Excerpt

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La Collection Comiot RENOR. FEMME SE COIFFANT. L'HOMME ne changeant guère, il est puéril de se faire du passé un tableau sans ombres ; nos pères avaient leurs défauts, comme nous avons les nôtres. Ils n'ont pas tort, pourtant, ceux qui déplorent la rareté, à notre époque, du véritable ama- teur. Certes, de tout temps, des hommes riches ont, par vanité et par faste, ou par avarice et par lucre, entassé des trésors artistiques ; Verrès, Mummius et Trimalcion, en sont peut-être les plus anciens exemples. Mais aujourd'hui, leur nombre

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L'AMOUR DE L'ART DEGAS. FEMME AU BANC. devient vraiment excessif. Combien en reste-t-il, de ces amateurs véritables, pour qui une toile, avant de constituer une valeur marchande, négociable, représente une jouissance de l'esprit et des sens ? DEGAS. LE BILLARD. Avouons-le ; les amateurs véritables, tels que les a peints Daumier, gourmands têtus de formes et de couleurs, il n'en est plus guère ; et les faux amateurs pullulent. Par eux, j'entends le vaniteux et le spéculateur. Bien entendu, ces sortes de gens n'avouent pas volontiers à quel point leur passion de collectionner relève peu de l'art. Il est un moyen pourtant de les démasquer : en examinant les œuvres qui remplissent leurs salons, pouvez-vous distinguer quelle espèce d'homme les rassembla ? La collection du faux amateur est muette, en quelque sorte ; ou si vous l'interrogez, elle ne vous répond que chiffres, prix. La véritable collection, au contraire, est une manière de confession. A travers les œuvres d'art réunies, on entrevoit l'homme. Il en arrive ainsi lorsque l'on examine les toiles qui composent la collection de M. Comiot. Actif, travailleur, mis en contact perpétuel avec les réalités et avec les hommes, M. Comiot ne pouvait pas être séduit par les mêmes artistes qu'un écrivain de cabinet, ou un poète lyrique. Peut-on l'imager passionné par l'art hermétique d'un Gustave Moreau ou d'un Odilon Redon? Nullement. Il est tout naturel que son choix se soit porté, avant tout, sur des artistes dont la préoccupation était d'être vérifiables, sur un Corot, sur un Degas. ** Avant d'aborder la collection de M. Comiot, il n'est que justice de rappeler que

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L'AMOUR DE L'ART trois œuvres y figuraient, dont il a, il y a près d'un an, généreusement fait don au Musée du Louvre : la Vue de Saint-Lô, de Corot, le Paysage, de Renoir, et le Portrait du Violoncelliste Pillet, par Degas (1). Malgré le départ de trois pièces aussi capitales, la collection Comiot mérite encore largement l'attention, par l'importance et le choix des œuvres qui y figurent. L'artiste qui y est le plus abondamment représenté, c'est Degas. On sent la prédilection que M. Comiot a toujours eue pour ce grand maître, prédilection des plus averties, qui lui a permis de ne pas se spécialiser. Chez M. Comiot, Degas est représenté de la façon la plus variée : scènes de mœurs, portraits, danseuses, nus, paysages, intérieurs, qui nous renseignent aussi bien sur les débuts du peintre que sur ses derniers travaux. Voici d'abord une œuvre de jeunesse, un buste de jeune fille nue, d'un dessin serré et d'une couleur sourde, qui nous avoue que le jeune Degas adoptait pour maîtres et Corot et Degas. Non loin de là, un paysage, peint à l'huile dans des verts doux, daterait d'un séjour de Degas à Bayonne avec Bonnat, et représenterait une vallée du pays basque, au fond de laquelle serpente un gave. Deux autres toiles, intérieures vides de personnages, semblent préfigurer ceux qui valurent un moment à Vuillard et à Bonnard l'étiquette d'"intimistes" : la première est un Billard, et la seconde, une Chambre à ta campagne, qu'une tache de soleil, s'étalant sur le parquet et sur la boiserie blanche de la (1) La Vue de Saint-Lô et le Paysage ont été reproduits dans l'Amour de l'Art de mai 1926. DEGAS. FEMME S'ESSUYANT. DEGAS. DANSEUSES.

