Extrait
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Une Exposition d'Art Chinois à Amsterdam
En même temps que la ville d'Amsterdam organisait cet été une importante Exposition Municipale où se trouvaient groupés de nombreux souvenirs de la grandeur de la cité durant les siècles passés, tableaux, joyaux, livres et documents divers, la Société Néerlandaise d'Art Asiatique en tenait une autre, plus modeste assurément, mais non moins remarquable, consacrée à l'art chinois. Cette société semble vraiment unique de son espèce en Europe; alors que la plupart des sociétés asiatiques, en Angleterre, en France et ailleurs, s'occupent avant tout d'histoire ou de philologie, d'archéologie tout en plus, celle-là ne veut connaître que les arts de l'Asie; ce sont eux seuls qui l'intéressent; elle travaille à en répandre le goût parmi les amateurs et, à cet effet, elle s'est donné pour tâche d'organiser des expositions qui mettent sous les yeux du public les plus beaux objets qu'il lui est possible de réunir. Comme il était naturel dans le vieux pays colonial qu'est la Hollande, c'est par des ensembles tirés surtout de l'art de Java qu'elle avait débuté; des séries magnifiques de sculptures javanaises avaient été montrées, tirées du musée de Leyde et des collections privées fort nombreuses en Hollande, et d'excellents catalogues abondamment illustrés gardaient le souvenir de ces manifestations. Cette fois, c'est à la Chine qu'on s'en est pris; l'entreprise était un peu plus hasardée: elle n'a pas moins brillamment réussi.
En effet, les collections hollandaises d'art chinois sont encore assez clairsemées et les amateurs, tout entiers pris par Java, ont été assez longs à se familiariser avec la Chine. Certes quelques grandes collections peuvent être citées, notamment celle du baron von der Heydt à La Haye, qui, installée dans un somptueux musée, est libéralement ouverte au public; mais la plupart des autres amateurs, MM. Schoenlicht, Piek, Verburgt, etc., ne possèdent chacun qu'un petit nombre d'objets, d'ailleurs parfaitement choisis. Il a donc fallu, pour former un ensemble important, s'adresser aux collectionneurs étrangers. A propos de notre exposition parisienne de la rue de la Ville l'Evêque, nous avons dit ici même leur inépuisable complaisance; comment résister au reste à des hommes comme MM. Westendorp, Visser, Roorda et Gallois, parfaits amateurs eux-mêmes et amis de tout ce qui s'intéresse en Europe à la Chine? Ils ont donc réussi à faire une ample moisson. Le Louvre, Cernuschi et le musée de Berlin, en Angleterre MM. Eumorfopoulos, Rutherford, Raphael, Oppenheim et Schiller, à Bruxelles M. Stoclet, à Berlin M. Sarre, à Paris MM. J. Sauphar et R. Koechlin, ont ouvert leurs vitrines toutes grandes! En vérité, beaucoup des pièces les plus remarquables avaient été vues déjà ce printemps à Paris; elles n'en étaient pas moins bienvenues à Amsterdam et constituaient vraiment avec les prêts néerlandais une réunion de la plus grande beauté.
Le musée municipal avaient mis quelques-unes de ses salles à la disposition...
VASE EN TERRE ÉMAILLÉE. ÉPOQUE TANG. (COLL. G. EUMORFOPOULOS).
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tion des organisateurs, mais ils avaient eu soin de les aménager à neuf, lestendant de toiles grises d'un ton très fin, posant des vélums qui tamisaient agréablement la lumière, et ne mettant dans chaque salle que quelques vitrines, elles-mêmes peu encombrées et où chaque objet prenait sa pleine valeur. On n'aurait pu souhaiter une présentation plus heureuse et mieux appropriée à la qualité des œuvres exposées : d'une suprême noblesse de formes, d'une exquise délicatesse de detons, elles répondaient à la délicatesse de ce décor. L'on s'était attaché d'ailleurs à ne montrer qu'un petit nombre d'ouvrages, tous significatifs et presque tous excellents ; sibienque dès l'abord le visiteur le plus profane se sentait dans un lieu d'élection et comme préparé à l'admiration par cette atmosphère derecueillement et à la fois de parfaite élégance.
