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Les Collections Plandiura
M. Louis Plandiura débuta heureusement dans la peinture, mais il fut obligé d'y renoncer pour prendre la succession de son père dans les affaires. C'est en collectionnant qu'il put contenter son goût passionné pour les arts et il s'y voua si bien corps et âme qu'il put réunir chez lui un ensemble d'objets si complet et si rare que l'on est en droit de considérer aujourd'hui ses collections comme l'illustration vivante de certains chapitres jusqu'ici inconnus ou trop peu connus de l'histoire de l'art. C'est le cas de la série des peintures romanes et des sculptures en bois de même style ; de la céramique de Paterna, de Teruel, de la Catalogne, d'Alcora, etc. ; de la peinture, la sculpture de style gothique et des verreries catalanes, etc.
M. Plandiura a tenu à rassembler une grande collection d'art qui englobe les principaux foyers de l'art moyenâgeux de la Catalogne, le petit pays si caractéristiquement irréductible que l'Espagne s'épuise à vouloir bâillonner et assimiler. Comme on le sait la Catalogne fut à ses débuts dans l'histoire, une marche franque, et, plus tard un pays parfaitement indépendant et de large expansion méditerranéenne, mais toujours plus ou moins influencé par la culture française. L'art catalan conserve donc pendant tout le moyen âge, à travers une évidente personnalité, des influences de l'art du Sud de la France. Ces influences vont s'effaçant à partir du XIIIe siècle et sont remplacées par des influences italiennes et flamandes ; enfin, à partir de la Renaissance, l'art appliqué catalan se dépouille de tous ces styles et parvient à acquérir une originalité complète.
Les collections de M. Plandiura sont riches surtout en art roman. Ce sont des retables et des antipendiums dénichés dans les petites églises catalanes, aragonaises et navarraises du versant sud des Pyrénées.
C'est là que l'art roman est le plus abondant et le plus impressionnant par son pathétique, par son sens farouche de la décoration. On remarque dans la composition artistique des antipendiums catalans des rapports très étroits avec les sarcophages chrétiens du style de Sidamara. C'est par là, je crois, qu'on pourrait probablement retrouver la tradition soi-disant perdue de la sculpture préromane et c'est ce que j'ai essayé d'indiquer dans les premiers numéros de la Revista de Catalunya. Les antipendiums romans catalans sont en bois peint, quelques-uns cependant sont sculptés en haut ou en bas-relief, et exactement disposés en images rangées sous des arcades, tout comme dans les sarcophages sidamariens ou appartenant par classification archéologique à ce groupe de sarcophages orientaux. Une autre caractéristique des antipendiums catalans de l'époque romane est l'ornementation en reliefs de stuc polychromé et doré qui imite l'orfèvrerie des antipendiums en métal. On retrouve cette imitation de l'or ouvragé sur les champs de certaines de ces compositions picturales. Ces gaufrages persisteront, plus alourdis, sur les ciels ou les fonds de peintures des retables gothiques, catalans et des retables aragonais d'école catalane. L'art roman de la Navarre est bien plus important que celui de la région aragonaise : il est plus décoratif et bien que plus naïf que l'art roman catalan, il amuse par son côté anecdotique, surtout au moment où le style roman disparaît pour faire place au style gothique : les trucs les plus ingénus et les plus éloquents des Primitifs sont rassemblés dans cette peinture toute de conception et où la réalité objective trouve peu de place : tel cet épisode du diable tricheur dans la scène de la pesée des âmes qu'on voit si gracieusement peinte sur l'antipendium navarrais d'Eguillor ; ou dans la série des travaux des mois qui ornent la partie supérieure de
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FIG. 1. — ANTIPENDIUM CATALAN DE STYLE ROMAN, PEINT ET STUQUÉ (XIIe SIÈCLE).
FIG. 2. — DÉTAIL DE LA FIGURE 1.
