comme Delacroix, Dehodencq, Chassériau, FEMME AUX FLEURS Fumière et Gavignot (Maison Thiébaut) ed.

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L'ART DÉCORATIF Guillaumet, Albert Besnard, vous avez éprouvé n'est-ce pas, l'impression de Baudelaire devant les œuvres de Fromentin. « Il est présumable que je suis moi-même atteint quelque peu d'une nostalgie qui m'entraîne vers le soleil ; car de ces toiles lumineuses s'élève pour moi une vapeur enivrante qui se condense bientôt en désirs et en regrets... » Enfin, n'étant plus dans l'état d'esprit nécessaire à la compréhension de Vallgren, agacé d'autre part des prétentieuses niaiseries nées du pastiche de ce maître, de tant de figures sèches, émaciées, efflanquées, pleines de morgue décadente et d'affectation symboliste, vous avez demandé aux statuettes de Théodore-Rivière des formes saines et gracieuses , une beauté instinctive, la poésie de la chair et la joie brillante de la vie. M. Théodore-Rivière est en effet vivant et coloré entre tous nos sculpteurs. Méridional, il doit peut-être son goût du pittoresque à sa naissance, à sa patrie «la brune Toulouse». Au milieu des difficultés, des détresses véritables de ses débuts qu'il tait avec une pudeur un peu farouche, malgré les influences d'école et d'atelier, Théodore-Rivière affirma dès le premier jour son tempérament d'orientaliste. Au Salon de 1881, il exposait déjà un Nubien, à celui de 1882, une Orientale après la danse du sabre. En 1889, désespérant de la justice du public et des jurys, il gagna l'Afrique, dont il menait, comme Baudelaire, la singulière nostalgie. Là encore, l'existence ne lui fut pas clémence; il dut accepter un poste de professeur de dessin chez les Pères Blancs de Carthage. Mais il respirait l'air embrasé, chargé de parfums, il voyait les flammes du soleil, ondes changeantes et bigarrées, se LE MUR CERAMIQUE (ALEXANDRIE)

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JANVIER 1902 dérouler sur une mer, des collines bleues, des sables jaunes rendus à jamais sacrés par la plus prodigieuse histoire. Carthage! Les jardins d'Hamilcar, le voile de Tanit, l'épopée des mercenaires et, parmi tant d'horreur religieuse et de volupté cruelle, les amours de Mâtho et de Salammbô! Ébloui de lumière et de souvenirs gran- dioses, le livre de Flaubert à la main, il parcourut les lieux où se joua l'ancien drame. Il retrouva dans les types d'aujourd'hui les types d'autrefois. Il sculpta ner- veusement des prêtres, des guerriers, des courtisanes, «les petits enfants et les vendeurs de saumure». Il vécut les heures effroyables du «Défilé de la Hache», ressentit l'humiliation de la défaite, la rage de l'emprisonnement, la morsure de la faim; il fixa, de la façon la plus poignante, un des gestes de l'horrible agonie: «Quelquefois, lorsqu'un gy- paète, posé sur un cadavre, le déchiquetait depuis long- temps déjà, un homme se mettait à ramper vers lui avec un javelot entre les dents. Il s'appuyait d'une main et, après avoir bien visé, il lançait son arme. La bête aux plumes blanches, troublée par le bruit, s'inter- rompait, regardait tout à l'entour d'un air tranquille, comme un cormoran sur un écueil, puis elle replongeait son hideux bec jaune, et l'homme désespéré retombait à plat ventre dans la poussière.» Puis ce fut le retour de Mâtho à Carthage, le héros lié sur un éléphant, les membres en croix, le délire de la foule qui l'ac- compagne. Ce groupe a été malheureusement détruit, mais deux petites femmes nues, secouant des tambou- rins et des couronnes, en attestent encore le mouvement exalté, l'extra- ordinaire ardeur. Puis ce fut le chef-d'œuvre, en marbre, ivoire et bronze, si grand malgré ses propor- tions restreintes, contenant dans une forme précieusement ciselée le tumulte de l'âme, le soulèvement de la chair, la fièvre infinie du désir. Vous connaissez l'admirable scén. LE MUR CERAMIQUE (ALEXANDRIE)