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L'AMOUR DE L'ART DEGAS. ÉTUDE DE FEMME.

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L'AMOUR DE L'ART porte, illumine de son reflet. Dès que nous en venons aux pastels, trois s'imposent en premier, par leur dimension et leur importance. D'abord celui où l'on voit une Femme essayant un manteau chez la couturière, femme pour laquelle posa, paraît-il, Berthe Mori- et parmi toutes ces nuances fraîches, blanchissantes, éclate la note orangée d'une pantoufle. Passons la Femme enlevant son corset, croquis brusque et puissant, que l'on pourrait comparer à une étude de tigresse par Barye, J.-L. FORAIN. LE CHAPEAU NOIR. sot. Puis une Femme sortant du bain, dans une de ces attitudes de dos que Degas répéta si souvent dans ses dernières années, et qui se complique ici d'un bras gauche recourbé comme un arc; œuvre d'un dessin passionné, elliptique, et d'une couleur raffinée. Enfin, une Femme s'essuyant, dont le corps rose, replié sur lui-même, est sabré de roux. Des touches d'un bleu pâle, d'une délicatesse exquise, apparaissent dans l'ombre du linge ; ainsi que cette Femme au banc, au visage asymétrique et à l'expression perplexe, et venons-en aux pastels de paysages. Ils sont nombreux, car M. Comiot a su reconnaître que dans ce domaine, Degas n'était pas moins un maître que dans la représentation du corps humain. A part quelques-uns, qui représentent des allées forestières, la plupart furent exécutés au bord de la mer, et nous montrent des grèves plates et désertes,

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L'AMOUR DE L'ART des dunes à l'herbe rare et grise. De sites aussi nus, aussi vides d'éléments plastiques, Degas tire des merveilles : n'est-ce pas là pagnons de lutte de Degas, les impressionnistes. Aussi éloignés que possible des éblouissants effets de plein soleil de Monet TH. ROUSSEAU. PAYSAGE (Dessin aquarelle). la marque du grand artiste? Remarquons aussi à quel point ces œuvres diffèrent du paysage tel que le traitaient alors les com- et de Renoir, de Sisley et de Pissarro, ces pastels sont bien plus voisins de ceux de Whistler. Comme le peintre des Nocturnes, TH. ROUSSEAU. LA LANDE.

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L'AMOUR DE L'ART Degas se détournait de la nature dès que le soleil y faisait ruisseler sa plus éclatante lumière. Une plage ocreuse et le bleu étouffé citer aussi ces nombreux dessins, pour la plupart représentant des danseuses, les uns tracés à la mine de plomb, avec une patience d'un ciel, alors que la brume marine voile le soleil, Degas, comme Whistler, n'en demandait pas davantage. Enfin, comment ne pas et une humilité tendres, les autres, cursifs, qui d'un trait gras résument une forme ? Lorsque l'on aime Degas comme l'aime JONGKIND. LA CHARITÉ-SUR-LOIRE. COROT. PAYSAGE.

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L'AMOUR DE L'ART M. Comiot, peut-on ne pas aimer Forain ? Parmi ses Forain, M. Comiot possède une peinture, qui est une toile des plus curieuses. Elle représente une femme de profil, aussi à Pisanello, à cause de l'application avec laquelle furent rendus ce visage, ce chapeau, application ni lourde ni sotte. Au-dessus de ce Forain, une Laitière, har- BERTHE MORISOT. LA LAITIÈRE. vêtu à la mode de 1875-80. Devant cette matière grasse, cette opposition de noirs et de chairs rosées, ce modelé plat, ("dame de pique", ainsi que Courbet, ou Stevens, le reprochait à Manet), on pense bien entendu au peintre de l'Olympia : mais l'on pense monie de tons frais qui semblent dérobés à un bouquet de fleurs des champs, prouve une fois de plus combien Berthe Morisot est l'héritière directe des Français du XVIIIe siècle, de Boucher et de Fragonard. Non loin de cette laitière, un pastel de

