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ART et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Jean Veber. - RAYMOND BOUYER. - Le Salon. - GUSTAVE SOULIER. - La Manufacture Nationale de Sèvres en 1900, (Porcelaines et Grès.) - E. BAUMGART. - Nos Concours, - Planche hors texte : - La Parabole des Vierges Folles. - Par Jean Veber. --- JUIN 1900 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LAFAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. 4e Année. — N° 6

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, FREMIET, ROTY, LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L'Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Publicité de “ART & DÉCORATION” Tirage : 11.000 exemplaires Le chiffre de 11.000 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro. L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude. --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. --- L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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Frise du Pavillon des Industries Laitières, à l'Exposition Universelle (relief coloré). JEAN VEBER Un des meilleurs divertissements de l'esthétique, c'est de mesurer la surprise ou d'observer le silence de ceux qui se croient en possession de la vérité sur le grand art (comme ils disent), chaque fois qu'une découverte ou qu'une citation vient taquiner leur credo; le jour où le mot polychromie suivit de près la constatation de la chose, l'étonnement des antiquaires ne fut pas plus suggestif que l'embarras des pseudo-classiques, quand on s'avise de leur rappeler ce fait: au prince qui lui demandait ce qu'Athènes avait enfanté de plus exquis, Platon fit parvenir les comédies d'Aristophane. Le disciple de Socrate devait connaître tout le pouvoir de l'ironie : il riait, sans doute, par avance, du silence prudent des cuistres et des snobs le jour où son opinion leur parviendrait rare et souriante. Il n'en reste pas moins avéré que la fantaisie, sous ses deux profils, la fantaisie qui rêve et la fantaisie qui raille, n'était pas inconnue des artistes par excellence. Le rire déformait les joues des satyres et des faunes, enflait la silhouette burlesque des Grenouilles et des Guêpes, stigmatisait pour toujours la caricature vivante des aristocrates ou des démagogues. La féerie s'alliait à la satire. Et l'harmonieux art grec n'était point le pédant défici dans nos écoles. Ceci pour rassurer les scrupules des gens timorés comme pour encourager l'atticisme des Parisiens qui, après avoir Le Géant. (Appartient à S. A. le prince de Monaco.)

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Art et Décoration applaudi la Lysistrata de Maurice Donnay, n'ont rien eu de plus pressé que de sourire à la gaminerie de son portraitiste Jean Veber. Education de prince ou d'artiste, — les temps sont durs pour tous les exilés de l'idéal qui veulent s'affranchir de la double tutelle de la formule et du siècle : M. Jean Veber se rappelle toujours, non sans terreur, les dix années qu'il aurait perdues à l'École nationale des Beaux-Arts, si son tempérament ne l'avait tout, la contrainte, qui étouffe les timides, aguerrit les audacieux. Encore plus jeune de quelques années, ce Parisien de Paris, né en 1864, aurait eu pour maître Gustave Moreau qui s'appliquait à deviner l'instinct de chacun de ses disciples; toutefois, M. Cabanel ne l'a pas empêché d'être Jean Veber. Dès les classes de Condorcet, dès l'externat charmant du lycée libéral entre tous, notre rhétoricien traduisait à sa manière ce mot de Socrate que «la forme doit exprimer les actions de l'âme» : il dessinait. Sur les marges de ses cahiers et de ses livres, il crayonnait, préférant la lecture d'une âme aux académies solennelles. A la classe de dessin, parmi les moulages qu'ombrageait l'or vert des feuilles printanières, et sous la direction d'un galant homme, Auguste Legras, notre premier maître à tous, qui mettait le goût de Meissonier plus haut que l'imagination de Gustave Doré, ses condisciples, dont nous étions, se rangeaient volontiers autour de ses croquis si riches de promesses, tandis que Jacques Blanche soulignait d'un calme fusain la ressemblance du modèle. Viennent les années d'école, où le bon Théodore-Pierre Nicolas Mail-lot, prix de Rome de 1854, lui glisse ce mot qui l'a frappé, sans être dit pourtant avec le charme de Socrate : que la peinture est un langage et qu'une toile est un livre. Alexandre Cabanel est le patron redouté, sévère aux empâtements sournois des esquisses. Et Jean Veber monte en loge en 1888, l'année même où son camarade Maurice Eliot manque le prix avec cette Nausicaa délicieuse dont l'atmosphère d'impressionnisme avait effarouché l'Institut... Correct émule de Gustave Moreau, mais portraitiste magistral, Elie Delaunay s'intéresse à son tour au jeune peintre dont un Saint-Sébastien remporte une mention honorable au Salon de 1890 : c'est le début scolastique d'un jeune homme de vingt-six ans, à la fois candide et malicieux, qui est trop honnête pour ne pas croire à la sincérité de ses maîtres, qui est trop artiste pour ne pas apercevoir au delà quelque chose. Sept ans se passent. Et voici le Jean Veber emporté sur sa docilité. Au sortir de ses humanités, car c'est un lettré, ce poète narquois du crayon rencontra les universitaires de l'art, qui sont parmi les plus dangereux, parce qu'ils sont de bonne foi : naïvement et solennellement, ils s'imaginent être les héritiers des incomparables stylistes de l'école romaine et des puristes inimitables de l'école d'Athènes; oubliant l'attique sourire de la sagesse, ils ont introduit, dans les arts, la notion de la respectabilité qui favorise le poncif aux dépens de la fantaisie; sous couleur de régler l'essor, ils coupent les ailes. Après

