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L'ART DÉCORATIF N° 21 — JUIN 1900 HENRI RIVIÈRE L'ILE DES CYGNES (LITHOGRAPHIE EN COULEURS) «PARIS», D'HENRI RIVIÈRE Rivière s'est créé dans l'estampe un art à lui; il incarne un genre, grâce à la perfection de ses moyens techniques et à la vérité de son observation. Il a agrandi le cadre de l'estampe et en a fait une œuvre aussi complète et aussi nuancée qu'un tableau; et cette estampe en couleur, ainsi rénovée, est venue, — ce n'est pas un des moindres titres de gloire de Rivière, — prendre sa place dans la décoration moderne. Nulle part mieux que dans notre home transformé par les ardents efforts de notre école moderne, l'estampe de Rivière ne saurait mieux jouer son rôle. Je la vois encadrée de bois clairs aux lignes simples et élégantes, s'harmonisant si bien avec la douceur des tentures et des papiers peints, avec les tons des meubles et des grès. Elle est devenue partie intégrante de notre intérieur, et l'on n'aurait garde de l'en bannir, aujourd'hui qu'elle y a pris une aussi belle place. La grande notoriété de Rivière n'a donc rien qui nous surprenne; elle n'est pas de celles — bien fugitives — qui proviennent du hasard, ou de la toute puissante réclame; elle est d'une essence plus solide et plus durable que celles-là. Nous n'avons pas la prétention de vouloir faire connaître l'artiste déjà célèbre qu'est Rivière. Son talent a été présenté ici même sous ses aspects les plus variés; nous en savons les différentes étapes et connaissons les domaines si multiples au travers desquels M. Rivière a promené sa vision poétique; on n'a pas oublié en effet ses Aspects de la Nature, ses Paysages bretons, ses décors minuscules pour le théâtre du Chat Noir, et toutes les remarquables lithographies en couleur qui vinrent ensuite, et dont certaines ont été reproduites par l'Art Décoratif. Nous n'aurions rien à ajouter à ces pages antérieures, si Rivière, par une série de récentes lithographies, imprimées et éditées par M. Eugène Verneau, ne nous fournissait une occasion de dire encore quelques mots de lui. Outre que Rivière est de ceux dont on ne saurait jamais trop parler, ces nouvelles œuvres nous le révéleront sous un aspect quelque peu différent. Nous retrouvons dans cette série l'habileté presque inconsciente de l'artiste, ses qualités de composition, et sa recherche des belles et simples harmonies, mais appliquées presque --- L'ART DÉCORATIF. No. 21.

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L'ART DÉCORATIF LE QUAI D'AUSTERLITZ LE TROCADERO HENRI RIVIÈRE LITHOGRAPHIES EN COULEURS (EUG. VERNEAU, ÉDITEUR) • • •

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JUIN 1900 LES FORTIFICATIONS LE PONT DES SAINT-PÈRES HENRI RIVIÈRE LITHOGRAPHIES EN COULEURS (EUG. VERNEAU, ÉDITEUR) • • • 11°

