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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - La Lyre et les Muses par Henri Martin. - LÉONCE BÉNÉDITE. - Charles Plumet et Tony Selmersheim, - GUSTAVE SOULIER. - L'Exposition des "Arts and Crafts" à Londres. - Planches hors texte : - Muse (Derniers rayons). - Muse (Crépuscule). - par HENRI MARTIN. --- Janvier 1900 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13. RUE LAFAYETTE PARIS Prix de la Livraison: 2 fr. 4e Année. — N° 1

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, FREMIET, ROTY LUCIEN MAGNE, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT Secrétaire de la Rédaction : GUSTAVE SOULIER --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 3 francs L'Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Publicité de “ART & DÉCORATION” Tirage : 10.500 exemplaires Le chiffre de 10.500 est celui du tirage minimum, il représente le nombre des exemplaires destinés au service des abonnements et de la vente au numéro. L’administration de “Art et Décoration” tient à la disposition des intéressés tous les moyens d’investigation nécessaires pour en contrôler l’exactitude. --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Les projets devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répété sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. III. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. IV. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. V. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VI. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. L’Administration de la Revue décline toute responsabilité quant aux projets non retirés un mois après la publication du jugement.

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Art et Décoration La Lyre et les Muses par Henri Martin ELLES sont assises à mi-corps, songeuses et solitaires, à peu près toujours à la même heure du couchant. Tantôt elles s'arrêtent, mélancoliques et sauvages, sous les hautes forêts de pins qui bruissent comme la mer et dont les troncs rugueux, verdis de mousse, et les aiguilles hérissees s'allument d'éclats bronzés sous les derniers rayons du soleil. Tantôt, les bandeaux sombres de leur lourde chevelure abaissés jusque sur les yeux, elles méditent, leur instrument muet auprès d'elles, respirant la senteur vague d'une petite fleur sylvestre, tandis que la bise du soir traîne des ondes molles, parfumées par l'exaltation nocturne des lauriers-roses, et que le ciel fait à leur silhouette immobile et grave, envahie déjà par l'ombre, un fond lointain de mosaïque d'or. Ici, tout illuminées de clartés roses et surnaturelles, un laurier vert mêlé à leurs noirs cheveux, elles touchent d'un doigt léger et distrait les cordes divines, unissant leur jeunesse et leur beauté à la pureté du ciel palpitant de tous les frissons du soir, sur cet azur pâle et vibrant des cimes où elles s'élèvent comme pour recueillir toute la lumière du crépuscule. Là, sérieuses et taciturnes, le front couronné de houx épineux, sous le jour vert des hautes futaies ténébreuses, par les clairières humides où les peupliers sèment leurs sequins d'orpâle, elles se mêlent à la vie muette et ardente des choses. Ailleurs, elles apparaissent comme l'âme douce et triste des bois et des eaux, fleurs exquises du mystère et de la solitude. Plus loin, le front saignant sous la ronce, c'est bien l'une d'elles que nous voyons glisser sur les gazons et les feuilles mortes, dans ces profondes avenues qui se dressent comme des nefs de cathédrales, échevelée et mystique, l'œil fixe suivant une vision intérieure, tandis qu'un chardon pousse près d'elle sa haute tige déchiquetée. Et celle-ci encore qui marche d'un pas rapide, voilée de crêpe, dans la nuit religieuse de la forêt, élévant comme une offrande Clémence Isaure.

