Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LES ARTS N° 26 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Février 1904 J.-G. DROUAIS. — PORTRAIT DE JEUNE FEMME (Collection de M. Jean Dollfus)

Page 2

La Collection de M. Jean Dollfus Le triptyque de Maître Étienne de Cologne auquel nous nous sommes arrêté est d'une conservation parfaite qui viendrait encore lui ajouter du prix si une telle considération ne devenait accessoire auprès de tout ce qu'il nous enseigne sur le style, le sentiment, le dessin du maître. Les deux panneaux représentent l'Adoration des Mages et la Visite de Jésus à sa Mère; la composition centrale la Présentation au Temple. Un fond d'or dans lequel volent des groupes de petits anges revêtus d'azur relie les trois compartiments et les unifie. Il est superflu d'insister sur le type charmant de la Vierge, sur la diversité des physionomies et leur caractère de race admirablement étudié dans les deux groupes de la Présentation. Pourrait-on faire une monographie de la beauté allemande au xve siècle, sans tenir compte des trois ou quatre têtes de femmes qui brillent de douceur et de grâce dans le groupe de gauche? Il y a en même temps de curieuses tentatives d'observation du geste, et qui ne sont point dépourvues de justesse ni d'humeur. Tel ce saint Joseph qui prépare son offrande pour le grand prêtre, et qui est visiblement partagé entre la crainte de ne pas assez donner et l'ennui de se montrer trop généreux. Enfin les groupes d'enfants de chœur et d'angelots qui défilent ou se jouent sur les dalles, ont une gentillesse toute particulière. L'école d'Ulm et celle de Westphalie et diverses autres écoles allemandes sont assez bien représentées chez M. Dollfus, pour permettre d'illustrer tout un chapitre d'histoire de l'art. Mais nous n'avons point la place nécessaire pousserayermeme de l'indiquer.Nous rappellerons seulementavecle nom prestigieux de Martin Schœn, celui de Hans Baldung Grün, dequi quatre importants panneaux figurent dans la collection: la Nativité, l'Adoration des Mages, l'Annonciation et la Visitation. Pour l'école flamande, elle est représentée par des œuvres encore plus nombreuses, sinon plus brillantes, et toutes du plus bel enseignement. Je prends justement au hasard de mes notes une peinture qui, entre toutes, répond à cet objet. C'est une fort belle Adoration des Mages, d'une richesse de couleur spécialement précieuse. La Vierge s'y montre très simple et très gracieuse; les grands personnages qui lui font visite dans le palais en ruine qui l'abrite, au milieu d'un riant paysage, sont luxueusement vêtus, et déploient une gravité tout à fait édifiante. Bref, la peinture est certainement d'un maître de premier rang, et l'on cherche tout d'abord parmi les plus austères et les plus religieux. Or M. Dollfus a fini par dénicher une parfaite signature qui se dissimulait dans un endroit peu apparent, avec une modestie qui ne fut peut-être pas exempte de malice. Et l'œuvre est de Jérôme Bosch, le créateur des plus ébouriffantes diableries, et auprès de qui son vertigineux élève Brueghel demeure un simple écolier en matière de fantastique cocasse et de mystères supercoquentieux. Mais, au reste, qui s'étonnerait de cela? Ceux qui ne savent pas ou ne pourront jamais comprendre que les grands maîtres du burlesque sont au fond les plus capables de s'élever aux pensées sublimes. Car celui qui va très loin dans une conception ne peut le faire qu'en sentant aussi profondément son contraire. C'est pourquoi les meilleurs créateurs d'extra-vagant sont susceptibles des accents les plus tendres et les plus austères. Rabelais a doté la littérature française de quelques-unes de ses pages les plus sévères, et Jérôme Bosch a exécuté cette belle Adoration des Mages. Son élève Brueghel figure ici, mais avec un échantillon de la manière plantureuse et bouffonne. C'est un excellent type de son genre, et qui ne serait pas déplacé parmi la CHARDIN. — PORTRAIT DE FEMME (Collection de M. Jean Dollfus) (*) Voir les Arts, no 25.

