Extrait
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NUMERO 38
L'ART DÉCORATIF
REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN
NOVEMBRE 1901
SOMMAIRE
VALLGREN (16 illustrations) . . . . . ALBERT THOMAS
UN RESTAURANT ALLEMAND A PARIS (8 illustrations) . . . . . G. M. JACQUES
LA MÉDAILLE FRANÇAISE CONTEMPORAINE (SUITE) (38 illustrations) . . CHARLES SAUNIER
UN ARTISTE BARCELONAIS — RAMON PICHOT (5 illustrations) . . . . . RAYMOND BOUYER
UN PEU DE TOUT (10 illustrations) . . . . . MUSEY-GRÉVIN
CHRONIQUE — EXPOSITIONS — LIVRES NOUVEAUX
FRANCE BELGIQUE UNION POSTALE
UN AN 20Fr UN AN 24Fr
SIX MOIS 10Fr SIX MOIS 12Fr
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N° 38 — NOVEMBRE 1901
VALLGREN
Si j'ai manifesté souvent mon peu de goût pour le symbolisme en sculpture, affirmé mon désir d'un art simple, précis et de beauté presque exclusivement formelle, je n'éprouve aucun embarras à parler aujourd'hui de M. Vallgren. Sans doute je combattrai encore, en toute circonstance, un mouvement dont il fut l'inconscient promoteur, je m'élèverai contre ceux qui prétendent l'imiter et qui, par leurs imaginations laborieuses et leur sèche littérature, risqueraient de compromettre notre clair génie français. Mais je louerai bien volontiers son rare et délicieux talent. Je le proclamerai original, intensivement individuel, unique. Je demanderai qu'il demeure unique aussi; puisque, par un troublant privilège, ce qui, chez tout autre, semblerait artifice et manière apparaît chez lui candeur, grâce ingénue, sincérité profonde.
Vraiment, devant cette foule de statuettes qui envahit nos intérieurs modernes, devant tant de figures malingres, grimaçantes, convulsées et fatales, se campant sur les étagères, étreignant les sonnettes, les vide-poches, les salières, les baguiers, s'agrippant aux plaques des serrures, aux appliques, aux consoles, aux miroirs, n'avez-vous pas, comme moi, éprouvé quelque irritation? Ne vous a-t-il pas semblé qu'une horde de gnômes malfaisants vous rendit chaque demeure hostile, vous gâtât le sourire familier et l'âme instinctive des choses? Vous avez maudit la mode agaçante qui inspirait ces fantaisies. Elles-mêmes, au premier abord, les images de M. Vallgren vous ont donné de l'inquiétude, fait craindre un parti pris et, pour tout dire, une «pose». Bien vite d'ailleurs vous avez été rassuré, vous vous êtes livré naïvement au charme de ces œuvres. Croyant rencontrer un impuissant encore, vous veniez de découvrir un homme.
Personne, en effet, n'est plus naturellement, plus ingénument lui-même que M. Vallgren. Dans chacune des statuettes précieuses qu'il cisèle et recouvre de délicates patines, il se révèle tout entier, il met sa pensée d'homme du Nord, à la fois réfléchie et candide, les aspirations et les rêves de sa race. Il est né à Borgå, en Finlande, et la Finlande l'a marqué pour la vie. Une nature rude, violente, aux rares et
LES PLEURS
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splendides tendresses a façonné son âme. Parmi nous, sans vouloir se l'avouer, il mène le regret des mille lacs, des fjords, des cascades, des aurores mystérieuses que contemplèrent ses yeux adolescents, l'obscuré nostalgie de ces forêts, de ces steppes où rôdaient pendant les nuits glacées, impressionnants fantômes, la Solitude et le Silence. Autour de lui flotte toujours cette atmosphère tragique qui est celle des pays scandinaves. Rappelez-vous la dramatique déclaration de Björnson: «Il y a dans cette nature quelque chose d'étrange qui réveille ce que nous avons d'étrange en nous. Tout y est démesuré. Il fait nuit presque tout l'hiver. Presque tout l'été il fait clair et le soleil reste jour et nuit à l'horizon. L'as-tu déjà vu la nuit? Sais-tu qu'à travers le brouillard il paraît trois fois, souvent quatre fois plus grand qu'ailleurs? Et comme il colore le ciel, les montagnes et la mer! C'est une variété de tons allant du rouge le plus intense au rose le plus tendre, le plus délicat. Et, sur le ciel d'hiver, ces nuances de
l'aurore boréale! Plus discrètes, elles ont pourtant un dessin furieux et vibrant qui varie sans cesse à l'infini. Et que d'autres prodiges! Ces immenses nuées d'oiseaux, ces bancs de poissons, longs comme de Paris à Strasbourg! Ces rochers sortant de la mer! on n'en voit de pareils nulle part. Tout l'Atlantique vient se briser contre eux!...
