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ART ET DECORATION revue mensuelle d'art moderne --- EDITIONS ALBERT LEVY juin 2 RUE DE L'ECHELLE • PARIS. 1927 --- LE SALON DES ARTISTES DECORATEURS CE NUMÉRO EXCEPTIONNEL France : 12 francs Jean Beaumont
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ART ET DECORATION revue mensuelle d'art moderne --- EDITIONS ALBERT LEVY juin 2 RUE DE L'ECHELLE • PARIS. 1927 --- LE SALON DES ARTISTES DECORATEURS CE NUMÉRO EXCEPTIONNEL France : 12 francs Jean Beaumont
ART ET DÉCORATION et l'Art Décoratif REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE Rédacteur en Chef : Léon Deshairs 31e année. — N° 306 Tous les droits sur les articles et les reproductions sont réservés pour tous pays. Les articles parus dans Art et Décoration deviennent la propriété de la revue. Les modèles publiés dans la revue sont et demeurent la propriété de leurs auteurs, toutes reproductions ou imitations même partielles, sont interdites et seront poursuivies par leurs auteurs. --- PRIX POUR 1927 I. France, le Numéro : 8 fr. 50 L’Abonnement (12 numéros) : France, 85 francs II. Pays ayant adhéré à la Convention de Stockholm : Afrique du Sud (Union de l’), Albanie, Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Bulgarie, Canada, Chili, Congo Belge, Cuba, Egypte, Equateur, Espagne, Estonie, Ethiopie, Finlande, Grèce, Guatemala, Haiti, Hongrie, Lettonie, Liberia, Lithuanie Luxembourg, Maroc (zone espagnole), Paraguay, Pays-Bas, Perse, Pologne, Portugal et ses Colonies, Roumanie, Salvador, Serbie-Croatie-Slovaquie, Suède, Tchécoslovaquie, Terre-Neuve, Turquie, U. R. S. S. Uruguay, Vénézuéla, Yougoslavie. Le Numéro ………………………………………… 10. • L’Abonnement (12 numéros) …………………… 100. • III. Autres Pays : Le Numéro ………………………………………… 11.50 L’Abonnement (12 numéros) …………………… 115. • EMBOITAGES (chaque emboitage contient un semestre), 10 francs (Port en sus : France, 2 francs. Etranger, 3 francs) Demander le tarif spécial pour les années parues, brochées ou reliées --- ÉDITIONS ALBERT LÉVY, 2, Rue de l’Échelle, PARIS (1er) Compte chèques Postaux 6690 R. C. Seine 64696 Téléphone Louvre 35-87 --- CHEMINS DE FER DE L’EST Retard, au départ de Paris, de certains trains rapides et express de soirée à destination de la Suisse Afin d’épargner aux voyageurs à destination de la Suisse et de l’Autriche un stationnement prolongé à Bâle, les trains rapides et express partant de Paris-Est pour la Suisse le soir auront leur départ retardé dans la période du 15 Mai au 1er Octobre. Les correspondances à Bâle ne seront pas modifiées. Le rapide de 20 h. 30 pour Bâle et Milan partira à 21 h. 15 et l’express de 21 h. 35 pour la Suisse Orientale et l’Arlberg partira à 22 h. 15. La relation de nuit pour Épinal et les Vosges via Port-d’Atelier sera assurée par le rapide partant de Paris à 21 h. 15 et par suite avancée de 20 minutes au départ. Enfin, pour permettre ces modifications, l’express pour Troyes, Chaumont, Lure, qui part de Paris à 21 h. 10 sera légèrement retardé et partira de Paris à 21 h. 30. --- CHEMIN de FER de PARIS à ORLÉANS DOURDAN La Banlieue Sud-Ouest La Compagnie d’Orléans (de Paris-Quai d’Orsay à Etampes et Dourdan et de Paris-Luxembourg à Sceaux-Robinson et Limours) dessert, avec cette banlieue, une superbe région; (belles forêts, ruines romantiques, coquettes bourgades, grands châteaux, vieilles églises, Vallées de l’Orge, de la Juine, de la Bièvre, de l’Yvette.) En été, circuit automobile au départ de Saint-Rémy-les-Chevreuse pour la visite du Pays de Chevreuse (Port-Royal, Dampierre et les Vaux-de-Cernay). Pour tous renseignements, consulter le Livret Guide officiel de la Compagnie d’Orléans.
