Extrait

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L'ART VIVANT N° 234. JUILLET 1939 Le No : 7fr.50 --- LE PRADO A GENÈVE LA CORSE - LES EXPOSITIONS DE LILLE ET DE ZURICH --- TROIS REVUES EN UNE - REVUE D'ÉLÉGANCE ET DE TOURISME - REVUE D'ART DÉCORATIF - REVUE D'ART ET DE CULTURE --- DIRECTION RÉDACTION ADMINISTRATION 116 BES. AVENUE DES CHAMPS ÉLYSÉES, PARIS

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L'ART VIVANT DIRECTEUR-FONDATEUR : JACQUES GUENNE RÉDACTEURS EN CHEF : S. KAPFERER - JACQUES KIM --- SOMMAIRE LE TOURISME : LA CORSE - La Corse - César CAMPINCHI, Ministre de la Marine, Député de la Corse. - Les Rivages de la Corse - Lorenzi de BRADI. - Caractère des Corses - Emile RIPERT. - Le Souvenir Napoléonien - Pierre DOMINIQUE. - Légendes et Chansons - Henri CASANOVA. - La Noce du Gendarme - Louis THOMAS. LES PLAISIRS DE L'ÉTÉ - J'ai fait un beau voyage - André de FOUQUIERES. - Deauville, plage fleurie - Georges LOISEAU. - Saison de Paris - G. M. LES GRANDES EXPOSITIONS - Le Progrès Social à Lille - Louis CHERONNET. - L'Exposition Nationale de Zurich - Jacques GUENNE. - Le Prado à Genève L'ART DÉCORATIF - Le Château du Grand Chesnay - Simone KAPFERER. - La Collection d'un Homme d'État - Waldemar GEORGE. LA MODE - Au beau Soleil de Messidor - Hélène CINGRIA. - Mondanités - Roger LEFEBURE. L'ART ET LA VIE - L'Art de Genève à Lucerne - Louis PIERARD. - Le Salon des Tuileries, Les Expositions - Maximilien GAUTHIER. - Nouvelles de notre Monde - PHARAMOUSSE. - Les Spectacles - Marcel ZAHAR. Mise en pages : ROMI. En couverture : Velasquez, Baltazar Carlos. --- TROIS REVUES EN UNE - REVUE D'ÉLÉGANCE ET DE TOURISME - REVUE D'ART DÉCORATIF - REVUE D'ART ET DE CULTURE --- JUILLET 1939 DIRECTION - RÉDACTION ADMINISTRATION 116 bis, CHAMPS-ÉLYSÉES PARIS Téléphone : ÉLYSÉES 26-68 Chèques postaux : PARIS 1861-29 Adresse tél. : L'ART VIVANT PARIS PUBLICITÉ Société OPTA 96, rue de la Victoire, Paris Tél. Trinité 16-31 --- L'ART VIVANT Le cinquantenaire de la Tour Eiffel. Dessin d'enfant LA PLUS LARGEMENT RÉPANDUE DE TOUTES LES REVUES D'ART FRANÇAISES PRIX DES ABONNEMENTS : FRANCE ET COLONIES : UN AN, 80 fr. SIX MOIS, 43 fr. ÉTRANGER ; BELGIQUE ET LUXEMBOURG : UN AN, 92 fr. SIX MOIS, 59 fr. SUISSE ; UN AN, 97 fr. SIX MOIS, 52 fr. UNION POSTALE ; UN AN, 107 fr. SIX MOIS, 58 fr. AUTRES PAYS : UN AN, 136 fr. SIX MOIS, 73 fr. --- 1889 1932 Joyeux d'anniversaire

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LA CORSE Pour bien parler des liens qui unissent la France et la Corse, je voudrais, laissant un instant les considérations historiques, me servir d'une image qui me vient à l'esprit chaque fois que je suis sur le point d'aborder mon île natale : Quand on s'éloigne de la côte provençale et que, dans l'aube naissante, les cimes du Monte d'Oro ne se découvrent pas encore, la Corse vient déjà vers nous ; Elle nous enveloppe dans l'odeur qui s'élève du maquis. Et c'est ce parfum de l'île qui, allant se fondre dans les parfums de Provence, établit, parce que la nature l'a ainsi voulu, une communion entre les deux rives. Elles mêlent leur haleine et s'unissent par ce lien presque immatériel. Entre la France et la Corse, il y eut ainsi, de tout temps, une harmonie préétablie qui domine le fait historique. Le traité par lequel Gênes céda l'île à Louis XV ne fut, en somme, qu'une formalité diplomatique, et la consécration d'une situation naturelle. Les historiens, qui se bornent à enregistrer les événements, se trompent lorsqu'ils datent seulement du XVIIIe siècle l'intégration de la Corse dans la patrie française. Même si l'on ne voulait considérer que le développement des faits, il faudrait remonter jusqu'à Henri II, pour constater cette entrée de la Corse dans l'unité nationale. Par la volonté des insulaires et de leur chef Sampiero, Henri II reçut, en