La première salle était consacrée à la céramique, à cette céramique archaïque qui, inconnue il y a quelques années à peine, a pris sa place aujourd'hui et passe à juste titre pour l'une des plus magnifiques qu'a jamais créée l'art de terre. Naturellement, c'étaient les statuettes qui attiraient d'abord l'attention, ces curieuses figurines d'argile peinte que, telles les Tanagra, on enterrait avec le défunt dans sa tombe, afin que, tout mort qu'il était, il y retrouvât ce qu'il avait aimé sur terre, ses femmes, ses danseuses, ses soldats, ses troupeaux ; on sait si ces petites figures ont reparu nombreuses et si elles sont d'inégale valeur d'art aus-
PENDANT DE COU EN JADE. ÉPOQUE TCHEOU. (COLL. RUTHERSTON).
DRAGON EN BRONZE. ÉPOQUE TCHEOU. (COLL. STOCLET).
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VASE EN BRONZE. ÉPOQUE TSIN. (COLL. VERBURGT).
VASE EN BRONZE. ÉPOQUE TCHEOU. (COLL. VERBURGT).
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à décor en relief n'est supérieur à celui-ci par le style et nous le choisissons presque au hasard entre beaucoup, d'une grandeur de forme et de décor à peu près égale. Sous les Soung, la grâce prend la place de la noblesse; c'est le moment des recherches dans la matière et dans les émaux qui atteignent à un raffinement inégalé; les manufactures impériales sortent les séries que nous avons nommées «clair de lune» et «blanc de Chine», et l'on admire à côté d'eux les «Céladons» et les «poils de lièvre». D'incomparables spécimens avaient été réunis de ces divers types et les vitrines où on les avait artistement arrangés — celle des poils de lièvre surtout — étaient un enchantement pour les yeux.
Les très beaux bronzes venus en Europe ne sont pas nombreux; on sait que les amateurs chinois, ceux
ORNEMENT DE CHEVEUX EN IVOIRE.
ÉPOQUE PRÉ-TCHEOU. (COLL. VISSER).
si; mais le cavalier Eumorfopoulos nous montre à merveille le portrait de ces soldats dont les armées formidables s'élançaient à la conquête, d'un bout de l'Asie à l'autre, tandis que la dame de la collection Westendorp semble un modèle d'élégance mondaine, évidemment à la mode avec les rangées de volants qui bouffent sur le fourreau de sa robe ajustée.
A peu près toute l'histoire du vase chinois s'inscrivait dans les vitrines, depuis les grands pots à émail vert, frustes encore, qu'on date d'ordinaire de la dynastie des Han, aux environs de l'ère chrétienne, jusqu'aux pièces des Tang (vii°-ix° siècle) et des Soung (x°-xiii° siècle): on s'était arrêté là, car avec les Ming (xiv° siècle) c'est à la porcelaine qu'il eût fallu en venir et l'on avait résolu de s'en tenir à la poterie. Mais quelle variété dans cette poterie et quelle noblesse! Nous reproduisons un vase Tang à couverte d'un blanc crémeux, avec fleurs et feuilles incisées, le col étant en forme de tête de phénix: aucun vase grec
COUTEAU EN BRONZE. ÉPOQUE TCHEOU. (COLL. PIEK).