LE XVIIe SALON DES ARTISTES DÉCORATEURS Qui visite le Salon des Artistes décorateurs y saisit tout d'abord un caractère d'unité. Cette unité est-elle profonde ou superficielle, d'esprit ou d'apparences, indique-t-elle une tendance profonde de l'époque ou une mode fugitive ? Question complexe, puisque déjà il n'est pas si facile de définir et d'opposer avec quelque précision la mode épisodique et le caractère essentiel et que, s'accordât-on sur une parfaite définition, on ne s'accorderait point sur les exemples. Selon les différences du goût individuel, les uns attribueraient aux contingences de la mode ce qui, pour les autres, exprimerait la nécessité même de l'époque. Cependant, s'il tombait de Mars ou de Vénus ou si simplement il était le Huron des livres, le promeneur, ayant examiné tous les stands, ne pourrait manquer d'y reconnaître des caractères communs et concluerait sans doute à l'identité d'un style, d'une écriture d'époque. Ces caractères communs nous allons tenter de les définir. Mais auparavant une constatation est nécessaire, que, faute de temps, n'eut point faite l'échappé de Mars ou de Vénus, mais qui se fût imposée immédiatement à l'esprit du Huron. Elle ne s'applique point spécialement à cette exposition, elle est valable peut-être pour la plupart des manifestations plastiques de notre temps. Qu'elles en expriment ou non les tendances profondes et l'essentiel, elles se détachent de la coutume ou la contraignent plutôt qu'elles n'émanent d'elle ou ne se confondent avec elle. Ici, qu'on admire ou qu'on déteste les constructions et le décor, il est évident que les meubles exposés dans les stands ne sont point encore ceux-là même de l'homme de la rue ou du Français moyen. Si un certain accord s'est établi entre les décorateurs, cet accord ne domine point l'usage absolument. Et les Grands Magasins, exposant au Grand Palais des meubles ou des ensembles, qui peuvent sembler à la limite des audaces de 1927, exposent et vendent en leurs rayons, à côté de ces mêmes meubles, d'autres meubles d'un autre esprit, DA SILVA BRUHNS
ART ET DECORATION Petit bureau Petite table Coiffeuse Mais, s'il s'agit du meuble, il semble bien que l'ornementation cubiste prétende à une rigueur qu'on est tenté de refuser à l'ornementation florale. Peut-être y a-t-il là quelque naïveté. Un triangle inutile n'est pas moins un ornement qu'une rose superflue. Mais tel décorateur peut s'imaginer que l'image réelle d'un triangle ou d'une sphère emprunte à l'idéale figure qu'il représente on ne sait quoi de l'évidence et de la rigueur des démonstrations géométriques. Peut-être, pour comprendre cette offensive du cubisme ornemental, convient-il de considérer ses origines. Les premiers architectes et décorateurs français ou étrangers qui prétendirent se libérer de la tyrannie des styles anciens, invoquèrent la raison, en appelèrent — qu'on ne voie point ici un calembour — à une théorie de la table rase et voulurent qu'un meuble ne fut qu'une harmonieuse adaptation à sa destination. Ou bien ils s'inspirèrent des lois ou même des aspects de la mécanique. Exprimer un siècle de raison et de machinisme, construire des meubles précis comme des carrosseries. Le premier devoir était de lutter contre le fouillis ornemental, contre les guirlandes et les entrelacs. Nos yeux modernes avaient besoin de certitude et de limpidité. Ainsi le décorateur se trouvait réduit à l'invention pure et contraint à une austérité de goût, qui pouvait paraître calviniste. Que le besoin d'orner, de rompre la monotonie des surfaces, de les moduler, soit dans l'instinct du primitif, cela n'est point douteux, et non plus qu'il dégénère dans copies ou émasculations de styles anciens. Et pour des raisons qui ne sont qu'économiques — qui parfois aussi sont d'ordre sentimental — les partisans les plus décidés d'un style moderne habitent