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L'ART DÉCORATIF Poussée par un ordre des dieux, la vierge est venue jusqu'à la tente du Lybien. Il l'a reçue avec transport, étourdie de paroles tendres, puis menacée, puis bercée de nouveau dans son éloquence somptueuse et naïve d'enfant barbare: «Ah! pardonne-moi! je suis un infâme, et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière! Tout à l'heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau. Écrase-moi, pourvu que je sente tes pieds! Maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix! Ne t'en va pas! Pitié! je t'aime! je t'aime!» Il est à genoux devant elle, il l'étreint de ses bras musclés, il la brûle de sa flamme violente. Jamais peut-être la sculpture n'avait exprimé pareille chose, dit si puissamment la fureur sensuelle, la chaleur d'un sang jeune et d'un corps vigoureux. Et la fille d'Hamilcar, avec son profil pur, sa poitrine élastique, ses bras souples comme des tiges, avec la langueur fléchissante de sa pose, elle égalait les plus belles créatures d'amour, elle symbolisait la plus magnifique volupté! La Volupté, Théodore-Rivière la fait palpiter, s'exaspérer, défaillir et renaître dans presque toutes ses œuvres: dans cette Vierge de Sunnam qui montre en écartant son voile la nudité glorieuse chantée par Salomon; dans la grâce serpentine et froide de cette Danseuse javanaise; dans toutes ces formes féminines, absolument nues, qui se pelotonnent, s'étirent, bombent leur croupe et leur gorge, déroulent leurs cheveux, nouent puis dénouent leurs bras énervés, comme devant le brasier d'un tepidarium; dans cette Messaline à Suburre qui débauche un centurion, écrase sur la cuirasse du soldat sa chair merveilleuse, mais déjà trop mûre, sa chair lourde, meurtrie, gonflée de suc brûlants, pareille à quelque fruit délicieux et mortel. La Volupté! la volupté chaude et savante du monde ancien, la voilà, exquisement, offerte contre le Mur céramique. Vous vous souvenez de la coutume d'Alexandrie, contée par Pierre Louys: «D'un bout à l'autre de l'immense paroi blanche des inscriptions se succédaient, écrites en noir. Quand un amant désirait se présenter à une courtisane, il lui suffisait d'inscrire les deux noms avec le prix qu'il proposait; si l'homme et l'argent étaient reconnus dignes, la femme restait debout sous l'affiche en attendant que l'amateur revint...» Théodore-Rivière nous montre en cet endroit deux courtisanes d'Alexandrie, l'une enveloppée du chignon jusqu'aux pieds dans son peplos de laine; l'autre couronnée de molles roses, les mains derrière la tête, laissant sa robe couler sur le côté gauche et découvrir le ventre lisse, la hanche ronde, la sveltesse nerveuse des jambes croisées. Elles sont adorables, les servantes d'Aphrodite, et leurs lèvres rouges aux coins arrondis, leurs narines frémissantes, leurs yeux longs, cernés de khol, promettent d'inépuisables joies. Comme ces jeunes et vibrantes figures nous changent des académies officielles, proprement ratissées et polies, figées dans des galbes convenus où ne sub- L'ARABE AVEUGLE (M. Colin & Cie éd.)

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JANVIER 1902 les ait jamais franchies, sauf peut-être dans Fra Angelico. Pendant que le moine florentin sommeille sur son échafaudage, un ange se tient à ses côtés, manie ses pinceaux, achève la fresque où flottera vraiment comme un reflet du ciel. Avec sa nervosité habituelle, M. Théodore-Rivière s'étonnait l'an dernier devant moi que l'on n'eût pas goûté complètement cet ouvrage. Le motif m'en semble simple. Elle est sans doute charmante la légende de Giovanni de Fiesole; mais son charme idéal se dérobe à la statuaire. Il y a de suaves, d'aériennes, de divines images qu'il ne faut pas fixer. Dans toutes ses autres œuvres, empruntées pour la plupart à l'Orient, depuis Salammbô jusqu'au Mur d'Alexandrie, inspirées aussi de notre histoire nationale, comme Charles VI et Odette, et de l'existence moderne, comme la Lutte et le Vœu, M. Théodore-Rivière a montré le plus grand tact. Chacune d'elles peut s'accompagner d'un vers de poème ou d'une phrase de roman, s'auréoler d'un souvenir littéraire, mais chacune d'elles porte en soi sa première raison. sistent ni les palpitations, ni la saveur délicate de l'épiderme; comme elles nous font oublier aussi les piètres inventions des prétendus «sculpteurs d'âme»; comme elles effacent encore certaines reconstitutions érudites qui n'ont pas le frisson de la vie! La curiosité de M. Théodore-Rivière n'est point en effet simple curiosité d'archéologue, mais curiosité d'artiste; avec les costumes et les modes, elle restitue les formes du passé. Elle s'inquiète de la tiare et des pendeloques portées par Salammbô, des bracelets d'une Ouled-Nail, de la perruque blonde dont Messaline, au dire de Juvénal, masquait ses noirs cheveux pour courir, sous le nom de Lycisca, les lupanars de Rome; elle poursuit avant tout, dans leur splendeur et dans leur grâce, et dans leur vérité ethnique, la résurrection des corps. Elle échappera toujours par là au reproche de littérature. «Je désire qu'un artiste soit lettré, déclare excellemment Baudelaire, mais je souffre quand je le vois cherchant à capter l'imagination par des ressources situées aux extrêmes limites, sinon même au delà de son art.» Ces limites, je ne crois pas que le sculpteur FRAGMENT DU «RETOUR DE MATHO A CARTHAGE» Fumière et Gavignot (Maison Thiébaut) éd.

