Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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QUATRIEME ANNÉE
N° 83
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1er JUIN
1928
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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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Archives photographiques d'Art et d'Histoire.
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QUATRIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT 1er Juin 1928
A propos des Fêtes en l'honneur d'Albert Dürer NUREMBERG
Il en est des réputations des villes comme de celles de certains grands hommes : elles aiment à s'appuyer sur l'anecdote. Nuremberg dut être pour nos Français du XVIe siècle la ville des "astrologues" parce que Rabelais s'était moqué, quelque part, de leurs prédictions. Elle avait certes sa réputation de ville active : on savait bien que les commerçants de la capitale de la Franconie tenaient les principaux marchés, d'Anvers à Venise, mais on préférait se souvenir que les Nurembergeois avaient découvert leur fameux "œuf", comme aujourd'hui, il nous paraît plus commode d'assimiler la cité lettrée et artiste du XVIe siècle, devenue un centre industriel, à une sorte de métropole des jouets.
Nuremberg vaut mieux que sa réputation : ce n'est pas seulement le Paradis de la bimbeloterie. Comme le temps a épargné toutes ses vieilles maisons, toutes ses églises, il n'est pas malaisé de faire l'histoire de son merveilleux essor. Les églises de Saint-Laurent et de Saint-Sébald nous assurent que les arts y furent florissants au moyen âge et jusqu'à la Renaissance. Les imagiers qui ont fait les corps d'Adam et d'Eve, des Anges et des Saints au portail de l'église de la Vierge, attestent, malgré la précarité de leurs moyens et la naïveté de leurs réussites, que la foi inspirait leur talent. Le chœur gothique de l'église désaffectionnée de l'ancien couvent de Sainte-Catherine où la pierre a fait place aux vitraux, est un souvenir de cette époque heureuse où les maîtres-chanteurs, que Wagner a immortalisés, se réunissaient sous son toit de tuiles roses.
Le couvent lui-même est là encore, tel qu'il fut lorsque les sœurs priaien sur les dalles des couloirs gris. Parler de Rousseau ou de Mallarmé dans une cellule transformée en salle de cours n'est pas commun ; c'est ce qui m'est arrivé. Aux parois, des fresques effacées laissent apparaître encore des vestiges d'un art primitif. Il y a plus : Nuremberg s'est développée au moyen âge ; de là, le caractère nu de ses architectures, de ses places, de ses ponts. A l'intérieur de ses murs, au pied desquels les anciens fossés sont des jardins verdoyants, sous la protection de ses tours massives aux noms sourds : Hallertor, Westnertor, Fürthertor, Nuremberg est telle qu'elle fut au temps de Dürer.
Au centre, la grande place du Marché où s'agitent, parmi les pommes de terre, les poireaux et les fleurs, les rougeaudes paysannes venues de Franconie dans leurs robes amples, leurs corsages ajustés, leur fichu noir sur la tête. N'était leur dialecte dur, on les prendrait pour des femmes du Piémont. La vie alors était active, comme aujourd'hui, plus active s'il se peut car tous les marchands apportaient leurs produits, non seulement les campagnards et les marchands de fleurs qui s'installent gracieusement autour des fontaines. Et les artisans, potiers, orfèvres, joailliers, libraires même — ils étaient célèbres dans l'Europe entière, ouvrant boutique non loin, — bénéficiaient de l'afflux des acheteurs, princes ou manants venus des alentours.
Cette place avait l'aspect féerique qu'elle a par les jours de soleil : carrée, entourée de toutes parts de maisons aux toits pointus ou crénelés, aux pignons bizarres, elle a l'air commandée par l'église de la Vierge, au fond, rose et grise, dont les cent statues sont les niches sûres des pigeons. Au milieu, la Belle Fontaine est entourée d'une grille noire habilement ouvrage, sorte de chapelle élancée, protégée par des prophètes vêtus d'or, tandis que, contraste qui ne choque point, comme pour lui faire pendant, la Fontaine de Neptune dans le goût du XVIIIe offre au jet d'eau ses chevaux cabrés et ses amours vert-de-grisés.
En face de l'église de la Vierge, de l'autre côté de la place, ces maisons cossues furent celles de patriciens ou de riches marchands. Une legende, peinte au mur, explique que l'on montrait, là, au peuple, en grande pompe, le second vendredi après Pâques, de 1425 à 1526, les bijoux de la couronne impériale. C'était prétexte à manifestations populaires du plus bel éclat. La gravure et l'image nous ont gardé le souvenir du luxe princier avec lequel les patriciens du libre Conseil de Nuremberg recevaient l'empereur qui lui garantissait son autonomie.
Toutes ces madones ont leur histoire : voici celle du célèbre navigateur Martin Behaim qui construisit le premier globe terrestre ; contiguë, celle de l'humaniste Pirkheimer, le gros, le joufflu Pirkheimer, aux yeux ronds comme des billes, va- niteux mais savant, qui fut l'ami de Dürer, son conseiller et son mécène. Il avait séjourné en Italie plus de sept années, possédait admirablement le grec et le latin : personnage considérable, à l'époque, qui ouvrait son salon à l'élite cultivée de l'Allemagne. Il se mit au temps de la Réforme du parti de Luther. Nous avons quitté la place du Marché : sur la rue qui monte au château, le chœur gothique de Saint-Sébald s'avance, en proéminence. L'église possède encore une partie des richesses picturales que des paroissiens lui remirent en dons ; elle conserve surtout du statuaire Veit Stoss, trois bas-reliefs dont une Sainte Cène, le tombeau en bronze de saint Sébald dû à Peter Vischer et ses fils (1519), l'une des œuvres les plus réussies de la Renaissance allemande et, à l'extérieur, taillée dans la pierre, une Résurrection qui doit être du XVe et, sans doute, de l'école d'Adam Ksaftt. Une certaine gaucherie dans les gestes, mais déjà une expression puissante des têtes, un réalisme dans la composition des corps, une vérité dans l'ensemble, qui sont étonnants. La rue sépare l'église de l'Hôtel de Ville. Deux époques se rencontrent : deux styles se choquent. Noirci, patiné par le temps, l'Hôtel de Ville est une longue construction Renaissance aux lignes simples : les frontons des portes sont ornés, dans le goût de Michel-Ange, des corps de guerriers nus.
La rue monte vers le château qui domine la ville comme une chapel votive ; on n'a pas détruit à l'angle des maisons les madones gracieusement taillées, et, en retrait, l'hôtellerie de la Porte a conservé, avec son enseigne de fer forgé, l'air vieillot et charmant des salles à boire où se réunissaient parfois les poètes et les artistes du terroir. Les maisons se pressent les unes contre les autres, les fenêtres supérieures ornées de fleurs, celles d'en bas protégées par des grilles comme les fenêtres des couvents. Des loggias de bois, Renaissance ou Rococo, mettent une grâce aristocratique et une note élégante à ces façades moyenâgeuses et sombres. Une inscription dans la pierre au no 21 de la Burgstrasse rappelle aux curieux