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Art et Décoration un cœur tout saignant qui rayonne, — l'une et l'autre symboles des âpres joies de la douleur et du sacri- fice ou du silence qui, seul, peut leur convenir. Ces chastes et singulières figures sont les créations préférées du cer- veau de Henri Martin. Filles de son imagination, elles le suivent dans la vie, comme des compagnes, des sœurs, des inspiratrices sûres et fidèles, se montrant à tous les détours de son chemin. Nous ve- nons de les voir isolées, nous les retrouverons mêlées à toutes les manifestations de sa pensée, leur longue chevelure noire éparse aux vents et tenant haut la Lyre d'or. La Lyre! emblème suranné qui a traversé les âges, usé dans la ba- nalité courante de la vie des hom- mes et auquel des poètes ont donné une signification nouvelle qui l'a rajeuni et vivifié. La Lyre, instru- ment sacré dont les anciens hono- raient leurs dieux : Hermès et Dionysos et Apollon qui la portait d'une main, tandis que l'autre élevait la lumière des mondes, éclairant ainsi la création et la dirigeant. La Lyre, qui a sept cordes comme le prisme a sept couleurs. La Lyre, hiéroglyphe ra- dieux, emblème expressif d'harmonie, de mesure, d'ordre et de beauté, que les rêveurs contemporains ont élevé, en face du symbole douloureux de la rédemption, de l'amour et du sacrifice, comme le symbole glorieux de l'affranchissement définitif de l'espèce par le règne de l’Idée. Dans le monde moral où se meut l'œuvre grandiose de Gustave Moreau, le cycle de la Lyre semble le couronnement de la doctrine idéaliste de cet art, qui est avant tout un art d'idée. La Lyre est pour lui le signe divin d'une sorte de religion nouvelle du Verbe, de l'Esprit pur, de l'Intelligence, surgissant des décombres de tous les cultes abo- lis. Il se plaît, avec des accents pro-

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La Lyre et les Muses par Henri Martin phétiques, à en glorifier les héros, les mes- sies, les prêtres, les martyrs : Orphée et Tyr- tée, Hésiode et Sapho, qui entourent Apollon, le dieu de splendeur et d’ordre, et les jeunes Muses, qui marchent en faisceau pressé, mê- lant les accords de leurs voix divines aux tenant haut leur lyre qu’elles font sonner dans l’air tendre et vibrant du soir; dans l’hé- micycle de la Sorbonne, elles se groupent, sous les fûts des grands arbres, autour de l’au- guste figure de sa « Vierge laïque ». A l’Hôtel de Ville, Victor Hugo offre à la Ville de Paris Portrait de Henri Martin. H. BELLERY-DESFONTAINES. harmonies tendres du crépuscule et vont ini- tier les hommes au grand mystère de la Beauté. Chez Puvis de Chavannes, dont la philoso- phie contemplative ne revêt pas un caractère aussi doctrinal, la Lyre apparaît, néanmoins, entre les mains des saintes et adorables figures qui passent dans ses tableaux comme les pures émanations des grandes harmonies naturelles. Dans le *Bois sacré cher aux Muses*, elles glissent, en leur vol horizontal, sa lyre, qui est comme le symbole du génie de la grande cité ; pour la Bibliothèque de Bos- ton, dressant triomphalement leurs lyres emmêlées de fleurs et de lauriers, voici en- core les Muses inspiratrices qui acclament le génie messager de lumière. La Lyre est, dans son œuvre, le symbole de l’harmonie ; les Muses apparaissent comme l’expression con- crète des grandes lois qui dirigent l’accord des mondes, comme l’apparence sensible des liens invisibles qui associent la Nature à l’homme.

