Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
3° Année - N° 66
4fr.
15 Septembre 1927
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
PEINTURE
SCULPTURE
LE LIVRE
ARTS
DÉCORATIFS
ET APPLIQUÉS
Direction, Rédaction :
146, Rue Montmartre (2e)
Administration et Vente :
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS (6e)
DEBUCOURT. L’Incendie
Directeurs-Fondateurs
JACQUES GUENNE
et
MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef
FLORENT FELS
SOMMAIRE
La peinture française et l’Angleterre……………… J.-E. Blanche
---
Louis-Philibert Debucourt.. Frantz CalotBibliothécaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève
---
La cathédrale d’Albi …… Chanoine Birot
---
Chronique gastronomique… Vanderpyl
---
Les fêtes artistiques des amis de Blérancourt………… André Girodie
---
Une villa moderne………… Ernest Tisserand
---
L’imagination de Jean de Bosschère … Edmond Jaloux
---
La mode…………………… Clarisse
---
Les peintres de la montagne Charles Kunstler
---
Les débuts de l’imprimerie. Ch. MarchesnéBibliothécaire à la Bibliothèque Nationale
---
Livres d’art……………… Pierre Humbourg
---
L’enquête de L’Art Vivant..
---
Nouvelles artistiques………
---
Page 2
BING & CIE
PEINTRES MODERNES
20 bis, Rue LA BOÉTIE
---
GALERIE MARCEL BERNHEIM
2 bis, rue Caumartin - Paris (9°)
Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNEGO, PARIS
---
TABLEAUX MODERNES
ÉCOLE DE 1830
ÉCOLE IMPRESSIONNISTE
EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN
VENTE - EXPERTISES - ACHAT
---
dominique
DELIVRE DU CAUCHEMAR DE L'ANGIEN
dominique
CONSTRUIT • MEUBLE • DECORE
dominique
104 FAUBOURG SAINT-HOMOIRE - PARIS
TEL: ELYS. 62-84
---
VOIR dernière page d'Annonces
TARIF des ABONNEMENTS à L'ART VIVANT et des ABONNEMENTS à TARIF RÉDUIT à nos TROIS PUBLICATIONS : NOUVELLES LITTÉRAIRES, ART VIVANT, JOURNAL DES VOYAGES.
Page 3
Galeries Georges Petit
8, RUE DE SÈZE, 8 — PARIS (X° Arrond')
R. C. Seine 34.210
---
TABLEAUX MODERNES
EXPOSITIONS - EXPERTISES
BRONZES DE BARYE
---
DIRECTION DE VENTES PUBLIQUES
IMPRIMERIE ARTISTIQUE
12, rue Godot-de-Mauroy, 12
---
GALERIE GRANOFF
CARNOT 35-40
166, Boulevard Haussmann
PARIS (VIII)
ALIX
BOUCHE
CHAGALL
FAVORY
FOUJITA
DETTHOW
DE LA
PATELLIÈRE
E.-O. FRIESZ
RADDA
H. DE
WAROQUIER
LAGLENNE
Chagall
TABLEAUX MODERNES
*
Page 4
Sans rien payer d'avance
NOTICE DÉTAILLÉE
gratuit sur demande
DEMANDEZ-NOUS LE MAGNIFIQUE OUVRAGE RELIÉ
L'HISTOIRE de L'ART
d'ÉLIE FAURE, le grand succès de librairie
Quatre superbes volumes in-8 abondamment illustrés dans une luxueuse reliure de bibliothèque demi-chagrin, à coins
de Phidias à Rodin
L'Art Antique
L'Art Médiéval
L'Art Renaissant
L'Art Moderne
970 Chefs - d'Œuvre, reproduits en Photogravure
1503 PAGES
32 TABLEAUX synoptiques
PRIX 360 fr. payables 30 fr. par mois.
