Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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1re Année - N° 22 3rd 15 Novembre 1925 --- REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES ÉDITÉE PAR LES “NOUVELLES LITTÉRAIRES” L’ART VIVANT ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE LES ARTS DE LA FEMME --- SOMMAIRE: Chagall……………… André Salmon --- Les Expositions………… Charenso! --- La Peinture au Muséede Genève………… Pierre Courthion --- Chronique de l’art décoratif Ernest Tisserand --- Plan de Paris. Vingtième Arrondissement.Texte de G. C. Cros.- Illustrations de Delatousche --- Jean Dunand………… Maximilien Gauthier --- Canaletto……………… Marcel Brion --- Art et Jeux…………… Arnold van Gennep --- Bas-reliefs du Dahomey .. Daniel Réal --- Haute brocante et truquages. André Schmitte --- Spectacles et Cinéma:Une Épopée………… André Levinson --- Ouvrages d’Art………… J.-G. Goulinat --- Carnet de l’Amateur. --- Informations et Faits divers. --- Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD Rédacteur en Chef : FLORENT FELS. --- Vente et Administration : LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse PARIS

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BING & CIE EXPOSITION TABLEAUX de MAITRES MODERNES du 15 au 30 Novembre 20 bis, Rue de la BOÉTIE --- GALERIE MARCEL BERNHEIM 2 bis, rue de Caumartin - Paris (9e) Téléph. Central 88.28 — Télég. MABERNECO, PARIS --- TABLEAUX MODERNES ÉCOLE DE 1830 ÉCOLE IMPRESSIONNISTE EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN VENTE - EXPERTISES - ACHAT --- ETABLISSEMENTS GAËTAN JEANNIN Ingénieur GCP 181, Chaus EDOUARD VAILLANT Téléphone : AUTEUIL 03-02 Billancourt SEINE --- ENSEIGNES DECORATIVES R.C. SEINE 17.697 EMAUX GRAVURE

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Galeries Georges Petit 8, RUE DE SÈZE, 8 — PARIS (IX° Arrond') R. C. Seine 34.210 --- TABLEAUX MODERNES EXPOSITIONS - EXPERTISES BRONZES DE BARYE --- DIRECTION DE VENTES PUBLIQUES IMPRIMERIE ARTISTIQUE 12, rue Godot-de-Mauroi, 12 --- EXPOSITION COUBINE Du 16 au 30 Novembre 1925 --- PEINTURES GALERIE BARBAZANGES (HODEBERT, Successeur) 109, Faubourg Saint-Honoré --- GRAVURES ET DESSINS GALERIE MARCEL GUIOT 4, Rue Volney (2° arr¹)

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CAMILLE BLOCH, Libraire-Editeur 366, Rue Saint-Honoré, à PARIS (1er), près la place Vendôme EN SOUSCRIPTION REMY DE GOURMONT Le songe d’une femme ROMAN FAMILIER Illustré d’un frontispice, une vignette pour les titres et vingt-cinq compositions dessinées et gravées au burin par J.-E. LABOUREUR Volume in-8° jésus, composé en italique Naudin corps 16, tiré sur vélin d’Arches, fabriqué spécialement. Imprimé par Frazier-Soye pour la typographie, et par A. et M. Vernant pour la gravure. Tirage limité à 430 exemplaires destinés au commerce: 5 exemplaires, numérotés en chiffres romains de I à V, contenant chacun une aquarelle originale de l’artiste, plus une collection d’épreuves des planches en premier état, sur japon ancien et une seconde collection d’épreuves de l’état définitif sur vélin d’Arches .. .. .. .. .. .. .. Réservés 13 exemplaires, numérotés en chiffres romains de VI à XVIII, contenant chacun une collection d’épreuves des planches en premier état, sur vergé ancien, plus une seconde collection d’épreuves de l’état définitif sur vélin d’Arches .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. Frs 725 27 exemplaires, numérotés en chiffres romains de XIX à XLV, contenant chacun une collection d’épreuves des planches de l’état définitif sur vélin d’Arches .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. Frs 475 385 exemplaires, numérotés en chiffres arabes de 1 à 385, sur vélin d’Arches .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. Frs 350 Il sera tiré, en outre, 25 exemplaires hors commerce, lettrés de A à Z, réservés aux collaborateurs et aux amis de l’éditeur.