celui d'Arteta. (fig. 6 et 9). Cette collection de peinture romane est peut-être la plus riche qui existe, après celle du Musée Municipal de Barcelone où de grandes fresques voisinent avec des retables, des antipendiums, des ciboriums et des autels, ouvrés du Xe au XIIIe siècle. Non moins abondante dans cette collection est la sculpture romane en bois. M. Plandiura a pu rassembler les meilleures pièces de cet art, les plus rares et les plus émouvantes qui se trouvaient répandues sur le marché de Barcelone à une époque très riche en antiquités romanes, et qu'il a pu acheter sur place dans les inaccessibles petites églises des Pyrénées catalanes. Il y a dans la collection Plandiura une belle série d'images de la Vierge, quelques-unes polychromées à l'origine, d'autres repeintes à diverses époques mais en tout cas lointaines, et qui ne sont pas les moins frappantes : telle peut-être celle que reproduit la fig. 11, qu'on pourrait soupçonner avoir été repeinte au XIVe ou au XVe s.; peut-être aussi celle reproduite dans la fig. 12, et celle provenant de Cobet (fig. 13). Il faut remarquer cette autre vierge avec l'Enfant (fig. 14) qui rappelle la célèbre image en pierre plus grande que nature de la cathédrale de Solsona, en Catalogne, (fig. 219 — vol. II. 1ère partie de l'Histoire de l'Art d'André Michel). Une des plus intéressantes parmi ces images est celle sans paupières (fig. 15), de style de transition et qui, par ses énormes pupilles aveugles, semble exagérer les données de certaine école romane du Sud de la France.
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FIG. 8. — LE CHRIST ET LES APÔTRES. ANTIPENDIUM NAVARRAIS.
PEINTURE GOTHIQUE SUR FOND D'ARGENT JAUNI, IMITANT L'OR. (XIIIe SIÈCLE).
FIG. 4. — VIE DE ST-MARTIN. ANTIPENDIUM ROMAN. PEINTURE SUR BOIS A FOND D'OR GAUFRÉ.
ART CATALAN. (XIIe SIÈCLE).
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FIG. 5. — ANTIPENDIUM AVEC ÉPISODES DE LA VIE DE DEUX SAINTS. PEINTURE SUR BOIS, FOND D’OR GAUFRÉ (XIIe SIÈCLE).
La collection Plandiura possède quelques images romanes du Christ en croix, généralement habillé et royalement couronné. C’est là un type de crucifix assez répandu en Catalogne et qui survit probablement jusqu’au XVIIe siècle. Les dévots en Catalogne dénomment ces crucifix des Majestats (Majestés). Cette majestat romane que reproduit la fig. 17 est aussi importante par sa sculpture que par sa décoration picturale. Unedes sculptures les plus émouvantes est sans doute le calvaire grandeur nature que reproduisentles figures 22 et 23 : il provient d’une petite église pyrénéenne du versant catalan. Quoique la polychromie soit tout à fait disparue des images de Joseph d’Arimathée, de S Jean et du larron Dimas et presque effacée sur le corps du Crucifié, quoique cette composition ne soit ni complète ni vraie, le groupe n’en est pas moins beaupar saplasticité, par son style et par son côté dramatique. Près ducalvairedelafig.22deux autres figures ont perdu elles aussi leur polychromie ; plus grandes que nature, elles appartenaient à un autre calvaire similaire, provenant de la même région montagneuse et probablement sculptées par le même maître qui ordonna et tailla le calvaire central.
Les figures 24 à 27 nous offrent des reproductions d’antipendiums romans taillés comme des sarcophages chrétiens du type de Sidamara. Dans les images de la fig. 24 la taille des yeux sans paupières rappelle cette image de la Vierge avec l’Enfant, d’époque bien postérieure, que reproduisait la figure 15. Même parenté de style entre le Christ des fig. 18 et 19, celui de la fig. 20, et telles idoles africaines et océaniennes de toute époque. Ce sont là des preuves pour la théorie de l’unité du genre humain ou tout au moins à l’appui de l’identité de tout art primitif dans les pays les plus éloignés sur la carte géographique et dans l’histoire.
L’antipendium reproduit dans la fig. 25 nous montre une polychromie qu’on serait en droit de considérer bien postérieure àlasculpture, si le texte écrit sur le volumen que tient de sa main gauche le Pantocrator ne contredisait cette
FIG. 6. — ANTIPENDIUM DE S. MICHEL. PEINTURE SUR BOIS. ART ROMAN NAVARRRAIS (XIIe SIÈCLE).
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opinion — à moins que ce ne soit une épigraphe copiée aussifidèlement que possible par notre supposé peintre restaurateur. Par contre l'antipendium que reproduisent les fig. 26 et 27 a été repeint en 1579, ce qui est attesté par l'inscription qui existe encore sur la partie supérieure du cadre. Une deuxième inscription ajoutée à gauche de cet encadrement par le propriétaire actuel de cette œuvre magnifique nous apprend qu'en 1924 cette sculpture a été restaurée par le bergamasque Cividini : il enleva la couche de peinture post-romane qui la recouvrait, sans endommager en rien le peu de polychromie authentique qui restait accrochée au bois au moment du repeint.
