Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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LA PEINTURE AUX SALONS
(PREMIER ARTICLE)
UNE série d'œuvres intéressantes en soi, mais démontrant bien plutôt le savoir-faire que la vocation, le désir de maintenir une bonne marque plutôt que la soif de trouver du nouveau; quelques morceaux admirables dus à des hommes dont on les attend chaque année; une moyenne fort honorable — mais rien d'imprévu, rien de hardi, rien d'original, voilà le bilan de ces Salons, dont la scission apparaît de plus en plus inutile. La Société Nationale s'était créée en un grand élan d'indépendance, rivale triomphante du vieux Salon d'académie et de médailles: en dix ans elle est redevenue pareille à lui ou presque. J'entends bien que l'influence libérale de M. Roll se fait déjà très heureusement sentir. Mais la robuste loyauté et la large compréhension de cet esprit aimé de quiconque l'approche n'empêcheront pas que dix années de fausse orientation aient créé là des abus administratifs très graves. Outre les caprices de M. Dubufe, qui jouent un rôle beaucoup trop important et attestent la plus regrettable régence effective, la façon dont le secrétariat et l'association se recrutent amène une hiérarchie et un encombrement pareils à ceux qu'amènent, dans l'autre Salon, les récompenses tant raillées. La Société Nationale a ses poncifs et ses pontifes: elle a la tare de l'élégance mondaine et du snobisme, si l'autre a la tare de l'académisme. Dans l'une et dans l'autre l'éviction des innovateurs est semblable. L'épouvantable chaos des Indépendants, où de remarquables débutants sont forcés de se compromettre parmi des aliénés, la tentative du Salon d'Automne, n'ont paru avoir de logiques raisons d'être que grâce à l'étroit esprit de coterie qui a empêché la Société Na-
(Société Nationale des Beaux-Arts)
H. LE SIDANER
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L'ART DÉCORATIF
tionale, sur laquelle nous fondions tous tant d'espérances, d'ouvrir la porte aux chercheurs sérieux et hardis. On trouve peut-être maintenant plus d'audaces dans le vieux Salon : la peur d'être éclipsé l'a en effet engagé à se départir de son ancienne d'esprit se manifestent chez quelques hommes de cette Société. Je ne parle même pas de M. Carolus Duran, dont la carrière n'a été qu'une longue décadence, depuis l'époque de l'Assassiné et du portrait équestre de Mlle Croizette, qu'il ne faut pas oublier.
Jour d'Été (Société Nationale)
(Photographie Crevaux)
morgue et à admettre des œuvres qu'il eût jadis rejetées. Ses principes étaient d'ailleurs tellement caducs qu'il n'y eût trouvé aucune force pour résister logiquement à l'innovation ; au lieu que le snobisme, qui est un principe solide, a conduit la Société Nationale à choisir dans l'innovation ce qui seulement lui pouvait donner du lustre, sans ménagement pour le reste. Elle a ainsi porté au pinacle certains faux indépendants pour en mieux exclure de véritables.
Les effets de cette élégante médiocrité Mais je songe à M. Boldini et aux effigies féminines qu'il expose cette année. Quelle différence entre les portraits de Whistler, de Verdi, de Willy, et ces figures crispées, tortillées, cernées d'un trait épileptique, et coloriées avec une fadeur si écœurante ! Voilà l'exemple d'un peintre doué jusqu'à la maîtrise et gâché par ses modèles, rapetissé à leur esthétique de boudoir, affadi et énervé sans profit pour elles, sans honneur pour lui. Son étourdissante dextérité révolte, puisqu'elle s'abaisse à la gravure de modes
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H. CARO-DELVAILLE
Trois Musiciens (Société Nationale)
(Photographie Grevaux)
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L'ART DÉCORATIF
RENE MÉNARD
(Photographie Crevaux)
et galvaude le style admirable du portrait en pied. Et pourtant il y a un tel peintre de vraie race en M. Boldini qu'on le devine encore et qu'on s'en irrite davantage. Mais quelle vulgarité prétentieuse, et où prend-il ses modèles, que sont les « comtesses » qu'il peint? Sont-elles ainsi, les fait-il telles? Les caricature-t-il, ou le poussent-elles à se caricaturer lui-même? Je ne sais; mais s'il n'avait jamais peint que de telles toiles, nous n'aurions pas à nous occuper de lui présentement. Il faut se rappeler certaines études vraiment admirables, des fleurs, des nus, des portraits masculins, pour se faire de M. Boldini une idée authentique devant l'idée fâcheuse que donne ceci.