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du Japon et les américains de même les recherchent avec passion, les payant parfois au prix de véritables fortunes; aussi les pièces les plus importantes exposées à Amsterdam l'avaient été déjà à Paris et l'Amour de l'Art a reproduit quelques-unes des plus magnifiques, l'incomparable vase aux béliers notamment de la collection Eumorfopoulos : on le revoyait d'ailleurs avec un singulier plaisir. Etait connu aussi des parisiens le dragon de M. Stoclet, mais nous pouvons cette fois le mettre sous les yeux de nos lecteurs et nul d'entre eux sans doute ne contestera que ce ne soit un des plus prodigieux ouvrages de métal qui ait jamais été mis au jour. On l'attribue à la dynastie Tchéou, du premier millénaire avant l'ère chrétienne, mais plus encore que cette haute antiquité, son style en fait le prix ; rien de plus grand que le mouvement de cette bête prête à s'élançer, rien de plus vrai non plus et à la fois de plus fantaisiste. M. Vignier, qui l'a eu le premier entre les mains, le tenait pour l'ornement de la proue d'un navire, analogue à ceux qu'on a retrouvés au lac Nemi sur les galères de Tibère ; l'explication est ingénieuse, mais peut-être était-on plus près de la vérité à Amsterdam, en y voyant l'anse d'un de ces immenses bassins de bronze dont les textes ont gardé la trace. Du même temps serait la hache de la collection Pick; l'objet est évidemment moins surprenant, mais quelle harmonie dans sa forme et quelle noblesse dans cet animal stylisé, dont le relief s'étale, pattes écartées, sur un fond vermiculé! A noter aussi deux vases que nous reproduisons, un vase à vin (yu), à qui manque malheureusement son couvercle, de même type que la hache, et un autre à décor compartimenté et imbriqué, qu'on donne à une dynastie un peu postérieure, celle des Tsin, tous deux appartenant à M. Verburgt, de La Haye.
Les ivoires archaïques sont parmi les plus grandes raretés de l'art chinois; le Louvre en possède un, un masque de tao-tie, qui est parmi les plus précieux trésors de ses collections extrême-orientales, et l'on en voit quelques-uns à la collection Siren exposée au musée Cernuschi, particulièrement intéressants en ce qu'on peut les dater du milieu du deuxième millénaire avant notre ère, L'ornement de cheveux que M. Visser montrait à Amsterdam était donné de même comme pré-tchéou, c'était donc un des objets les plus vénérables qu'on y vit et comparable par le style aux plus belles pièces qui soient venues de la Chine. Pour les
AVALOKITECVARA, STATUETTE EN BOIS.
ÉPOQUE PRÉ-MING. (COLL. VISSER).
UN ARHAT. PEINTURE DE L'ÉPOQUE SOUNG.
(MUSÉE DE BERLIN).
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FRAGMENT DE TAPIS. ÉPOQUE MING. (COLL. SARRE).
jades, on sait en quelle estime les tiennent les amateurs, mais dans cette série aussi les pièces archaïques sont rares et force avait été de montrer à Amsterdam quelques-unes des belles œuvres déjà vues à Paris; nous ne reproduisons qu'un ornement de cou appartenant à M. Rutherston, en forme d'animal fantastique; il voisinait dans la même vitrine avec d'assez nombreux petits bronzes trouvés dans le nord de la Chine ou la Mongolie, et, quelques hypothèses qu'on ait formulées sur l'origine de l'art de ces bronzes, leur juxtaposition avec ces jades sûrement chinois en dénonçait l'étroite parenté. L'on ne saurait négliger de citer parmi les raretés de l'exposition un fragment de tapis appartenant au professeur Sarre de Berlin; la plupart des tapis chinois venus en Europe datent des tout derniers siècles; celui-ci, évidemment Ming, fait donc figure d'ancêtre et son décor demeure dans la grande tradition de la peinture des Soung.
Une bonne série de sculptures avait été réunie, sculptures en pierre et en bois, figurines en bronze, qui donnaient une idée de cet art, particulièrement depuis les Tang jusqu'aux Ming; nous reproduisons, entre d'autres que nous aurions pu choisir, l'Avalokitevara en bois, de M. Visser, de la fin des Soung, semble-t-il, où le caractère religieux n'exclut pas une grâce infiniment aimable. Mais à l'exception de quelques têtes grandeur nature et de beau style, c'était surtout des statuettes qui avaient été exposées; la collection aurait été plus complète si on avait pu transporter de La Haye les stèles et les statues de M. von der Heydt: ce sont évidemment les plus importantes qui se voient en Hollande et certaines figures d'animaux en pierre demeurent inoubliables.