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1re Année - N° 22. 3 fr. 15 Novembre 1925 L'ART VIVANT DIRECTION-RÉDACTION PUBLICITÉ, 146, Rue Montmartre PARIS (2e) Téléphone : CENTRAL { 59-65 / 74-93 } Administration, Vente et Abonnements : LIBRAIRIE LAROUSSE 15-17, rue Montparnasse, Paris (6e) Chèques Postaux N° 155-85 Paris Rédacteur en chef : Florent FELS Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes Éditée par les "Nouvelles Littéraires" DIRECTEURS-FONDATEURS Jacques GUENNE et Maurice MARTIN DU GARD ABONNEMENTS : FRANCE Un an : 65 fr. Six mois : 55 fr. Edition de luxe... un an : 130 fr. ÉTRANGER I. Pays ayant adhéré à l'accord de Stockholm Un an : 82 fr. Six mois : 43 fr. Edition de luxe... un an : 150 fr. II. Pays ayant décliné cet accord Un an : 94 fr. Six mois : 49 fr. Edition de luxe... un an : 160 fr. (Voir la liste de ces pays aux pages suivantes) CHAGALL Encore qu'il soit extrêmement difficile — beaucoup soutiendront contradictoirement que c'est très simple, pour ne s'en être pas assez inquiété — de se prononcer sur de telles questions, peut-être aura-t-on beaucoup révélé du tempérament, du caractère de Chagall en disant d'un tel artiste, avant tout, ceci : Indépendant qualifié, classé par sa participation aux expositions françaises parmi les plus hardis champions (la formule est usée mais si prompte !) de l'art vivant, Chagall eut, par la fortune de la plus inouïe des révolutions, la chance (?) de se trouver, du jour au lendemain, en posture d'entreprendre l'éducation artistique des jeunes artistes de son pays. Bref, avec la garantie du jeune pouvoir, d'avoir la possibilité, la faveur de régenter une Académie en restituant à cette Académie les vertus foncières des ateliers de jadis ; c'est dire selon de souples lois proprement anti-académiques. Or Chagall s'est démisé avec beaucoup de hâte bien significative. Revenu parmi nous, à Paris, il confiait à mon ami Fels, qui le rapporte dans les Propos d'Artistes, ouvrage de critique sincère, fervente, humaine, nourri de ce qui donne au roman sa vigueur : "... Je fus le directeur d'une académie durant les premières années du gouvernement bolchéviste." "J'avais admis dans mon école des gens de métier : des peintres en bâtiment, par exemple, qui connaissent le métier de peintre, mieux que moi. On travaillait sur commande et par concours en des ateliers communaux. On essayait de transporter l'art dans la vie, de la parer, on décorait les maisons, les tramways, les wagons de chemin de fer. Puis, peu à peu, les anciens professeurs sont rentrés en place, les novateurs ont dû quitter leurs élèves. L'art prolétarien n'a rien donné. On a simplement brisé le cœur de quelques êtres. On a voulu créer, on a voulu construire... On parlait, on criait, on a fort peu réalisé..." De cette confession, chaque phrase mériterait d'être analysée et cette analyse serait un enrichissement. On parlait, on criait, on a fort peu réalisé... Ça, c'est peut-être simplement un phénomène russe, encore que les révolutionnaires russes, qu'on aime ou qu'on haïsse le nouvel état, aient beaucoup réalisé, en dépit de la "Nep", de la machine arrière et de la mauvaise humeur de certains voyageurs, démocrates excellents. C'est ce que le pauvre Jacques Rivière, qui ne connut les Russes qu'au camp de prisonniers, en Allemagne, apercevait assez finement dans Le phénomène du Soviet. Soviet veut dire : Conseil, et, par extension à rebours : Assemblée, rassemblement. On a brisé le cœur de quelques êtres. La pitié, la tendresse peuvent jouer, humainement, socialement. Du point de vue artistique, ça n'a aucune valeur. Il faut beaucoup décourager. Le maître, en art, peut ou doit, selon les circonstances, et mieux vaut qu'il ne s'en inquiète même pas, être néro- PORTRAIT DE CHAGALL, PAR LUI-MÊME Gravure eau-forte et burin