Format des 4 volumes reliés 17×24cm
---
BULLETIN
à copier ou signer et envoyer aux BEAUX LIVRES POUR TOUS
30, rue de Provence, Paris (9°)
Veuillez m'adresser l'Histoire de l'Art, par Élie Faure, en 4 voûtes reliées 360fr., que je paierai par versements mensuels de 30fr., ou au comptant 320fr. ci-jointsou contre remboursement. Port et emballage : 10 fr. à ajouter.
Nom:
Profession:
Domicile:
SIGNATURE :
Lecteur des Nouvelles Littéraires.
---
"CLIO"
Reliure automatique pour collection annuelle de L'Art Vivant
Nous pouvons fournir à nos lecteurs un "Clio" pour une collection annuelle de "L'Art Vivant", leur permettant de relier les exemplaires de leur revue soit en fin d'année, soit en cours d'abonnement.
Le prix de cette reliure est de: 12 francs
Les lecteurs peuvent recevoir tous renseignements sur le "Clio" en s'adressant au Service Commercial de L'Art Vivant, Cie Auxiliaire de Publicité, 146, rue Montmartre, Paris (2°).
Joindre 2 francs pour frais d'expédition en province et 4 francs pour les pays étrangers ayant adhéré à l'accord de Stockholm. Les commandes non accompagnées de leur montant ne seront pas exécutées.
---
L'ART POUR TOUS
SOCIÉTÉ DE VULGARISATION ARTISTIQUE
Fondée le 21 Avril 1901 par Edouard MASSIEUX
Faire connaître au grand public les chefs-d'œuvre d'hier et d'aujourd'hui et lui permettre de suivre au jour le jour l'effort des créateurs de Beauté, telle est la tâche poursuivie par l'Art pour tous, qui a organisé plus de 1.200 visites-conférences dans les Musées, Monuments, Expositions, Ateliers, Manufactures, etc.
COTISATION : 1 an, 12 fr. - 3 mois, 3 fr.
:: DROIT D'INSCRIPTION 2 francs ::
Les Adhésions et demandes de Programmes sont reçues aux Visites et au Siège social de L'ART POUR TOUS
2, Rue Brown-Séquard. — PARIS (XV°)
---
Page 5
J. & M. LELEU
MEUBLES -- DÉCORATIONS
INSTALLATIONS GÉNÉRALES
TAPIS DE DA SILVA BRUHNS
65, Avenue Victor-Emmanuel-III, PARIS — Tél. Elysées 33-41
89, Rue de Paris, PARIS-PLAGE — Téléphone 192
---
Palais de marbre
77 Champs-Elysées_Paris
— L’Exposition la plus élégante
de l’Ameublement et de la Décoration
Meubles et Objets d’Art Anciens et Modernes
Galerie de Tableaux
Création de
Mercier frères
100, Fte S’Antoine
Paris
Publ. A. Bocage, Paris
Page 6
---
Christofle
---
COUVERTS & ORFÈVRERIE
REPRÉSENTANTSDANS TOUTES LES VILLES DE FRANCEET DE L’ÉTRANGER
---
Page 7
TROISIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT 15 SEPTEMBRE 1927
PROMENADES
LA PEINTURE FRANÇAISE MODERNE ET L'ANGLETERRE
C'était la fin de la saison, on sentait une lassitude du public, et pourtant des expositions s'ouvraient encore ; on annonçait de grandes vacations chez Christie. Le premier confère que je rencontrai venait de lire mon article sur Van Gogh : " Qu'en pensent-ils, à Bloomsbury ? " me dit-il. " Vous savez, la peinture française moderne fait partie de nos institutions. Librairies, bibliothèques regorgent de documents sur Vincent Van Gogh ; allez dans Charing Cross Road, les bouquinistes vous renseigneront sur le nombre fabuleux d'exemplaires qui filent chaque jour pour la province. Je crois, sur l'honneur, qu'il aura été publié plus de commentaires de l'œuvre de Van Gogh qu'il n'en existe sur Léonard ! La Tate Gallery possède la Chaise de paille, les Tournesols, un paysage de Provence, que nos étudiants copient comme nous copierons des Claude Lorrain. M. Courtauld, plein d'ardeur et de générosité, achète, achète, donne infaillablement ce qu'il ne retient pas pour son historique hôtel de Portman Square, construit à la fin du XVIIIe siècle par Adam, l'architecte-décorateur. Ainsi voit-on en plein vieux Londres, sur des cheminées de pur " Adam's style " le Bar, de Manet, un Cézanne, et des Vincent, des Vincent accrochés sous les lambris à médaillons peints par Angelica Kauffmann. Votre Luxembourg n'a rien de comparable à notre Tate, pour étudier vos génies."