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Art et Décoration C'est bien ainsi qu'elles apparaissent également dans l'œuvre de Henri Martin. Dès l'origine, et bien que son éducation fût plus exclusivement technique, Henri Martin s'était montré volontiers très impressionné par les choses de la poésie. Sans grandes lectures, les moindres vers qui étaient semés dans le terreau vierge de sa pensée levaient avec une étrange puissance végétative en de luxuriantes floraisons. Quelques strophes de Musset, quelques tercets de Dante, quelques stances de lord Byron, ou quelques lignes des poèmes en prose de Baudelaire, avaient fait germer et croître coup sur coup une série de conceptions singulièrement expressives, dont quelques-unes ne s'oublieront pas. Peu à peu il se dégage de ces interprétations directes, il échappe à l'étroitesse des sujets précis, et ne garde plus de ses inspirateurs de prédilection que l'écho lointain de leur génie. La Muse était apparue pour la première fois, en 1882, à son troisième envoi au salon, avec la Nuit de Mai; elle devait reparaitre en 1888 avec la Nuit d'Octobre. Déjà elle se présentait, sous le rougeoiment de la lampe qui luttait victorieusement contre le jour bleu du dehors, avec l'interprétation plus indépendante d'une sorte d'incarnation de la solitude et de la nuit. En 1891, nous la retrouvons dans Chacun sa Chimère, légère aux épaules du chercheur de rimes, tandis qu'une fleur à la main, elle guide l'artiste qui s'avance d'un pas assuré vers la gloire et l'immortalité; et on croirait encore la reconnaître sous les séductions austères de la Vertu, dans la composition empruntée à Alfred de Musset, qu'il exposait l'année suivante. Mais c'est à partir de 1893, avec l'inauguration de sa série de travaux décoratifs pour la ville de Toulouse, que les Muses renaissent, plus jeunes et plus invinciblement séduisantes. Quelle occasion était plus propre à favoriser leur retour triomphal que celle qu'offrait à ses fils la grande cité méridionale, mère des poètes et des troubadours, en leur demandant d'entreprendre pour l'édification des races futures la glorification de son passé. C'est, dans notre temps d'unité trop étroite pour ne pas être stérile, un spectacle qui a sa portée réconfortante de voir une de nos vieilles villes de France donner ce fécond exemple de décentralisation élevée. Toulouse, en évoquant les leçons et les gloires du passé, a voulu stimuler les volontés et les nobles ambitions du temps présent. Ainsi Marseille, ainsi Amiens, ainsi Poitiers, avaient voulu, antérieurement, que le génie propre de leur cité fût exalté par le plus noble visionnaire de notre époque. Mais Toulouse, reine du Languedoc, a trouvé dans son propre sein un peuple de poètes et d'artistes, peintres et sculpteurs, qui ont célébré à l'envi la douce et charmante image de la protectrice de la ville, Clémence Isaure, fondatrice des Jeux floraux. D'autres cités orgueilleuses d'un passé religieux ou guerrier eussent voulu remémorer les fastessanglants ou les farouches héros de leur histoire. Toulouse s'est plu, tout entière, à élever, dans l'enceinte du Municipio, un sanctuaire pour célébrer l'apothéose d'une gracieuse fiction.

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La Lyre et les Muses par Henri Martin Et jusque dans le rappel des épisodes dououreux de sa lutte tragique contre le brutal et fanatique envahisseur du nord, le maître robuste et viril, qui révélait à sa ville natale les trésors cachés d'indomptable énergie de sa race, se plaisait à accompagner l'image symbolique de la ville d'une jeune figure idéale couronnée de lauriers, une Muse, levant haut sa lyre dans un hymne d'allégresse et de triomphe, représentation éloquente de l'âme chantante de cette grande cité. Henri Martin retrouva, près de Clémence Isaure, les inspirations bienfaisantes des premiers jours. A trois reprises, par suite de circonstances qu'il n'avait point créées, mais dont il sut profiter pour entrer plus profondément dans un rêve qui lui était cher, il fut amené à traiter, pour le Capitole de Toulouse, un même panneau décoratif, qu'il consacrait à un de ses sujets de prédilection. Toute la sève poétique de ce riche terroir montait en lui pour exprimer, sous des aspects différents, les chères figurations irréelles que les songeurs enfantent, pour leur servir de compagnes dans la vie du rêve, de la substance la plus pure de leur cœur et de leur cerveau. Une première fois, en 1893, trois Troubadours en longues robes, la tête serrée dans le capulet pointu, devisent de choses de l'esprit dans l'étroite clairière d'un bois de pins, qui fait entendre à leurs oreilles charmées, à travers le froissement soyeux de leurs aiguilles sous la brise molle du soir, un murmure faible et mélodieux. Ce sont les Muses, esprits mystérieux des bois, éclos, aux dernières ardeurs du jour, de l'imagination exaltée par la douceur de l'heure et la splen deur du spectacle, filles à la fois de la nature et de l'homme, qui font résonner dans les branches leurs lyres d'or. Maintenant, en 1895, c'est l'Inspiration, aujourd'hui au Musée du Luxembourg. Ici, encore, toujours, cette même forêt de pins aux fûts droits comme des colonnes, dont les arbres ont été réhabilités par Henri Martin qui les a naturalisés dans l'art d'aujourd'hui. Un poète, Dante ou Pétrarque, ou, plus simplement, un de ces troubadours de langue d'où qu'il nous faisait connaître précédemment, se promène dans ce bois aux fortes senteurs résineuses, tandis que le soleil du soir éclaire, à la base, d'une caresse dorée, les pieds bronzés des arbres et les robes flottantes des trois Muses qui suivent attentivement l'essaim de ses pensées, et volent derrière lui en lui La Sculpture Décoration de l'Hôtel de Ville. Dessin pour Sérénité.