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L'ART VIVANT LES FIANCÉS nien. Quel artiste, parmi les grands, authentiquement, de ce siècle, eut une action plus féconde, plus salutaire que Picasso apportant le redoutable trésor du Cubisme ? Quel artiste désespéra plus de faibles que celui-là ? Picasso fut parfaitement néronien. Ce grand homme, par hasard utile sans cesser d'être pur, fut — et l'on espère qu'il ne s'en est jamais tourmenté — indiscutablement néfaste à un grand nombre. C'est plaisir que d'écrire des choses aussi simples qu'on n'articule pas assez souvent quand, sur le plan de l'art, tout doit être considéré sous l'angle parfait de l'héroïsme. De l'héroïsme qui n'a que faire de la pitié, de l'héroïsme qui ignore sa cruauté. On essayait de transporter la vie dans l'art, dit Chagall. C'est la doctrine même de l'art vivant. La doctrine des peintres qui parurent aux environs de 1905 et la doctrine de leurs amis les poètes, rassemblés en ces foyers dont la critique, la plus récente, a fait l'Ecole de la rue Ravignan. Sans doute les moyens de réalisation indiqués par Chagall : décoration des maisons, des tramways, etc. sont-ils un peu hors la doctrine, encore pleins de ce vieux sentiment ruskinien que le cher poète Stuart Merrill s'essayait à réchauffer par ses articles enthousiastes, aussi vieux que la Vogue de Gustave Kahn et Klingsor, en pleine affaire Dreyfus. Mais là n'est pas la raison de l'échec confessé par le peintre aux yeux inouïs, venu de Witebsk pour nous éblouir du plus pur angélisme. LE VIEUX JUIF Chagall dit à Fels que « les anciens professeurs ont repris leur place ». J'ai eu l'occasion, ailleurs, il y a déjà longtemps, quand les politiques de là-haut, en Europe-Asie, en étaient encore aux nécessités atroces du terrorisme, d'insister sur le dépit, sur la déconfiture des artistes d'avant-garde (toujours les vieilles formules commodes) si contents, aux premiers jours de la Révolution, de suspendre leurs fougueuses créations à tous les balcons, à chaque padiezda de Pétrograd ou de Moscou. Il fallut vite déchanter. J'ai tracé avec Saunier, dans Natchalo, la silhouette d'un Commissaire du Peuple décidant de ne lire ni Taine, ni Winckelman et, sereinement (j'ai bien soin de ne pas écrire « froide-ment ») « d'inventer une esthétique ». Ses collègues eurent tôt fait de le renvoyer potasser son Karl Marx. Aux concours présidés par Lounat-charsky, les prix, consistant en très officielles commandes, furent décernés à des disciples de Répine, sorte de Roll russe, célèbre en France par un très haïssable portrait de Tolstoï dangereusement multiplié par la photo-gravure. Mais, je le répète, là n'est pas la question. C'est, vraisemblablement, en dépit de ce que j'ai pu écrire de contraire, tout récemment, ici-même, une absolue vérité que là où est l'Académie les anciens professeurs doivent revenir, toujours ! Prédestiné, Chagall a résigné ses fonctions. Il comprenait qu'il ne pouvait être tenu pour maître, si c'est sa chance d'être ainsi nommé par plusieurs, qu'à la condition de ne rien enseigner ex-cathedra. Il l'a compris, selon cette science dévolue aux ingénus de la sorte. Car Chagall habile, savant, inspiré et nourri des plus rafraîchissantes lectures, est l'innocence même. Les premières œuvres du fils des paysans de Witebsk, celles qu'une critique très peu officielle mit en valeur plusieurs années avant la guerre, aux Indépendants, à l'Automne, ressortissaient à l'art de l'imagerie populaire russe toute alimentée de folklore, de légendaire. Mais d'un légendaire installé dans la nature, si j'ose ainsi dire dans l'espérance d'être bien entendu. Un légendaire restitué à la nature comme Chagall, voulait restituer l'art à la vie. Et, ce légendaire vivifié, contemplé, mesuré, étudié, traduit comme tel. Depuis, l'art de Chagall s'est élargi. Ses visions ont gagné en profondeur et en étendue autant que se prolongeaient les moyens proprement plas- — 2 —