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L'ART DÉCORATIF d'être et sa première beauté. Pour l'amateur et pour l'artiste, pour tout esprit curieux de formes vivantes ce sera toujours une joie de contempler ces statuettes, si délicates et si robustes, si précises et si franches à la fois, dans leur discrète polychromie. Je viens d'employer le terme de polychromie. La chose constitue l'une des originalités de M. Théodore-Rivière. Elle est fort ancienne cependant. Les Égyptiens peignaient leurs figurines avec du minium; les Perses les agrémentaient de métaux et de gemmes; les Grecs, qu'on nous donne faussement pour les fervents d'un idéal abstrait et sans couleur, les Grecs réalisèrent la statuaire chryséléphantine. Comme les tons de jaune, de vert et de rouge, étendus sur la façade de leurs temples, complétaient l'harmonie joyeuse du paysage, l'or et l'ivoire de leurs statues seyaient à la richesse des sanctuaires. Phidias tailla de gigantesques figures polychromes, entre autres le Jupiter olympien et la Minerve du Parthénon. Il ne reste rien de ces chefs-d'œuvre. Mais, d'après les écrivains et les poètes, Taine a fait de la Minerve cette description magnifique: «A ce moment les portes du Parthénon pouvaient s'ouvrir et montrer, parmi les offrandes, vases, couronnes, armures, carquois, masques d'argent, la colossale effigie, la protectrice, la vierge, la victorieuse, debout, immobile, sa lance appuyée sur son épaule, son bouclier debout à son côté, tenant dans la main droite une Victoire d'or et d'ivoire, l'église d'or sur sa poitrine, un étroit casque d'or sur la tête, en grande robe d'or de diverses teintes, son visage, ses pieds, ses mains, ses bras se détachant sur la splendeur des armes et des vêtements avec la blancheur chaude et vivante de l'ivoire, ses yeux clairs de pierre précieuse luisant d'un éclat fixe dans le demi-jour de la cella peinte.» Les potiers de Tanagra maquillèrent délicieusement leurs statuettes, images sensibles, alertes et familières d'où l'âme antique s'exhale encore. Au moyen âge les saints et les saintes en leurs niches, somptueusement enluminés, achevèrent la diaprure intérieure des églises. Ensuite ce fut le règne de la matière monochrome, l'abdication de la couleur devant la ligne, une convention qui permit sans doute l'exaltation exclusive de la plastique, l'éclosion d'œuvres infiniment sobres et pures, dans la candeur de la pierre, dans la sévère tonalité du bronze. On connaissait mal l'antiquité, on se persuada que son culte exigeait impérieusement cette contrainte. Ignorant Tanagra, on tourna les yeux vers Paros, vers les sommets du Pentélique, et les plus belles statues jaillirent du marbre comme des lys orgueilleux et froids. Après avoir créé les divines figures de Racine: Phèdre, Andromaque, Iphigénie, Bérénice, puis les tades et mornes héroïnes tragiques du XVIIIe siècle et du premier Empire, le Classicisme fut banni des lettres par le Romantisme. A l'égard de la matière au moins, il tyrannise encore la sculpture. Pourtant les découvertes des archéologues, la révélation de toute une architecture, de toute une statuaire grecques, unissant la couleur et la forme, ont suscité quelques partisans à la polychromie.