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Art et Décoration Le Prédestiné. tendant des fleurs avec leur lyre éternelle et sacrée. Puis, c'est, en 1898, Clémence Isaure elle-même qui apparaît aux troubadours pour leur délivrer la charte de fondation des Jeux floraux. Est-il rien de plus rare et de plus exquis que cette vision enchanteuse? C'est toujours dans le même bois de pins, mais au bord d'un grand fleuve, dont les eaux irisées forment un coude qu'on aperçoit, à droite, à travers les arbres plus clairsemés. Un groupe de cinq ou six troubadours, serrés dans leurs longues robes rouges, la tête encapuchonnée de leur même chaperon, s'avancent, exaltés par cette heure exquise, sous cette lumière divine du soir, si fugitive et si troublante, qui semble traverser les corps et illuminer les âmes, et qui annonce je ne sais quoi de surnaturel. Et, en effet, répondant au rêve de leur griserie poétique, descendent tout à coup, dans un bosquet de lauriers-roses qui entoure un petit autel où se dresse la figurine d'or de Pallas, dans cette clarté d'apothéose, à travers les rayons horizontaux du couchant qui allument des éclairs d'or rose sur les troncs rugueux des arbres, faisant chanter toute la nature dans un hymne ardent et passionné, quatre jeunes et délicieuses images de femmes qui flottent doucement dans les airs comme des êtres qui en sont formés. C'est Clémence Isaure, chastement drapée dans ses vêtements d'une grâce archaïque, le front voilé et couronné de pervenches. Elle tient contre son cœur la fleur du souvenir et délivre à ses poètes aimés la charte qui lui assure dans les temps les hommages reconnaissants de la postérité. Elle est accompagnée des éternelles charmeuses, des trois Muses inspiratrices. La lyre à la main, elles volent derrière elle, d'un vol encore plus immatériel, en répandant leurs lourdes chevelures noires dont le ton relève fortement les fraîches et sonores harmonies de beaux rouges savoureux et de roses exquis, à travers lesquels vibre tout le bouquet rare et divers des gris, des lilas pâles, des bleus attendris, qui jouent comme une incomparable musique. Enfin, pour terminer ce cycle toulousain par un couronnement digne de lui, le plafond d'une salle du Capitole s'ouvre sur l'apo- Charité.

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Beauté.

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Art et Décoration théose de Clémence Isaure. Le visage toujours gravement encadré deson voile quasi monacal et de son laurier, elle est assise, entourée d'un vol de Muses, sous des bosquets paradisiaques de lauriers-roses épanouis, les mains croisées sur la lyre sainte qu'elle presse contre sa poitrine. Au cours des années 1895 et 1896, au milieu même de ces derniers travaux, Henri Martin obtenait, pour la décoration de l'Hôtel de Ville de Paris un ensemble décoratif. C'était la commande d'un plafond et de deux longues frises, découpées inférieurement par les courbes des arcades de la salle. Il avait à y célébrer la Peinture et la Sculpture, la Littérature et la Musique. Décidément les divines habitantes de l'Hélicon ne voulaient plus retourner auprès de leurs sources sacrées; elles avaient élu domicile dans le pays de rêve que leur avait créé, de son pinceau magique, leur peintre de prédilection. Ainsi, dans les tympans formés par les surfaces triangulaires comprises entre deux arcatures et la corniche, quatre personnages assis, symbolisant chacun des arts, arrêtent un instant le cours de leur travail dans une songerie encore laborieuse. Ici, c'est le maître même de Henri Martin, Jean-Paul Laurens, qui pose sa palette pour entendre chanter dans son rêve, mêlés aux sons argentins de la Lyre, des bruits confus de sanglots et de baisers. Là, le poète s'endort sous le vol léger de furtives caresses; ailleurs, le statuaire Dampt, grave et réfléchi, en tablier d'ouvrier ciseleur, et tenant à la main sa petite Méliusine, voit naître devant ses yeux toutes sortes de formes nues et chastes. Car tout le long de la composition qui se déroule au milieu d'un rideau de sapins, de peupliers, d'orangers et de citronniers, où le soleil couchant plaque des éclats vermeils sur les fûts lisses,les stries profondes des écorces et les beaux fruits d'or pâle, se détachant sur un fond de ciel crépusculaire, mauve, rosé, indéfinissable, d'une tendresse pénétrante et subtile, accourt un essaim de jeunes Muses. Ouvrant de grandes ailes blanches et irisées, offrant aux splendeurs du soir leurs fraîches nudités, ou vêtues de voiles légers tout imprégnés de lumière, elles apportent l'inspiration aux quatre songeurs extasiés, dans un concert indicible d'harmonies, de clartés, de fleurs, de parfums et de baisers. Et, couronnant toute cette grande symphonie riche et sonore, le plafond de la salle se déploie sous un grand ciel clair et vibrant à la gloire d'Orphée et des Muses, qui conduisent l'orchestration de ce beau songe poétique de formes et de couleurs. Jusqu'alors Henri Martin avait pu surprendre les esprits prudents et timorés et les yeux pusillanimes, par la grâce un peu excentrique, la saveur assez étrange qui donnaient à ses compositions un accent d'originalité si vif et si attrayant. De plus, son procédé par petites