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L'ART VIVANT ILLUSTRATION POUR LES « AMES MORTES », DE GOGOL tiques de ce peintre, maître ému, de recevoir inopinément des leçons de ses élèves, les gars du bâtiment, à l’atelier soviétique. Les leçons du peintre en bâtiment ! Nous en avions connu tout le merveilleux, à l’aurore du cubisme, quand notre Braque, lequel avait manié la grosse brosse et le « peigne », révélait à plusieurs, devant Picasso charmé qui bouleversait aussitôt et miraculeusement toutes les méthodes artisanes, les merveilles du faux-marbre et du faux-bois. Aux Conciles de jadis, on discutait sans rire du sexe froid des Anges. Le seul peintre moderne peignant en réaliste des Anges aucunement décoratifs, jamais en surcharge, en remarques excessives, en plaqué, des anges qu’il voit comme Corot disait à son médiocre disciple qu’il voyait sur la clairière les nymphes qu’il peignait, Chagall en discute avec lui-même. Mieux, plus sûrement que ne le faisaient les Pères, car il en discute plastiquement. Chagall peintre a réussi là ce qu’a, une ou deux fois, tenté le dramaturge Hauptmann comme lui anxieux de concilier réalisme et poésie. Mais Chagall est plus naturellement, ou si l’on préfère, plus surnaturellement (comme l’entendait Apollinaire qui eut bien fait de s’en tenir au surnaturalisme pour laisser ce surréalisme propice à toutes les confusions) plus surnaturellement poète et, peintre, plus profondément, plus humainement, plus physiologiquement réaliste que le vieil étudiant devenu auteur à succès. ILLUSTRATION FOUR « LES AMES MORTES » L’exposition des « Quatre Chemins », cette galerie si peu marchande où ne sont montrées que des œuvres du premier rang, celles de Marie Laurencin, Pascin, aujourd’hui Chagall et, demain, Modigliani, dessinateur et sculpteur (ce dernier si mal connu), Derain — aura situé devant le public précurseur ce que le bon Paul Adam qualifiait : la seconde élite, un artiste riche de ressources inattendues et qui, par sa conscience du beau métier, a si vite cessé d’être un artiste d’exception. Le temps est passé où l’on pouvait tirer vanité de compter parmi les poeta minores, tellement plus fins que les « gros talents ». Nous avons affirmé que les révolutionnaires de 1900 — 1910 ne renver-saient que la fausse tradition des Académies et l’inféconde audace des « originaux » férus de l’originalité pour l’originalité. Nous les avons fait voir à la poursuite austère des hautes vérités, des principes mêmes de l’art, essence unique du véritable classicisme. Le succès de Chagall, après d’autres, nous donne une fois de plus raison. Chagall peut bien, délibérément, affirmer sa haine de l’intellectualisme. Cette position, pour lui si solide, c’est sa défense contre de tendres puissances qui — d’autres en sont morts — l’investissaient dangereusement. Sans commettre, tentation des faibles rien que raisonnable, cette faute capitale de les révoquer, il règne sur elles par la maîtrise. La maîtrise ? Hé ! Chagall peut bien, demain, être assuré qu’on le tient pour maître tout de bon. Peu importe en cet instant. Il suffit pour nous que maîtrise n’ait pas cessé d’avoir, tout nûment, le sens de loyal effort artisan vers la perfection concrète. Ainsi, souriant dans sa haine de l’intellectualisme, ce réaliste si bien inspiré, quand même, atteint-il, par le chatoyant escalier de matière, aux plus hautes régions de l’esprit. L’angélisme de Chagall — qui, certes, est bien loin d’être tout Chagall, de le représenter tout entier — n’est pas pour les vieilles filles, de tous sexes, angélisées, ni pour la clientèle des congrès spirites ou spiritualistes. Enfin, audacieux jusqu’aux limites du possible, Chagall, sage comptable des valeurs matérielles, plastiques, comme il serait bon mesureur d’abimes, peut œuvrer sous la sauvegarde du goût — au sens strict que se plaisent à lui donner les Français, enclins à succomber sous ses lois — pour ne s’en inquiéter jamais. Le goût, le fameux goût, merveille de calamité ! Selon qu’on lui accorde ou non des vertus préventives. André SALMON. ---