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L'AMOUR DE L'ART Renoir, qui provient de la vente Mirbeau, attire l'attention. Une jeune femme nue, avec un de ces gestes câlins, d'une gaucherie d'enfant, qu'aimait tant Renoir, pose sa main sur son épaule. Toute la sensualité de Renoir s'y manifeste, cette sensualité dépouillée de toute bassesse et de toute perversité, sensualité parente de celle d'Eve, avant le serpent. Cette même ingénuité, elle se retrouve, sous une forme bien différente, dans ce délicieux paysage de Corot, qui nous dévoile, entre des feuillages d'un vert profond, des coteaux caressés par le soleil. On pressent déjà, dans cette petite toile à la matière fluide, l'art délicat et modéré d'un Sisley. Un autre Corot, que possède M. Comiot, est un de ces chefs-d'œuvre où le génie de l'artiste a tiré tout de presque rien. Entre les mains d'un médiocre, que seraient devenus ces quelques chaumières, BONINGTON. PAYSAGE.

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L'AMOUR DE L'ART cette haie, ce champ labouré? Grâce à Corot, nous respirons l'air léger d'une claire matinée, nous sentons l'odeur de la terre remuée. Une petite toile de Courbet, les Amants de cette Lande, il faut citer ce dessin rehaussé, également dû à Rousseau ; un arbre solitaire s'élève dans la campagne déserte, pareil à un héros abandonné. RICARD. ÉTUDE DE MAIN. au pied d'un arbre, nous évoque, par son romantisme familier, un des poèmes de Sainte-Beuve. Avec une fatuité naïve, l'artiste l'a signée, en gravant, dans l'écorce du chêne au pied duquel repose ce couple : "Lise et Gustave". Quelle différence entre ce Courbet et ces deux petites études de forêt, dues à Delacroix, d'un métier si fluide et si nacré ! Ou avec cette Lande de Rousseau, où un premier plan noir et roux, aussi riche de matière qu'un laque japonais, s'oppose à un ciel de nuées grises bousculées par le vent! A côté Non loin de Delacroix, son camarade Bonington est représenté par une vue citadine, romantique de conception et d'une écriture singulièrement neuve pour l'époque. Ricard, bien que postérieur à Bonington et à Delacroix, peut être considéré comme appartenant à la même famille d'artistes ; car l'esprit réaliste qui marqua le Second Empire ne le toucha pas. M. Comiot possède de lui une fort belle étude de main pour le portrait de Mme Ricard, la mère, et un Bouquet, quelques taches rouges et bleues dans un lavis roux, dont il est assez curieux

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L'AMOUR DE L'ART de noter qu'il est daté : "1er janvier 1871". Quel contraste avec ce curieux portrait, assurément le chef-d'œuvre d'Henri Monnier! Avec une rare véracité, teintée d'ironie, qui ait su s'assimiler l'enseignement de Whistler sans en être obsédé, et dont on ne connaît pas assez en France le rare talent (1). Pour les mêmes raisons, on n'est le prototype du Bixiou de Balzac a minutieusement retracé son modèle, un musicien belge, paraît-il, qui, tiré à quatre épingles, serre sous son bras une de ses partitions. Rien n'est plus significatif de l'indépendance de goût de M. Comiot, que le fait qu'il puisse montrer, auprès d'un portrait de Cézanne par lui-même, œuvre de petite dimension, mais importante, des toiles de Walter Sickert, peut-être le seul peintre pas surpris de voir, à côté d'un pastel de K.-X. Roussel, de nombreux travaux de Maxime Dethomas, artiste trop modeste, indifférent à la gloire, qui, non content de reproduire, avec une singulière vérité, les aspects de Paris ou de Venise, fut un des rares à donner, dans l'art de la décoration (1) L'Amour de l'Art publiera prochainement une étude sur Walter Sickert.