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La Lyre et les Muses par Henri Martin touches serrées et vibrantes, juxtaposant les tons, sans les confondre, comme le pastel, l'avaient classé parmi les pointillistes et les impressionnistes, qui sont restés la bête noire du bon public. De même son court passage aux salons de la Rose + Croix l'avait vaguement entaché d'occultisme. On ne le suivait guère que de loin et avec inquiétude. A partir des frises de l'Hôtel de Ville, cette défiance tomba; les yeux les plus réfractaires subirent malgré eux le charme de ces visions imprévues qui secouaient si vivement la torpeur des imaginations. Mais sa dernière œuvre, la plus grande, la plus humaine et la plus émue, qui est aussi la plus simple, la plus dégagée de toutes les préoccupations un peu ténébreuses du passé, est cette belle composition de Sérénité que nous analysions, à l'occasion du salon dernier, dans cette revue et qu'on admirerera bientôt au Luxembourg. On n'en a pas oublié le souvenir charmeur: Une clairière semée de peupliers est traversée par un mince filet d'eau bleue, sous un ciel très clair de printemps, dans la lumière vermeille et rosée du soir. Sur les gazons frais, gagnés par cette tendresse ineffable de l'heure, des groupes de vieux époux, des couples de jeunes gens rêvent assis au pied des arbres, suivant des yeux, au ciel, la procession des souvenirs ou le vol des légères espérances; des rondes de jeunes filles tournoient plus loin, faisant tinter des rires de jeunesse, et de ce côté, des hommes songeurs se promènent gravement, fixant dans l'air pur, ému de douces vibrations, les chères et délicieuses figures accoutumées des Muses. Élevant leur lyre d'or, elles passent, dans ce premier frisson du soir, à cette heure fugitive de paix et de renouveau dans les choses et dans les êtres, à ce court instant de communion intime entre la nature et l'homme, dont elles sont les divines émanations. Après Gustave Moreau, après Puvis de Chavannes, quelle est donc la signification que Henri Martin a voulu donner à cet emblème rajeuni de la Lyre et à ces figurations symboliques revivifiées des Muses? De même que pour ces maîtres, elles pren- Doulour. nent chacunes pour lui un sens d'abord mystérieux et obscur qui se précise à mesure qu'il pénètre plus au fond de son rêve. Pour lui, la Lyre c'est l'emblème de l'inspiration, des enthousiasmes généreux, du génie fécond et créateur. C'est aussi, comme chez G. Moreau, l'emblème de l'ordre, de la mesure, du rythme, de l'harmonie, c'est elle qui dirige le chœur universel des mondes. Mais c'est plutôt, comme chez Puvis de Chavannes, le signe d'une sorte de religion naturelle, contemplative et panthéiste, d'adoration et