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L'ART VIVANT LA PEINTURE AU MUSÉE DE BERNE Il y a de fort belles choses au musée de Berne où nous allons choisir les œuvres les plus rares, laissant de côté Nicolas Manuel, ce réformateur à la peinture licencieuse et dont nous avons parlé ici même (1). Rappelons qu'on trouve à Berne son auto-portrait, son Saint Luc, sa Décollation de Saint Jean et ses Batailles. Ce peintre-homme d'état mis à part, une autre figure se dessine ici, imprécise celle-là, floue comme ces têtes projetées en fondu sur l'écran cinématographique, et qui laissent deviner deux ou trois visages. Celui qu'on appelle le Maître à l'œillet, est à coup sûr, après Conrad Witz, le plus intéressant «primitif» que la Suisse a produit. Witz a sur lui l'avantage d'être mieux connu. Le Maître à l'œillet, ainsi nommé pour ce que, précurseur en cela de Whistler, il signait ses œuvres en peignant des œillets au bas de ses tableaux — un œillet blanc et un œillet rouge placés l'un à côté de l'autre ou croisés l'un sur l'autre — paraît bien n'avoir pas été seul : sa peinture est probablement le travail d'une confrérie de peintres. Entre la mort de Hans Mackenberg (1463) et l'avènement de Hans Fries (1501) nous savons qu'un artiste suisse, Henri Bichler, remplissait dans la catholique cité de Fribourg les fonctions de peintre officiel, cependant que le Maître à l'œillet répandait à Berne son activité qui s'étend de 1481 à 1501. Les dates concordent à peu près. Mais voici un autre détail : lorsqu'en 1480 Henri Bichler apporta à Fribourg sa fameuse Bataille de Murten — aujourd'hui détruite — il se trouva un conseiller fribourgeois du nom de Jean Favre pour commander à ce peintre l'illustration du grand autel à l'église des franciscains de la ville. Or une partie de l'ouvrage de cet autel — dont les œuvres de chœur existent encore — est de la main du Maître à l'œillet. C'est (1) Art Vivant du 1er juin 1925. ---

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L'ART VIVANT LUCAS CRANACH LE VIEUX. MARTIN LUTHER là une coïncidence fortuite qui sert d’argument à ceux qui confondent Henri Bichler et le Maître à l’œillet. A dire vrai, il n’est pas impossible que Henri et le Maître travaillassent dans le même atelier. Dans tous les cas Handoke et Paul Ganz pensent que le Maître serait un artiste des Pays-Bas venu s’installer à Berne. Mais nous avons mieux à faire que de nous attarder à des querelles d’archéologues. Nous croyons que l’œuvre du Maître à l’œillet est encore la meilleure image qu’il nous ait laissée de sa personnalité, et nous préférons voir, cachée sous cette marque collective, cette firme d’atelier, ce pseudonyme qui dissimule sans doute plusieurs artistes, l’école fiibourgeoise-bernoise de la fin du xve siècle (il faut ajouter zurichoise car on a trouvé à Zurich et dans les environs un certain nombre d’œuvres signées parfois d’un seul œillet blanc). Voyons ses œuvres au musée de Berne. Dans l’Ange Gabriel et Zacharie l’on perçoit une opposition très marquée entre la facture de l’ange (vérité, pureté, simplicité) et le Zacharie au type plutôt germanique (lourdeur, barbe de personnage des Nibelungen, geste étriqué). Le Zacharie donnant à son fils le nom de Jean est en tout remarquable. L’empreinte de l’école allemande ne s’y manifeste presque plus. L’attitude de Zacharie écrivant est des plus naturelles et le groupe des trois femmes — dont la mère qui tient son bébé — est détaillé avec une précision et une clarté qui font de chaque personnage un très beau portrait. Un décor encadre la scène : deux livres sur une table placée sous la fenêtre où un arbre montre son dôme de verdure ; par ses portes entr’ouvertes nous voyons les autres pièces où filtre une lumière chaude. --- L’Annonciation a plus d’unité dans la composition, bien que l’Ange montre l’écriture de Roger van der Weyden et la Vierge les stigmates du dessin sûr et aigu de Schön-gauer. Les fonds sont toujours en parfaite ordonnance. Devant le Baptême du