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JANVIER 1902 Nous connaissons l'extraordinaire Bellone, le groupe des grands conquérants, puis cette troupe de danseuses, de joueuses de flûte, de jongleuses, de mimes expertes, délurées, qui font valoir, en attitudes hardies, en gestes imprévus, la nervosité fringante, la fine robustesse de leur corps. Avec une curiosité égale à celle de M. Gérome, avec un sentiment plastique certainement supérieur, M. Théodore-Rivière multiplie les créations. Dans ces petites choses sa vision est constamment large, sa facture riche et synthétique. Il assortit les marbres de couleur, les métaux, les émaux et les pierres, selon des combinaisons simples, limpides, harmonieuses. Il sait discerner dans un sujet les trois ou quatre tons essentiels; il choisit scrupuleusement les matières qui doivent les EVE Susse Frères éd. Au Salon de 1855, pour la grande joie de Théophile Gautier, Simart produisit une reconstitution de la Minerve Parthenos. L'élégant Pradier, Clesinger, plein d'afféterie, mais aussi de grâce réelle, tentèrent l'alliage de matières différentes. Nous voyons aujourd'hui quelques artistes «renouer, selon l'expression de M. Roger Marx, avec les maîtres de la toretutique et les coroplastes tanagréens». M. Dampt taille et cisèle de menus chefs-d'œuvre: Méliusine, acier et ivoire, la Paix du foyer, ivoire et bois, d'une perfection si aisée, si tendre, si délicieusement émue. Abandonnant le genre faux, le sec érotisme de sa peinture, M. Gérome apporte dans la sculpture une érudition plus rigoureuse, une observation plus juste et plus pénétrante. EVE Fumière et Gavignot (Maison Thiébaut) éd.

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L'ART DÉCORATIF représenter: c'est l'ivoire ordinairement pour le visage et les mains; le bronze, le marbre, l'onyx, pour les vêtements; pour les parures, c'est l'argent, l'or, les pierrières. La logique et le goût président toujours à de tels assemblages. L'œuvre augmente de caractère sans rien perdre en unité. Car les figurines de M. Théodore-Rivière ne ressemblent pas à certaines inventions de maladroits imitateurs, lourdes, bariolées, chargées d'ornements comme des madones napolitaines ou des icônes byzantines. L'artiste déteste ce clinquant, cette équivoque verroterie; il apporte à ses réalisations polychromes infiniment de discrétion. Artisan de ses propres œuvres, il les exécute avec l'intelligence la plus attentive. Je ne crois pas qu'il ait manqué de mesure dans la moindre entreprise et si j'ai pu, lors des derniers Salons, blâmer la bigarrure de la Brodeuse arabe, c'est qu'un incomparable orfèvre avait répandu sur cette forme charmante l'excès de sa prestigieuse joaillerie. M. Théodore-Rivière me pardonnera sans doute de rappeler cette critique. Il excuserait moins volontiers une louange immodérée. D'ailleurs, je l'ai dit, les objets qu'il exécute lui-même sont exquis d'à-propos, de tact, de raison solide et riante, comme aussi bien de convenance décorative. Par leurs petites dimensions, ses figures s'accordent admirablement avec l'exiguïté de nos appartements modernes; elles entrent dans le chœur des choses familières; leurs couleurs chaudes et brillantes, leurs nuances souples et délicates s'harmonisent aux rames des tapis, aux fleurs des rideaux, aux coulées des grès, aux bibelots de laque et d'or. Personne ne souhaite posséder les encombrantes, les insipides statues de la plupart de nos sculpteurs; tout homme de goût désire au contraire, pour la joie de son esprit et de ses yeux, au coin le plus intime de sa demeure, l'une de ces fines images où revivent avec tant d'intensité les traits et l'âme des races exotiques. Car M. Théodore-Rivière est un pénétrant psychologue. Il a d'ailleurs modelé d'ingénieux portraits, pleins d'aisance, d'esprit, de naturel. Ces portraits sont des portraits en pied et des statuettes encore. L'artiste considère très justement que tout est significatif dans un individu, que l'aplomb du corps, le geste des bras, la façon de porter la poitrine et le ventre — tout, depuis le pli du gilet jusqu'à la cassure de la bottine — concourent à l'expression, révèlent l'homme, ses pensées, son tempérament et ses mœurs. Il nous a présenté au dernier Salon un ensemble de silhouettes connues, sans raideur, sans pose d'aucune sorte, et qui constituent la plus piquante galerie contemporaine : Mistral, Roty, Pasteur, Perrin, Armand Silvestre, le docteur Labbé. Il cache deux statuettes de M. Mariani, dont l'une, avec le feutre et la pèlerine, est un chef-d'œuvre d'observation. Il nous montrera bientôt, surpris dans leur attitude familière, l'orfèvre Lalique et le ministre Baudin. Il pourrait emprunter à M. Adolphe Brisson le titre de l'un de ses livres : Portraits intimes. Il décrypte en effet tous les masques, perce tous les airs offi- LA VIERGE DE SUNNAM

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JANVIER 1902 THÉODORE RIVIÈRE LOIE FULLER (SUSSE FRÈRES, ÉD.)

