Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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N° 7 JUILLET 1928 L'AMOUR DE L'ART LUCIE HOLT LE SON. - AGENCE DE VOYAGE. Les "Décorateurs" de 1928 Le Salon des Décorateurs est l'un des plus vivants qui soient. Il se dépense ici tant de talent, on soumet au public tant d'idées nouvelles, que celui-ci peut en éprouver de l'effarement ou de l'admiration, qu'il lui est loisible de critiquer ou de louer, de se montrer choqué ou enthousiaste; seule l'indifférence paraît impossible. C'est pourtant un défaut de ce Salon, comme de tous les Salons, que les exposants y prétendent trop attirer sur eux l'attention en voulant du nouveau à tout prix. Et comme cette exigence pèse sur eux chaque année, une telle poursuite de la nouveauté devient un danger particulièrement grave lorsqu'il s'agit d'ensembles mobiliers. En procédant ainsi on ne peut rien produire de profondément réfléchi et de durable. On crée tout au plus des fantaisies que le public déclare amusantes, mais qui n'obtiennent jamais son complet acquiescement. Est-ce le but que doivent viser ceux qui cherchent à donner à notre époque le cadre où elle demande à vivre? Pour les peintres comme pour les décorateurs, les Salons poussent les Salons à une surproduction excessive, à une surenchère fâcheuse. Ajoutons que certains décorateurs se voient obligés de

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L'AMOUR DE L'ART fournir un effort important non pas une fois, mais deux fois par an. Le Salon d'automne ne doit-il pas à leur présence son principal intérêt ? De sorte qu'au lieu d'être des régulateurs de la production, ces exhibitions multipliées en dénaturent les conditions et les faussent. L'activité des deux derniers Salons s'était orientée vers les problèmes de l'éclairage. Aujourd'hui, c'est le mobilier métallique qui préoccupe et trouble la plupart des artistes. L'idée en fut lancée par Chareau, qui ne songea pas à en faire une formule et limita son emploi à des cas particuliers, par Le Corbusier plus absolu, par Ruhlmann qui en usa avec infiniment de prudence et qui continue à s'y intéresser, sans montrer aucune hâte. À côté des timides ou des hésitants uniquement soucieux d'obéir à la mode et qui associent aujourd'hui, souvent sans nécessité évidente et avec plus ou moins de bonheur, le bois et le fer dans leurs meubles, — piétements, bâtis ou rallonges métalliques — ou de ceux qui mêlent dans une même pièce des fauteuils en métal à des meubles construits en essences de bois des plus rares, sans s'inquiéter du désaccord qui en résulte, il y a ceux qui vont immédiatement aux extrêmes et qui rêvent de pièces entières d'où le bois est impitoyablement exclu. Ils nous soumettent des projets d'intérieurs où tout est net, propre, ANDRÉ GROULT. - PARAVENT EN MARQUETERIE DE PAPIER PAILLE. hygiénique et reluisant comme un cabinet de dentiste ou une salle d'opérations. Rien que du métal, du verre et du cuir. On ne saurait prétendre que cette conception soit illogique. Elle est trop logique, au contraire, et c'est par là qu'elle prête à la critique. Nous ne vivons pas, en effet, dans l'absolu et l'artiste décorateur, plus que tout autre, est tenu de ne pas l'oublier et de sacrifier à un certain opportunisme. Les tentatives les plus intransigeantes présentent cependant un intérêt, ne serait-ce qu'à titre d'expériences. Elles nous surprennent moins lorsqu'elles s'exercent dans un local fait pour le public que dans des pièces réservées à l'intimité. Rien de mieux, ou plutôt rien de plus défendable que le bureau d'agence de voyages de Madame Le Son, tout en tôles métalliques, que le petit bar de Humbelle, avec ses nickels brillants, voire même que le fumoir de René Herbst où l'artiste associe encore à l'acier un peu de bois verni. Madame Charlotte Perriand se montre plus absolue et dans sa salle à manger, harmonieuse de volumes et d'une aimable gaieté, elle n'admet que le métal et le verre. La cuisine de Djo Bourgeois, superbe laboratoire muni de tous les perfectionnements modernes, où l'on se plaît à la netteté des nickels et des faïences, me séduit plus que son living room pourtant