Page 3

LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS GALERIE DE M. JEAN DOLLFUS PANNEAU DU FOND. — AU CENTRE, MODÈLE EN TERRE CUISE, PAR CARPEAUX, DU BAS-RELIEF DE FLORE EXÉCUTÉ EN PIERRE AU PAVILLON DE FLORE, AUX TUILERIES

Page 4

LES ARTS collection si extraordinaire du Musée de Vienne. Cette Kermesse, avec ses danses et ses empiffrements, est une très bonne page, et d'une qualité qui ne se rencontre pas fréquemment. On voudrait bien connaître l'auteur de cette œuvre flamande, d'une tout autre nature, qui est encore une chose de la plus belle rareté : le polyptyque de la Vie de sainte Godelieve. Il provient de l'église de Ghistelles, près Bruges, c'est-à-dire le propre pays où cette sainte dame vécut et fut torturée par un époux un peu bien barbare. Godelieve, née au commencement du xie siècle, à Boulogne, avait épousé le sieur de Ghistelles. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, il fit subir à sa femme des traitements fort brutaux, puis il donna l'ordre qu'on l'étranglât et qu'on la jetât dans un puits. Évidemment il avait tort. La preuve, d'ailleurs, c'est que c'est sa femme que l'on a canonisée et non lui. Et la preuve aussi, c'est qu'il se fit moine (il était bien temps !), quand il eut été témoin des miracles qu'opérait désormais l'eau du puits conjugal. Tel est le drame à la fois naïf et un peu barbare, à la manière d'un conte de Perrault flamand, que retrace le polyptyque en une succession de compartiments d'une belle couleur, d'un dessin robuste et candide qui fait songer à la manière d'une sorte de Thierry Bouts de village. Aux revers des volets, quatre saints superbes montent la garde. Et d'où provient cette volet que son possesseur regarde toujours avec un légitime attendrissement ? Tout bonnement de l'église de Ghistelles ! Une autre œuvre flamande du xve siècle, de bien moindre dimension, a toujours puissamment retenu notre attention dans la collection Jean Dollfus. Une Vierge, debout, en belle robe bleue et en grand manteau rouge, porte son Enfant qui tient une boule de cristal. Elle est encadrée dans une architecture de plein cintre, au delà de laquelle s'éploie un vaste paysage aux fins détails. Sur les colonnettes de ce fragment architectural sont figurées des statues d'Adam et d'Ève, conçues certainement, comme le reste, par un grand maître. Mais lequel ? Eh bien, en considérant le caractère de la tête de la Vierge, la charmante laideur maligré du bébé si l'on peut dire que ce soit de la laideur, cette vérité et cette délicatesse, j'ai toujours eu dans l'esprit et sur les lèvres le nom de Jan Van Eyck, et je n'en saurais démordre. Du moins, pour un autre admirable petit tableau, représentant une Vierge, toute blanche, entre quatre anges musiciens et deux saints tout noirs, il n'y a pas de discussion : c'est une œuvre de Memling, et bien rare ! car elle est de sa première manière, ce qui se reconnaît aux nimbes pleins, car plus tard le maître les ajoura. Quand on songe à ce que représente déjà de pièces exceptionnelles dans l'histoire des Primitifs ce que nous venons de résumer, on demeure un peu confondu que tout cela se trouve réuni sous un seul toit, dans le ravissant et frivole Paris moderne. Mais nous sommes encore bien peu avancé dans notre route, et il nous faut enregistrer avec moins de commentaires encore beaucoup de peintures d'une non moindre importance si nous ne voulons pas que notre revue manque par trop d'équilibre. Le visiteur, chez M. Jean Dollfus, peut s'arrêter aux objets de sa prédilection, mais notre rôle est de donner une idée complète de tous les choix que les goûts différents peuvent faire. Ainsi noterons-nous que Gérard David, ce frais et robuste maître que l'on commence à connaître depuis peu, grâce aux efforts d'érudits tels que MM. James Wheale, Gaston Le Breton, etc., est représenté par une Vierge entre deux saints et deux saintes. Lucas de Leyde, par une autre Vierge, peinture dont le fond, particulièrement exquis, découvre une merveilleuse vue de ville, découverte par les fenêtres. Jean Scorel (autant de noms dont s'enorgueillissent les musées les plus célèbres), par une Vierge et un Enfant Jésus tenant des cerises, également avec un paysage très remarquable. Van Orley enfin, par une Descente de Croix, superbement peinte, et d'ailleurs du goût le plus affecté, le plus mouvementé, pour dire le mot, le plus détestable ; mais il vient un temps où le mauvais goût d'une époque éloignée se tourne en charme piquant et en haute curiosité, et ce petit tableau, extrêmement précieux à tout prendre, est une réplique réduite, extrêmement soignée, de celui du Musée de l'Ermitage. De qui, enfin, pour prendre congé des Primitifs et des Renaissants flamands et hollandais est le triptyque reproduit dans notre illustration, et qui représente au centre un Calvaire, aux côtés le donateur et la donatrice, chacun flanqué de son patron ? C'est ce que personne n'a encore pu déterminer, et peut-être ne se déterminera jamais. Mais ce qui est certain, c'est que le tableau est merveilleusement tragique, âpre, strident, d'une belle couleur qui a comme le tranchant de l'acier et qu'il est d'un grand artiste. Chose singulière, comme composition, il offre des analogies frappantes avec la grande tapiserie de Rogier Van der Weyden... Oui, mais il offre les mêmes analogies avec le petit tableau de Van Orley que nous venons de citer. Ce serait à donner envie, en sautant à pieds joints effrontement par-dessus toutes les vraisemblances et toutes les chronologies, de l'attribuer, en collaboration à Van der Weyden, et à Van Orley pour le dessin, — et à Henry Met de Bles pour la couleur. Autant dire que le problème est difficile à résoudre, mais que l'œuvre est passionnante. Nous voici arrivé au xviiie siècle. Des exagérés dramaturges de la fin du xvie siècle aux opulents peintres contemporains de Rubens et de Rembrandt, ainsi qu'à ces grands maîtres eux-mêmes, le saut est immense. Collection de M. Jean Dollfus