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L'ART DÉCORATIF ciels. Rien n'échappe à ce grand gaillard nerveux, d'une élégance un peu féline, qui vous épie avec un sourire sous sa moustache rousse et troussée. Son œil railleur, méfiant, aigu, son geste preste saisissent et fixent les secrets de la vie. La vie! En parlant de M. Théodore-Rivière, ce mot est bien souvent revenu sous ma plume. Il le définit et le résume tout entier. Malgré la précision raffinée de la forme, la justesse de la couleur, l'artiste n'est pas un simple virtuose; la sève et l'impétuosité du sang gonflent presque toujours les contours arrêtés de ses statuettes, comme elles distendent parfois le cadre des poèmes parnassiens, emplissent d'une large palpitation quelques sonnets de Hérédia. La vie que célèbre M. Théodore-Rivière, c'est la vie saine, instinctive, lumineuse, éprise de mouvements, de batailles et d'étreintes, la vie ardente du Midi. Si j'ai peint le sculpteur sensible et mystérieux de la Finlande, Villé Vallgren, escorté d'une théorie de figures frêles, mélancoliques, éperdument sanglotantes, menant le chœur de l'inquiétude et des tristes songes, je dois évoquer autour de M. Théodore - Rivière cette foule d'images féminines, si fortes et si charmantes, si riches de chaleur sensuelle et d'énergie nerveuse, qui, nues ou parées de voiles barbares, sous l'éclat des bracelets, des colliers, des pierreries, personnifient la joie et la beauté de vivre : Messaline « brisée mais non rassasiée », fières Carthaginoises, Tunisiennes, Javanaises, courtisanes d'Alexandrie en attente d'amour au pied du « Mur céramique », enfin Salammbo, vierge troublante, concentrant dans la merveille de son corps tous les prestiges, tous les aromates de l'Orient, fleurant « le miel, le poivre, l'encens, les roses et une autre odeur encore », cette odeur de chair moite et palpitante, cette odeur même de la vie dont l'œuvre du sculpteur méridional se trouve à jamais embaumé! ALBERT THOMAS. PRINCE BOJIDAR KARAGEORGEVITCH

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JANVIER 1902 QUELQUES BRODERIES L'ART de la broderie cherche à se renouveler comme tous les autres, et c'est de bon augure. Car, parmi tant et tant de choses empreintes de ce raffinement que nous recherchons aujourd'hui avec une sorte de fièvre, quels objets peuvent mieux nous retenir que ceux qui sortent de la main féminine et par cela même concourent le plus délicatement à ces deux parures qui se complètent l'une l'autre: la parure de la femme, la parure de la maison? M. Jacques Bille et sa sœur Mlle Madeleine Bille, deux tout jeunes gens, méritent d'être nommés parmi les artistes dont on peut attendre le plus dans ce joli art. Dans leur association fraternelle, M. Jacques Bille compose les cartons et Mlle Madeleine Bille est l'exécutante. M. Jacques Bille a l'inspiration heureuse, naturelle et distinguée à la fois; ses dessins, très neufs, ne semblent pas, comme un grand nombre de compositions «modern-styl», tordus par la souffrance ou étirés comme s'ils étaient passés au laminoir. Il puise avec le goût le plus sûr à l'ornementation florale, si généreuse à offrir tant de combinaisons. Mlle Madeleine Bille a la main d'une légèreté incomparable et trouve les nuances les plus délicates, les combinai- sons les plus favorables pour augmenter encore le charme de son travail. Le col de soie blanche, qui fut exposé au Musée Galliera, est charmant. Le dessin, s'adaptant heureusement à sa forme originale, suit les contours, s'avance dans les rondeurs, s'épanouit, se resserre ou se contourne. Comme un rythme qui se répète viennent fleurir des églantines d'un rose tendre sur les bords découpés et arrondis, et les légères branches de feuillage nuancées dans des tons vert pâle donnent un fond qui, doucement coloré, met en valeur les fleurs si fraîches. C'est le plus déli- DESSINÉ PAR JACQUES BILLE BRODE PAR Mlle MADELEINE BILLE catement du monde qu'est brodé au passé à peine remor- du ce dessin charmant, qui ne laisse désirer rien, depuis les petites épines des tiges élancées et légères jusqu'au cœur grenu des fleurs. Il en est de même d'un devant de corsage de bal, dont le décolleté découpé aussi suivant les contours des fleurs et des feuilles est orné des mêmes fleurs, d'églantines roses, mais beaucoup plus grandes. Il est plat à la gorge et sur la poitrine, et en soie blanche comme le col; d'une petite couronne placée au milieu et formée mi-partie de petites églan- tines roses, mi-partie de perles opales, s'élèvent deux branches d'églantines qui montent vers les épaules où deux boutons s'entrouvrent, tandis qu'au-dessous les deux