M. Thaulow, pour des raisons différentes, conduit aux mêmes pensées. Sa prodigieuse rouerie de palette lui permettrait de peindre trois mille paysages. Tous sont excellents. Pourquoi faut-il que nul ne parle à l'âme, et que tous évoquent l'idée de la photographie en couleurs? C'est la même perfection mécanique dans la reproduction de l'eau, du ciel et du terrain, dans l'adroite mise en place : c'est bien, très bien, et cela ne compte pas. C'est artistique toujours, ce n'est jamais artiste. C'est du Thaulow : tous les Thaulow sont bons, et interchangeables. Et il y en a tellement qu'on se demande comment l'auteur s'y reconnaît.
C'est encore une pensée analogue qui vient à l'esprit devant les envois de M. Caro-Delvaille. Mais avec quelle nuance d'inquiète sympathie! On s'aperçoit qu'il ne savait pas tout tout de suite, qu'il cherche, qu'il a le précieux don de se tromper, comme on doit l'avoir normalement à son âge : et ce faux peintre-prodige a le temps de devenir un vrai bon peintre, ce qui est bien préférable. Pour l'instant, il n'a plus les qualités qui plaisaient et il n'a pas encore les autres. J'espère que la joie de se voir délivré des premières l'encouragera à attendre d'avoir acquis les secondes. Que n'oublie-t-il tout ce qu'il a su avant de l'avoir appris! Alors il apprendra ce qu'il ignore, et comme il est doué et très travailleur, il parviendra : cela vaudra mieux que d'être arrivé. Personne ne nous a mieux montré ce que valent exactement les qualités qui emportent le succès ; à ce seul titre M. Caro-Delvaille aurait droit à compter dans l'histoire de la peinture récente, mais il mérite d'y compter pour de meilleures raisons.
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LA PEINTURE AUX SALONS
Terre Antique (Le Temple). — (Décoration pour l'Ecole des Hautes-Etudes, à la Sorbonne).
(Société Nationale)
M. Lucien Simon semblait faillir, lui aussi; sa fâcheuse tendance à la manière inutilement noire compromettait ses nobles et fortes qualités. Le voici qui se ressaisit admirablement. Son Jour d'été est d'une clarté, d'une délicatesse qui ravissent. Il y a là certains gris de Manet, et la même franchise large, des constructions obtenues par un seul contournement du pinceau riche de matière moelleuse, des touches superbes, une verve saisissante. C'est beau parce que c'est très simple et plein de vraie science. Certaines rudesses superflues, certains tons brouillés et un peu sales ne compromettent pas pourtant cet art si pleinement pictural, qui résulte honnêtement du seul jeu des valeurs et qui recèle, sous son réalisme, un don de tendre intimité. Les solides études féminines de Cottet, pour être encombrées de cette noirceur déplaisante trop chère au groupe des «Nubiens», perdent de la saveur propre à ce jeune maître. Nul, depuis Ma-net, n'a su faire du noir un élément décoratif restant transparent et léger. Le noir ne donne pas de style, ce sont les coloristes qui lui en donnent. Il semble que M. Da-chez l'ait bien compris. Il s'évade de plus en plus des opacités, des ombres bitumeuses.
Il gagne à cet abandon : son beau dessin lui reste, et son coloris, jadis âpre et sec, devient presque sonore. Ce peintre deviendra l'un de nos premiers paysagistes; il a tout pour cela : la mise en cadre, l'aération, le style des plans... et le sentiment des ter-roirs soumis à sa contemplation pensive, le sentiment qui manque à la plupart de ses confrères actuels. Il y a dans sa plus petite étude tout ce qu'il n'y aura jamais dans toute l'œuvre, tellement plus habile, d'un Thaulow.
Ce sentiment est aussi, au plus délicieux degré, chez M. Émile Claus. Voilà l'exemple même de ce que peut donner la technique impressionniste unie du dessin et surtout à l'amour de la physionomie d'un site. Il suffit à ce radieux luministe de regarder autour de lui, dans sa jolie maison de Flandre, pour créer une série de merveilles. Lyrique du grand soleil, Claus reste un maître lorsqu'il peint, comme présentement, les voiles d'argent des brumes de septembre sur les rideaux de peupliers. Son œuvre est le vaste poème de la campagne, elle est toute parfumée d'un charme agreste, et ses tonalités ont la fraîcheur elle-même des her-bages luxuriants qui enrichissent son pays.