La Tate Gallery ou National Gallery, Millbank, devient en effet un temple de la peinture française, du moins dans l'aile dont elle s'est agrandie grâce à la munificence de sir Joseph Duveen. Le baronnet, le nouveau commandeur de la Légion d'honneur, bientôt sera élevé à la pairie; lord Duveen aura doté de beaucoup d'œuvres d'art les musées, en France et en Angleterre. Mais le comité directeur de la Tate n'accepte guère que des ouvrages significatifs de ce qui fut ou est encore " d'avant-garde ". M. Courtauld, le roi de la soie artificielle, puissamment riche et homme de goût, suit l'exemple de feu sir Hugh Lane, bien connu à Paris. Sir Hugh mourut dans la catastrophe du Lusitania. Son magnifique legs à Dublin, sa ville natale, ensuite partagé entre l'Irlande et Londres, marquait une date. Lane a été l'un des pionniers des admirateurs de Daumier, Corot, Degas, Manet ; ses collections en partie ramassées chez Durand-Ruel, chez Vollard, aux ventes célèbres, dont celle de M. Rouart, constituaient une nouveauté bien suprenante. Depuis lors, les jeunes étudiants d'art se sont mis à fréquenter nos ateliers, à vivre beaucoup au Quartier Latin ; ils s'enflamment pour les ouvrages de nos peintres. Cet exode avait commencé sous l'impulsion de Walter Sicker. Il y a vingt-cinq ans que Degas est ce que les Anglais appellent " un classique ". Notre vieil ami George Moore a beaucoup fait pour dégoûter ses compatriotes de l'art académique, en leur faisant connaître, par ses écrits et sa conversation, nos auteurs et nos artistes du temps de Manet. Toute personne qui a vécu comme Moore à Paris, au temps héroïque de Zola, des Goncourt, de Manet, de Huysmans jouit d'un prestige de plus en plus solide. Walter Sicker et George Moore ont jeté un pont entre nos deux pays ; et ayant pour eux d'abord une élite de l'Intelligentsia, et l'Intelligentsia croissant et multipliant par la contagion du snobisme, affection très spéciale au peuple anglais, les progrès furent rapides. Les Universités créent ou accréditent les modes intellectuelles.
Oxford reste le conservatoire des traditions de Ruskin et de Walter Pater. William Morris était un oxfordien. Le préraphaélitisme, la culture latine, et nommément la française, le conservatisme politique y règnent, mais un conservatisme " littéraire " si l'on veut, et supérieur. L'étude des langues pousse la jeunesse universitaire à lire et à comprendre nos poètes et nos prosateurs ; Mallarmé, Verlaine, Marcel Proust, Valéry ont presque autant de dévots que Walter Pater.
Cambridge aurait plutôt des tendances germaniques, et se montre plus avancé, toujours de gauche, en ses goûts socialisants, en politique.
Ceci est un trop bref résumé de dispositions infiniment complexes, de mouvements trop ignorés chez nous. Qu'il suffise de désigner comme représentants de l'esprit cambridgien les Roger Fry, les Lytton Straitchey, les Maynard Keynes, inspirateurs et rédacteurs de The Nation, de The New Statesman. La France, que ces polémistes malmenent sans pitié, comme peuple et pour ses dessins impérialistes (!) a la chance d'être, à leurs yeux, le foyer des arts plastiques, la terre de la peinture d'avant-garde. Les Cézanne, les Seurat, tous nos " indépendants ", par leurs ouvrages exposés et analysés, continuent à l'étranger cette sorte de propagande française dont jadis nos acteurs et auteurs dramatiques se chargeaient à peu près seuls. Répétons-le : les foyers d'activité, ce sont les Universités.