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L'AMOUR DE L'ART inattaquable, une fois le principe admis qu'une maison n'est, comme l'a dit je crois Le Corbusier, qu'une « machine à demeurer ». D'autres, tels que Groult, ne nous montrent, au milieu de paravents en laque de Chine ou en papiers paille, — encore une nouveauté — qu'une table en aluminium de belles proportions et une bergère et un canapé à monture de même métal. Barbe conçoit dans une note moins luxueuse un bureau en palissandre et acier chromé certainement fort pratique. Peut-être voudriez-vous encore qu'il fût beau. C'est être bien exigeant ! Enfin Matet allie avec audace, dans un boudoir élégant, la loupe d'amboine au métal, et complète son ensemble par des fauteuils en tubes d'acier étiré, garnis de caoutchouc et de peau de porc. C'est fort imprévu. Il y a là un manque d'équilibre et d'unité, défaut qu'on ne saurait reprocher ni au studio de Djo Bourgeois ni au fumoir de René Herbst. En dehors de ces tentatives hardies dont l'avenir demeure incertain, trois ou quatre ensembles importants réclament notre attention, ceux de Ruhlmann, de Dufrène, de Madame Lucie Renaudot et de René Prou. Ces artistes ont chacun une valeur indiscutable et leurs températures diffèrent profondément, comme le prouvent leurs œuvres. Ruhlmann ne dissimule pas qu'il a voulu créer une chambre d'apparat, traduisez une chambre pour roi du pétrole ou milliardaire. Avec l'architecte Porteneuve collaborent à cette création le sculpteur Hairon, le dinandier Dunand, l'orfèvre Puiforcat. Des damas de Cornille et de Stéphany, des peintures de Degallais et Dupas, des sculptures de Bernard contribuent à accentuer le luxe de la pièce, luxe d'une parfaite tenue, d'un goût très sûr, sans rien de révolutionnaire. L'art de Ruhlmann se rattache de plus en plus étroitement à notre tradition française la mieux établie et la rajeunit, l'adapte au goût moderne avec infiniment de bonheur, ce qui n'est pas à la portée du premier venu. Je ne risquerai qu'une petite critique. Les pieds des chaises ou fauteuils, ainsi que ceux du guéridon, ont un profil qui, accentué encore par le revê- LUCIE RENAUDOT. - SALLE A MANGER. A. Damas, édit.

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L'AMOUR DE L'ART tement de cuivre, se termine par des pointes affectant vis-à-vis du tapis une allure agressive, alors qu'on souhaiterait plus de calme. Le tempérament de Dufrène ne saurait se contenter de rejoindre de la sorte nos anciens styles. Il a un goût de modernisme plus accentué, un besoin de tenter des expériences plus hardies et il n'a pas osé résister à la tentation de donner, lui aussi, une part importante au métal dans la demeure entière qu'il nous soumet. Ici ce ne sont pas seulement des fauteuils d'acier ; les rampes de l'escalier sont faites de tubes creux et servent de calorifère, idée dont l'originalité ne saurait être contestée. La demeure est divisée au rez-de-chaussée en coin du travail, coin de conversation, coin des repas ou de repos, etc. Au premier étage, l'emplacement est prévu pour le coin des parents et le coin des enfants. Il y a là un gros effort et, à première vue, l'ensemble nous agrée. A la réflexion on se demande si la vie serait agréable dans une maison ainsi répartie. Comment travailler dans un coin quand on bavarde dans l'autre? Faudrait-il supporter que l'odeur des repas envahisse le coin de l'escalier ou celui de la conversation ? J'aime peu enfin la tristesse de la salle à manger aux sièges revêtus de cuir noir, aux coquetiers noirs, et dont le service de verrerie légèrement fumé prive les yeux de la joie que procure l'éclat de rubis des vins versés dans des verres de cristal blanc. Tout ce que crée Madame Lucie Renaudot a du charme. Elle possède une grâce naturelle où l'on ne sent aucun effort. Et nous lui savons gré de nous conquérir sans prétendre modifier nos habitudes et même nos manies, sans s'abaisser non plus à les flatter. Son salon-studio, sa PRINT. - BIBLIOTHÈQUE. Photo Illustration. DUFRÈNE. - MAISON COMMUNE. Édit.: Les Galeries Lafayette. Photo Sabain.