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L'ART DÉCORATIF
M. Baertsoen forme avec lui le contraste le plus curieux. Il dit les strophes sombres de la Flandre pauvre, morte et farouche jusque dans l'inertie de ses ruelles et de ses canaux ensablés, avec un opulent et lourd métier de pâtes épaisses, aux harmonies chaleureuses et étouffées, tandis que volètent subtilement les touches légères de Claus, comme des papillons de clarté. Et ce sont les deux plus beaux naturistes de la Belgique; près d'eux il faut situer Georges Buysse (et je ne parle ni de Marcette, absent, ni de Willaert dont le coloris se désaccorde facheusement), comme il faut situer le poète mélancolique Henri Duhem, et l'exquise évocatrice des couvents et des fleurs, Mme Marie Duhem, et le sincère et tendre Gaston Le Mains, auprès de M. Henri Le Sidaner.
Celui-là est le charmeur par excellence, le musicien incomparable des nocturnes, l'analyste mytériex du silence; en lui tout est mystère, la technique, le sentiment, les heures choisies, et il ne ressemble à personne et il ne voit comme personne. La distinction étrange de Whistler, la technique de l'impressionnisme, transposée et comme harmonisée, on les retrouve en lui; mais d'où lui vient ce don unique de renouveler les choses rien qu'en les présentant, ce don de suggérer les analogies les plus inattendues et de se tenir aux confins de la fusion des arts, tout en restant pleinement peintre? D'où cette magie d'effets et cette adorable simplicité émue qui suscite les vies encloses et fait parler jusqu'aux ténèbres, d'où, sinon d'une âme privilégiée, profondément contemplative et nourrie du mutisme qu'elle exprime? Cette fois Le Sidaner ne nous montre ni Bruges, ni son calme et beau village de Gerberoy. C'est la beauté de Venise crépusculaire et lunaire qu'il a choisie pour thème de sa suite symphonique. Et avec quel tact il a su évincer, de ce pays trop peint, tout le pittoresque sur quoi les artistes se jettent dès l'abord, pour aller droit à l'âme de l'eau et des pierres et en susciter le tremblant fantôme, en mêlant la féerie de la lune éternelle à la féerie du passé! Plus que jamais la facture de ces toiles demeure le secret de leur peintre. Elle produisent au Salon, où elles sont d'ailleurs plus mal placées qu'on ne l'eût osé craindre, l'effet du quatuor de Debussy joué dans la galerie des Machines. Leur haute distinction fière et douce s'offense et s'atténue de la cohue bariolée qui l'avoisine. Mais attachons-nous à elles, en nous isolant, et nous verrons de plus en plus combien elles rayonnent, et quelle puissance de suggestion s'y condense. Ce sont des chefs-d'œuvres véritables.
A. DECHENAUD
(Photographie Lémery)
(Artistes Français)
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LA PEINTURE AUX SALONS
Ni les intérieurs de MM. Lobre ou Walter Gay, ni les effets subtils de MM. Haweis et Morrice, ni les douceurs de M. Meslé, ne se compareront à de pareilles créations : il y a là toute la distance de talents affinés et séduisants à une âme privilégiée qui s'est créé un inimitable langage, un contraste à ces peintres vaporeux, aux finesse de M. Henri Havet, aux jolies franchises de M. Bernard Boutet de Monvel ou de M. Francis Jourdain, deux vrais «jeunes» et des plus remarquables, s'impose la rude facture, la vision brûlante de M. Gaston Prunier, dont la «rue Réaumur», aux échafaudages embrasés par le couchant qui rutile sur la foule, est un des plus forts morceaux de ce Salon. Ses autres œuvres, chantant le Paris faubourien, sont tout animées d'un souffle lyrique. Les beaux verts, les beaux rouges, la vivante et énergique manière, qu'elle est bien d'un artiste! Une surprise sera de trouver en M. Prouvé un paysagiste très fin, dont quelques études au pays basque, excellentes et d'une transparence suave, compensent un encombrant et vide portrait décoratif. Une autre surprise sera la série des paysages de M. Lepère. Non que ce maître graveur, dont l'ingéniosité confine à la génialité, et qui fait tout ce qu'il veut, ne nous ait déjà habitués à ses belles et fougueuses incursions en ce genre, dont le Luxembourg garde une des plus expressives réalisations : mais cette fois la pureté rose de ces atmosphères vendéennes étonnera, révélant un Lepère presque idyllique. Le graveur incomparable, le notateur des arabesques du mouvement
CH. COTTET
Étude d'après Mlle J.-L. B. (Société Nationale) (Photographie Crevaux)
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L'ART DÉCORATIF
s'y décelent encore dans la composition animée et amusante que dominent des ciels moites. Une petite toile, Après l'orage, dans la manière sombre, tiendrait auprès des plus nobles cadres de la collection Thomy-Thiéry. C'est du beau romantique singulière et charmeresse que celle du Voyage de noces! Cela est d'un fantaisiste improvisateur, mais d'un admirable œil de peintre.