en des décors anciens, ou pis : se résignent au plus hétérogène des bric à brac. Ainsi, quelque jugement qu'on porte sur le Salon des Décorateurs, et si même on l'estime en deçà des tentatives et des réalisations des plus originaux de nos initiateurs depuis le commencement de ce siècle, on lui doit beaucoup d'indulgence et il faut reconnaître que beaucoup, parmi ses manifestations, font figure encore de programme, de proclamation, peut-être même de profession de foi. Depuis l'exposition des Arts Décoratifs de 1925, il n'est plus permis de mettre en doute la déchéance de l'ornementation empruntée à la flore ou à la faune, plus généralement de toute ornementation — comme disent les Allemands — naturalistique. Modelée ou stylisée, la fleur est remplacée par le triangle. Les surfaces se couvrent de figures géométriques régulières ou décalées, symétriques ou dissymétriques, juxtaposées, s'imbriquant ou se surplombant. D'un mot, l'ornementation est devenue cubiste. Quoi qu'on pense du cubisme pictural, c'est un fait que le cubisme a pénétré la mode ornementale et non pas seulement dans les choses de l'ameublement. Le cubisme inspire l'affiche de la rue et l'on peut voir des souliers de femme dont les broderies sont cubistes.
LE XVIIe SALON DES ARTISTES DÉCORATEURS Chambre à coucher DJO-BOURGEOIS --- l'instinct des foules civilisées. On eut peur du meuble caisse ou du meuble orthopédique. On avait peur aussi des corbeilles de roses ou des fruits assemblés. L'ornementation cubiste fut un compromis entre le besoin de l'ornement et sa satisfaction par des moyens qui semblaient périmés. Où l'arbitraire d'une rose eût paru intolérable, l'arbitraire d'un triangle ou d'une sphère donna l'illusion de la rigueur et de la nécessité. Le caprice se déguisa en géométrie. Le caprice de la mode elle-même. Voici donc une armoire dont les portes sont ornées de lattes dissymétriques qui se coupent à angles obtus. Aux stands du Louvre, le cubisme tonne aux plans de la porte, aux panneaux qui dominent les buffets bas. Des figures géométriques s'éloignent dans une profondeur simulée par la perspective linéaire et les valeurs. Une succession de plans séparés s'enfonce dans le mur plan et le creuse en trompe l'œil géométrique. Aux stands du Louvre et du Printemps, ce n'est que jeu de volumes et de plans. Mais les tapis ne sont que jeu de taches. Que ce double jeu soit harmonieux, ou discordant, on y trouve cependant cet aveu implicite que la délimitation d'un triangle n'est pas en elle-même plus rigoureuse que la délimitation d'une tache ou que la fusion de taches floues. C'est peut-être aux flancs des reliures que cette domination de l'ornementation cubiste est le plus manifeste. Ne cherchez point ici la moindre fleurette. Vous ne la trouveriez pas. Ici tout est triangle, sphère, polygone. Le goût moderne récuse la frivolité de l'anecdote ou du symbole. Il lui faut on ne sait quoi d'arrêté, de délimité, qui porte en soi sa certitude. Sans doute l'utilisation des éléments figurés de la géométrie plane ou de la géométrie dans l'espace n'est pas une invention du cubisme. Les peuples primitifs et les peuples orientaux se sont servis, pour leur ornementation, de motifs qu'on a précisément coutume de nommer géométriques. Mais on entend par là que ce sont lignes et figures qui n'ont pas de rapport à une représentation du réel. Et ces lignes et figures n'affirment point leur "géométrisme", qui