Un tel milieu, une telle ambiance exaltent la pensée et l'inclinent aux visions: «L'imagination populaire s'est façonnée d'après cela. Elle ne connaît ni bornes, ni limites. Des pays entassés les uns sur les autres, des montagnes de glace polaire roulées par-dessus, voilà ses mythes et ses légendes!...» Mythes et légendes nous ont été conservés par le «Kalevala», épopée vertigineuse dont l'un des traducteurs, Leouzon Le Duc, a laissé cette description: «C'est un abîme d'où s'exhalent des nuages orageux qui vous enveloppent de leurs noires
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spirales, à travers lesquels la magie fait scintiller de rougeâtres éclairs; c'est une lutte acharnée entre la lumière et les ténèbres, le bien et le mal, qui s'agite sous d'incroyables personnifications: c'est la nature divinisée sous tous ses aspects, l'animation intellectuelle de tous les êtres, la mise en œuvre la plus féconde du pouvoir créateur. Les héros du «Kalevala» dépassent de cent pieds les héros d'Homère...» Au pavillon de Finlande, à la récente Exposition Universelle, un jeune peintre scandinave, Axel Gallen, nous a montré quelques-unes de ces mythiques figures: Illmarinen, qui forgea le Sampo, «disque radieux et mystique » dont devait dépendre le bonheur de la nation finnoise; Wainamoinen, l'éternel runoia, qui défendit ce palladium sacré contre les entreprises de la Mère des Ténèbres, puis, forcé, avec les anciens dieux, d'abandonner le pays au culte de la croix, laissa du moins sur le rivage son Kantele, la harpe primitive, «pour la joie et la consolation des peuples à venir». Cette harpe du vieux scalde, Villé Vallgren ne cesse de l'entendre résonner dans son cœur. Tantôt sinistre comme l'aboïement des tempêtes, plaintif comme le vent d'hiver, clair et rieur comme une brise d'été, le chant magique déroule ses accords et, gracieux, languissants ou terribles, parmi les vergers fleuris, les brumes et les neiges, le choc effréné des nuages, passent les êtres de la légende. Le sculpteur aime ces visions. D'un pouce rapide et nerveux, il en a modelé quelques-unes: Aino, l'Ophélie du Nord, qui se jette à la mer et qui devient une sirène; Mariatta, errant dans les bois, au printemps, et contant ses rêves au coucou; Mariatta encore, enceinte pour avoir mangé un grain de raisin, nue, chassée, maudite, souffrant la faim et le froid. Personne ne lui donne asile, mais un bon cheval la rencontre, l'entoure de son haleine, réchauffe son ventre douloureux.
M. Vallgren excelle à nous rendre la grâce de ces héroïnes, leur charme ingénu, l'exaltation de leur jeunesse, l'intensité de leur désespoir. Toutefois, il s'interdit presque toujours de les suivre dans les phases de leur vie particulière. Sa pensée, singulièrement indépendante, fait mieux qu'illustrer la légende, elle se crée des génies et des dieux. Les accents du Kantele rustique rythment souvent les rondes et les processions de figures frêles, doucement mélancoliques, éperdument sanglotantes, qui hantèrent le seul cerveau de l'artiste, qui naquirent de ses seuls rêves. Un critique, M. Gustave Soulier, a dit avec une extrême justesse: «La précieuse vertu des pays scandinaves, ce n'est pas tant de fournir aux caractères qu'ils développent le trésor des fables antiques, que de former des âmes legendaires, qui ne s'arrêtent point à une mythologie officielle, mais aspirent devant elles le libre espace où peuvent éclore, pour chacun, selon l'inclination de ses songes coutumiers, les irréelles figures de mythes personnels.» Les divinités de M. Vallgren, ce sont ses propres pensées, ce sont les âmes qu'il prête aux choses.