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Jean Veber que nous profilions dans le quatrième numéro de l'Image : « Egalement proscrit par la Rose, Croix, l'humour s'est réfugié non loin, dans une annexe de la galerie Georges Petit, avec le guignol si artistiquement amusant du compère Jean Veber, petit-cousin de William Hogarth, où les contes de fées les plus subtils alternent avec les plus cinglantes satires. Des allégories tachées de sang ou semées de fleurs; çà et là, un paysage, un savoureux morceau; ensemble aussi divertissant qu'éphémère il ne nous est resté qu'un menu catalogue, mais orné de soixante-dix-sept lignes de préface par l'auteur de Thaïs : une médaille de Roty ne fixerait pas autrement une ressemblance et un souvenir. A la faveur de ces pages, nos yeux revoient la petite salle, la foule rieuse, les bluettes galantes ou bouffonnes à l'abri de l'immense toile blonde : Saint Siméon le Sty-lite, qui marqua, dès le Salon de 1892, l'ache- de petits portraits intimes comme une page de roman spirituel et documentaire; des caricatures véridiques et des moralités subversives: le tout envoyé avec cette malice des Veber's si ingénue qu'elle séduit l'âme athénienne d'Anatole France. » Le moi est haïssable, c'est entendu; mais il est modeste: et le critique d'art qui se cite lui-même n'a d'autre excuse que de vouloir évoquer la fraîcheur d'une impression demeurée chère à plusieurs amoureux d'art: n'est-ce pas le parfum reconquis de la fleur séchée? De cet minement de l'écolier vers l'artiste. Et notre personnelle impression d'alors se trouve confirmée par un jugement qui vivra. C'était en 1897, aux premiers jours de mars. Or, la chronologie, qui a ses malices, nous rappelait à demi-voix que, juste deux cents ans auparavant, en l'an de grâce 1697, à Paris, avaient paru les Contes de ma mère l'Oye ou Histoires du temps passé, par Charles Perrault, tandis qu'à Londres naissait un baby malingre et vivace qui devait se nommer William Hogarth; à deux siècles d'intervalle, voilà