ART ET DECORATION Fauteuil MAURICE MATET lui-même. On voit des commodes ou des coffres aux formes décalées ou surplombantes, sans que leurs brusques retraits ou saillies se justifient par une autre raison que le désir de surprendre agréablement les yeux ou de créer un effet. Point de pigmentation ornementale, mais jeu de surfaces, volumes et directions. Du fait que ce jeu n'est point strictement commandé par la destination et la construction du meuble, on en pourrait conclure que le meuble tout entier, en ses formes et directions, prend caractère ornemental et devient décor. Voici par exemple un coffre dont la tablette supérieure s'arrête quelques centimètres avant les extrémités latérales du corps. Et ce corps central lui-même est flanqué de deux corps supplémentaires. s'absorbe, pour ainsi dire, dans l'ensemble. Mais en chaque vitrine de reliures le triangle proclame son individualité de triangle et la sphère ne renonce point à son âme de sphère. Ils ne se résolvent point en arabesque. Je ne dis pas que ce jeu de lignes parallèles, obliques, sectionnantes ou tangentes ne soit point agréable ou qu'il ne se justifie pas. Mais il n'est pas moins arbitraire qu'un jeu ornemental inspiré de la flore ou de la faune. Cependant il semble qu'en perdant son apparence accoutumée l'ornement perde en même temps son caractère de superfluité. Bien mieux : il acquiert, par rapport à la surface ornée, une indépendance qui semble ne lui avoir point encore été accordée. Il s'étend sur les plats, il y prolifère géométriquement. D'être linéaire, il n'inspire plus de méfiance, il n'a plus caractère d'ouvrage de dames, on lui accorde vertu d'austérité. Cet arbitraire géométrique — et le mot arbitraire n'a point ici de sens péjoratif, ces lignes n'ayant point de prétention à juger, mais à constater — cet arbitraire géométrique s'étend parfois au delà de la conception ornementale, à la conception du meuble Fauteuil et table-liseuse JOUBERT ET PETIT
LE XVIIe SALON DES ARTISTES DÉCORATEURS PIERRE PATOUT, architecte mentaires, étroits et plus bas, qui ne sauraient prétendre à une autre fonction que celle de colonnades ornementales. Ces deux corps supplémentaires font penser à ces tourelles dont on flanquait naguère une maison d'habitation, pour lui donner aspect de château. Les extrémités latérales de ce coffre, vu de face, se peuvent comparer à trois marches d'escalier. L'aspect n'est point désagréable, les proportions sont heureuses. Et les sections rectangulaires donnent à ce fantaisiste assemblage une apparence de rigoureuse affirmation. Cet autre meuble montre un ventre surplombant sur une sorte de plinthe en gorge. Plus loin, les deux pieds antérieurs d'une commode, s'élargissant dans le sens de la hauteur, pénètrent en quelque sorte dans le corps du meuble. Ils s'arrêtent à mi hauteur de ce corps et leur surface supérieure, débordant d'un demi-cercle, donne à l'œil l'illusion d'être une surface de support. L'extrémité du meuble, taillée à angle droit, semble porter sur cette plate forme circulaire. En réalité il y a effet de sculpture. De même à Primavera, les deux petits meubles placés de chaque côté du lit, sont composés d'un cube et d'un cylindre accolés, l'un dominant l'autre. On peut signaler tout au moins comme amusante la bibliothèque de M. Raymond Nicolas. Elle est faite de trois rayons suspendus au plafond. C'est ainsi que dans les fermes on fait sécher sur des claires les rigotes ou les tomes. La bibliothèque tient la place du lustre. Ne jugeons point ici l'exécution, l'arbitraire des saillies et l'excès ornemental. Absurde ou ingénieux, tout projet insolite prête à méditer. Dans une pièce trop petite, mais suffisamment haute, peut-être gagnerait-on quelque place en disposant au niveau des corniches les livres qui ne sont pas de chevet. Et s'il est quelque bibliophile, pour qui les livres ne sont
