Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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OCTOBRE... 1908
L'ART ET LES ARTISTES
Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT
N° 43
4e ANNÉE
SOMMAIRE
Les Grands Chefs-d'œuvre : Portrait de Femme, d'un Inconnu (Musée Archéologique de Milan).
Monte Oliveto Maggiore . Gielly
Henri Rivière. Camille Mauclair
Un Sculpteur tchèque. Fr. de Miomandre
H. Paillard: Un Graveur de Paris Gustave Rahn
Un Décorateur de Murailles François Crucy
49 illustrations, plus une planche en couleurs
Chronique du Mois
L'art décoratif. — Le mouvement artistique à l'Étranger. — Les Échos des Arts. — Les Expositions. — Les Livres, etc.
REVUE D'ART ANCIEN ET MODERNE DES DEUX-MONDES
LE NUMÉRO
France.. 1 75
Etranger.. 2 25
DIRECTION, RÉDACTION ET ADMINISTRATION :
== 10, Rue Saint-Joseph, PARIS ==
ABONNEMENT
France.. 20 fr.
Etranger.. 25 fr.
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L'ART ET LES ARTISTES
Directeur-Fondateur : ARMAND DAYOT
Secrétaire : FRANCIS DE MIOMANDRE
SOMMAIRE DU NUMÉRO 43
- LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE: Un Inconnu: Portrait de Femme (Musée de Milan), 1 illustration.
- MONTE OLIVETO MAGGIORE, 6 illustrations.
- HENRI RIVIÈRE, 12 illustrations.
- UN SCULPTEUR TCHÈQUE: B. Kafka, 7 illustrations.
- H. PAILLARD: Un Graveur de Paris, 8 illustrations.
- AU SALON D'AUTOMNE: Un Décorateur de Murailles, 5 illustrations.
- L'ART DÉCORATIF: La Décoration du « chez soi » en Suisse, 8 illustrations.
- GIELLY
- CAMILLE MAUCLAIR
- FRANCIS DE MIOMANDRE
- GUSTAVE KAHN
- FRANÇOIS CRUCY
- LÉANDRE VAILLAT
Le Mouvement artistique à l'Étranger: Angleterre, par Frank Rutter, 1 illustration; Autriche, par William Ritter; États-Unis, par Mme A. Seaton-Schmidt; Italie, par Ricciotto Canudo; Orient, par Adolphe Thalasso; République Argentine, par Jean Tild; Suisse, par Gaspard Vallette.— Échos des Arts, 1 illustration.— Bulletin des expositions.— Bibliographie.
Épreuve d'Art: Landiris (aquarelle), par Henri Rivière.
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ABONNEMENTS: France, 20 fr. — Étranger, 25 fr.
Le numéro, 1 fr. 75
Les avis de changement d'adresse doivent nous parvenir, accompagnés de 0 fr. 50 en timbres-poste, au plus tard le 25 pour le numéro du mois suivant.
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Les articles publiés par l'Art et les Artistes deviennent la propriété de la Revue.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés.
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LES GRANDS CHEFS-D'ŒUVRE
INCONNU — PORTRAIT DE FEMME
Cl. Anderson, Rome.
Musée archéologique de Milan.
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Cl. Brogi.
PORTRAIT DU SODOMA (détail d'une fresque).
MONTE OLIVETO MAGGIORE
UNE ancienne chronique de Monte Oliveto Maggiore, en un latin un peu barbare, loue le père abbé Domenico Airoldi d'avoir fait décorer de peintures le grand cloître du couvent a celeberrimis pictoribus ; elle ne nomme même pas ces peintres dont le choix fait pourtant singulièrement honneur au père abbé et a sans doute sauvé de l'oubli le monastère perdu dans les collines siennoises. Lors de son second généralat, en 1497, le père Airoldi fit exécuter huit fresques par Luca Signorelli, et, réélu pour la troisième fois en 1505, il appela un jeune peintre piémontais nouvellement installé à Sienne, Giovan-Antonio Bazzi, qui devint plus tard célèbre sous le nom de Sodoma. La vie de saint Benoit est racontée sur les murailles du cloître en une quarantaine de fresques qui font de la maison mère des Olivétains une des premières galeries du monde.
Les huit fresques de Signorelli donneront toutes au connaisseur un plaisir intense, bien que plusieurs soient d'une invention un peu maigre et que leur composition ne soit pas toujours heureuse. Moins que sur l'expression et sur les motifs vivants qui la pourraient traduire, l'observation et l'effort du maître ombrien portaient sur les mouvements des corps et les gestes conçus en soi et indépendamment de leur signification morale ; c'est un peintre savant, épris de dessin et d'anatomie, un de ceux qui enseignèrent leur métier aux écoles italiennes en l'apprenant eux-mêmes peu à peu. Dans ces scènes de la Légende Dorée, dans ces anecdotes un peu simplistes de vie monastique, il vit surtout l'occasion de faire de belles études de la forme humaine. Il y déploya cette maîtrise qu'admirait alors en lui tous les peintres d'Italie. Certaines figures sont dessinées avec tant de justesse, de précision et de force qu'elles deviennent naturellement le centre d'intérêt de la fresque tout entière ; elles donnent à l'amateur averti la volupté de la perfection ; elles aident à oublier
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L'ART ET LES ARTISTES
que tout, dans la même composition, n'a pas la même valeur ; elles attirent au point qu'on ne se préoccupe plus de telle gaucherie ou de telle dureté que le maître n'a pas su faire disparaître d'auprès d'elles.
