Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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La Cité Lointaine. RODOLPHE BRES DIN Pour végétation, souffrent des arbres dont l'écorce douloureuse enchevêtre des nerfs dénudés. MALLARMÉ. Ce fut, en quelque sorte, un Monticelli de l'encre de Chine, que Rodolphe Bresdin, Après le broyeur de fleurs, le broyeur de noir. Il remplace la multiplicité des touches colorées, par l'infinité des traits de plume, et nous offre ainsi, au lieu d'un canevas merveilleusement émaillé de laines, une toile incroyablement embrouillée de fils obscurs. C'est une tâche ingrate que de se faire le rap- porteur d'une gloire ébauchée, et de chercher à mettre en plus vive lumière, des figures familières à la seule élite. De part ni d'autre, on ne nous en sait gré. Ceux qui savouraient, entre rare few, une œuvre assez ignorée, seraient presque tentés de s'en déprendre à la voir divulguer. Ils répétaient, après Baudelaire : « C'est le petit nombre des élus qui fait le Paradis ! » Les autres, qui n'admettent pas que rien leur puisse être révélé, sitôt assimilés les documents dont ils ne savaient pas le premier mot, et que Portrait de Rodolphe Bresdin.

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L'ART DÉCORATIF nous leur apportons de loin, au prix de cent efforts, font mine d'en avoir eu, de tout temps, les oreilles rebattues. Heureusement ces plaisantes gageures n'ont rien à voir avec le juste et judicieux labeur, qui consiste à rassembler les premiers et restreints éléments de critique, suscités par une renommée in fieri; un des plus nobles devoirs de nos lettres. Une des caractéristiques des talents dont la forme un peu ésotérique nous occupe, c'est précisément d'avoir toujours eu, de leur vivant, un héraut, d'ailleurs inécouté. Et quand le grand méconnu meurt, il reste pour longtemps, drapé dans le linceul d'art que lui a tissé et brodé la seule clairvoyante pitié d'un contemporain magnanime. Ce héraut, ce fut, pour Hello, d'Aurevilly; Baudelaire, pour Ghys: — pour Bresdin, ce fut Banville. Bien entendu, la notoriété devait aller — plutôt qu'aux pages supérieures que nous dirons — à un factum de moindre importance, dont l'écrivain, d'ailleurs, se vante de lui devoir, non seulement sa réputation, mais sa carrière : « Ces contes — écrit Champfleury dans sa préface — qui ont décidé de la destinée de l'auteur... » et plus loin : « Chien-Caillou, patronné par Victor Hugo, a fait jadis la fortune du livre; l'auteur ne l'a pas oublié et remercie ses amis connus ou inconnus, etc. » Le badin conteur aurait bien pu tout d'abord, peut-être, remercier l'artiste vrai, « l'esprit aux mille souterrains creusés

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LES ROCHES ET LES BRANCHES

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L'ART DÉCORATIF dans le roc, comme le tombeau d'un pharaon », selon l'expression de Banville; l'homme à l'âme profonde, qui lui fournit l'occasion de se tailler un petit succès dans un lambeau de ses prodiges. Mais le léger Champfleury est bien trop occupé à se faire valoir naïvement, aux dépens du puissant Bresdin, qui n'en a cure, pour s'apercevoir de la monstrueuse maldonne qu'il contribue à accréditer, et qui, une fois de plus, a pour surprenant et déplaisant effet d'illustrer le moucheron, et de mettre sous le bois- seaule lion lumineux; comme de nous faire admirer un petit Mont Blanc et un vaste Perrichon. Tels sont les redressements dont il importe de rebouter, à temps, les opinions faussées, ce qu'on appelle un peu trop complaisamment les légendes; de remettre à leur place respective ceux qui se sont assis autour du festin, au gré de leur gloriole ou de leur modestie. Et c'est peu, pour l'évan-gétique bonheur de dire à cette dernière: « mon amie, montez plus haut! » que d'assumer, de gaieté d'esprit et de cœur, le tri difficultueux et peu rémunérateur, des disjecta membra d'une renommée encore hésitante et diffuse. Ceci dit, ayant bien établi qu'il fut longtemps plus qu'abusif de faire s'élever Chien-Cailiou, et Champfleury lui-même, par-dessus Bresdin, ramenons l'opuscule, trop vanté, à de plus justes proportions, et laissons-lui préférer ce par quoi il vaut et pré- Intérieur Paysan.