ART ET DECORATION qu'objets de luxe, prétextes à reliures précieuses qu'on ne doit point toucher, peut-être trouvera-t-il dans cette conception le moyen de les mettre à l'abri des contacts dangereux et des mains indiscrètes. Les objets de serrurerie, poignées et tirettes, aussi bien que les bijoux montrent peut évoluer la forme traditionnelle ou conventionnelle d'un meuble, par des variations qui semblent constructives et qui ne sont que décoratives. La raison pure n'accepte point toutes les courbes des cylindres cubistes; peut-être est-elle tentée de les redresser. Le problème est de savoir s'il F. et G. SADDIER les mêmes imbriquements et surplombements, les mêmes formes "syncopées". Est-ce par hasard, pour des raisons de technique ou par la volonté des exécutants que les objets de verrerie et de ferronnerie semblent résister à la syncope ? Ainsi l'on peut dire que le cubisme non seulement inspire le motif ornemental, mais en quelque sorte agit en profondeur. Étant donné une forme déterminée par l'usage et la destination, il la modifie selon des fins qui ne sont que décoratives, mais selon des apparences qui, par l'illusion géométrique, semblent l'expression d'une nécessité. Ainsi naîtra de là un style constitué uniquement par des rapports de directions et par des proportions. Ou si cette modification des aspects usuels prépare seulement nos yeux à des modifications plus essentielles, à des formes imprévibles, déterminées par des matériaux nouveaux et par le calcul. Et déjà, en ce Salon, quelques meubles témoignent d'un souci de construire indépendant d'une formule décorative, fut-elle cubiste, indépendant aussi de nos habitudes ou routines visuelles. Parmi ces habitudes, il en est peut-être d'excellentes ou qui le furent. Tant qu'on n'utilisa que la pierre et
LE XVIIe SALON DES ARTISTES DÉCORATEURS le bois, les lois même de leur utilisation créèrent une accoutumance à la symétrie. Et la dissymétrie ne pouvait jamais être qu'allusion légère ou subtil décalage. L'œil apprit à confondre symétrie et stabilité. Que la symétrie et la simplicité s'unissent dans un objet, nous sommes immédiatement tentés de le déclarer rationnel. Mais il se pourrait que ce que nous nommons si vite raison ne fût qu'un trop gros bon sens, tout nourri de conventions. Et la raison expérimentale pourrait bien nous donner un démenti. C'est ainsi que le petit bureau et la coiffeuse de M. Kohlmann présentent des porte à faux qui tout d'abord peuvent déconcerter. Du moins apparaît-il ainsi à un œil accoutumé aux symétries ternaires du guéridon ou au parallélépipède parfait délinéamenté par la table à quatre pieds. Cependant cette avancée d'un plateau dans l'espace supprime, sans compromettre la stabilité, l'encombrement de l'un des supports et permet, sans être incommodé, de s'asseoir de biais, à l'angle même du meuble. Ainsi certaines saillies des constructions en ciment armé apparurent tout d'abord comme des audaces scandaleuses et des injures au Parthénon. Mais qu'on se souvienne seulement du Pavillon du Tourisme édifié par Mallet-Stevens à l'exposition des Arts Décoratifs de 1925. L'importante saillie d'une avance se projetait dans l'espace comme soutenue par ses propres moyens. Des yeux trop routiniers eussent cherché une colonne absente. Cependant, derrière ce Pavillon, les colonnades purement ornementales du Grand Palais, persistances d'organes devenus inutiles, expliquaient ce malaise ou cet étonnement. Toujours est-il que DAURAT le Salon des Artistes Décorateurs suffirait à démontrer — si cela était à démontrer — que les formes en apparence les plus austères suffisent à l'expression des sensibilités les plus contradictoires. Ici, tout n'est que clarté et limpidité. Mais là, malgré la commune acceptation d'un cubisme ornemental et d'un cubisme de structure, malgré les sphères sous les pieds strictement rectangulaires, malgré les rideaux où se développe une broderie dont l'inextricable géométrie remplace l'entrelacs floral, on retrouve, dans les rapports de couleurs aussi bien que dans les proportions de l'ensemble et du détail, l'esprit du Louis-Philippe ou du Second Empire. Et il arrivera même que serpente, à la base d'un siège, un festonnement du bois, qui remplace la frange interdite, la