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L'ART DÉCORATIF exclusivement cette fois-ci à des aspects de Paris. Le peintre idéaliste de la nature, des marines et des paysages de Bretagne, devient ici l'observateur de la grande ville et de sa vie intense; et l'évolution vaut bien qu'on s'y arrête. Savoir dégager dans ses œuvres l'âme confuse de Paris, voir la beauté un peu spéciale et mélancolique de ses horizons, observer le peuple qui y vit, et saisir parfois son côté plastique, l'aventure a été tentée par beaucoup. Combien peu y sont parvenus, et sont vraiment comme les peintres de la vie moderne de nos grandes cités! Parmi ceux là Raffaelli nous apparaît tout d'abord, vision précise et cruelle parfois, Raffaelli le peintre des ouvriers, des débardeurs, des chemineaux. Billote, lui, aime surtout les paysages de banlieue, dont il exprime si bien la mélancolique tristesse. Tout récemment encore un aquarelliste, M. Houbron, montrait en des œuvres aussitôt acquises par le Musée Carnavalet — et ce n'est que justice — une compréhension infiniment subtile et brillante de la Ville. Rivière lui aussi se classe parmi ces maîtres, dans ces nouvelles lithographies si variées et si vécues. Dans chacune d'elles l'artiste précise une impression différente. Voici d'abord le Quai d'Austerlitz. Des chalands sont arrêtés sur la rive du fleuve, pendant que Notre Dame érige sur un ciel fumeux et épais ses grandes tours sombres; sur le bord du quai des hommes alignent les sacs qu'ils viennent de débarquer. Avec ces quelques éléments si simples, Rivière est arrivé à constituer un ensemble des plus impressionnants. La note dominante de ces œuvres, c'est leur mélancolie profonde, et cela tout particulièrement dans l'Ile des Cygnes et dans les Fortifications. La première de ces lithographies est aussi rudimentaire de décor qu'une estampe japonaise. C'est une froide et grise journée de dégel; les arbres dénudés, qui se profilent en deux longues lignes monotones, répercutent dans les flaques d'eau leurs grands squelettes décharnés. Toute existence ici semble éteinte. Deux pauvres femmes cheminent seules, chargées de fardeaux, sur la neige pénétrante, et à l'horizon la cheminée d'une usine crache vers le ciel sa sombre fumée. Autre vision presque identique: les Fortifications; maigres et tristes masures, sortant à peine de la boue des terrains vagues, avec à l'horizon, tel un grand fantôme, la silhouette énorme du Sacré Cœur de Montmartre. Dans presque toutes ses lithographies, Rivière semble prendre plaisir à représenter la Seine dans ses divers aspects, et l'art du coloriste apparaît ici dans toute sa force; il excelle en effet à donner la sensation de la transparence ou de l'opacité des nappes d'eau, à indiquer d'une ombre légère le sillage que chaque bateau laisse derrière lui. Et là encore, dans le Pont d'Austerlitz ou le Trocadero, combien il excelle à faire naître en nous un état d'âme de la simple et nette exposition des choses, car c'est bien toujours ici le sombre et triste fleuve, dont Verlaine a écrit: «Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, Tu traines dans Paris ton cours de vieux serpent, De vieux serpent boueux emportant vers tes havres Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres.» M. Rivière affectionne également les journées de neige, et à cet égard son Paris vu de Notre Dame est un chef d'œuvre. C'est ici une véritable symphonie en un seul ton, comme les toiles de Whistler, et où le peintre s'est plu à rendre toute la blancheur (ou plutôt les blancheurs, car ses tons sont infiniment nuancés) de Paris épandu à ses pieds. Au premier plan les clochetons de la cathédrale, sur lesquels la neige s'est à peine posée, s'indiquent en arêtes vives, tandis que tout près aussi deux oiseaux marquent toute cette douce clarté de taches sombres. Puis au dela de la Seine où glissent les chalands couverts de neige, Paris s'étend silencieux et triste sous son grand linceul. Ces nouvelles lithographies marquent une étape nouvelle dans la manière déjà si variée et dans l'œuvre si fécond de Rivière. HENRI FRANTZ EXPOSITION UNIVERSELLE. L'ART NOUVEAU BING M. S. Bing, qui fut en France l'un des promoteurs de la réforme de l'art dans l'objet, et le premier à passer de l'idée à sa réalisation pratique, a vu dans l'Exposition Universelle le

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PAVILLON DE L'ART NOUVEAU, BING • SALLE A MANGER, COMPOSEE PAR GAILLARD EXPOSITION UNIVERSELLE

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L'ART DÉCORATIF EXPOSITION UNIVERSELLE moment d'un grand effort. C'est le résultat de cet effort que les visiteurs vont contempler à l'Esplanade des Invalides, dans le pavillon construit et installé, depuis les fondations jusqu'à la dernière touche de peinture décorative, par les artistes de «l'Art Nouveau»: pavillon qui n'est pas comme tant d'autres une entassement PAVILLON DE L'ART NOUVEAU BING VITRAUX DU BOUDOIR, PAR G. DE FEURE d'objets de toutes sortes dans des vitrines et le long des murs, mais une maison avec la distribution, les aménagements, les meubles et les ornements de toute sorte d'une demeure luxueuse. J'ai dit: effort; et rarement le mot — au peu trop prodigué — fut plus justifié. On imagine à peine qu'un seul et même homme

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--- JUIN 1900 PAVILLON DE L'ART NOUVEAU BING VITRAUX DU BOUDOIR, PAR G. DE FEURE réunisse la multiplicité d'aptitudes, sans parler de l'activité prodigieuse, qu'il a fallu pour, du point de départ s'il y a quelques années, arriver au résultat d'aujourd'hui. L'intuition de la voie juste au milieu de tant de voies fausses où d'autres se fourvoient; la finesse du goût; le sens à la fois robuste et délicat de toutes les formes de l'art; la science de découvrir, de susciter pour ainsi dire l'homme de chaque chose, les artistes, les artisans, les exécutants industriels; l'ascendant à les plier à ses vues par la persuasion, à leur insu; le talent de discipliner tout ce monde, toutes ces choses en un ensemble homogène, une unité: ce sont ---

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L'ART DÉCORATIF EXPOSITION UNIVERSELLE L'ART NOUVEAU BING TAPIS COMPOSÉ PAR COLONNA là des facultés qui, mises au service d'une cause avec une ardeur juvénile unie à l'expérience d'une longue carrière, doivent puissamment aider à son triomphe. Et de fait, M. Bing serait en droit de penser, aujourd'hui qu'on touche à la victoire, que si la réforme de l'art dans les objets doit beaucoup à des artistes de haut ordre, mais isolés, tels que MM. Plumet, Tony Selmersheim, Henri Sauvage et d'autres, il lui doit, à lui, presque l'équivalent de cette chose qui l'a rendue populaire en Allemagne avec une force irrésistible, et qui lui manquait en France pour s'imposer: l'union dans l'effort, la collectivité dans laquelle tous se sentent entraînés vers le même but. EXPOSITION UNIVERSELLE L'ART NOUVEAU BING TAPIS COMPOSÉ PAR COLONNA