De semblables mérites cependant ne suffisent pas toujours à rendre une œuvre complète ; plusieurs des fresques sont des scènes un peu vides où manque cette imagination créatrice qui donne que pouvait se révéler le grave génie de Luca Signorelli. Le sentiment du tragique qu'il possédait à un si haut degré et qui lui valut tant de chefs-d'œuvre ne trouvait pas de place dans ces anecdotiques pieuses. Pour son heureuse fortune et pour la nôtre, saint Benoît rencontra un jour un roi barbare ; son cortège de guerriers fournit au peintre l'occasion de glorifier la forme humaine. L'histoire est assez compliquée : Totila, roi des Goths, afin
Cl. Brogi.
SAINT BENOIT PART POUR ÉTUDIER A ROME
la vie aux thèmes les plus arides ; elles ne valent que par le détail et l'exécution. Le Repas des Moines, au contraire, est une composition amusante, pleine et bien équilibrée. Deux moines n'ont pas su résister à la tentation d'une table bien servie, et, malgré la règle, mangent hors du couvent ; leurs hôtes s'empressent autour d'eux ; une jeune femme leur verse à boire ; une autre, avec un enfant, leur apporte des plats ; sur le seuil, des voisins curieux regardent. C'est une des rares peintures où apparaisse franchement la simplicité des mœurs italiennes du xve siècle, et, malgré un peu de raideur, elle est d'un grand charme.
Ce n'est pas toutefois dans ces scènes gracieuses d'éprouver saint Benoît dont on lui avait rapporté les miracles, lui envoya un de ses écuyers vêtu du costume royal. « Mon fils, lui dit aussitôt saint Benoît, dépose ces habits qui ne sont pas les tiens ». Le roi, quand il apprit que sa supercherie avait échoué, vint se précipiter lui-même aux genoux du saint.
Signorelli en tira deux fresques qu'il composa dans leurs lignes générales de manière identique ; le saint, placé devant la porte du monastère, reçoit l'écuyer ou le roi, l'un et l'autre suivis de nombreux soldats vêtus de couleurs éclatantes. Ce n'est point à Signorelli qu'on pourra faire le reproche si souvent mérité par nos peintres modernes d'être
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L'ART ET LES ARTISTES
trop littéraire ; avec une résolution qui dut paraître étrange même en son temps où les artistes avaient tant d'indépendance, il néglige le sujet principal, il ne se soucie point de varier la disposition de deux fresques qui se touchent ; ce qui lui importe, c'est de peindre deux groupes de guerriers. Il y dut travailler avec autant de joie qu'à son cycle merveilleux d'Orvieto : des figures énergiques dont les formes, sous le justaucorps,
réalisme quattrocentiste même chez ses partisans les plus convaincus ; dans la conception comme dans l'exécution, il sait tout dire sans lourdeur ni pédanterie, en ne montrant de la vérité que ce qui importe : son essence.
*
Le Sodoma n'était âgé que de vingt-sept ans
Cl. Brogi.
SAINT BENOIT DÉCOUVRE LA SUPERCHERIE DE TOTILA
apparaissent presque autant que dans le nu, rien dans la vie ne l'intéressait davantage.