Page 5

LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS SIR THOMAS LAWRENCE. — LA COMTESSE D'ESSEX (Collection de M. Jean Dollfus)

Page 6

LES ARTS LARGILLIÈRE. — PORTRAIT DE DAME DE QUALITÉ EN DIANE (Collection de M. Jean Dollfus)

Page 7

LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS COROT. — JARDINS DE LA VILLA MÉDICIS A ROME (Collection de M. Jean Dollfus) On se trouve soudain dans un monde différent, car les transitions, comme celle que fournit par exemple Otto Wœnius, peuvent être considérées comme nulles. De Rubens, M. Jean Dollfus possède un morceau précieux : le Portrait de Gervatius, la tête seulement, étude ou réplique du portrait en grand buste que possède le Musée d’Anvers. Le morceau que nous citons ici est, comme fluidité de matière et finesse de dessin, de premier ordre, et c’est un régal de considérer cette belle tête, capricieuse, curieuse, et un tant soit peu sarcastique. Rembrandt ne pouvait être absent d’une telle réunion. Sa présence s’y fait sentir par une belle et méditative tête de vieillard, qui fut naguère l’objet de l’admiration dans une exposition de la Société Arti et Amicitiae à Amsterdam, et par un tableau doré, dramatique, tout sombrement étincelant d’or enfumé, la Pythonisse « faisant apparaître Samuel à Saul pour lui annoncer qu’il sera vaincu par les Philistins », très belle œuvre provenant de la Galerie Pommersfeld. Enfin, Van Dyck avec un portrait de Josse de Monper, et Jordans, avec une luxuriante étude de sa femme, Catherine Van Noort, éclatante et sacrée, complètent cette réunion exceptionnelle sur laquelle nous aurions eu plaisir à insister, si nous n’étions pas ici dans la « maison des Primitifs », et si certaines raretés délicieuses ne nous arrêtaient pas, dans cette promenade, au détriment des Majestés elles-mêmes. Et encore, combien sommes-nous forcé de passer de noms et d’œuvres, noms qui compléteraient l’idée de l’ensemble, œuvres qui pourraient prêter à des études séduisantes : Frans Hals (un morceau provenant de la collection de Thoré), Metsu, Albert Cuyp, H.-G. Pot, T. de Keijser, Molenaer, sont représentés dans la collection par d’excellents petits morceaux. Mais les maîtres italiens sollicitent notre attention, et le peu de place que nous nous sommes réservé maintenant pour les signaler sera encore rogné par ce qu’il nous faudra dire de nos artistes modernes. Giotto se rencontre ici avec un très précieux petit tableau d’autel, où la mort du Sauveur est dépeinte de la façon la plus sobre et la plus pathétique, et nous aurions bien des choses à dire d’autres et nombreux spécimens de l’art primitif de Florence et de Sienne, si certaines pièces ne requéraient pas plus impérieusement une place d’honneur. De ce nombre sont deux grands panneaux oblongs, de ces devants de coffres, de cassoni, que les plus grands peintres non seulement n’ont pas dédaigné d’exécuter, mais encore qu’ils semblent avoir eu un plaisir tout spécial à composer, à remplir de charmants, parfois humoristiques et toujours ingénieux détails. L’un des panneaux qui figurent ici provient de la galerie Borghese et représente l’Histoire de Joseph. Tous les épisodes y sont fidèlement représentés et avec beaucoup de mouvement. L’autre, de Dello Delli, retrace de la façon la plus piquante le Mariage d’Esther et d’Assuérus. Je ne sais toutefois si les renseignements que l’excellent Dello Delli croit nous