La collection que nous décrivons en résumé dans ces pages contient aussi de nombreux reliefs et statues de divers styles gothiques. Nous reproduisons seulement quatre statues en pierre, deux vierges catalanes, polychromées grandeur nature, et deux autres statues de moindre grandeur provenant de Castille : une image de St-Jacques, en marbre, œuvre probablement française, et un groupe de Ste-Anne avec la vierge enfant, en albâtre polychrome, d'école anglaise. L'influence française, dans les deux grandes statues catalanes est notoire.
Ces quelques exemples ne peuvent donner une idée de ce qu'est la sculpture gothique dans la collection Plandiura pas plus que de la sculpture gothique catalane en général : les deux statues catalanes reproduites ici s'inspirent un peu trop de la sculpture gothique française, et rappellent l'exquis maniériste jamais dépassé d'ailleurs de l'école de l'Ile-de-France. Pour que nos lecteurs puissent avoir une idée de la sculpture catalane du XIIIe au XVIe siècle il me faut avoir recours à une image littéraire : la sculpture française gothique semble concevoir le monde à la façon du Roman de la Rose bien plus qu'à celle de Rabelais, tandis que la sculpture catalane se rapproche davantage de Rabelais que du Roman de la Rose. Berenguer de Cebria, Pere Johan, Pere Oller, Anton Claperos, Pere Morey Guillem Sagrera et autres maîtres catalans anonymes, qu'ils soient influencés d'art français, d'art allemand, d'art flamand, d'art italien, ou qu'ils ne soient pas influencés du tout, sont des sculpteurs profondément réalistes et optimistes : l'idéal ne domine jamais dans leurs œuvres comme dans l'art français, plus mystique ; le réalisme des sculpteurs et peintres gothiques catalans est encore bien plus loin du pessimisme et du tragique de l'art espagnol.
La peinture gothique de la Collection Plandiura est non seulement abondante mais tout aussi choisie que la
FIG. 9. — La Vie de la Vierge. ANTIPENDIUM SUR FOND D'ARGENT DORÉ OU JAUNI. PEINTURE PRÉGOTHIQUE. ART NAVARRAIS. (XIIe SIÈCLE).
FIG. 10. — DÉTAIL DE LA FIG. 9.
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romane. En Catalogne la peinture au XIVe siècle s'est laissée influencer par Sienne d'abord, puis par Florence; au XVe par l'art des Van Eyck. D'influence siennnoise est la grande décoration à fresque du monastère de Pedralbes, près de Barcelone, œuvre de Ferrer Bas-sa. La peinture gothique catalane sur panneau est très abondante dans les musées épiscopaux de Vich de Tarragone, de Solson et de Barcelone et tout particulièrement dans le Musée Municipal de Barcelone et dans le Musée provincial de València. La collection Plandiura possède presque autant de beaux retables gothiques du XIVe siècle que les mieux pourvus de ces musées. Influencé par l'école siennoise que les peintres catalans ont connu à la cour papale d'Avignon, le polyptique ici reproduit, provenant d'Estopinyan, est une merveille qui n'a sa pareille que dans les œuvres de Simone Martini. Cette peinture, tout aussi bien que les autres œuvres du trecento catalan, est d'une richesse de couleur indescriptible; l'or, très discrètement employé, joue, presque invisible, comme une couleur. Autre polyptique d'une beauté singulière, celui reproduit figure 32, œuvre de Lluis Borrassa, maître très fécond, autant par les œuvres que par le nombre et la qualité de ses élèves, très estimé de son temps puisqu'il reçut des commandes de l'Etranger. Il existe de ce maître un superbe polyptique dans le Musée des arts Décoratifs, à Paris. Ce polyptique, ainsi que le précédent, représente des donateurs, dont les gracieux portraits se rapetissent humblement
FIG. 11. — VIERGE ET ENFANT, BOIS POLYCHROME. ART PRÉGOTHIQUE CATALAN. (XIIIe S.)
FIG. 14. — VIERGE ET ENFANT. BOIS POLYCHROME. ART ROMAN CATALAN (XIIIe S.)
FIG. 17. — CHRIST DE "MAJESTAT". ART ROMAN CATALAN. (XIIe AU XIIIe S.)
FIG. 18. — CHRIST EN CROIX. BOIS POLYCHROME. ART ROMAN CATALAN. (XIIe OU XIIe S.)
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FIG. 21. — CHRIST EN CROIX (FRAGMENT). BOIS POLYCHROME.