Quand nous dirions l'esprit universitaire, nous confondrons parfois Oxford et Cambridge, pour plus de commodité, réunissant ces deux noms sous l'étiquette intelligentsia ; mais que surtout l'épithète " universitaire " n'induise personne à confondere les anciens élèves de ces facultés avec nos universitaires et sorbonnards : ce serait se fourvoyer outrageusement.
Remontons à Rodin. Alors qu'il éprouvait encore des difficultés à consolider sa réputation dans sa patrie, on le tenait pour un géant, en Angleterre. Alphonse Legros, ce Bourguignon naturalisé anglais depuis les ans 70-80, avait été l'incomparable éducateur de générations d'étudiants d'art. Legros dans son exil, après la Commune, attira, donna comme modèle plusieurs de nos artistes, dont Rodin, Puvis de Chavannes. L'International Society of Painters, Sculptors and Etchers (graveurs) fondée autour de Whistler, son président, contre l'inamovible et revêche Royal Academy, élit après sa mort Rodin pour lui succéder. Notre banquet annuel, coincidant le vernissage de notre très accueillante International (qui fut très choisie, d'abord) ne fut pas sans aider au rapprochement anglo-français à la fin de l'ère victorienne et sous Edouard VII. Le comité, dont j'eus le plaisir d'être un des membres, quand j'avais mon atelier à Londres, était composé d'artistes pour la plupart appartenant au New English Art Club. Will Rothenstein, Nicholson, Guthrie, Lavery, Wilson Steer, C. Shannon, C. Ricketts, Ch. Conder avaient presque tous étudié à Paris. Wilson Steer incarnait l'impressionnisme. A la Grafton Gallery, Copeau et Vildrac firent des lectures et des conférences sur notre littérature. Loin en arrière sont donc les prémises d'un échange de pensées dont nos amis d'outre-Manche ont mieux profité que nous, les éternels contemplateurs de notre visage. On nous objectera que nous avions peu à gagner, rien à emprunter aux arts plastiques de nos voisins. Mais notre méconnaissance de ce qui se passe chez eux est quasi monstrueuse. Ils connaissent notre littérature ; la leur, qui est si riche, pénètre à peine quelques cercles de délicats, chez nous. Avancerions-nous, par contre, que l'influence, sur les Anglais, de notre peinture indépendante, ne paraît point toujours favorable à l'intégrité de leur vision native et de
Page 8
L'ART VIVANT
leur personnalité ? L'attitude mentale des artistes britanniques en face de la vie, leur idéalisme sentimental ; autant d'obstacles à une complète communion avec notre rationalisme... Le réalisme, la brutalité de nos romanciers naturalistes les offusquera. Comment Degas les a-t-il conquis ? Rappelons que Sickert est une exception dans l'histoire de la peinture anglaise. Ses plus fortes œuvres, il les fit en France, où il vécut davantage que dans son pays. On ne l'y a fêté qu'après la soixantaine. Formé par Daumier, Degas, émule de Lautrec, ses compatriotes voudront-ils le rattacher à Hogarth, à certains réalisistes du XVIIe siècle ? Non, Walter Sickert, néd'un père allemand et d'une anglaise, n'a d'anglais que son humour ; comme peintre, il appartient au post-impressionnisme ; situons l'intimiste et le cruel visionnaire des "bas-fonds de la société" quelque part entre Vuillard et Rouault. De Charles Dickens (qu'il sait par cœur) il n'a point la sympathie, l'émotion. Mais il se vante d'être, comme Dickens, un bourgeois cockney. Mais quel ironiste ! quel mystificateur ! Que dire de son envoi de cette année à la Royal Academy ? Il était tenu d'exposer à Burlington House, comme nouvel associé. Malgré ses offenses publiques à ce qui est l'Ordre et la Hiérarchie, les honorables gentlemen, dont il avait tant ri, pouvaient-ils l'ignorer ? Le nom de Richard Walter Sickert leur était imposé par l'admiration de l'élite. Sickert devenait un drapeau pour la jeunesse. La réponse de l'humoriste, ce fut : Trois harengs, trois petits poissons dans une assiette dégringolante, et une Tête de fille vénitienne sordide, aussi provoquant que possible. Cette chiche contribution au catalogue, il l'accompagna d'une notice où il se prénommaît Charles, comme feignant de n'être plus lui-même, chargé des honneurs dont on l'accablait sur le tard. Très grave, il adressa au Times des lettres ouvertes. Du ton que prendrait un pasteur dans son rectory provincial, Sickert dénonce à la face des puritains les méfaits de l'imagerie moderne sur l'esprit des enfants ; il recommande la nursery des estampes d'après les figures élégiaques de feu lord Leighton, ce Cabanel de la Tamise. En même temps, il patronise les (soi-disant) subversifs membres du London Group (leurs Indépendants) qui sont ses disciples et imitateurs.