fournir sur les mœurs assyriennes valent ceux qu’il nous donne sur les modes florentines, mais peu importe, du moment que nous sommes aussi joliment renseignés sur quelque chose. C’est chez un marchand de drap de Florence que M. Dollfus eut la chance de dénicher ce précieux panneau, pendant ces voyages de « l’âge d’or » dont il parle en soupirant, mais en souriant. Le fait est que les marchands de drap de Florence seraient maintenant assez inutilement sollicités de céder de semblables trésors, et pour cause. Il est d’ailleurs des aventures qui ne se renouvellent pas. Témoin celle à laquelle M. Dollfus dut de pouvoir faire entrer dans sa galerie deux œuvres de premier ordre, la

Page 8

LES ARTS J.-F. MILLET. — LE RETOUR DES CHAMPS, LE SOIR (Collection de M. Jean Dollfus) Vierge entre saint Pierre et saint Paul, et la Vierge entre quatre saints. Ces deux magnifiques retables, dont le second a été reproduit à la page 9 du précédent numéro, proviennent de la collection du caissier d’un couvent de Chartreux, fanatique de peinture au point de se procurer dans sa caisse les moyens de satisfaire sa noble passion. Hélas! la collection bien-aimée de ce bon larron (l’on ne peut appeler autrement un homme qui volait pour posséder d’aussi belles madones) fut vendue par autorité de justice; mais il est permis de penser que le caissier infidèle aura été consolé s’il a jamais appris que ses tableaux préférés sont maintenant en aussi rare compagnie. Lorsque nous aurons encore cité un superbe portrait de femme par Bronzino, Anna Strozzi, grave et sinistre comme une empoisonneuse (qu’elle ne fut peut-être pas, hatons-nous de le dire), et rattachée à l’école italienne deux œuvres exquises de sa cousine germaine, l’école espagnole, deux dessus de porte de Murillo, représentant des jeux de petits Amours et provenant de la galerie du maréchal Soult, nous n’aurons fait qu’effleurer l’essentiel de la partie ancienne de la collection Dollfus. La partie moderne et celle qui concerne le xixe siècle ne sont ni moins importantes, ni moins variées. Rien que pour le xviiie siècle français, voici trois morceaux très divers et de la plus attrayante expression. Une dame en chasseresse, par Largillière, avec une bien curieuse coiffure en forme de lyre, des yeux de la plus aimable éloquence, tout un air d’aristo-cratique sensualité, qui inspire au spectateur toutes sortes de choses, entre lesquelles et surtout l’infini regret de ne pouvoir mettre de nom sur ce beau visage. Une autre image de femme, qui, par le goût de l’arrangement, la largeur robuste et ingénue de l’exécution, la franche acception du type, saisi avec autant d’honnêteté que d’esprit, est de Chardin, ou n’est de personne. Deuxième énigme que cette image; car qui peut être, avec son négligé rouge et ses mitaines vertes, cette femme à la fois si bonne, si laide et si intelligente? Troisième énigme, mais dont on se résigne plus aisément à ne pas avoir le mot, le portrait de jeune dame à l’ample coiffure bouclée, qui porte toutes les marques du talent de Drouais. Il nous suffit de la regarder dans les yeux qu’elle ne détourne pas, et d’apprécier comme il convient l’expression mutine d’une bouche qui n’éprouve, certes, aucune gêne à lancer le mot piquant et la vérité hardie. Son nom, nous le connaissons suffisamment, c’est la jeune Française qui se croit tout permis, et qui n’a pas tort de le croire.