Des précises études faites à Nuremberg par le peintre-poète Eugène Morand, un charme nait qu'il me semble n'avoir encore tragique. Les synthèses semi-décoratives de M. René Ménard sont majestueuses, sereines, savantes, et un peu froides, comme tout ce qu'il fait.
Par contre, de quels feux l'envoi de M. Gaston La Touche n'étincelle-t-il pas! Le voilà dans son élément, fusées, giraudoles, fêtes nocturnes sur l'eau : il n'a rien peint de mieux. C'est miracle que de voir se jouer la ravissante imagination de ce peintre fou de lumière au milieu de ces pyrotechnies qu'il harmonise en décor à des personnages d'élégance nerveuse et svelte dont le sourire, au milieu de cette joie fulgurante, reste parfois amer. Quelle tonalité jamais atteint: c'est d'un décorateur et d'un sensitif délicat. Les études bleu et or de Paillard sont, comme toujours, remarquables par l'éclat et la vie chromatique, et auprès de M. Rupert Bunny moins heureux cette année, les fantaisies nerveuses de M. Truchet, les capricieux Contes de fées de M. Jean Veber maintiennent intacte la réputation de ces excellents artistes. M. Anglada nous a souvent montré des envois plus nombreux: mais celui-ci suffit à sa jeune gloire. La Fiancée espagnole est un morceau somptueux, dont les pâtes fauves roses, d'une massivité de tapis de Turkestan, recèlent délicatesse de joyaux et d'inouïes finesse
A. DAUCHEZ
La récolte du yarech (Société Nationale)
(Photographie Lemery)
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HENRI MARTIN
(Photographie Grevaux)
Décoration pour une Salle du Capitole, à Toulouse
(Artistes Français)
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L'ART DÉCORATIF
de valeurs. Un exquis portrait d'enfant de M. Georges Picard, une série d'œuvres douces et pensives de M. Louis Picard, honorent les talents de ces deux frères dont les signatures présagent toujours quelque bon tableau dans une exposition. Et l'envoi mand Point fait une « rentrée » avec de jolis pastels, mais surtout avec un grand portrait moderne, à peine stylisé, qui est tout à fait charmant de goût, de valeurs et d'arrangement décoratif. Toutes les préventions contre ses théories esthétiques tomberont devant
EUGÈNE CARRIÈRE
Intimité (Société Nationale)
(Photographie J.-E. Bulloz)
de M. Morisset est plein de qualités : voilà un « jeune » qui se renouvelle et qui progresse constamment.
Les portraits sont quelquefois beaux. Ceux de Mlle Breslau, de M. Prinet, de M. Jeaniot, de M. Guiguet, de Mlle de Bosznanska, de M. Dedina, de M. Eugène Ullmann méritent pleinement cette épithète, et M. Pierre-Émile Cornillier n'a rien fait de mieux que son pastel féminin, une des plus jolies choses du Salon. Les figures nues, au pastel, de M. Marcel Roll, sont des choses sérieuses et fortes. Dans la folie et la misère des Indépendants, ce jeune homme était un des rares à montrer du vrai talent. Il portera dignement un nom qui est le plus lourd des héritages. M. Ar-ce portrait en blanc, beige et noir, bellement dessiné, d'une grâce discrète, et qui suffit à lui seul à prouver par quelle technique sont soutenues les fantaisies que M. Point ne se permet d'ailleurs qu'avec une constante logique.
M. Maurice Denis nous montrait récemment chez M. Druet des panneaux pour une salle de musique qui étaient aussi tendres de coloris que de sentiment, et comme parfumés d'une mysticité ingénue. Ses envois en ce Salon montrent, ainsi que ces panneaux, combien cet artiste si remarquablement doué se rapproche de la nature, et combien cela lui réussit. L'abandon d'inutiles archaïsmes et d'un fâcheux mélange des simplifications de la fresque et des
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LA PEINTURE AUX SALONS
R. MILLER
Café de nuit (Artistes Français)
H. MORISSET
Le Repos (Société Nationale)
(Photographie Lémery)