effet, avec le titre de Seigneur de l'île de Corse, le don précieux que l'île faisait d'elle-même. La Corse est donc une des plus vieilles provinces françaises, une des premières qui vinrent accroître le patrimoine de la Nation. Mais on pourrait remonter plus haut encore, jusqu'aux âges lointains où se formait notre planète, pour expliquer cette attirance naturelle de la Corse vers la France. Aux premiers âges — la géologie le démontre clairement — France et Corse constituaient un même continent. Pourquoi s'étonner que dans la suite des temps elles se soient cherchées, appelées, retrouvées ? L'argument géographique mérite d'être retenu, si l'on veut bien comprendre l'affinité qui existe entre Corses et Français, que des traits communs d'esprit et de caractère viennent consacrer : même courage, même amour de la liberté, même idéal de générosité. Aussi, lorsqu'à l'heure fixée par le Destin, la France vint replacer la Corse à son foyer, lorsqu'elle eut réparé dans l'île les ruines accumulées par l'occupation génoise, elle n'eut qu'à ouvrir les bras : la Corse s'y jeta avec allégresse, et librement prit sa place dans le cœur de la Mère Patrie retrouvée. Et c'est pour cette sollicitude maternelle dont ils ont éprouvé toute la tendresse, que les Corses obéissaient à un secret élan de leur cœur, comme s'ils suivaient l'impérieux mot d'ordre donné par leurs ancêtres, prirent pour symboliser leur attachement à la France cette devise : Servir la commune patrie ! On sait avec quelle fidélité ils tinrent parole, dans la paix comme dans la guerre. Pourtant ce mot de fidélité est encore impropre. La fidélité, en effet, pourrait impliquer l'idée d'une dualité entre la France et la Corse, fondues au contraire dans la plus parfaite communauté. Entre elles, il y a plus qu'une unité politique ; il y a une union spirituelle et morale, que rien ne peut détruire. --- CÉSAR CAMPINCHI Ministre de la Marine, député de la Corse. --- Photo Pierre Boucher L'ART VIVANT

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Photo Papillon LES RIVAGES DE LA CORSE J'ai vu la Corse, au soleil levant, un matin de juillet, du haut de l'Incudine, une des cimes les plus élevées de l'île. J'y étais arrivé la veille avec d'autres, et nous avions campé autour d'un feu de broussailles, dans un chaos de choses arides où l'on respirait un air tellement subtil, qu'il opérait comme un charme : l'odeur corse. La lune venait de s'évanouir dans le crépuscule du matin, ronde et frissonnante, après avoir brillé comme une immense luciole dans une nuit légère et sans soutfile, en éclairant les sommets, les abîmes, les versants, en chatoyant sur des échappées de mer, évoquant dans un silence d'éternité les paysages énigmatiques des préhistoires. Une brume voilait encore les profondeurs aériennes ; on l'eût prise pour l'haleine matinale de la terre et de la mer. Nous gardions le silence. Le lever du jour du haut de ce sommet apparaissait comme l'aube de la Genèse. Nous avions la sensation du recommencement de la lumière et des choses. Quelques déchirements, çà et là, avaient lieu subitement. On sentait que la force la plus prodigieuse des temps, chassant les dernières ombres, venait vers nous comme du fond de premiers âges. Au-dessous, dans un vertige, nous apercevions confusément des massifs, des plateaux, des pitons, des gouffres, des vallées... Brusquement, au milieu de lignes écarlates, le soleil surgit comme un fantôme féerique, trainant avec lui les magnificences des espaces inconnus. Sa lumière fit l'effet d'un grand vent qui disperse et balaye tout. Il ne resta plus une ombre, le moindre voile. L'immensité chantait dans une limpidité qu'on ne peut connaître et concevoir que, debout, dans le rayonnement d'une telle cime. Et la vision, là-bas, s'élargit et s'éclaira comme un océan. Peut-on imaginer pareille agglomération (oh! le mot me semble faible!) de sommets, de pics, de montagnes, de collines, de coteaux, de gorges, de précipices, de vallées, de vallons, de plateaux, avec des herissements formidables, couleur d'airain, coupés, çà et là, d'étendues escarpées, et, au delà, un émerveillement bleu, vif, sans fin : la mer... Le rivage tyrrhénien est presque droit de la pointe d'Agnelù, dans le Cap Corse, jusqu'à la pointe du Capicciolù. D'Agnelù à Bastia, des marines pittoresques, charmantes, se succèdent : Meria, Luri, Porticiolù, Pietracorbara, Siscù, Miomù, Macinaggiù. Puis, en allant vers Solenzara, c'est la plage, des étendues de sable sahariennes et des étangs. Vous apercevez d'abord l'étang de Biguglia; ensuite, les étangs de Terrenzana, du Sale, de Diana, de Siglione, d'Urbinù, de Gradaggine, de Palo. Ils ont plusieurs hectares de superficie. Celui d'Urbinù compte 750 hectares et celui de Diana 570. Ce sont les plus vastes. Cet étang de Sale, hérisssé d'une forêt de joncs peuplés de moustiques, est aussi malsain que ténébreux, formant contraste avec l'étang de Diana, clair, lumineux, aux transparences marines de-ci de-là, et qui, comme celui d'Urbinù, communique avec la mer. La pestilence des étangs prend fin à Solenzara, petit port qui a une flèche de galets pour jetée. Et voici le golfe de Porto-Vecchio, entre les points de la Chiappa et de San Ciprianù. La vieille ville, aux murs très anciens, domine. Il y avait eu un projet, celui d'y créer un port, qui aurait été un des plus grands du monde. Mais on l'a abandonné, faute d'argent. Et la malaria, l'été, hante cette jolie petite cité et la désolé. Le golfe de Porto-Vecchio a un sosie : celui de Santa-Manza. Est-ce à cause de l'étang de Balistrù, L'ART VIVANT La Tinella, récipient dans lequel les femmes vont chercher l'eau à la fontaine. Photo Papillon Bonifacio. Le port Photo Papillon

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tout proche, que pas un village ne s'est fondé sur les bords de ce grand golfe? Dans sa magnificence il est triste de cette tristesse mystérieuse des palais abandonnés. Nous passons de la mélancolie tyrrhénienne à la joie méditerranéenne. Bonifacio vous attire, perché sur ses falaises de calcaire en tirebouchon, accablé d'antiquité curieuse, hermétique, aux moeurs poli- cées d'autrefois. Nulle part on ne respire autant que là les relents des âges disparus. Le rivage méditerranéen commence au cap Per tusatù que surmonte un phare à éclipses. Ce rivage est un perpétuel enchantement de pittoresque et de poésie. Même les escarpements y sont riants. Tout semble travaillé d'une façon gigantesque, surnaturelle, par des esprits fabuleux, anéantis après l'œuvre accomplie. La terre apparaît sculptée. C'est pour cela, sans doute que la mer y est voluptueuse, envirante. Il y a sur ces bords un art énigmatique, un art dont les éléments soulevés ont été les créateurs. Même les arbustes, les cailloux sont ciselés. Les couleurs ont uni éclat qu'on ne voit pas ailleurs. Les pentes, les promontoires sont diaprés. On prend ces assemblages de rocs et d'ombrages pour l'œuvre de quelque artiste prodigieux. L'oiseau est une âme, l'insecte un joyau. Quel plus merveilleux bijou que ce petit lézard qui se chauffe au soleil sur des galets nacrés ou azurés! Ces versants désertiques, où la pierre a des reflets pourpres, où l'arbuste tyrannisé par les vents est comme un avorton cabré, dégagent une telle poésie de mélancolie profonde, par endroits, une telle pensée d'inconnu, dirai-je, que l'âme en est toute remuée. On peut comparer le rivage qui va de Bonifacio au promontoire de Campomoro à une immense scie. Cependant le golfe de Ventilegne qui suit celui de Bonifacio, après la cale de Paragnanù, a un étang. Puis, ce sont le golfe de Figari, les cales de Capinerù, d'Arbitaù, de Furnellù, de Rocapina. Celle-ci est