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JUIN 1900 EXPOSITION UNIVERSELLE L'ART DÉCORATIF. No. 21. L'ART NOUVEAU BING TAPIS COMPOSÉ PAR G. DE FEURE

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L'ART DÉCORATIF EXPOSITION UNIVERSELLE L'ART NOUVEAU BING TAPIS COMPOSÉ PAR G. DE FEURE Je m'étends complaisamment sur le mérite qui revient à M. Bing parceque, dans ma pensée, la France est le plus ingrat des terrains pour l'introduction de formes d'art conformes à l'esprit moderne, qui relègue nos qualités de sentiment au second plan. Je ne cherche pas à cacher toute mon estime pour l'homme qui vient de démontrer que ce terrain peut quant même être fécondé, et de faire paraître à nos yeux un ensemble procédant de l'esthétique faite de logique qui sera celle de l'avenir, en gardant cependant la grâce fleurie dont j'apprehendais l'oubli fatal. L'un des meilleurs ennuis que nous aura valu l'ouverture prématurée d'une Exposition où rien n'était prêt, à nous, forcés par les lenteurs d'une impression très-soignée à nous y prendre longtemps d'avance pour photopraphier ce que nous reproduisons, sera de ne pouvoir donner dans ce numéro qu'une idée très-partielle du pavillon Bing. Si faible qu'elle soit, elle suffit pourtant à montrer qu'il n'y a rien de commun entre celui-ci et les choses bizarres qu'on nous a présentées de différents côtés depuis quelques années sous l'étiquette de style moderne. Ici, le «style moderne» n'est pas un épouvantail; les plus timorés peuvent approcher sans crainte d'être violemment secoués et les plus encroutés sans avoir à regretter les grâces faciles de la rocaille. Nous ne sommes pas chez des théoriciens rébarbatifs, mais chez des gens de goût, Français par-dessus le marché. Un gentilhomme octogénaire peut s'y sentir aussi à l'aise qu'entre les murs du salon de son château, rechampis en dernier lieu sous la Restauration. Dans la salle à manger, composée entièrement par M. Gaillard (jusqu'aux décorations murales et au tapis), nous voyons des boiseries, des lambris, des rinceaux, des meubles en un bois familier, le noyer ciré: choix de matière dans lequel apparaît déjà l'esprit de la maison, pour qui modernisme n'est pas synonyme d'exotisme. Rien de très-inattendu n'apparaît au premier abord dans les formes générales, et rien n'y pourrait apparaître, puisque celles-ci ne résultent pas seulement de la tradition, mais de nécessités mécaniques et, comme je l'écrivais dernièrement, d'une synthèse des formes naturelles qu'on ne peut entreindre sans tomber

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JUIN 1900 dans le faux. Si des généralités on passe aux particularités, elles abondent, souvent ingénieuses, toujours séantes. Dans les meubles, l'ornementation, se résumant, dans le modèle des pièces de charpente et celui des maîtres-points du meuble vigoureusement mis en relief par lui, est à la fois sobre et riche. La table est sous ce rapport (comme sous tous les autres) un modèle on peut dire parfait. Sur les panneaux principaux des boiseries fixes et des meubles, une sculpture tantôt en relief, tantôt en creux marqué par des trainées de cuivre incrusté, suit harmonieusement les lignes de construction, ou s'épanouit aux bonnes places de la surface. Aux fenêtres, les vitres s'inscrivent dans une courbe pleine de grâce sans rien enlever de sa vigueur au rectangle qui l'encadre. Je ne prolonge pas cette description; l'examen du dessin montre mieux que toutes les expli- cations comment l'artiste a su composer un ensemble sobre et riche à la fois, et être neuf sans sortir des usages français en ce qu'ils ont d'essentiel. M. Georges de Feure compte parmi les nombreuses recrues entraînées dans l'orbite du groupe Bing depuis quelques mois. On ne s'attendait guère à le voir en cette affaire, car quoique M. de Feure aie fait un peu de meuble aux temps ancestraux, il y a trois ou quatre ans, c'est surtout par ses illustrations et ses estampes originales, d'une fantaisie ou d'un symbolisme parfois un peu singul'er sans cependant tomber dans le baroque, qu'il s'était fait connaître. Or, voici que M. de Feure se révèle subitement, sans crier gare, artiste de premier plan dans l'objet. Comment cela s'est il fait? M. de Feure a-t-il révélé à M. Bing un côté de lui-même soigneusement caché par lui EXPOSITION UNIVERSELLE L'ART NOUVEAU BING GRAND TAPIS COMPOSE PAR COLONNA 12°