AMOUR CONSOLE
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Il a connu, en Finlande, les printemps brusques et splendides. Il a vu, du jour au lendemain, la terre se parer et sourire, les feuilles trembler dans l'air bleu, de fines vapeurs errer sur les lacs, des oiseaux agencer leurs nids, les fleurs épanouir leur vie charmante. Oh! ces fleurs toutes d'exquise inconscience et de naïf orgueil! L'artiste s'est penché sur elles avec tendresse, avec angoisse aussi. Il a pressenti leur prompte décrépitude, il les a plaintes d'être éphémères. Il les a symbolisées par des femmes, longues et flexibles, pleines de grâce juvénile, mais averties de leur sort, pleurant leur brève destinée. Il a créé ce monde exquis de filles-fleurs, qui semblent porter dans leurs yeux, sur leurs frissonnantes épaules, les fatalités d'une nature marâtre, aux inexplicables colères. Il a donné des nymphes pathétiques à la douleur.
Est-ce à dire que M. Vallgren soit d'âme tourmentée ou de corps souffrant? On aurait tort de se le figurer tel. De taille moyenne, le torse musclé, les bras solides, il atteint aujourd'hui sa puissante maturité. Son visage plein,
frais, coloré dans l'encadrement des cheveux blonds et de la barbe en pointe, ses yeux clairs, sa bouche forte et bonne ne trahissent aucune torture morale. Sa cordialité ne recèle pas d'amertume. Il a d'ailleurs toutes les satisfactions. Il est illustre à un âge où bien des artistes se débattent encore dans l'obscurité; un public délicat l'environne de ferveur; une exquise compagne, d'âme haute, de sensibilité profonde, veille sur son foyer, lui donne le spectacle d'une activité sœur, créatrice elle aussi d'œuvres originales, gravures sur bois, bustes d'enfants, reliures délicieusement conçues que l'Art Décoratif s'est plu d'ailleurs à reproduire. Il possède maintenant l'aise matérielle; il peut voyager, visiter les cathédrales gothiques dont le mysticisme l'enchanté; accroître devant les maîtres la conscience de sa propre maîtrise; aller tous les ans retrouver en Bretagne l'atmosphère grise de la Finlande, sa mélancolie et ses tragiques beautés. Il peut, au retour, s'enfermer de longs mois dans son atelier et, du matin au soir, souvent même à la lueur d'une lampe, pareil à quelque alchimiste, modelant l'argile, ciselant le métal, manipulant les acides, faire éclore, sans effort, avec une abondance pour ainsi dire heureuse, les plus expressives figures de la détresse et du deuil.
C'est un contraste assez fréquent que celui d'une imagination triste et d'une parfaite santé physique, d'une grande sérénité morale. La tristesse de M. Vallgren est naturelle et facile. Dans cet atelier du faubourg Saint-Honoré, où le maître m'accueille avec une bonne grâce charmante, sur les selles, les bahuts, derrière les glaces des vitrines, d'innombrables ébauches, souvent mutilées, mais tièdes encore de l'inspiration et de la main du sculpteur, des terres exquisement teintes, comme des Tanagra quiseraient mélancoliques, des bronzes aux patines chaudes, nuancées, savoureuses mêlent leur sanglotante théorie. La nuque palpitante, le dos tra-
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LES FEUILLES MORTES (BAS-RELIEF)
versé de frissons, des femmes voilent leur visage de leurs mains, serrent des enfants contre leur gorge, versent sur des urnes cinéraires, tel un pâle feuillage de saule, le flot funèbre de leurs cheveux. Elles déplorent la fuite des illusions et des rêves, la perte d'un être chéri; elles attestent, de leurs bras grêles, la cruauté du Destin; elles mêlent à la stupeur de leurs regrets un vague effroi de l'avenir. Elles se plaignent sans trève, infiniment, et l'on pourrait adresser à chacune de ces
«douleurs», de ces «misères», de ces «maternités» inquiétés et de ces «pleureuses» enfin, les adorables gronderies du poète Henri Bataille, dans «la Fontaine de Pitié»:
Des larmes sont en nous et c'est un grand mystère. Cœur d'enfant, cœur d'enfant, que tu me fais de peine A les voir prodiguer ainsi et t'en défaire A tout venant, sans peur de tarir la dernière... Et celle-là, pourtant, vaut bien qu'on la retienne!