Pour en venir enfin à la peinture, qui était une des plus notables séries, il faut reconnaître que c'est presque uniquement à des envois de musées étrangers qu'on la devait. Certes, des pièces excellentes avaient été prêtées par M. Westendorp, dont on admirait, outre une curieuse et rare fresque, Deux Oies au Bord d'un Ruisseau, charmant morceau Yuan (xiv° s.) de cette technique en grisaille à l'encre de Chine dont les peintres de l'extrême-orient ont tiré leurs plus heureux effets. Mais le Louvre avait envoyé une des grandes figures antérieures aux Tang, rapportées par Paul Pelliot, et le musée de Berlin s'était démuni de quelques-uns de ses plus précieux chefs-d'œuvre. C'étaient de dramatiques paysages à l'encre de Chine, dont nous reproduisons l'un, de l'époque Yuan (xlv° siècle) où l'on voit des pigeons voler sur un arbre desséché; c'était surtout une merveilleuse série représentant des saints — des Arhats, à la fois séduisante par sa couleur d'un éclat amorti et d'une profondeur de sentiment incomparable.
RAYMOND KOECHLIN.
DEUX OIES AU BORD D'UN RUISSEAU.
PEINTURE DE L'ÉPOQUE YUAN. (COLL. WESTENDORP).
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L'Exposition Millénaire de Cologne
L'Exposition millénaire de Cologne fait partie d'une suite de fêtes commémoratives et d'entreprises destinées à célébrer la réunion des pays rhénans à l'empire Allemand, qui aurait eu lieu en 925. La date est plus ou moins artificielle, mais le fait qu'elle rappelle est en effet de la plus grande importance pour toute l'histoire de l'Europe ; des trois royaumes que les fils de Louis le Débonnaire avaient fondés, celui qui se trouvait au milieu disparut et la France et l'Allemagne devinrent des voisines directes. On songe volontiers que sans l'écroulement de cet Etat tampon dont la reconstruction d'une manière ou d'une autre a si souvent préoccupé la politique, l'histoire de l'Europe aurait pris un cours bien différent.
Les villes de la Rhénanie ont célébré le souvenir d'une manière très brillante, en proclamant d'une part, pour des raisons de politique actuelle bien faciles à concevoir, leur attachement au Reich et en soulignant d'autre part le caractère tout à fait particulier de leur vie intellectuelle. Pour illustrer cette double thèse, on a rapproché partout la vie moderne et le passé, en insistant sur le fait que ces mille ans de vie historique ne sont pas un fardeau pour la vie moderne, mais bien une base solide. L'union immédiate d'une si vénérable tradition avec une activité énorme et palpitante rend un aspect admirable et saisissant du pays. L'Exposition de Cologne comporte aussi une section rétrospective et une section moderne ; celle-ci donne un tableau très détaillé et documenté de toute la politique actuelle, économique, sociale et intellectuelle ; celle-là montre l'évolution de toutes les institutions, le passé de la province et des villes, l'activité de l'Eglise catholique, de l'Eglise reformée et des communes juives, le développement des Beaux-Arts et des Arts Décoratifs. La partie artistique se borne presque exclusivement au Moyen Age, mais elle est d'une extraordinaire importance; depuis les grandes expositions de Düsseldorf en 1902 et 1904, aucune occasion ne s'était offerte pour étudier les grandes époques de l'Art Rhénan qui vont du xi° au xv° siècle ; celui-ci même, considéré comme classique pour la peinture de Cologne, donne l'impression d'un commencement de décadence si on le compare à l'époque précédente, où cette région fut un des centres artistiques de l'Europe. On sait que son importance ne se borne nullement à l'Allemagne, mais que l'Art Rhénan est rattaché pardenombreux liens à celui de la France ; il en a subi des influences qu'il a rendues à son tour ; parfois, quand on croit s'apercevoir des influences mutuelles, il ne s'agit que d'une évolution parallèle qui s'explique par des conditions analogues.