Christ, une surprise nous est réservée, celle du ciel doré. Mais comment le Maître qui n’est jamais contraint de peindre des ciels très purs a-t-il pu alourdir son œuvre avec la dorure des byzantins ? Mystère d’atelier car le Saint Jean-Baptiste lisant dans le désert du « Kunsthaus » de Zurich est de beaucoup supérieur avec ses rouges et ses bruns sonores, ses verts très frais, sa limpidité toute moderne. Le Baptême qui faisait pendant à cet ouvrage montre un paysage plus sec et cartonneux. Comment douter que le maître d’atelier ne soit l’auteur des trois admirables personnages de ce Baptême, et surtout de cet ange qui, à droite, porte la tunique du Christ avec un respect si ingénument vrai et plein de grâce. A défaut de précisions sur sa vie nous goûterons ainsi qu’elle le mérite la peinture claire de ce maître mystérieux qui emprunta à Roger van der Weyden la noblesse de ses visages, la pureté de ses formes et à Martin Schoën la sécheresse et, parfois l’ossature apparente de ses corps. Les œuvres de Zurich sont d’un réalisme beaucoup plus hollandais : paysans trapus à gros nez, et qui se remuent avec lourdeur devant des merveilleux paysages. Oui, ce qu’il faut, c’est percevoir toute la pureté et la variété des types d’anges du Maître à l’œillet, reconnaître l’originalité de ses fonds et la valeur profonde de sa graphique qui fut influencée par celle du grand autel de Beaune, l’ouvrage qui inspira toute la peinture suisse de ce temps. LUCAS CRANACH LE VIEUX. CATHERINE BORA, FEMME DE LUTHER — 5 —

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L'ART VIVANT Deux très rares portraits nous sollicitent à ce musée de Berne. Ce sont des œuvres du vieux Lucas Cranach, ce peintre de la Haute-Franconie et qui s'appelait Muller de son vrai nom. Dès 1500, Cranach fut au service de l'électeur de Saxe Frédéric le Sage. L'artiste fit le tour des Pays-Bas où, en cours de route, à Malines, il « pourtraitura » Charles-Quint. Puis, après un long pèlerinage au Saint-Sépulcre — où il se rendit avec Frédéric — voici Cranach bourgmestre en 1519. Il se lie alors d'amitié avec Martin Luther duquel il a laissé plusieurs effigies. Les deux portraits de Berne sont parmi les plus originaux du maître allemand qui se distingue de Dürer par la fraîcheur de son inspiration, sa façon de traiter les chairs en rose pâle et par l'expression fantasque de son dessin. C'est bien le réformateur de l'histoire que ce Luther aux chairs grasses et blanches avec les yeux petits sous les paupières boursouflées ; le nez est lourd, massif et la bouche large, finement dessinée. Catharina Bora, sa femme, est traitée avec plus d'originalité. C'est l'un des plus beaux Cranach. Quelle sûreté dans le trait, quelle liberté dans l'arabesque de ce corsage noir serré à la taille et rehaussé d'un col de fourrure. Voyez les mains d'une souplesse étonnante et d'un arrangement si imprévu, si parfait qu'il dépasse encore celui de ce visage irrégulier avec ces yeux à fleur de peau, ce nez épaté et cette bouche prohéminente ; l'oreille aussi est fort spirituelle. Tout cela bien modelé, sans ombre violente, très expressif. Vraiment, en ce qui concerne la peinture pure, l'Allemagne n'a peut-être rien produit de plus beau que ce portrait. L'école italienne est représentée par une œuvre de premier ordre dont l'importance est double. D'abord, c'est un portrait grassement peint, sans faiblesse ni repentir que celui de Boltraffio ; ensuite le modèle en est probablement le comte Francesco Melzi, peintre milanais que Léonard dirigea et forma. Ce serait donc l'un des rares documents que nous posséderions pour étudier le travail de cette fameuse académie fondée par le Vinci à Milan et qui groupait entre autres, avec Boltraffio et Melzi, Bernardino Luini et Andrea Solario. Cette œuvre est une merveille largement dessinée, bien empâtée, mise en toile avec un goût irréprochable sans aucune mièvrerie dans le détail. Le jeune homme avec ses yeux en amande