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L'AMOUR DE L'ART chambre à coucher et même sa salle à manger plus austère de lignes, constituent un ensemble qui ne peut manquer de rallier les suffrages de la foule. Certains artistes font fi de ces suffrages. Ils ont tort. Heurter de front le sentiment du public est infiniment plus aisé que de l'amener à soi, comme le fait Madame Renaudot, sans nulle concession à ses goûts, mais aussi sans violences. Le petit salon des dames dans un palace, de René Prou, qui dirige aujourd'hui l'atelier de Pomone, est surtout fort bien présenté : jeux d'eau au milieu de parterres fleuris, effet d'éclairage sur les stores baissés de la fenêtre, simulant le plein soleil. Les sièges confortables sont peut-être un peu massifs et trop lourds pour être maniés par des mains de femmes. Mais ne jugeons pas sur cet ensemble l'orientation nouvelle que René Prou ne manquera pas de donner aux ateliers qu'il dirige. On ne peut que louer, d'autre part, son compartiment pour une voiture de luxe de la Compagnie internationale des Wagons-Lits, tout en regrettant que les Compagnies ordinaires n'aient pas elles aussi, recours à un artiste comme René Prou, quand il s'agit de nouveaux modèles de wagons de troisième classe. Il n'est jamais question d'art pour le peuple dans notre régime démocratique, en dehors des articles que publient de temps à autre sur ce sujet, quelques critiques prêchant dans le désert. On ne trouve dans les autres ensembles rien qui dénote une tendance particulière ou nouvelle et, après ce que j'ai dit au début de cet article, cela n'est pas une critique. L'essentiel est de présenter un mobilier d'une parfaite exécution, assuré de quelque durée. On trouve ces qualités dans de nombreux envois. Je me bornerai à citer la chambre à coucher de Bouchet, en frène du Caucase, celle

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L'AMOUR DE L'ART RENÉ HERBST. - FUMOIR. Photo Rep. CHARLOTTE PERRIAND. - SALLE A MANGER. Photo Rep.

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L'AMOUR DE L'ART FRÉCHET. - SALLE A MANGER. Vérot, édit. — Photo Rep. DJO-BOURGEOIS. - CUISINE. Photo Harand.

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L'AMOUR DE L'ART J. J. K. RAY. - "ANTIOPE". VITRAIL. Ateliers Ray et Chausson. (Cliché Mobilier et Décoration). STÉPHANY. - BUREAU D'UN DÉCORATEUR. Maiquet, édit. — Photo Rep.

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L'AMOUR DE L'ART d'André Fréchet, en bois clair satiné, marqueté, rehaussé de bronzes argentés, la bibliothèque d'Eugène Printz, pour amateur d'estampes et bibliophile, d'une aimable simplicité, et parfaitement appropriée à sa destination, la salle à manger de Saddier, en loupe de noyer, dont le buffet présente des saillies anguleuses qui paraissent une erreur, mais dont les sièges à dossier muni de glissières pouvant rentrer sous la table, sont ingénieux, le Bureau d'administrateur et une Salle de conseil présentés en maquette par Philippe Petit, le studio en amboine de Georges de Bardyère, la salle à manger de Maurice Jallot, un peu froide, le coin de salon de Crevel manquant d'unité, la chambre à coucher de Rapin à laquelle on reprocherait volontiers un rationalisme qui exclut trop et par principe, le charme d'une belle courbe ou l'agrément qu'on trouve parfois dans un meuble à un détail imprévu, même illogique. On serait tenté de faire à quelques artistes comme Adnet, comme Champion, Guichard ou Lafaille le même reproche de raisonner trop, de trop se méfier de leur sensibilité, de vouloir être non pas même des architectes du meuble, mais des ingénieurs, et d'avoir pour la ligne droite, une dévotion, un fétichisme qui n'est plus de mode; car ce rigorisme issu du cubisme est aujourd'hui bien dépassé. Cette critique de tendance n'enlève rien aux qualités d'exécution de leurs mobiliers. L'ensemble de Bagge, un salon que les tapis de Da Silva Bruhns, de beaux tissus, un éclairage heureux, rendraient sympathique, n'en crée pas moins une atmosphère un peu hostile, sans vraie intimité, par l'absence de simplicité du mobilier et le volumetropmaigre des fauteuils. Manque de simplicité encore et de souplesse dans le boudoir de Gabriel Englinger, où les harmonies jaune et lilas et les profils des meubles dénotent une poursuite de l'originalité à tout prix dont on est quelque peu las et qu'on rencontre aussi dans la chambre à coucher d'un yacht de plaisance de Raymond Nicolas. La chambre de dame de Kohlmann, en poirier et loupe de frêne n'est pas sans charme. Son harmonie est gâtée, à mon sens, par les sièges gainés de peau de porc associée à une garniture en velours sombre. La matité de ce bois ainsi gainé de peau ne vaut pas le brillant d'un beau placage, ni celui d'un bois naturel ciré. Le boudoir de Léon Jallot semble conçu uniquement comme un prétexte à présenter de riches paravents. Le bureau d'un décorateur de Stéphany, qui n'a pas résisté au désir de cercler sa bibliothèque d'un cadre métallique, est tenu dans une note gaie et fort pratiquement agencé. Roux Spitz enfin nous soumet une LOUIS BARILLET - VITRAI Collaborateurs : J. Le Chevalier et Th. Haussen.