Pour ceux qui s'intéressent à l'art ecclésiastique de haute époque, l'Exposition est d'un intérêt exceptionnel ; on y a pu réunir un grand nombre de monuments de la plus grande importance, et certains objets qui n'avaient jamais quitté jusqu'alors les trésors des cathédrales où ils sont jalousement gardés. L'aspect de la salle centrale de l'exposition contenant une vingtaine de grandes chasses, une quantité énorme de chasubles, d'ostensoires et de croix portatives, des vitrines remplies de manuscrits liturgiques, de reliures précieuses et de reliquaires des xi° et xii° siècles était éblouissant ; c'était un trésor digne du saint Grâal. Au centre était posée l'énorme chasse des trois Mages, propriété de la cathédrale de Cologne, attribuée à l'atelier de Nicolas de Verdun ; cette œuvre qui a dû occuper un grand
COLOGNE, CATHÉDRALE.
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nombre d'orfèvres est de qualité bien inégale en ses différentes parties ; elle a été aussi très restaurée au début du xixe siècle. Mais ce qui reste d'admirable, ce sont les figures dorées des prophètes et des apôtres assis sous des arcades tout autour de la châsse ; ces figures sont aussi modernes que celles que trouvèrent les grands sculpteurs des cathédrales françaises. Les émaux en champlevé et cloisonné me paraissent moins importants que ceux de l'autel signé par Nicolas et conservé au couvent de Klosterneuburg près de Vienne. Les autres grandes chasses, qui entourent celle des trois Rois, représentent tous les fameux ateliers du Rhin, de la Meuse et de la Lorraine. Citons, pour Eilbertus et son école, la châsse de Sainte Victoire, datée de 1129 et appartenant à la cathédrale de Xanten, et l'autel portatif de Saint Maurice de Siegburg ; pour Frédéric de Saint Pantaléon, l'autel de Saint Grégoire de Siegburg, la châsse de Sainte Ursule, les chasses de Saint Maurin et de Saint Aubin ; pour Godefroy de Claire, la châsse de Saint Heribert, exécutée vers 1150 et appartenant à l'église paroissiale de Deutz. Dans ce chef-d'œuvre, des plaques étroites alternant avec les figures en relief des Apôtres représentent les prophètes et autres héros de l'Ancien Testament en émail champlevé ; leurs attitudes nobles et expressives en font l'exemple classique de la technique favorite des pays du Rhin et de la Meuse. On en comprend mieux les traits caractéristiques en comparant ces émaux aux cloisonnés de l'époque précédente, comme l'image de Saint Séverin qui avait orné jadis une châsse consacrée à ce Saint. Ce travail est attribué à l'école de Trèves où la floraison artistique inaugurée par l'évêque Egbert avait continué pendant un siècle; vers 1100, c'est un autre ecclésiastique, le moine bénédictin Rogerus de Helmershausen qui — sous l'influence de l'école de Reims — donna une nouvelle impulsion à l'art Rhénan. La différence entre l'art délicat et raffiné du xiie siècle avec son coloris riche de tout l'héritage de l'antiquité romaine, et l'art frais et nouveau du xiiie est énorme ; là-bas on sent la lassitude d'un courant qui tend à sa fin, ici tout le jeune enthousiasme causé par le renouvellement formidable de l'art dans les grandes cathédrales.
La force de la tradition et le désir de renouvellement que nous venons de juxtaposer comme deux phases consécutives d'une évolution sont quand même les deux tendances naturelles qui s'équilibrent dans chaque mouvement historique ; comme leur dualité est encore plus caractéristique pour une contrée remplie d'une culture double et divisée en des tendances opposées comme l'était la Rhénanie. Jusqu'à nos jours, comme nous l'avons noté, ce contraste entre la force conservatrice et la force de renouvellement est un des traits saillants de ce pays; il l'a toujours été à un certain degré. Nous ne pouvons plus ressusciter cette énergie créatrice ensevelie dans le sol avec les débris romains; mais en visitant ces trésors de l'art Roman rassemblés à l'exposition nous nous apercevons avec surprise de la quantité de souvenirs de l'antiquité qui est entrée en lui.