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Art et Décoration les vrais ancêtres de notre artiste, les deux bonnes fées qui veillaient sur ses destins : la féerie elle-même et la caricature, l'une vieille comme les rues et les manoirs où passaient insouciants les trouvères, et cependant toujours jeune par la volonté du rêve; l'autre plus alerte et plus juvénile, mais ridée prématurément par le souci du front et par le rictus de la bouche; la première, délicate et naïve même dans ses horreurs, quand le Géant ne fait L'unité donc est sauve, et la variété n'est point bannie. L'esthétique est satisfaite. Quant aux magisters, ils sont désarmés puisqu'ils ont ri. En dépit de la perruque de Louis XIV, en dépit de Boileau qui tenait pour les anciens, en dépit même de son frère l'architecte, tout à fait régulier dans la Colonnade de notre Louvre, Charles Perrault s'était déclaré pour les modernes qui passaient pour les barbares, et son illustrateur tardif, le Parisien Jean L'Enchantement. qu'une bouchée des gentils pages de la Petite Princesse; la seconde, mordante et violente même en ses finesses, quand le poète de l'azur méridional et de l'Oiseau bleu s'enfonce bravement dans le noir des cavernes: Bouge, Mine d'Or ou Chambre des députés... Au demeurant, point d'antinomie: le fantastique qui songe fait très bon ménage avec le fantastique qui badine, la légende avec l'observation, la grâce avec la raillerie, car toutes deux ont la même origine: une verdeur vraiment française, et le même mode d'expression: la déformation des lignes, poétique ici et là satirique. Veber, est un fervent de modernité. C'est pour cela qu'il chérit les vrais maîtres, les anciens qui furent les jeunes: son voyage en Italie lui laisse un parfum durable; Assise l'a ravi, le couvent Saint Marc, à Florence, lui a tiré des larmes; Giotto lui est apparu ce qu'il est, un novateur libre et une âme. Ni le terre à terre ni l'emphase ne sont faits pour lui: aux demi-dieux de Lemoine, aux bourgeois de Terburg il préfère les magots de Teniers, parce que leur trogne est spirituelle, bizarre et parlante. Cet esprit français est une âme moderne: l'expression le hante avant tout! Regarder, deviner,

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Jean Veber comprendre, lire les formes, interpréter les signes dans le sens où la brosse et la plume exagèrent pour se mieux faire entendre, observer, puis inventer, aboutir au fantastique qui est du Vrai spiritualisé, telle fut sa méthode instinctive ou consciente. Jean Veber est intelligent : c'est le trait qui frappe d'abord, dans son allure et son œuvre. Il est né trop intelligent pour être seulement peintre; mais son intelligence était trop française, voire trop parisienne, pour viser aux synthèses guin- phaélites français, issus de Burne-Jones et de Gustave Moreau, qui rêvaient d'incarner parmi nous le quattrocento. Ni les uns ni les autres n'ont retenu l'échappé de l'École. Jean Veber a regardé les premiers, il a compris, dans le Jardin de Manet, le charme inédit des lumières vertes qui se jouent derrière le feu des géraniums, sur l'ondulation d'un chignon futile; il a interrogé les seconds, il ne se fait point faute d'avouer, avec eux, sa prédilection pour la peinture littéraire, pour Les Maisons sont des visages. (Appartient à M. Masson.) dées, aux symboles rigides. Giotto lui suggère des réflexions, non des pastiches. A d'autres la ferveur esclave de ses souvenirs! Quand l'exposant de Saint Siméon le Sty-lite s'émancipait au Cercle Volney, à la cour malicieuse et fleurie des Petite Princesse (il n'y a guère plus de six ans de cela, mais le train express qui nous emporte fait d'une évolution récente une date lointaine), l'art contemporain se départageait curieusement entre l'impressionnisme et la Rose-Croix: d'une part, les virtuoses, les « sténographes d'atmosphère », qui ne voyaient pas au delà de la sensation prise au vol; de l'autre, les mages, les Préra- l'art intellectuel, pour l'attrait sans pareil qu'une riante ou profonde pensée ajoute au vêtement éblouissant de la peinture. Mais l'ironie a triomphé: les paysages des uns lui ont paru bien vides, les rébus des autres bien austères. Ni Claude Monet ni Giotto, décidément! Mais du rêve qui soit gai, de la gaïeté qui soit fantaisiste, tour à tour caline ou brutale; avec un rien Jean Veber modernisera l'entourage de l'Ogre ou poétisera la satire de nos mœurs. Rêveur ou frondeur, toujours poète. Sans doute, il y aura toujours deux peintures, deux arts: la Raie de Chardin ou les