Les statuettes du maître finnois semblent, en effet, se complaire dans leur peine; navrées de tristesse, elles sont presque heureuses d'être tristes; elles nous font comprendre l'élegance du désespoir et la volupté des pleurs. Bien mieux, c'est de la «Fontaine de Pitié» que leur vient un mystérieux apaisement. En des vers candides et suaves comme un babil enfantin, Henri Bataille encore nous explique cette influence:
Non, ce n'est pas les fleurs, non, ce n'est pas l'été Qui nous consoleront si tendrement, c'est elles. Elles nous ont connus petits et consolés. Elles sont là en nous, vigilantes, fidèles... Et les larmes aussi pleurent de nous quitter.
Plusieurs groupes de M. Vallgren s'intitulent «Consolation». Nous en reproduisons un. Deux êtres s'enlacent éperdument, avides
VASE ET URNE CINÉRAIRE
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mystère et du crépuscule, Mæterlinck, Samain, Rodenbach, ces précieux alchimistes de la douleur. M. Vallgren leur ressemble. Il a leur acuité d'impression, leur passion muette et frémissante, leur don de distiller les larmes. Avec Rodenbach il partage le goût des fleurs mortes. Il les montre pendant sur leurs tiges, flétrées, brûlées des suprêmes soleils, flagellées par les vents d'automne. Il sculpte des pavots défeuillés aux bras d'un gnôme barbu, pittoresque et transi. Ces pavots dont la corolle sensitive, prompte à se friper, exprime si bien la lassitude et la peine, il les chérît entre toutes les fleurs. J'en ai vu chez lui, dans un vase d'Émile Gallé, qui s'affaissaient, se décoloraient peu à peu, livraient à l'artiste attentif le mystère de leur
d'oublier dans l'étreinte toutes les angoisses terrestres. Blotti sur les genoux de sa compagne, l'homme cache la tête dans sa poitrine tiède, berceuse, endormeuse de bonne amante. Les larmes les purifient comme une rosée vivace. « Amour consolé », voilà deux jeunes corps aussi, dressés l'un contre l'autre et balbutiant les divines paroles de « l'Éros funèbre ».
Nous tremblons enivrés du vin de notre fièvre,
Et nous nous demandons, tout bas et levre à levre,
Quels matins purs, quels soirs lumineux et bénis Couvent nos doigts tressés comme les brins des nids.
Et ni la terre en joie et ni le ciel en flammes,
Rien ne détoure plus du rêve nos deux âmes Qui, parmi la rumeur grandissante du jour,
Pleurent dans le silence infini de l'amour!
On me pardonnera de citer ainsi des poètes. Mais eux seuls peuvent exprimer la grâce subtile de ces œuvres et rivaliser par le rythme avec leur troublante eurythmie. Après Charles Guérin et Bataille, il faudrait évoquer les chantres du
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agonie. Et j'ai songé au « bouquet rose et bleu, alangui jusqu'au mauve » dont le poète des « Vies encloses » a noté la morte lente, aux flox, aux chrysanthèmes que le peintre Henri Dumont nous fait voir se fanant dans une atmosphère obscure, fluide et pensive comme celle des tableaux de Carrière.