Ce ne sont pas seulement des souvenirs généraux, p.e. la tradition pittoresque dominant toute la miniature carolingienne, ce sont aussi des reliques de l'art ancien qu'on fit sans scrupule entrer dans la décoration d'objets liturgiques même lorsqu'il s'agissait de sujets purement païens. En concentrant son attention sur la beauté de leur forme, rendue plus irrésistible par le mystère d'une origine très lointaine, on parvient à ne rien voir de scandaleux à ce rapprochement de la mythologie avec les objets les plus sacrés. L'un des plus curieux est la croix dite d'Heriman appartenant au musée diocésain de Cologne; sur le revers, deux donateurs agenouillés aux pieds de la Vierge, sont désignés sous leurs noms d'Heriman et d'Ida, et ces
PLAQUE EN EMAIL CHAMPLEVÉ. DÉTAIL DE LA CHASSE D'HÉRIBERT. DEUTZ. ÉGLISE PAROISSIALE.
SAINTE VIERGE, BOIS PEINT, MILIEU DU XV° SIECLE. MUSÉE DE BERLIN.
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TÊTE DE CHRIST. DÉTAIL DE LA CROIX, DITE DE GÉRO. COLOGNE, CATHEÐRALE.
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PIETA. BONN.
MUSÉE PROVINCIAL.
personnages permettent de fixer la date de la croix entre 1056 et 1056, disons vers le milieu du xi° siècle. Du fond couvert de filigrane se détache le corps de Jésus-Christ, corps typique en bronze, auquel a été fixée une petite tête féminine en pierre fine, sans aucun doute la tête d'une Vénus antique. Cet assemblage a quelque chose de si étrange et de si inquiétant qu'on a beaucoup discuté sur cette pièce, ou plutôt sur l'époque où aurait été commise cette profanation du Crucifié. On a supposé que c'était au xvi° siècle que, par amour de l'antiquité, un artiste avait osé ajouter la tête de la déesse païenne au corps du Sauveur; mais il paraît bien plus probable que la croix d'Heriman n'est pas le résultat d'un paganisme esthétique qu'on pourrait peut-être attribuer à l'époque de la Renaissance, mais qu'elle est tout simplement une preuve de la simple naïveté du xi° siècle. De même que l'artiste avait employé des pierres gravées de têtes de dieux ou d'empereurs païens pour orner des ostensoris ou des reliures sacrées, de même il avait offert ce qu'il avait trouvé de plus beau pour ajouter de la valeur au Christ qu'il avait modelé. Et cela au même moment où, en d'autres créations, l'art faisait preuve d'une force monumentale presque brutale et d'une grandeur étonnante d'expression. Le reliquaire en forme de buste de Saint Antoine conservé au même musée est à peu près contemporain à la croix d'Heriman.
Avec ce buste nous voilà entrés dans l'histoire de la sculpture, qui, à l'époque romane, atteint son point suprême. Des grandes œuvres monumentales faisaient forcément défaut à l'exposition, mais les nombreux échantillons des arts mineurs trahissent les mêmes influences et notamment celles provenant de la Haute Meuse, d'où est originaire Nicolas de Verdun, l'artiste présumé de la châsse des Trois Mages. Le xiii° siècle est singulièrement pauvre en quantité et en originalité; des deux œuvres les plus importantes de cette époque, l'une, le portail de Notre-Dame de Trèves, dépend évidemment de l'école de Reims, l'autre, la belle Vierge dite de la Fuststrasse à Mayence, de l'école de Bomberg. Le xiv° siècle au contraire dépense une énorme activité dépendant en partie de la sculpture française contemporaine, et soulignant aussi le désir d'expression caractéristique à l'art Gothique allemand. Le mysticisme de la fin du Moyen Age dont un des centres principaux se trouvait dans les villes rhénanes, a sensiblement influencé des œuvres passionnées et émouvantes comme la croix d'Andernach ou la Pietà du musée de Bonn; ici le naturalisme est poussé au delà de ses limites pour exciter une douloureuse compassion. Ce mysticisme se perd au début du xv° siècle, ou plutôt il est à la base d'un art très bourgeois, qui permet à la gaieté et à la bonhomie de la race de s'épanouir; la Rhénanie n'est pas seulement le pays des innombrables couvents, le centre d'un catholicisme dévot et mystique, elle est et fut aussi en même temps le centre d'une vie bourgeoise très active et très vivante.