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Art et Décoration Caprices de Goya; l'humble eurythmie de la nature morte satisfait pleinement le regard, de la même façon, plus discrète, que la majesté sereine d'un profil grec, alors que l'éloquence aventureuse des allusions satiriques parle silencieusement à l'esprit; entre l'art pour l'art et l'art pour l'idée, les cerveaux comme Jean Veber n'ont jamais tergiversé; mais si le frère d'un philosophe rieur est trop intelligent pour n'être que peintre, il naquit trop artiste pour ne pas devenir un bon peintre. Il sait qu'en peinture, comme en poésie, l'intention n'est rien sans l'exécution; la peinture à idées est chaude, telles certaines faces moyen-âgeuses de vieux Bretons autour du Feu de joie de Charles Cottet. Sans quitter le penseur, il convient donc d'envisager le décorateur. Aussi bien l'un et l'autre vivent en bonne intelligence non seulement dans les peintures, dans ces légères inventions vêtues d'étoffes précieuses que nous préférons aux cauchemars plus amers, dans les aquarelles, les pastels, les lithographies, les dessins, mais, plus particulièrement, dans l'illustration du journal ou du livre et dans la décoration proprement dite, au café Riche, à la Laiterie de l'Exposition. C'est le psychologue qui triomphe encore avec les portraits. Les portraits de Jean Veber! Ce sont des modèles devinés par un artiste, car l'être entier pose devant lui: la physionomie, le geste, et la parole qui les commente, et la pensée qui les déforme. L'écrivain, l'acteur, l'écrivain qui compose, l'acteur qui apprend, sont appréhendés dans le veston matinal, au bureau noyé sous les livres ou l'humide paperasse: voici Maurice Donnay, Pierre Veber, Marcel Schwob, Jules Lemaitre, Coquelin cadet, qui déclame ironiquement quelque page folâtre, et j'évoque ces portraits d'acteurs, un tantinet rubiconds dans les nuances apaisées d'une bibliothèque, que nous offre la galerie La Caze; un parfum d'ancien régime émane du docte intérieur; c'est bien là le décor familier d'un sociétaire fantaisiste de la maison de Molière. Enfin, voici le « bénédictin narquois » qui respire, qui parle et qui pense, dans un demi-sourire, à travers l'encens païen d'une cigarette, son foulard grenat sur la tête: et je pressens les brèves heures charmantes passées par un peintre épiant son modèle en écoutant « les aventures de son âme ». Sans transition, nous sommes en présence du dessinateur, c'est-à-dire de l'illustrateur: tel Jaurès, instantanéisé par les Veber's, est inoubliable. De bonne heure, sous la lampe familiale, tandis que le père dessinait de merveilleuses dentelles pour les « poupées sublimés » de nos soirées trop peu féeriques, les deux frères avaient repris l'esthétique des Goncourt aux diners de Magny: « A toi les visages, à moi les paroles! » De là, cette collaboration qui a longtemps intrigué les lecteurs du Journal et du Rire. Les traits d'encre égratignent sans laisser de cruelles entailles; ils sont aigus toujours, empoisonnés jamais. Portrait de M. Marcel Schwob. (Appartient à M. le Dr Albarran.) sœur de la musique à programme : pour qu'elles remplissent leur but à la fois expressif et décoratif, elles doivent commencer par être des œuvres d'art. « La musique est-elle, en elle-même, bonne ou mauvaise? Tout est là », dit Camille Saint-Saëns. Sans les vertus de la symphonie, le libretto fait long feu. Rassurons-nous: Jean Veber n'est pas seulement un piquant librettiste, mais un symphoniste épris des muettes sonorités des ors, des émeraudes, des pourpres, des pâtes solides et des belles matières qui s'enrichissent avec les ans: sa Mine d'or est, platoniquement, la joie des yeux; certaines grimaces toutes sillonnées d'âme s'y colorent étrangement dans l'ombre

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Jean Veber Par la bouche de leur blessure, comme dirait Goya, les victimes auraient mauvaise grâce à se plaindre : le pittoresque de l'humoriste leur prête plus d'une fois un intérêt qui leur faisait défaut dans l'original. Cette « lumière diabolique » qui les enveloppe, cet éclair où l'éрудit Anatole France voit un reflet de Rowlandson, est moins inexorable que le jour cru Son talent apparaît tour à tour délicat et violent, témoignage d'une âme nerveuse que l'impression marque profondément, de même que la pensée grave les traits du visage. C'est la violence (je parle des sujets) qui inspire volontiers le lithographe comme elle tente l'illustrateurde la Nichina, roman de Hugues Rebell. Épreuves monochromes ou sobrement tein- de nos réalistes. Mais ce qui nous retient surtout ici, c'est l'accord maintes fois imprévu entre le texte et l'image, ces mariages d'inclination que les ancêtres mystérieux de Jean Veber, de Tony Johannot à Gustave Doré, pouvaient réaliser avec plus de bonheur, quand la gravure sur bois prêtait son art aux « physiologies » médisantes comme aux aventures surnaturelles. La politique a d'abord séduit Jean Veber: mais le peintre de la Parabole des Vierges folles et d'un Enlèvement d'Europe que ne signerait point Gustave Moreau, celui qui sait ensoleiller tel conte de Perrault sous un rayon d'impressionnisme a le monde magique ouvert devant lui. tées, Les Culs-de-jatte, réplique du tableau de 1895, L'Araignée, Une famille, La Boucherie humaine, dont Bismarck est le boucher, Le Tandem, vision d'un couple de sorcières chevauchant un balai fantastique et transposition d'un sport, Le Retour de Goya surtout, mise en œuvre de ce fait peu banal que le cercueil du maître ès caprices contenait deux cadavres, toutes ces compositions relèvent de blèmes hantises au crépuscule. L'espiègle série d'Yvette Guilbertse termine sur un geste funèbre, et le Frontispice pour la partition de Thais est un décor qui fait penser. C'est la délicatesse, au contraire, c'est la bouffonnerie gracieuseàla lueur du gaz,aurore