Sans doute, M. Vallgren sait aussi célébrer la joie. On connaît de lui des statuettes brillantes d'une jeunesse instinctive et rieuse. Ses fillettes appuyées à des tiges d'arum, ses « Curieuses », ses « Coquettes », sa « Fierté » arborant l'orgueil de seins aigus et d'un front pur comme l'aurore, sa « Fleur de sommeil », ses « Roses d'amour » et sa « Danse des roses » proclament le bonheur de vivre. Mais la tristesse vraiment est l'essence de son art. Il lui doit ses meilleures inspirations, depuis la poignante « Misère » du Luxembourg jusqu'à la « Tête de Christ » de l'Exposition Uni-
verselle de 1889, que M. Gabriel Hanotaux, sous le pseudonyme de Chardin, saluait alors avec enthousiasme : « Tout d'abord une tête de Christ en relief, un petit morceau grand comme les deux mains, mais si puissant, si doux, si expressif que ç'a été le coup de foudre. Je suis resté là longtemps à essayer de pénétrer le secret de cette vision extraordinaire, de ce sourire à fleur de dents, de cette expression mystique, perçant à travers des yeux mi-clos, de cette divine émotion riant douloureusement sur une extatique figure d'aubergiste finlandais. »
M. Vallgren nous apparaît la plupart du temps comme un artiste éminemment impulsif et subjectif, qui donne l'être aux figures de ses songes, qui se met lui-même encore dans ses traductions de la légende ou de la religion. Il est objectif néanmoins à ses heures, pénètre les âmes étrangères, les fixe en de curieux portraits. Je citerai ceux de son compatriote le peintre Edelfeldt, de Mme Antoinette Vallgren, de Mme Segond-Weber et de Mme Georges Hugo. Je citerai les bustes et les figurines rapportés de Bretagne, « Yvette », le « Petit Breton », la « Femme de Pont-l'Abbé », œuvres finement psychologiques, où toute une race, avec ses coutumes, son allure, son cœur rude et candide, se trouve exprimée. Puis je signalerai de grandes choses qui étonneront un peu chez un maître du bibelot, les statues de Torkel Knutson et de Cygnaeus Jyvaskyla, dressées aujourd'hui, malgré l'opposition du monde officiel d'Helsingfors, dans l'air brumeux, dans la froide lumière de la Finlande, enfin ce projet de monument au tzar Alexandre II, d'un si bel accent décoratif.
« Décoratif ». J'ai
FILLES-FLEURS
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tardé à prononcer cette épithète, bien qu'elle s'applique à toute une partie de l'œuvre de M. Vallgren. Elle donne lieu, en effet, à des interprétations très différentes. L'artiste finlandais, on ne saurait le nier, possède un sens fort original du décor, mais sa conception paraît un peu étrangère à notre esprit national. À plusieurs reprises et dernièrement encore, parlant des objets d'art aux Salons, j'ai dit quelles semblent devoir être, chez nous, les lois à respecter dans l'embellissement de l'objet : préoccupation constante de son utilité, soumission à sa forme normale, à son architecture propre, subordination de sa parure à sa fonction. Cette théorie s'appuie sur la raison, correspond au besoin de logique qui est en nous. Absolument, elle aboutit au pur schéma, à l'élégance géométrique. J'ai cru montrer, par l'exemple de Jean Baffier, de Dampt, du charmant potier d'étain Louis Boucher, qu'elle s'accommode, dans la pratique, avec la richesse, la fantaisie et la grâce. Je conviens toutefois qu'elle puisse gêner certains tempéraments n'ayant pas reçu, avec la naissance, la discipline latine. Chez M. Vallgren, les facultés imaginatives l'emportent sur le raisonnement. Sa conception du décor, comme il fallait s'y attendre, est presque uniquement intellectuelle et sensible. Mais elle procède d'un esprit si fertile et si fin, d'un cœur si naïvement frissonnant et si « vrai » que, malgré son étrangeté, elle ne manque jamais de séduire. Pour moi, lorsque je relègue « mes principes », lorsque j'abandonne ma marotte du « clair génie français », j'y trouve un plaisir infini.