Comme partout, le xv° siècle souligne cet élément
CROIX DITE D'HERIMAN. VERS 1050.
COLOGNE. MUSÉE DIOCÉSAIN.
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profane, non par le choix des sujets, car ce sont toujours les sujets religieux qui dominent, mais par leur conception. La production s'élargit énormément ; les retables sculptés en chêne et laissés en couleur naturelle sont légion et prouvent l'étonnante fécondité des ateliers de la Basse Rhénanie ; leur style s'approche de plus en plus de celui des écoles d'Anvers et de Bruxelles qui ont plus tard — au début du xvi^e siècle — inondé la Rhénanie de leurs autels sculptés. Mais, à côté de cette large production généralement peu attrayante, il y a des petits chefs-d'œuvre d'intimité et d'ingénuité. Citons par exemple les bustes reliquaires de Saint Martin à Oberwesel, portraits typiques et charmants de jeunes filles rhénanes, — la délicieuse Vierge d'une Fuite en Egypte conservée au musée local d'Emmerich et un peu plus ancienne que les autres — la statuette d'une Vierge au musée de Berlin.
La médiocrité de la sculpture du xv^e siècle nous rappelle qu'à cette époque l'hégémonie est passée à la peinture ; plusieurs écoles très importantes se sont établies au bord du Rhin, depuis Bâle jusqu'à la frontière hollandaise; c'est toujours l'école de Cologne qui reste le centre le plus actif et le plus réputé. La haute réputation qu'elle s'est acquise dès le début du xix^e siècle a même rendu difficile aux érudits la juste appréciation de ses mérites et de ses limites, la désignation "école de Cologne" étant quelque temps devenue un pavillon commode qui couvrait des car-
RELIQUAIRE EN FORME DE BUSTE. BOIS PEINT ET DORÉ. MILIEU DU XV^e SIÈCLE. OBERWESEL. EGLISE DE SAINT-MARTIN.
gaisons bien diverses ; toute la peinture de l'Allemagne occidentale fut en quelque manière considérée comme dépendante de celle de Cologne. Grâce à des recherches continuées pendant des dizaines d'années, nous voyons aujourd'hui bien plus clair sur ce point. Cependant ce sont toujours les questions d'origine qui restent embrouillées et obscures ; l'exposition eut donc le grand mérite de ne pas tout attribuer à cette école dont la floraison a duré deux siècles, mais bien d'in-sister sur les commencements. L'ensemble général de la peinture de Cologne est réservé au musée de Cologne où on peut l'étudier sous tous ses aspects ; l'exposition s'est efforcée de donner un supplément pour ce qui regarde la seconde moitié du xiv^e siècle et les premières années du xv^e, où l'Allemagne, et Cologne particulièrement, surpassa en perfection et en fertilité la France et les Pays-Bas. Le rapprochement de tableaux importants des écoles de Cologne, de la Westphalie, de la Basse-Allemagne font ressortir plus nettement les différences et la parenté entre ces ouvrages. Certaines influences étrangères — de Bour-gogne, même d'Italie indirectement — sont transposées en un style national, qui se manifeste en de nom-breuses écoles locales. Celle de Cologne excelle par la grâce de ses figures et la douceur de leur expression; la sainte Vierge tenant l'Enfant est une fleur mystérieuse, et même la foule qui se bouscule au pied de la croix est formée de cavaliers et de piétons élégants, aux mines douces et aux gestes paisibles ; des
MAITRE DIT DE LA SAINTE-VÉRONIQUE. COLOGNE. MUSÉE WALLRAFF-RICHARTZ.