Donc, nous avons pu voir, sur le point de fermer, des expositions de peinture moderne : celle de Matisse, celle de Segonzac, et une collection de fleurs réunie chez Knoedler, comprenant Cézanne, Manet, Morisot, Picasso, etc... etc... et Fantin-Latour. On s'étonne que les amateurs anglais accrochent chez eux, à côté de toiles de Mathew Maris, de Mauve, d'Israëls, de Fantin, des Segonzac et des Dufresne. La plus grande partie de la production de ces deux derniers, Paris en fut frustré, au profit de l'Ecosse. Dans aucun pays autant qu'en Ecosse l'amour du tableau de chevalet n'est répandu. Chaque maison riche est fière de montrer ses trésors. Il est de petits maîtres tels que Monticelli, dont les trois quarts de l'œuvre y sont gardés avec jalousie. L'Ecole d'Edimbourg est célèbre pour ses empâtements, l'usage qu'elle fait du couteau, des oces, des bruns, des noirs ; aussi Segonzac et Dufresne semblent-ils être adoptés par des Écossais qui font peindre leur portrait par James Guthrie ou par sir John Lavery. Ceci, qui n'est point sans prêter à l'ironne, est tout de même explicable. De même façon, les Américains confondent Forain avec Daumier. Les colorations claires d'un Matisse, la légèreté de sa pâte, ne sont-elles pas pour les régions du Nord ? Les émissaires de la rue La Boétie qui portent en Grande-Bretagne des caisses pleines de tableaux, savent à qui s'adresser ; chaque école a ses protecteurs. Naguère, le culte du "Fauvisme" ne se pratiquait qu'en des coins obscurs de la métropole. Aujourd'hui, dues et marchands de whisky, clients de Diaghilew, en rentrant d'une représentation aux ballets russes, à peine troublés par le bolchevique Pas d'acier, dévorent les articles de M. Roger Fry, les romans très difficiles de Virginia Woolf. Chaque femme du monde sait qu'il est de bon ton de dire que Seurat est aussi "important" que Michel-Ange, Van Gogh que Constable. M. Ramsay Mac Donald, l'éminent ministre travailliste, hésite entre deux
Matisse (80.000 francs, prix demandé à la Galerie Lefèvre) ; et nous apprenons que M. Lloyd George, pendant la Conférence de la Paix (où il ne manœuvrait guère en notre faveur) proposa de faire accorder des crédits afin que le gouvernement de Sa Majesté répandît dans les Dominions des exemples de notre peinture. Tout conspire donc à créer pour nos artistes d'avant-garde une situation privilégiée, dans le pays même où des têtes de femme par Gainsborough ou Reynolds dépassent le million, chez Christie, où les dogs sentimentaux de Landseer et les idylles bourgeoises signées par des Royal Academiciens de l'ère victorienne battent tous les records connus des commissaires-priseurs.