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LA COMÉDIE DE LA MORT

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LA MAISON ENCHANTÉE

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L'ART DÉCORATIF vaudra, c'est-à-dire le peu qu'il contient de la haute personnalité de son héros véritable et vénérable. * Chien Caillou, on le sait (Champfleury ne le dit pas), n'est autre que la corruption, à travers le langage des ateliers et le charabia des concierges, du nom de Chingackgook, un personnage de Cooper. Ce sobriquet, Bresdin semble l'avoir réellement reçu de ses camarades, au cours de son bref apprentissage chez les peintres. Une gravure de Bresdin porte, inscrit au mur d'un cabaret : « Chingakgouk, bon vin, sert à boire et à manger. » La nouvelle, je ne fais que la rappeler, elle est à lire et, pour beaucoup, elle est lue. Son début est du moins véridique : « Cette histoire si gaie, si folle, si amusante, aura germé toute gonflée de larmes, de faim, de misère, dans l'esprit de celui qui l'écrira plus tard. » Il en résulte, titre deux fois glorieux, que Bresdin fut une sorte de Villon, compliqué de Verlaine. Dégageons-le de ces circonstances un peu trop « amusantes » et dont il ne paraît point que le récit l'ait amuse, personnellement. Bresdin-Chien-Caillou devenu graveur, après avoir débuté tanneur, habite « une chambre de quarante francs par an ». Elle est meublée d'un lit de miséreux et d'une échelle à « marches plates servant d'étager », sur laquelle repose un rudimentaire attirail d'aquafortiste : quelques planches, des aiguilles emmanchées dans du bois et un pot de cirage, pour tirer les épreuves. Un échelon est encore occupé par un lapin vivant, modèle et compagnon de Bresdin, et qui lui valut ce nom de Maître au Lapin, recueilli par un des historiens de l'artiste, Monsieur Alcide Dusolier, lequel en a fait le titre de sa biographie. Un troisième et dernier élément du mobilier de Caillou, consiste en une estampe authentique de Rembrandt. Et le graveur vit de carottes et de pain de munition, qu'il partage avec son lapin, dans cet aérien taudis. Un brocanteur juif y fait son entrée, découvre, exploite le génie du cénobite-gueux, et lui achète cent sous ses griffonnages : « quelque chose d'allemand primitif, de gothique, de naïf et de religieux », qu'il revend deux cents francs en les faisant passer pour d'anciennes gravures. « Pour comprendre les eaux-fortes de Chien-Caillou, il fallait être savant. La plupart des gens n'y auraient rien vu ; les véritables amis de l'art y découvraient un monde. Jamais la pointe ne s'était jouée d'autant de difficultés. » Tel est le schéma de la nouvelle de Champfleury, réduite à ce qu'elle fournit de sérieuse contribution pour l'histoire de Bresdin. Si j'ajoute que l'auteur (ce qui fut presque prophétique) fait mourir son héros, aveugle, sur cette poignante apostrophe : « Ah ! dit-il en poussant un grand cri, je ne vois plus... », c'est que cet Eli Lamma Sabachtani de l'art a précédé telle situation qui nous émeut, dans La Lumière qui s'éteint, le beau roman de Kipling. Rapprochés de moins fantaisistes sources, ces détails semblent acceptables. Monsieur Alcide Dusolier, qui écrit quatorze ans après Champfleury, nous représente Rodolphe Bresdin « d'une fierté, d'une honnêteté niaise et sublime ». A vingt-sept ans, il quitte Paris, où ses vertus ne trouvent guère plus d'emploi que son talent génial, et dirige, vers Toulouse, un exode qui nous rappelle celui de Monticelli, vers Marseille, en

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L'ART DÉCORATIF 1870. C'est l'attrait et le mérite des pages de Monsieur Dusolier, de nous initier à cette phase caractéristique de la vie du Maître au Lapin. Le compagnon de Chien-Caillou n'est donc ni un mythe ni une chimère. Bresdin lui a réellement fait faire, dans ses bras, les deux cent cinquante lieues qui unissent Paris à Toulouse; et ce lapin a conquis sa place au paradis des animaux aimés, sur lesquels s'est réverbéré un peu de l'amour refoulé des grands cœurs solitaires. Pour le moment, maître et bétail sont arrivés au but. C'est à cette heure que Bresdin s'assure, moyennant cinq francs par an, le loyer d'une de ces cahutes de cantonnier « moitié terre et moitié chaume, qui servent, aux paysans, de vestiaire pour leurs outils de labeur ». — Il y passe cinq ans, avec son lapin, à se nourrir, soi et lui, « exclusivement d'herbes et de légumes, de salade surtout. Quant au pain, il en mangeait comme les métayers mangent de la viande, une fois pas semaine, allant à la ville tous les quinze jours, vendre pour cent sous ou dix francs, à quelque brocanteur, un de ses admirables dessins à la plume... » et, sans doute, contractant dès lors le germe des maux cruels, dont nous entendrons le gémissement plus tard. Au bout de ces cinq années de stage, à « s'asseoir avant d'entrer aux portes de la ville », Bresdin y pénètre, et aussi dans le luxe. « Pour la première fois depuis cinq ans, il couche dans un lit... le propriétaire l'a vu, par deux fois, faire cuire un morceau de boeuf, sur quelques branches mortes ramassées dans le verger ». Et le voilà installé dans un galetas qui lui semble royal — d'ailleurs, selon son goût — à « travailler, inconnu et admirable », suivant la juste expression de son historien d'alors, entre son lapin et une rainette, qui constituent, en ce temps-là, toute sa famille.

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Rodolphe Bricadun 1860 J&R sc. LE BON SAMARITAIN

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L'ART DÉCORATIF Telle est la phase de l'existence de Bresdin que nous donne à connaître Monsieur Dusolier. Un autre biographe lui succède ; car le sort qui paraît se divertir à tourmenter les étranges formes de telles destinées, leur suscite des commentateurs dont le dire se retrouve à point nommé, tel qu'un modeste, mais effectif Evangile. Celui dont je parle, fort précieux dans l'exégèse de Bresdin, c'est une brochure de Monsieur Auguste Fourès, publiée à Carcassonne en 1891. Un peu diffuse, et, d'ailleurs, fort heureusement, sans prétention, elle se contente de nous fournir des renseignements dont plusieurs sont importants et, quelques-uns, inappréciables. Débarrassés des répétitions ou d'inutiles commentaires, et joints aux sûres observations dont nous avons fait le triage, ils renforceront les traits de caractère déjà observés, compléteront la figure. Rodolphe Bresdin est né le 12 août 1822, de Denis Bresdin et de Geneviève - Françoise Buisson, à Monre-

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LA GRANDE SAINTE FAMILLE (OU LE REPOS SOUS LES BRANCHES)