Le sculpteur scandinave, qui peuple la demeure des formes plaintives de sa pensée, veut dégager une âme du moindre objet usuel. Chaque chose s'accompagne d'une petite figure, parfois joyeuse, souvent mélancolique, son esprit, sa divinité familière. Des femmes enlacent de leurs bras minces les flancs et le col des vases, baissent la tête, semblent pleurer les bouquets qu'on y voit défaillir. Les coupes, verseuses de rêve et d'oubli, sont des fleurs de néphar où s'accoudent des nymphes somnolentes. Un miroir, entouré de corolles, montre, à son revers, une fillette, les mains ouvertes, dans une attitude de coquetterie candide. Des trois pièces d'un surtout, roses de Noël largement épanouies, s'élèvent trois délicats symboles humains : l'adolescence curieuse, le tendre et frémissant amour, la maternité prévoyante. Dans l'armature un peu grêle d'un lustre, debout sur des fleurs de « soleil » dont chacune recèle une ampoule électrique, cinq silhouettes féminines s'érigent avec des gestes ingénus. Sur la robe de cette jeune princesse aux yeux mystérieux, des lampes à incandescence viennent à briller soudain, et l'enfant marche dans la clarte.
Son goût singulier pour la tristesse et le deuil a inspiré à M. Vallgren des œuvres admirables, des urnes cinéraires qui contiennent l'infini de la douleur. L'une d'elles est promise au Luxembourg. Au flanc du vase de fer, les deux figures longues, aux ailes repliées, coulées dans le même métal, sombre, rude, inexorable, gardent bien le secret de la mort. Mais la plus curieuse invention décorative du sculpteur, c'est une garniture de porte : marteau, serrure avec clef et gonds, exposée, je crois, au Champ de Mars, en 1894. Il y a là toute la poésie, toute la psychologie des portes, de ces ais faibles ou résistants, neufs ou vermoulus, derrière lesquels
LE SECRET
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se passe quelque chose, la gaité ou la peine, le bonheur, la détresse, la Destinée. Malheureusement M. Gustave Soulier a décrit trop subtilement cette merveille pour que je puisse m'y attarder à mon tour. Le marteau, c'est une maigre fillette qui, par un jour d'hiver, s'accroche désespérément au grillage ; sur la plaque de la serrure, une autre enfant implore asile, grelottante, les mains contre la bouche ; la clef représente un chien; le bouton du loquet et les gonds figurent des pavots flétris, les même pavots qui s'effeuillaient tout à l'heure dans le vase d'Émile Gallé. Mais pourquoi cette porte implacablement close où la fillette se heurte en vain ? Est-ce absence des hôtes, insouciance, égoïsme cruel?... Je songe de nouveau aux poètes, à Verhaeren, à Rodenbach, à Maeterlinck, je murmure les vers de notre collaborateur Camille Maucclair, dans les «Sonatines d'Automne»:
Oh! ouvre la porte ma fille,
Il y a quelqu'un qui défaille!
Je ne peux pas aller voir qui c'est,
Je mets des rubans à mon corset!
L'art décoratif de M. Vallgren est donc plus pittoresque et sentimental que pratique. Toutefois l'ornement, souvent extérieur à l'objet, ne lui semble point étranger. Nous voyons qu'il s'y rattache par de mystérieuses correspondances. Certaines œuvres mêmes témoignent d'un rare souci des constructions rationnelles. La cheminée reproduite hors texte, dans ce numéro, nous en apporte la preuve. Admirez les contrastes d'un riche talent! Jamais peut-être aucun sculpteur français n'a créé un ensemble plus simple, plus solide, mieux équilibré dans toutes ses parties. Les piliers, avec leur socle et leur couronnement, le cadre du foyer, la haute corniche forment une magnifique architecture de pierre que ne trouble pas le détail ornemental. De légers reliefs, colorés discrètement aux acides, décorent les montants; trois chardons accusent le profil des chapiteaux; dans la frise, entre des hélianthes, les filles-fleurs chères à l'artiste emmêlent leurs pas légers, et d'autres, attentives, se penchent sur
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BUSTE DE BRETONNE (PLATRE PATINE)