Et alors, combien l'économie générale du Plan divin, conçu par l'éternel accusé de tant de sévices ici-bas, assume, à le considérer de Piccadilly, un caractère de bienveillance et d'impartialité ! La Royal Academy, l'Alma Mater, ouvre ses bras à tous les artistes, Christie vend indistinctement leurs ouvrages ; le public absorbe tout. Mais... s'il n'y a point de raisons de se mesurer entre artistes, puisque chacun reçoit sa récompense, d'où souffle un vent de discorde ? Seuls les esthéticiens sonnent le bugle. La guerre est déclarée entre des clans qui s'organisent comme des équipes pour le cricket. La lutte aura un caractère sportif. De loin, nous n'apercevons pas très clairement les couleurs des champions ; elles se confondent dans la brume. Les vétérans se sont retirés. L'illustre Augustus John, nouvel A. R. A., n'expose presque plus. Wilson Steer ne sort plus de son Chelsea. Will Rothenstein est professeur. Sickert écrit des articles, peint peu, s'amuse à contempler les deux équipes.
Quels sont les jeunes représentants de la gauche, aujourd'hui, puisqu'il faut toujours un parti avancé ? C'est là que la question se complique. Que se fait-il de nouveau en Angleterre ? Tout ce qui est ou veut être de gauche, bon ou mauvais, sera de style Montparnasse-Indépendants : The French can paint ! Le Français sait peindre ! Aucun critique, même dans l'officiel Times, n'aurait l'audace de le contester. L'Intelligentsia a donné le mot d'ordre. De Bloomsbury, les rédacteurs de The Nation, de l'Atheneum, du New Statesman lancent des messages qui ont bientôt force de loi. C'est que ces revues hebdomadaires sont les mieux rédigées, par les écrivains les plus intelligents : Maynard Keynes, Virginia Woolf, Lytton Straithey, Desmond Mac Carthy, Roger Fry, Clive Bell, Léonard Woolf, qui, chacun dans sa spécialité, commentent les événements politiques, économiques, critiquent les livres, la musique, le théâtre, les expositions. La peinture de gauche ne leur offre pas encore de nombreuses occasions de s'exalter. Les suffrages désignent à l'admiration un grand initiateur qui est un écrivain et une jeune femme : Virginia Woolf. Je la classerais avec les peintres, et au nombre des plus accomplis. Des peintres professionnels, le charmant Duncan Grant, Mme Vanessa Bell sont les plus distingués ; leurs décorations font songer à Rowlandson et à nos néo-impressionnistes ; puis viennent Porter, Adney, Fry, Nevinson, ceux-ci entièrement subjugués par la Provence, nos paysagistes de Cassis. Une infinité de suiveurs, convaincus mais sans accent particulier, ne doivent leur réputation qu'à l'esprit de corps, si agissant dans un petit cercle d'adoration mutuelle. La moindre œuvre de leur main sera portée aux nues ; la critique, si méprisante s'agit-il de la Droite, n'a que respect pour la Gauche.
Nous doutons, en vérité, que l'influence française subie par ces Britanniques puisse jamais convenir à leur tempérament. Les inféodés au London Group, dont nous avons déjà parlé, nous semblent faire erreur. Ils n'ont pris à Sickert que ce qu'il n'aurait pas fallu lui prendre. La majorité des Anglais, professionnels ou non, qui ne présent plus que nos écoles d'avant-garde, ont été plus attirés par la bizarrerie (quaintness) que par des vertus de construction et de style. Ils sont éblouis, comme des papillons de nuit, et volent autour d'une lampe. Gare à leurs ailes !
Jacques-Emile BLANCHE.
Page 9
L'ART VIVANT
PEINTRES ANGLAIS
WALTER SICKERT. ENNUI National Gallery
WALTER SICKERT. CHANTEUSE DE CARACTÈRE, AU MUSIC HALL OLD OXFORD, LONDRES.
Page 10
L'ART VIVANT
ALBI. LA CATHÉDRALE SAINTE-CECILE.
N.-D. Photo.