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L'AMOUR DE L'ART salle de bains où revêtements muraux, mosaïque du sol et mobilier en sycomore sont également luxueux, complément tout indiqué à la chambre d'apparat de Ruhlmann. Je ne parlerai pas ici de certains ensembles dont les maisons qui les éditent se chargent de proclamer dans tous les journaux les extraordinaires mérites. On n'est jamais bien servi que par soi-même. Cette réclame tapageuse dispense la critique d'avoir une opinion, ou plutôt de l'exprimer. Je ne voudrais que rappeler encore les qualités de quelques meubles exposés isolément et signés de Montagnac, meuble d'appui et deux fauteuils, de Beaumont et de Rapin, meubles de collectionneur, de Bernaux, meuble en loupe de May Dou massif et sculpté, de Louis Doumergue, bureau à intérieur en galuchat, de Gaston Perrin, buffet en palissandre de Rio et ronce, de Ken, bahut en palissandre, de Haentges, sans oublier le petit meuble de Fjerdingstad en bois laqué, à usage de bar d'appartement et d'une très jolie fantaisie. La plupart de ces envois ne forcent pas l'attention de ceux qui ne s'arrêtent que devant une nouveauté, bonne ou mauvaise. Ils ont le mérite d'affirmer la continuité reposante de la tradition se poursuivant jusque dans notre art moderne. La présentation architecturale de ce Salon, dirigée par Pierre Selmersheim à qui l'on doit la Galerie et le Hall d'Antin, ainsi RAYMOND SUBES. - GRILLE. que la Galerie des Vitrines, ornée du beau vitrail de Louis Barillet, a été assurée en outre par Montagnac qui a ordonné la Rotonde d'entrée, par Hiriart et Tribout qui ont aménagé le Hall d'hôtel avec son Bar américain et la Galerie qui lui fait suite, par Djo Bourgeois à qui fut réservée la présentation de la Galerie d'Antin, partie Nord, où il expose avec son groupe. On imagine les difficultés auxquelles on se heurte pour tirer un bon parti de ces couloirs étroits que le Grand Palais concède libéralement aux Décorateurs, pour la raison que nul ne les leur dispute. L'architecture et le décor de la porte d'entrée sont l'œuvre de Henri Expert. Le moins que l'on en puisse dire, c'est que le motif en dents de scie surmontant la porte et sur lequel se détache en grandes lettres le nom horriblement tronçonné de ce Salon ne ressemble pas précisément à un sourire de bon accueil, mais plutôt à un grincement de dents. C'est le tort des Décorateurs, d'aimer trop souvent se présenter au public sous des dehors étranges. Est-ce le meilleur moyen de bien servir leurs intérêts ? Je ne le crois pas. La plupart d'entre eux, heureusement, valent mieux qu'ils ne le paraissent et la cause pour laquelle ils combattent est si belle que même leurs erreurs, — et l'on n'imagine pas un Salon qui en puisse être exempt, — n'arrivent pas à la compromettre. GASTON VARENNE.

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L'AMOUR DE L'ART ADORATION DES BERGERS. (Musée de Stockholm).