dominée par une pointe à pic où s'érite un rocher qui est l'ébauche d'un lion énorme. Cette pointe aboutit plus loin, en mer, aux Monaci, qui sont une agglomération d'écueils très dangereux pour la navigation. D'autres cales, séparées par des caps, et toutes plus curieuses les unes que les autres, se suivent : celles de Mortaspada, de Titulu, de Tizzanù, de Senetose, de Conca, d'Aguliù, d'Eccica, de Canusedù. On n'y rencontre aucun port mais des phares, des signaux, tels que ceux de Pertusatù, de la Madonetta, de Fenù, de Senetose. Enfin le promontoire de Campomoro, casqué d'une vieille tour génoise, la baie, et ce délicieux village, assis sur le sable, à l'ombre des lentistes, des palmiers, des oran-gers et des roseaux. C'est l'entrée du golfe de Valinco, un des plus beaux que je connaisse. Là-haut, le village de Belvédère, campé comme une forteresse, le contemple, au milieu de ses jardins, de ses figuiers, de ses oliviers. Propriano se trouve au fond, après Portigliolo et ses deux maisons sous ses eucalyptus, ou aboutit la rivière de Tavaria qui continue le Rizzanese de la vallée sartenaise. Propriano est une ville charmante, très commerçante, très active, de fondation récente, qui se souvient sans doute que, tout près, à Barracci, les Romains avaient bâti une ville dont on exhume encore des vestiges. Après le cap di Murù, on entre dans le golfe d'Ajaccio. Ajaccio est, tout au fond, protégée par des montagnes; et nul ne saurait la connaître sans être pris par son charme et ses délices. Ce golfe-ci fit l'admiration de Guy de Maupassant, de Flaubert, d'Alphonse Daudet qui, pendant sa jeunesse, demanda au séjour ajaccien de rétablir une santé chancelante. Voici le golfe de Sagone qui porte le nom d'une grande ville disparue : puis c'est Cargese, village fondé par des Grecs en fuite, et sur lequel M. Charles Maurras a écrit des pages harmonieuses et fortes. Le golfe de Porto! Tous ceux qui l'ont visité en sont émerveillés. Ils vantent sa profondeur (1.000 mètres), les sommets qui le dominent, les falaises et les roches aux couleurs variées qui le bordent. Nulle part la lumière n'est plus éclatante que là. Toutes les suavités aériennes s'y concentrent, y miroitent. On ne saurait l'oublier et l'on voudrait y vivre. Le golfe de Girolata n'est pas aussi connu, mais il n'en est pas moins aussi beau. J'aime sa tour mélancolique. A partir de la pointe de Palazzù, le littoral est peut-être le plus varié et le plus pittoresque de toute la Corse avec ses escarpements, ses falaises, ses pointes, ses roches de granulites, de porphyres, de gneiss, qui ornent les baies de Facolora, d'Elbu. Avant d'arriver à la presqu'île de la Revelata, le golfe de Galeria offre un îlot qui porte un phare et la petite ville qui le regarde. Calvi! Sa grande rade. Calvi, ville curieuse et si attrayante, quand elle souriait dans son antiquité charmante, aujourd'hui gorgée de toutes les misères qu'apporte le commerce du tourisme. On ne peut en dire autant de l'Isola Rossa que Pascal Paoli a bâtie, et qui n'a pas de vestiges anciens, et qui est doté d'un hôtel luxueux... Et, au dela, le long du rivage amer des Agriates, où nul port n'est creusé, ce sont grès, calcaires, sauvages étendues désertiques, que ne fréquentent ni les chevres, ni les oiseaux, çà et là coupés de sables moroses ou de petits étangs dont les miasmes désolent encore plus cette région qui s'apparente à la côte tyrrhénienne. Heureusement qu'après le phare de la pointe de la Mortella, s'ouvre le golfe de Saint-Florent dont Napoléon aurait fait, s'il en avait eu le temps, un grand port. La petite ville est agréable et son passé compte une défense héroïque. Puis jusqu'à la pointe extrême du Cap Corse on ne voit sur cette côte guère que Nonza, village à pic sur l'eau. LORENZI DE BRADI L'ART VIVANT Photo Mannaberg Sartène, vue d'ensemble.