---
SAINTE-CÉCILE D'ALBI. PERSPECTIVE DE LA VOUTE VERS L'EST
SAINTE-CÉCILE D'ALBI. PERSPECTIVE DE LA VOUTE VERS L'OUEST
Page 11
L'ART VIVANT
LA CATHÉDRALE D'ALBI
S
AINTE-CÉCILE d'Albi n'est peut-être pas la plus belle église de France. Il y a chez nous des églises plus vastes, plus riches, d'une structure architecturale plus savante, d'une beauté plus mystique. A en juger froidement, la tête reposée, nos grandes cathédrales du Nord : Chartres, Reims, Paris, Amiens, Laon, Vézelay, Bourges, par l'ampleur de leur plan, la prodigieuse abondance de leurs détails, l'infinie variété de leurs aspects, méritent sans doute de lui être préférées. Elles expriment un sentiment plus profond, je ne sais quoi de plus tendre, de plus religieux et de plus ému.
Mais si, par un beau soleil, on aperçoit pour la première fois notre cathédrale, c'est une autre affaire. Quand, au fond de la plaine dorée par les blés murs ou les pampres rougis des vignes, sous notre ciel méridional d'un bleu intense, cerné d'un cercle léger de collines violettes, par-dessus les toits de la ville et les berges escarpées du Tarn aux eaux tantôt vertes comme celles des torrents pyrénéens, tantôt fauves et bouillonnantes comme celles du Tibre, on voit se dresser sa masse enflammée de briques roses, ses grands murs droits, d'un seul jet, dont la couleur ardente n'est coupée que par l'ombre verticale des longues fenêtres et des demi-tours qui la flanquent, sa haute tour fièrement cambrée qui s'appuie sur des bases formidables et s'achève en dentelles, alors, devant cette magnificence de la ligne et de la couleur, cette alliance inattendue de la lumière et de la force, cette simplicité voulue, unie à une telle majesté, le voyageur, déconcerté, s'arrête, et il ne peut plus penser à ce qu'il a vu ailleurs.
Sa stupéfaction grandit dès qu'il a franchi le seuil. Il a cru voir une forteresse, il entre dans un écrin étincelant d'azur d'or et de pierreries. La simplicité de l'aspect extérieur se retrouve ici dans l'ampleur extraordinaire de la nef que ne partage aucune colonne, de l'immense voûte qui plane sans effort de bout en bout. Mais sur ces lignes sévères un charme infini, une douceur ineffable est répandue. Les légères nervures dorées tendent sur la voûte et sur les murs, comme une tapissierie opulente, la décoration picturale la plus inattendue et sans doute la plus vaste du monde. Une forêt de sculptures occupe le centre de la nef, entourant le cheeur et le sanctuaire de ses ramures de pierre ivoirée peuplées de statues qui semblent animées. Des hautes verrières, malheureusement incomplètes, tombe un jour chaud qui fond ces contrastes dans une lumière irréelle. Cet ensemble est bien le plus étonnant et le plus merveilleux qu'on puisse voir.
Elle est unique par sa situation pittoresque, par sa technique spéciale, par l'originalité et la richesse de son décor, qui en font un monument d'art incomparable.
Pour la bien voir, approchons-nous avec soin et méthode. Nous l'avons déjà vue se profiler de loin au-dessus des maisons pressées à ses pieds, pareille à une lionne accroupie qui veille sur ses lionceaux, la tête dressée vers l'horizon. De plus près, c'est la forteresse qui apparaît. Les grands murs nus qui s'élançent à trente-cinq mètres du sol, couronnés d'un double chemin de ronde, sont faits pour sa défense. On n'en doute plus, quand on découvre à leur flanc la porte crénelée de Dominique de Florence, et qu'on aperçoit sur la droite les tours massives et l'énorme donjon du Palais de la Bisbie, ancienne résidence des évêques et archevêques seigneurs d'Albi. L'œil peut suivre, vers la gauche, le contour encore reconnaissable de l'enceinte aujourd'hui détruite qui enfermait l'église dans un cercle de fer et l'unissait étroite- ment au burg épiscopal dont elle ne fut d'abord qu'une sorte de dépendance.