Louons surtout la première fresque, Saint Benoit découvrant la supercherie de Totila ; elle est d'un réalisme violent et c'est, je crois, devant elle plus que devant les œuvres gracieuses d'un Gozzoli ou d'un Ghirlandajo qu'il faut chercher la vraie physionomie des soldats de la Renaissance. Elle n'est point rassurante ; l'écurer de Totila a une suite de brigands sinistres. On les admire en tout cas sans réserve. Et le moindre étonnement qu'on éprouve en contemplant ce groupe d'hommes de proie si fidèlement et si fortement rendu n'est pas de voir la mesure que conserve le quand il vint à Monte Oliveto. Au contraire de Luca Signorelli, il avait peu de science, mais il était doué, en compensation, d'une des imaginations les plus riches et les plus vivantes qui aient jamais été. Son père, un cordonnier de Verceil, l'avait confié, pour son éducation, à un vieux maître piémontais qui n'avait pas pu lui apprendre grand-chose. La critique, qui renonce enfin à en faire un disciple direct ou indirect du Vinci, cherche encore les influences qui déterminèrent son génie. Je crois que la réponse est dans le cloître de Monte Oliveto Maggiore. Le Sodoma, sans échapper, cela s'entend, à l'influence de son temps, s'est surtout formé lui-même. La première fresque qu'il
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L'ART ET LES ARTISTES
exécuta au monastère, la Danse des Courtisanes, est d'un peintre quattrocentiste assez ignorant de son métier malgré tout son charme ; la dernière, la Destruction du Mont Cassin, annonce les idées et les méthodes du xvie siècle. On peut suivre pas à pas la lente transformation en notant les progrès, les hésitations, les heures d'indifférence ou de fatigue, et, pour ceux que des raisons de style ne satisfont point, des documents précis donnent de formelles assurances qui permettent d'établir presque le mois où chacune des compositions fut exécutée (1) : heureuse circonstance dont la critique érudite et pédantesque n'est pas seule à profiter, mais qui permet d'étudier la formation d'un esprit et le passage d'une époque à une autre ; on voit éclore peu à peu toutes les idées qui devaient renouveler la peinture italienne : les formes s'amplifient, les corps se meuvent, les expressions s'animent ; les problèmes de la couleur, de la lumière, du clair-obscur reçoivent les solutions que le xve siècle avait éludées ; le sentiment du paysage se dégage lentement. A la même époque en vérité, et avec un bien autre éclat, Raphaël suivait un chemin semblable qui le conduisait, lui aussi, à l'art complet de la Haute Renaissance ; mais il en faut chercher les étapes dans toutes les galeries d'Europe ; pour le Sodoma, l'histoire des trois années décisives pour sa carrière est écrite sur les murs du même cloître.
Cette retraite laborieuse qui découvrait au jeune peintre des horizons nouveaux l'aïda encore à préciser sa conception de l'art. Dans ses premières fresques, il s'efforça, avec quelque maladresse et beaucoup de naïveté, de faire vrai et gracieux ; car il était instinctivement réaliste et poète. Je ne crois pas que le Sodoma ait jamais cherché à déformer la vérité au profit d'une idée, mais son tempérament était tel que la vérité ne l'intéressait qu'à condition d'être belle.
Un moment toutefois, effrayé sans doute de ce qui lui manquait dans la connaissance de son métier et de la forme humaine, il versa dans un
(1) 1o Paroi Sud, en commençant par la Danse des Courti-sanes, d'août 1505 à novembre 1506. 2o Paroi occidentale, en commençant par le Départ de Norcia, de novembre 1506 aux derniers mois de 1507. 3o Paroi Nord, en commençant par le Miracle du Blé, de fin 1507 à la moitié de 1508. Et enfin, 4o la Destruction du Mont Cassin et la Fondation de l'Ordre.
Cl. Brogi.
SAINT BENOIT REÇOIT MAURE ET PLACIDE
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L'ART ET LES ARTISTES
DES COURTISANES VIENNENT TENTER SAINT BENOIT
réalisme un peu sec (1), dont il se releva rapidement pour arriver, dans les toutes dernières fresques qu'il exécuta au couvent, à la formule qui lui valut dans la suite tant de chefs-d’œuvre : l’alliance consciente et intime du réalisme et de la beauté.
Que ceux qui ne se préoccupent pas de ces distinctions critiques un peu subtiles ne croient point que cette longue série de trente fresques n’offre pas d’autres attraits. Elles sont de valeur inégale, souvent maladroites, jamais parfaites, mais, de toutes les créations de l’école italienne, je n’en connais pas beaucoup d’un charme plus pénétrant. Elles sont baignées de tendresse et de poésie ingénue. Les anecdotes pieuses de la vie du grand réformateur des institutions monastiques semblent jouées par une troupe de gentils enfants ; saint Benoit ne parvient pas à être solennel ; saint Maur, son jeune disciple favori, se tient près de lui avec des manières câlines. Devant ces fresques délicieuses et naïves, on sourit parfois ; on est toujours ému.
(1) Dans l’Offre d’une abbaye, la Tentative d’empoisonnement, la Construction des douze monastères.
Par bonheur, le Sodoma ne se soucia point d’exac-titude historique, de couleur locale, de tous nos lourds scrupules modernes ; il ne songea qu’à dire ce qu’il avait dans le cœur : un cœur qui n’était pas ouvert encore à la volupté troublante dont frissonneront sa Roxane, son Ève ou son saint Sébastien, mais dont la douceur et la délicatesse ont peut-être plus de séduction.
***
Les autres œuvres d’art qui se trouvent à Monte Oliveto n’ont qu’une importance relative. Le monastère lui-même, qui reçut sa forme définitive dans le courant du xve siècle, n’offre guère d’intérêt par son architecture ; mais il est imposant par sa masse et d’un bel effet pittoresque ; entièrement construit de briques, il fait une tache brune au milieu des chênes, des cyprès et des pins. Il s’élève sur la limite d’une sorte de désert argileux déchiré par des gorges abruptes, à peine souriant au printemps quand les genêts sont en fleurs et que les blés sont verts, aride et désolé comme un paysage lunaire dès les premières sécheresses de