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Art et Décoration du Paris mondain, qui a touché le décorateur. Le « Sésame, ouvre-toi! » fut prononcé pour le plafond du Café Riche ; et, prestement, sur un ciel pâle de nos boulevards, entre les magnificences classiques des feuilles d'acanthe, a surgi une petite femme au chignon hardi, déesse très parisienne ou bouquetière idéalisée qui jette des roses, tandis qu'une double série de gnomes incarne les friandises du restaurant et les magies du café : toujours la vérité démesurément grossi pour la perspective, la gent joueuse et garçonnière, que domine la nounou, hiératique comme le Christ des humbles dans les hauts-reliefs colorés d'un Lucca della Robbia. Jean Veber est le symboliste de l'humour : dans l'hallucination farouche du Tandem aussi bien que dans le modelé plaisant des bébés, il observe, compose et transpose. Par delà les contes cruelset les contes badins, L'Enlèvement d'Europe. qui se veut féerique. Et c'est encore un rêve réalisé de Jean Veber que ce décor en ce quartier parisien par excellence où s'est écoulée son enfance mutine de lycéen qui rêvait. L'enfance : la voici qui s'anime immobile, ondoyante et diverse à la frise de la Laiterie du Champ de Mars : là-bas, très loin, tout près de la galerie des Machines, le peintre s'est fait sculpteur et céramiste ; dans le plâtre recouvert d'une glaçure qui joue l'émail, avec les tons safranés et gros bleu de nos faïences normandes, revit tout le petit peuple enfantin, ce souvenir légèrement imprévu de l'Italie renaissante me fait songer à la fresque où l'artiste pourrait exceller; certaines de ses lithographies rehaussées de bistre évoquent des peintures de vases et des caricatures pompéiennes, par la souplesse du travail et la largeur du crayon : le Retour de Goya ne choquerait point dans cette maison des Vettii, si voluptueuse avec ses harmonies de rouge et de noir, dont le décorateur alexandrin venait du pays de Thaïs. Athanaël ou Paphnuce, le cénobite amoureux de la courtisane est le frère ainé de l'Homme aux poupées, trop long-

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Jean Veber temps cloitré dans le petit jour de son home comme l'autre sous le soleil de son désert, parmi les hochets de son rêve et les marionnettes qu'interroge sa manie grandiose. Toutefois, je ne suis pas en peine au sujet de celui qui a brossé la nu- dité jeune de la statue de chair dédaignée par l'idéologue: c'est un Fran- çais de l'Ile-de-France, qui se retournera toujours vers la réalité savoureuse et consolatrice après les excès du rêve et les débau- ches de l'expression. S'il exagère souvent cette vé- rité que « le dessin, c'est la déformation », n'accusez que son espièglerie. Ironiste avant tout, il a su nous amuser parce qu'il s'amuse lui-même, parce qu'il aime son crayon qui convoite la forme singu- lière et la ligne vengeresse, parce qu'il partage la malice candide de ses enfants qui voientles forêts peuplées de nains et de fées... Jean Veber a sa place dans le concert original de nos contemporains, reconnaissable entre mille par cet hymen imprévu du poème avec la blague. Et, plus tard, ceux-là mêmes qui resteront réfractaires à l'accent de ses fabliaux, diront : il comprenait Anatole France et ce fut un peintre. RAYMOND BOUYER.