et son visage plein, porte, lans son expression, quelque chose de ce rayonnement dont Léonard, paraît-il, imprégnait ses disciples. J'ai été fort surpris de trouver à Berne un Millet dont j'ignorais l'existence : portrait d'un M. Wanner qui fut consul au Havre et que le maître de Gréville aura peint dans sa jeunesse, lorsqu'il « battait la déche ». On y sent, sous la banalité de la commande, un tempérament mâle qui se cherche avant que de s'exprimer. Il est superbe le brave homme : sourcil froncé, pose napoléonienne. Voilà qui en aura imposé au peintre timide. Mais heureusement que François, plus tard éclaircira sa palette. On pourra noter ici la parenté du faire de ce portrait, avec l'art de Courbet. Millet et Courbet ! ne sont-ils pas les deux représentants du réalisme dans la peinture du xixe siècle? Et, pour terminer, Hodler dans le Bucheron a certainement donné toute sa mesure. Son art brutal s'impose ici, rehaussé qu'il est par un dessin très fort. L'allure de cet homme, le contracté de son visage, le mouvement des bras qui s'apprêtent à frapper, tout cela devant un grand ciel montagnard où, seul, dans la brume, un petit morceau de bleu fait sa trouée. Manuel, le Maître à l'œillet, Cranach, Boltraffio, Hodler... le musée de Berne mérite une longue visite. Le conservateur, M. Conrad de Mandach, est un homme simple et charmant que je n'ai pas vu lors de mon passage dans la ville de l'ours où je me rendais pour l'Art Vivant. Mais j'ai lu de M. de Mandach quelques savantes études sur Conrad Witz, cet autre primitif suisse qui peignit à Genève et sur lequel nous reviendrons quelque jour. Pierre COURTHION. --- JEAN-FRANÇOIS MILLET PORTRAIT DE M. WANNER, CONSUL SUISSE AU HAVRE --- HODLER. LE BUCHERON --- — 6 —

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L'ART VIVANT PLAN DE PARIS VINGTIÈME ARRONDISSEMENT PAR G.-C. CROS Dessins inédits de DELATOUSCHE Du haut du Père-Lachaise on découvre, un beau matin, tout Paris. Ici, c'est la mort qui vous environne et la vie qui, de loin, vous fait signe. Etrange douceur de ces tombes abandonnées, tout au sommet du vieux cimetière, et de ces claires maisons qui vous invitent et vous appellent. — Tais-toi, Ville ; tout à l'heure nous descendrons vers tes rumeurs, ta confusion, ta folie. Mais laisse-nous, encore un instant, nous enivrer de cette solitude amère, de cette somptueuse tristesse. Autour d'un homme debout, le néant fleuri tient voluptueusement ses assises : dans le silence et la lumière, la paix parfaite — Et cette honte subtile de n'être pas digne d'un si beau Nirvâna. — Mais que l'air, sur ces cimes modérées, peut être irrespirable et faire d'un cœur vivant cette pompe fêlée qui suffoque ! * De jeunes rires fusent aux terrasses ensoleillées d'un carrefour. Un long marché bavard borde le trottoir d'une rue qui grimpe de biais, comme un ascensionniste fatigué. Ce cher faubourg vous roule gaiement dans ses odeurs de fruits ou de marée, vous prend le bras, vous bouscule un peu, puis vous montre d'un clin d'œil une de ses petites places oblongues et ombreuses où l'on peut fumer lentement sa pipe sur un banc guère plus haut qu'un pliant. Ici le loisir n'est pas encore déplacé. Il s'accorde aux terrains vagues, aux masures vieillottes et basses, à tout l'aspect musard de ce quartier, très retiré des affaires. Tout au bout de la rue de Ménilmontant, les hauts immeubles rouges, encore inachevés, éclatent en fanfare futuriste parmi de minables jardins aux clôtures lépreuses, vestiges de parcs disparus, où, çà et là, un puits ancien bâille. Dans une venelle, où une voiture doit avoir peine à passer, une baraque branlante, adossée à un mur, s'orne d'un imprévu : Coffres-forts. Peut-être la maison travaille-t-elle pour l'exportation, je veux dire pour les régions basses de la ville, vouées au négoce ? J'aime à le croire. * La rue des Pyrénées est un boulevard qui n'en finit plus. L'épine dorsale du xx°, dirait un urbaniste. Pourtant, elle