frange d'antan, la frange sans doute regrettée. Il n'est donc pas vrai que cette révolution de quelques apparences par le cubisme soit d'une inspiration purement rationnelle. Et même, sitôt qu'il a passé du tableau aux arts d'application, il semble que le cubisme ait plus clairement révélé son esprit d'arbitraire et de fantaisie. Ce Salon prouve que le caprice géométrique exprime avec quelque bonheur un des moments de notre époque. L'ornementation par polygones et la construction par polyèdres déconcerta d'abord le public. Mais elles semblent avoir atteint leur point de vulgarisation. C'est par là peut-être qu'on définirait le mieux l'actuel Salon des Artistes Décorateurs. Il prête moins à des considérations anticipatrices. On y regrette l'absence d'un Francis Jourdain ou d'un Pierre Chareau (du moins Chareau n'expose dans le stand de Ruhlmann qu'un DAURAT
ART ET DECORATION support métallique pour plantes vertes). Et c'est ici Ruhlmann qui nous convie à l'anticipation, Ruhlmann qui préfère d'ordinaire nous séduire par la seule perfection et la seule aristocratie de son goût. Il expose un meuble métallique (essai sur le meuble d'acier). Léon Deshairs a montré ici même le conflit entre notre attachement à la « chaleur du bois » et les espérances que le métal et la mécanique suggèrent à notre esprit. Nous vivons un âge du métal. Sans même qu'il soit nécessaire de faire intervenir des considérations utilitaires, et si peu séduisante qu'en puisse être la matière, le métal, en notre époque de machinisme, exerce une attraction sur nous. Nous voulons des meubles stricts comme des carrosseries. Et, si le tabouret du chirurgien ne nous procure point la même sorte de plaisir qu'un fauteuil Louis XVI, quiconque a pénétré dans une salle moderne de chirurgie, son goût n'est point à l'abri désormais de pressentiments que n'ont point connus les contemporains d'Ambroise Paré. De même les formes de l'auto et de l'avion agissent sur notre sensibilité visuelle et la transforment, que notre volonté soit ou non consentante. Ajoutez à cela l'action des formes qui ne sont pas de revêtement, des formes sans arbitraire des organismes mécaniques eux-mêmes. On pourrait imaginer, si l'ère du métal devait commencer demain, que les fauteuils exposés par Jean Dunand expriment la lutte suprême du bois condamné à disparaître. Jean Dunand demande au bois lui-même, par la perfection de la technique, l'impitoyable rigueur que nous sommes tentés d'attribuer au seul métal. On voit au Salon des Artistes Décorateurs des pieds de chaise et des pieds de table en tôle. Mais ils ne semblent qu'une démonstration de laboratoire. Ils ne modifient que l'aspect superficiel des meubles. Mais Ruhlmann nous présente un vaste coffre tout en acier. Il a tenté l'expérience. Mais ce magicien ne l'a point tentée jusqu'au bout. Les sortilèges du goût de Ruhlmann s'interposent entre l'expérience et nous. Les portants se présentent seuls avec des luisants métalliques et ne font, par contraste, qu'accentuer la profonde patine, qui masque le corps du meuble. On le croirait en bois. Il faut le frapper du doigt, écouter le son qu'il rend au choc du doigt, pour acquérir la certitude de l'anticipation métallique, du meuble parfaitement adapté à une civilisation mécanique et à un Univers déboisé. LÉON WERTH. MADELEINE SOUGEZ
ROTONDE D'ENTRÉE ET FONTAINE par HENRY FAVIER Avec la collaboration de «Les solides lumineux»

Cette publication d'Art et Décoration est un numéro spécial consacré au XVIIe Salon des Artistes Décorateurs. Il explore les tendances du mobilier et de la décoration d'intérieur de l'époque, mettant en avant le style cubiste dans l'ornementation et les formes des meubles. L'ouvrage présente également des critiques et des analyses des différentes pièces exposées, ainsi que des informations sur de nouvelles publications d'art.