Page 9

LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS H. DAUMIER. — DON QUICHOTTE ET SANCHO (Collection de M. Jean Dollfus)

Page 10

LES ARTS L'école anglaise n'a pas été indifférente à M. Dollfus : en voici, entre autres, pour garants, la superbe Comtesse d'Essex, de Lawrence, ainsi qu'un personnage de qui la mélancolie a déjà un avant-goût de romantisme. Mais quel mot venons-nous de prononcer là ! Il nous fait songer, non sans regret, que le puissant Géricault, avec une admirable Course des Barberi, à Rome, et que Delacroix, avec divers morceaux, dont un paysage de Champrosay et une merveilleuse esquisse exécutée de souvenir d'après la Montée du Calvaire, de Rubens, devront être ici mentionnés sans commentaires. D'ailleurs ils s'en passent si bien! De même Ricard, Michel, Isabey (c'est un ravissant petit tableau de ce dernier qui fut le commencement de la collection), Jongkind, Daumier, enfin tout ce qui marqua dans l'école romantique ou qui la suivit de près, sont représentés par des spécimens qui attestent la variété et la sûreté du goût qui a présidé à la réunion d'un si considérable ensemble. Le Don Quichotte de Daumier n'est-il pas un des meilleurs que le GÉRICAULT. — COURSE DES BARBERI (PETITS CHÉVAUX EN LIBERTÉ), AU CORSO DE ROME (Collection de M. Jean Dollfus) maître ait sculptés, si l'on peut dire, sur ce thème? De même encore, avec Courbet, avec Jongkind, avec Daubigny (une admirable Vue de Villerville), nous en aurions long à dire si nous n'éprouvions pas une fois de plus la vérité de ce proverbe cruel, qu'il n'est si bonne compagnie qui ne se quitte. Du moins Millet et Corot ne peuvent se quitter si brièvement. Ce que nous avons dit de général à leur propos en parlant de la collection Rouart, peut s'appliquer aux morceaux que montre la collection Dollfus. Nous le transcririons ou le répéterions ici avec autant d'à-propos. Nous prions le lecteur de s'y reporter. Mais nous dirons, en particulier, que le Retour des champs, de J.-F. Millet, rencontré ici, a la sublimité de silhouettes des meilleures inspirations du maître; que Corot est représenté par une œuvre de jeunesse absolu- ment prépondérante, l'Ivresse de Silène, grand tableau peuplé de nombreuses figures, qu'aucune histoire, même sommaire du grand maître, ne peut se dispenser de citer et d'étudier; et que le même Corot est ici honoré comme ce qu'il est, c'est-à-dire un des dieux de la peinture moderne, puisque l'on trouve de lui, chez M. Dollfus, une vue des Jardins de l'Académie de France à Rome, la Métairie, la Pêche (merveilleux petit panneau), la Jeune Mère, une Vue prise aux environs de Genève, la Charrette et bien d'autres morceaux encore. Le doux éblouissement qui émane de tous ces tableaux est assez intense et part d'assez haut pour ne nous point sembler crépusculaire après les clartés d'aurore dont tant de Primitifs, au début de notre visite, ont empli nos yeux. ARSÈNE ALEXANDRE.

Page 11

LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS COROT. — LA DAME A LA PERLE (Collection de M. Jean Dollfus)