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DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain INTÉRIEURS FRANÇAIS Présentés par Jean Badovici, Architecte ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
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DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain INTÉRIEURS FRANÇAIS Présentés par Jean Badovici, Architecte ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
DOCUMENTS D'ARCHITECTURE Art Français Contemporain INTÉRIEURS FRANÇAIS Présentés par Jean Badovici, Architecte ÉDITIONS ALBERT MORANCÉ
INTÉRIEURS FRANÇAIS
Ouvrage établi par les soins des Éditions Albert Morancé, à Paris 30-32, Rue de Fleurus 1780 Librairie Centrale d'Art et d'Architecture Ancienne Maison Morel Fondée en 1780
... Tu parles toujours de l'homme comme d'un être partout et toujours identique à lui-même; mais ce n'est là qu'une abstraction. — Non, ce n'est pas une abstraction : si différents que soient les individus, il y a toujours entre eux des traits et des désirs communs, une identité profonde de nature qui persiste sous le disparate des apparences; la nature humaine se retrouve toujours à travers le labyrinthe des idées et des passions contradictoires. — Je le veux bien, mais il faudrait considérer que tous ne sont pas parvenus au même degré de culture, au même point d'humanité. — Que veux-tu dire par là? Sait-on où est la perfection dans un monde qui est un perpétuel devenir? Existe-t-il une humanité parfaite, et, si elle existait, qui pourrait juger de sa perfection, et à quels signes se reconnaîtrait-elle? — Il est vrai qu'on ne parle jamais que par à peu près; mais la maîtrise de soi et l'équilibre de la pensée sont des traits en qui tout le monde, et même les plus sceptiques, s'accordent à reconnaître la marque des esprits supérieurs. — L'art ne cherche-t-il pas à créer une beauté qui parle aux uns comme aux autres? — En un sens, oui. Mais il serait bon de remarquer qu'en créant cette beauté, le véritable artiste crée en même temps les ---
esprits capables de la comprendre. Il répand l'enseignement avec la joie. Et c'est par lui que les faibles s'élèvent peu à peu. Les forts puisent dans la beauté la joie de leur propre équilibre, la joie de voir chanté en lignes harmonieuses un ordre qu'ils avaient eux-mêmes reconnu. Les autres, ceux qui habituellement se laissent flotter au gré des événements et des choses, ceux qui se laissent prendre à la mobilité des rapports et s'initient par la beauté à une vie plus profonde, à un équilibre supérieur; ils acquièrent par elle le sens de la stabilité et de l'ordre. — Cette stabilité et cet ordre, qu'est-ce donc, sinon des illusions? — Illusions fécondes, puisque c'est par elles que l'humanité s'éclaire peu à peu et prend conscience d'elle-même; c'est par leur recherche inconsciente et toujours déçue, puisque le but se trouve toujours dépassé aussitôt qu'atteint, c'est par elles, dis-je, pourtant que l'homme cesse d'être un pur accident, une chose comme toutes les autres choses. — Oui, je le veux bien; mais il faut se garder d'oublier que l'homme n'est pas seulement une âme et une volonté; il est corps aussi et son corps participe trop à la vie du monde matériel, pour qu'il ne soit pas dangereux d'accorder trop à la pensée. — Mais celle-ci est souveraine. La tâche de l'art est de montrer l'homme dans sa totalité : ni le corps sans l'âme, ni l'âme sans le corps. L'action de l'esprit sur la matière et les incessantes réactions de la matière, la vie enfin, telle qu'elle apparaît dans sa mouvante complexité, tel est l'objet de l'art. — Si la suprême sagesse et la suprême vertu consistent à ne considérer les événements extérieurs que dans leur rapport avec notre être intime, ne crois-tu pas qu'on peut rencontrer la beauté tout en ne s'attachant qu'à traduire les mouvements les plus intimes de la pensée, ou bien, au contraire, en traduisant quelque apparence du monde sensible sans s'inquiéter de ses rapports avec notre propre nature? — Il n'y a point de pensée sans objet. Et, même quand il croirait copier une apparence du monde sensible, l'artiste s'exprimerait encore à travers cette copie. Chez les Grecs la beauté était soeur de la vertu et de l'intelligence; un beau corps était aimé pour ce — 6 —
qu'il traduisait de perfection morale; d'où leur merveilleux équilibre. — Tu sais bien et tu m'as dit souvent qu'il ne fallait pas songer à retourner en arrière. L'art grec... — Ce n'est pas l'art grec que je veux ressusciter. Cela n'aurait point de sens : mais l'équilibre de l'esprit grec. Être devant notre civilisation ce qu'ils furent devant la leur. — Les conditions de la vie moderne exigent une tension et un effort continuels que ne connaissaient point les Grecs. — Je n'ai jamais dit que nos œuvres fussent ressembler aux leurs. Mais, ce monde ardent, cette vie difficile, il faut que nous les comprenions avec cette même liberté, que nous les traduisions avec ce sens de la mesure et de l'ordre profond qui caractérisaient les grands Hellènes. — Qui peut se vanter de comprendre ainsi notre vertigineux monde moderne? Quelle passion soutiendra assez puissamment les forces d'un artiste pour qu'il ne recule pas devant une aussi formidable tâche? — Certains sont déjà avancés sur la voie. J'en vois plus d'un. Ce vertige dont tu parles ne surprend qu'au premier moment. Un peu d'attention fait bientôt découvrir dans le tourbillon quelques grandes lignes directrices où se dessine le cours des forces éternelles et de l'éternelle humanité. — Peut-être, en effet, certains sont-ils sur