Afin d'embarquer cet ensemble imposant, le visiteur doit se transporter sur le Pont-Neuf, d'où son regard s'étendra sur l'un des paysages urbains les plus magnifiques qu'on puisse voir. Sur les deux hautes berges du fleuve les maisons de la vieille ville se pressent en amphithéâtre, développant en cascades leurs toits rouges dominés eux-mêmes par les clochers, les tourelles et les campaniles. Le lit du Tarn est coupé par deux autres ponts, le Pont-Vieux, dont les piles de pierre remontent au IXe siècle, et dont le tablier, soutenu par des arcatures ogivales, se mire dans les eaux qui glissent sur un lit de cailloux et qu'animent plusieurs moulins ; plus loin le viaduc de la voie ferrée étend ses larges arcades roses sur un fond de falaise fermé au loin par les ruines du château de Castelnau-de-Lévis. A droite, ce grand bâtiment de briques où se reconnaissent les profils du style Louis XIII, c'est l'ancien couvent de la Visitation, dont on a fait une caserne, tout près de la flèche de l'église de la Madeleine ; à gauche, voici le clocher de Notre-Dame, celui de l'ancienne église du Collège des Jésuites, devenu le Lycée, la tour de Saint-Salvy si étrangement pittoresque, sorte de coupe ronde sur un haut pédoncule carré, porté par un massif clocher roman. Et enfin, par delà le Pont-Vieux, barrant l'horizon jusqu'au ciel, le tragique amoncellement du Palais et de la Cathédrale : les murs du quai Choiseul, les magnifiqües remparts de la Bisbie supportent à trente mètres au-dessus des eaux de véritables jardins suspendus ; plus haut, les lourds bâtiments du palais lui-même, ses terrasses aux balustres Renaissance, ses toits d'ardoise, ses poivrères aiguës, plus haut encore, le donjon énorme, cube de briques brûlées par le soleil ; et enfin au sommet, comme un navire gigantesque lancé en plein azur, l'église, dont la longue ligne coupe le ciel, dont les vitraux jettent mille feux, et dont la tour s'irise au couchant de toutes les lueurs du crépuscule.
La Cathédrale est placée à l'extrême pointe occidentale de l'ancienne seigneurie épiscopale, sur un monticule qu'elle coiffe tout entier de ses murailles. Pour les édifier, on dut araser le sommet de la colline et en remblayer les pentes. Peu de fondements : les assises de briques reposent à même sur le tuf mis à nu. La place choisie, entre le donjon et la ville, à côté de l'ancienne église du XIXe siècle dont il ne reste que de faibles vestiges du côté nord, était restreinte. La juridiction de l'évêque s'arrêtait au rempart, devant le fief voisin du Castel-Viel qui appartenait à la maison de Lévis. C'est là qu'il fallut poser les profondes assises du clocher, au-dessus de la douve, pour que, selon la règle liturgique, le chevet de l'édifice fût strictement orienté à l'est; vers le soleil levant. A l'équinoxe, à six heures du matin, le premier rayon de l'astre vient frapper le vitrail central de l'abside et illumine toute la nef. C'est pourquoi il ne fut pas possible de faire l'entrée de l'église au fond de la nef, sous le clocher, à l'endroit qui eût été sa place naturelle. On la mit donc sur le côté sud, au milieu de l'édifice, seul point abordable en venant de la ville, et il fallut y accéder par une pente raide. Cette anomalie n'est pas une des moindres originalités de l'œuvre et ajoute à son pittoresque. On accède en effet à cette rampe par une porte fortifiée, à la fois défendue par des créneaux menaçants et ornée par des rinceaux et des statues : elle fut construite par l'évêque Dominique de Florence, au XVe siècle. Sur la rampe se développe un large escalier monumental qui monte doucement vers le Baldaquin, sorte de parvis triomphal, dont l'arc ouvert en plein ciel parmi toutes les magnificences du style flamboyant, confère à cet accès une majesté incomparable. Hors-d'œuvre,