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Le Cap Corse. Photos Maywald Le Rocher de Calvi. Le Port de Bastia. LES CHANTS POPULAIRES CORSES DÉPUIS que les agences de tourisme en ont facilité la visite, la Corse suscite chaque année un nombre désolant de livres et d’articles. On l’a entrevue, on s’imagine l’avoir comprise. Mais la Corse ne se livre pas au premier venu, il y a autre chose à lui demander que des histoires de bandits ou des extases pâmes en face des couchers de soleil sur le golfe de Porto. Cette « autre chose » est l’ame corse, complexe comme le paysage de cette île où, sur une superficie restreinte, la mer, la montagne et la forêt offrent leurs enchantements les plus variés, marquée, cependant, de traits généraux : herte, amour du sol natal, culte de la famille. Mais où la saisir dans sa plénitude, cette ame que les Corses gerobent avec une pudeur farouche? Les plus belles légendes n’ont que très rarement, la-bas, trauchi les limites de ce petit monde, clos par les rochers et les torrents, que fut pendant des siècles le village corse. Il faut donc interroger le chant populaire qui fut de tout temps, dans l’île, non un divertissement, mais un élément de la vie privée et sociale. Malheureusement le vrai chant corse, le touriste l’entend rarement : parfois, dans le maquis, la mélodie d’un invisible berger; dans une auberge rustique celle d’une servante lavant la vaisselle; la nuit, sur le bateau qui les éloigne du sol natal, la complainte nostalgique de jeunes soldats revant à leur fiancée ; chants de guerre, chants de funérailles, chants de berceaux, radimes hérités d’un très lointain passé et venus, pour la plupart, des pays d’Aitrique dont la race est originaire, tandis que les parolets relatent tel épisode de l’histoire tumultueuse de l’île ou sont improvisées, à l’occasion d’un événement récent. De ce folklore, si difficilement saisissable pour qui ne vit pas longuement avec les Corses et n’obtient pas leur confiance, une partie nous a été toutefois récemment révélée par un écrivain indigène, M. Mathieu Ambrosi. C’est à lui que j’emprunterai les précisions qui vont suivre. Obliges, pendant quatorze siècles, de lutter contre l’oppression, les Corses ont souvent chanté l’appel aux armes. Après le chant de guerre, citons la Chiama e rispondi. Deux improvisateurs se lèvent au milieu d’un cercle. L’un fait l’appel — la Chiama — l’autre « répond » sur le même rythme, en exprimant soit la même idée, soit son contraire, avec plus de force ou de charme, s’il le peut. C’est le chant amébée des Grecs! La Paghiella, forme musicale encore pratiquée aujourd’hui, est un chœur à trois voix venu, probablement, des Baléares. La seconde voix commence, donne le rythme et la note; elle s’élève par demi-tons, s’arrete, puis repart, accompagnée par la basse. Nouvel arrêt, puis la troisième voix se mêle aux deux premières; le chant monte, s’amplitie, baisse lentement et meurt sur une note lente et triste. Le Voceru — le pleur — est un chant funèbre. Autour du mort sont rangés les parents, les amis. Une femme approche. Elle se signe, baise le cadavre au front, courbe la tête, « se souvient », puis commence. Hésitant d’abord, bientôt le chant s’affermit, la rime apparaît, les strophes se succèdent, rappelant les vertus, les souffrances du défunt. Les vers sont de seize syllabes, la musique est une psalmodie sur trois notes, avec quatre pauses par vers. Voici un Voceru dont on admirera, même dans la traduction, la force tragique. Une orpheline pleure son père assassiné : > Cherchez les ciseaux, vite, apportez-les moi! > > Que je coupe mes cheveux pour fermer ses blessures, > > Car du sang de mon père j’ai les doigts trempés... > > De votre sang, mon père, je veux teindre un mouchoir. > > Je veux l’avoir toujours au cou pour m’enlever l’envie de rire... Le Lamentu, issu du Voceru, est la complainte d’une jeune fille pleurant le départ de son fiancé pour la caserne, « de l’autre côté de la mer ». Il s’est développé dans l’île au début du XIXe siècle, lorsque la conscription appela les jeunes gens sur le continent. La Nanna, par berceau, remonte au XVIIIe siècle. C’est une sorte de ronron, paisible et doux, avec lequel la mère endort son petit : > Quand vous naquêtes, o bonheur, nous vous portâmes au baptême. > > La marraine, ce fut la lime; le soleil fut le parrain. > > Toutes les étoiles avaient leurs colliers d’or... > > La Sérénade est chantée la nuit sous les fenêtres d’une jeune fille : > > Avant que je te laisse, ô ma chère, > > Toutes les fougères se seront desséchées, > > Les arbres n’auront plus de feuilles, > > Les rochers verseront du sang, > > Avant que je te laisse, ô ma colombe! Le Scherzu (la satire) est apparu en Corse pendant la première moitié du XIXe siècle. Un de ses meilleurs représentants fut Ambrosi de Castineta. Sa verve, très caustique, s’exerça surtout contre certains personnages que leurs fonctions eussent du préserver du péché d’amour. Le jeu était dangereux. Une balle égarée dans le jardin où Ambrosi arrosait ses haricots y mit fin. La décadence de l’antique dialecte entraînera-t-elle celle du chant populaire? Certains le craignent; la Sérénade n’est-elle pas déjà, la plupart du temps, donnée en français? Mais, peut-être, les poètes corses n’abdiqueront-ils pas... peut-être, aussi, parmi eux, l’harmonieux parler de l’Île de Beauté trouvera-t-il un jour son Mistral! Henri CASANOVA. L’ART VIVANT Corte. Photo Kertesz Cargèse.

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CORTE Photo Maywold. L'ART VIVANT