la voie; peut-être même, et je te l'accorde, certaines œuvres sont-elles une expression suffisante de notre époque. Mais qui les comprendra? Les hommes de notre temps se pressent dans une agitation incessante; la civilisation ne leur donne pas mais leur ôte chaque jour un peu de temps nécessaire aux contemplations et aux réflexions salutaires. — Je ne suis pas sûr que les œuvres de la statuaire ou de l'architecture grecque aient été comprises de tous les Grecs; et pourtant elles étaient l'âme même de la Grèce. Non, cela ne compte pas : la beauté dure et n'est jamais comprise que peu à peu. Mais il est certain que l'avenir nous garde encore secrète la fleur suprême de notre civilisation, l'art qui l'exprimera. — Il faudrait pour réaliser cet art une puissance de volonté, une sincérité sans réserve, une force enfin qui doivent être rares. — Toute civilisation porte en elle tous les éléments de ses ---
développements. Tout événement suscite des forces nouvelles, en même temps que d'autres meurent. Toute énigme suscite tôt ou tard l'homme qui doit la résoudre. — Bienheureux postulat. — Non pas. Certitude éprouvée. Ils sont là, mais c'est l'heure qui n'est point venue. Celui qui parle trop tôt trouve contre lui toutes les forces coalisées et se brise. Mais nous attendons et nous entendrons celui qui parlera à l'heure où l'humanité enfin lasse de ses formidables luttes s'arrêtera un instant pour se reposer et contempler au pur miroir de l'art, son nouveau visage. — Tu attends le créateur de génie. Qui te dit qu'il ne soit pas là, qu'il ne parle pas près de nous sans que nous l'entendions? — Le génie est celui qui se fait entendre. Le talent, qui combine, ordonne les éléments du passé ou du présent, spontané ou réfléchi, audacieux ou hésitant, ne suffit pas. Le génie seul créera les nouvelles lois nécessaires; il surgira et de son regard jailliront des visions que les hommes s'étonneront de reconnaître. Il dira d'un élan les sublimes splendeurs de notre temps. — Sais-tu qu'on rencontre des gens qui ne croient plus au génie? — Qu'importe! Le génie n'a souci que de lui-même et de la vision qu'il impose. — Comment définirais-tu le génie? — On a presque honte de tenter la définition d'une si grande chose qui passe toutes les définitions. Le génie est, dans un ordre ou dans tous, une sublime perfection. En même temps qu'il embrasse largement le champ des apparences, il pénètre profondément au cœur des essences. La forme et la force trouvent en lui leur expression équilibrée. Il est le lien entre les hommes, entre les superficiels et les profonds, comme une seconde nature dans laquelle les êtres se rejoignent et communient. Il est le lieu où se confondent les échos de toute une époque ou d'un monde. Il ne subit pas la loi du passé; il impose sa loi à l'avenir. — Comment peut-il imposer sa vision? — Il l'impose parce qu'elle traduit les inconscientes aspirations de tous et qu'elle correspond pleinement à la vraie nature des choses et de l'esprit humain. — 8 —
— En somme, selon toi, l'œuvre du génie exprimerait la totalité de l'esprit humain, ses réactions essentielles devant un réel donné. Et, en effet, cela seul peut expliquer l'universel consentement qui la reçoit. Car il est des gens chez qui le sentiment domine le jugement d'une manière à peu près absolue, tandis que chez d'autres le sentiment à proprement parler ne joue qu'un rôle tout à fait secondaire et s'efface devant le jugement de raison. — Dans l'œuvre vraiment belle qui s'impose à l'admiration générale, l'élan de sensibilité spontanée arrive au même but et s'enferme dans les mêmes limites que le jugement le plus strict. C'est une création imaginative où la raison trouve réalisée une parfaite vérité humaine, où sensibilité et jugement sont équilibrés selon une loi d'harmonie qui enchante les hommes comme la perfection même de leur nature profonde. — C'est ce qui fait sa valeur absolue. — En effet. Le sentiment livré à lui-même est chose trop fugitive et trop individuelle. Il ne prend de valeur universelle que lorsqu'il est incorporé dans une œuvre qui satisfait aux exigences universelles de la raison. — C'est bien là le sens des grandes œuvres; elles sont intelligence et amour. La beauté véritable exprime à la fois l'individuel et l'universel; le relatif et l'absolu. — C'est grâce à cette fusion intime du général et du particulier que les belles œuvres nous donnent cette impression d'une stabilité définitive, l'impression que rien ne pourrait leur être ajouté ni retranché, l'impression qu'elles sont éternelles. Comme de la multiplicité des lignes droites possibles on tire l'idée du caractère essentiel de la ligne droite, l'idée pure de la ligne, ainsi de l'infinie variété des manifestations de l'activité humaine se dégage l'idée pure d'humanité qui enferme à la fois toutes les formes du réel et les dépasse comme le rationnel dépasse l'accidentel. — Tu as raison; le beau idéal est aussi absolu que l'abstraction géométrique, d'ailleurs, il n'est pas formé autrement; c'est notre besoin d'absolu et notre esprit d'abstraction qui finissent par découvrir les lignes mères expressives de l'essence des choses dans le perpétuel évanouissement des formes. Le caractère conventionnel des équilibres ainsi réalisés par abstraction ne les empêche point — 9 —

Cet ouvrage, présenté par l'architecte Jean Badovici, explore les intérieurs français dans le cadre de la collection "Documents d'Architecture". Il s'inscrit dans une réflexion sur l'art français contemporain et la nature humaine, abordant la beauté, la culture et l'équilibre.