ART ROMAN CATALAN.
FIG. 19. — DÉTAIL DE LA FIG. 18.
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FIG. 16. — VIERGE ET ENFANT. BOIS POLYCHROME, ART ROMAN CATALAN. (XIIe S.)
FIG. 15. — VIERGE EN ENFANT. BOIS POLYCHROME, ART ROMAN CATALAN (XIIIe S.)
FIG. 12. — VIERGE ET ENFANT. BOIS POLYCHROME, ART ROMAN CATALAN (XIIe S.)
FIG. 22. — Calvaire DIT "SAINT MYSTÈRE". BOIS POLYCHROME, ART ROMAN CATALAN (XIIe S.)
aux pieds de Leurs Grandeurs les saints patrons. Lluis Borrassa, comme on le voit dans cette reproduction, se rattache plutôt à l'école florentine : il chevaucha le Trecento et le Quattrocento. Purement trecentiste est cet autre maître, Pere Serra, l'auteur de la Vierge au Lait que reproduit la figure 34. C'est une image de grandeur nature, d'une beauté indicible, que montre mal la reproduction. Pere Serra collabora avec son frère Jaume et probablement avec Llor Saragossa, deux peintres qui le valent. Les frères Serra tenaient bottega à Barcelone : cet atelier fut très actif, produisit de nombreux peintres admirables, quelques-uns bien connus, et travailla aussi pour l'Etranger.
La peinture quattrocentiste catalane nous est parvenue plus abondamment que celle du XIVe siècle. Elle se rattache à l'art flamand. D'ailleurs, à cette époque, tous les peuples de la péninsule extrême-occidentale sont influencés par la peinture des Flandres. La figure 35 en est un bon exemple. C'est un fragment de retable qu'on attribue à l'andalou Bartolomé Cardenas, dit Bermejo ou Rubeuss, et que les Français, ses contemporains, nommaient aussi Roux. Il y a déjà dans cette peinture quelque chose du dur réalisme qui caractérisera les écoles castillanes de la Renaissance. Des écoles espagnoles postérieures, M. Plandiura ne possède que le tableau où le Greco a représenté à sa façon plutôt
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FIG. 20. — CHRIST EN CROIX, BOIS POLYCHROME.
ART ROMAN CATALAN (XI° OU XII° S.)
FIG. 25. — DÉTAIL DE LA FIG. 22.
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irreligieuse les effigies des apôtres Pierre et Paul : c'est une harmonie mauve, cramoisie et verte, on ne peut plus riche et qu'il est difficile de classer comme tonalité chaude ou froide. C'est un de ces tableaux si étrangements séduisants, que le Greco a produits en quantité, mais qui apparaît ici plus bouleversant que d'habitude. Il frappe et il émeut intensément par la façon acharnée et pourtant indéfinissable avec laquelle le peintre de Tolède a mis ici et là des accents décisifs d'ombre ou plutôt de néant, d'un néant positif, si on peut dire.
La céramique et la verrerie de la collection Plandiura sont un éblouissement : elle est riche surtout en céramique primitive des pays de langue catalane, c'est-à-dire de Valencia et de Catalogne. Les deux plats de la fig. 57 sont deux beaux exemplaires de la grosse faïence mauresque de Valencia avant la découverte du reflet métallique, de cette faïence que l'archéologie connaît sous la dénomination générique d'hispano-mauresque, ce qui est un anachronisme, puisque l'Espagne n'existait pas alors et que la plus grande partie de la vaisselle à reflet métallique et la plus belle était faite en pays catalan. Le centre de cette étonnante céramique antérieure au reflet métallique se trouvait dans un petit village catalan du royaume de Valencia, à Paterna, et de là la dénomination de céramique paternine ou de Paterna. C'est une faïence à grosses parois, couverte d'un assez beau blanc stannifère et peinte de vert veronèse très éclatant dans des contours au manga-
FIG. 25. — ANTIPENDIUM, ROMAN CATALAN. BOIS POLYCHROME (XII°)
FIG. 13. — VIERGE DE CABET. BOIS POLYCHROME, ART ROMAN CATALAN (XI° OU XII° S.)
FIG. 27. — DETAIL DE LA FIG. 26.
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FIG. 24. — FIGURES EN BOIS POLYCHROME, PROVENANT D'UN ANTIPENDIUM ROMAN CATALAN (XII° S.)
FIG. 26. — ANTIPENDIUM ROMAN CATALAN EN BOIS POLYCHROME (XII° S.)