Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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Les Collections Gustave Fayet
J'avais vu jadis Igny au printemps; il fait froid aujourd'hui, la campagne est déserte, les arbres dépouillés, les massifs défléuris. Dans ce recueillement silencieux, c'est vraiment l'âme de ce coin d'Ile-de-France qui nous accueille. Nous voici au château. — "Château, terme impropre me dit mon hôte. Seules, les dépendances ont été conservées depuis la Révolution; j'habite la demeure de l'Intendant."
Nous marchons un instant dans le jardin; son propriétaire en respecte la fantaisie campagnarde, ayant fait simplement tracer sur le devant, un parterre à la française, dont les statues et les arbustes taillés sont, semble-t-il, toujours ételà. Nous remontons l'allée principale pour apercevoir dans son ensemble la maison longue et basse, avec sa façade tout unie et, sur la gauche, son mur treillagé qu'ombrage un tulipier majestueux, et que surplombe l'humble clocher du village d'Igny.
M. Fayet, à l'exemple de Corot, Millet, Monet et Sisley, qui ont immortalisé tant de beaux coins de notre Ile-de-France, a su s'arrêter au bon endroit.
Mais le jour d'hiver est avare. Je suis venu voir moins la maison, que les collections qu'elle abrite. Or, la maison, pour M. Fayet, n'est qu'un cadre. Il l'a voulu de proportions harmonieuses, mais ne s'en est pas fait l'esclave, n'acceptant pas que lui soient imposé, un arrangement, une disposition, un style particulier. Pourtant, il y a dans cette demeure Louis XIV, un petit salon Louis XV dont les boiseries et le mobilier sont intacts. L'indépendance de goût de M. Fayet est trop éclairée pour n'avoir pas respecté un pareil bijou; s'il a mis là sa note personnelle, elle est discrète, volontairement effacée, et ne vient que servir la tenue de l'ensemble. De même, il s'est gardé de tout enjolivement sacrilège: il a conservé les plafonds bas, reconstitué les fenêtres à petits carreaux, maintenu les escaliers étroits, les corridors resserrés; une seule cloison sacrifiée, a permis l'aménagement du large studio. Il s'est adapté à son cadre, mais il a, par contre, forcé celui-ci à se plier à ses goûts, et cela, sans violence. Grâce à l'équilibre de ses proportions, grâce à sa sobriété, l'architecture française du XVIIe siècle ne se prête-t-elle pas, en effet, à toutes les hardiesse d'arrangement! Il y a ici des meubles Renaissance, XVIIIe siècle et modernes; il y a des tableaux de Monticelli, Gauguin, Van Gogh, Renoir, Odilon Redon; il y a des tapis persans et des tapis Fayet; il y a des bibelots nègres, hindous, grecs, chinois, français du XVIIIe et de l'Empire... Qui ne serait frappé, cependant, par le caractère homogène des appartements d'Igny? A ces éléments si divers, leur hôte a su donner un air de famille; de l'ensemble, il a fait "sa" maison.
M. Fayet dont l'oncle collectionnait, dont le frère aimait et fréquentait les peintres, fut tout jeune attentif à ce qui est beau, et, méridional, il se sentit très vite attiré par les riches harmonies: "la couleur a tout pouvoir sur Fayet, il y est sensible à l'égal de Claude Monet; et pas plus que lui ne saurait se soustraire à ses prestiges. Les couleurs sont ses riantes fées. Il est possédé de la couleur: elle l'enivre et fait sa joie, elle le console s'il a besoin d'être consolé". Ainsi s'exprime son ami André Suarès.
Cet amour instinctif, base essentielle de son œuvre personnelle, guide aussi la plupart de ses choix. Ne nous étonnons donc pas d'avoir à saluer ici le magi-
LE CHATEAU D'IGNY.
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VAN GOGH - LES ALISCAMPS.
VAN GOGH - COIN DE VILLAGE.
cien marseillais que les parents de Gustave Fayet appréciaient, alors qu'il était encore incompris; lui-même l'admirait dès son jeune âge. Sa série de Monticelli est incompa- rable. A côté des scènes avec personnages, dont une en particulier, La Femme à la perle, m'attire par ses qualités de précieux émail, Monticelli est représenté par plusieurs tableaux de fleurs d'une étonnante richesse, et par des paysages directs où son art plus simple, plus dépouillé, s'élève très haut.
Discrètement accroché près des œuvres du grand coloriste, un Effet d'automne, vigoureux et sonore, que M. Fayet peignit dans sa jeunesse, témoigne de sa compréhension précoce des chaudes harmonies, et supporte sans faiblir le redoutable voisinage.
Entouré de ses Monticelli, le maître de la maison travaille à ses propres compositions, sur une grande table, tout encombrée de planches, de règles et de crayons.
Pour se délasser, il monte les quelques marches d'un escalier intérieur et gagne le studio, sanctuaire des Gauguin et des Van Gogh. Ces derniers nous accueillent d'abord. Il y en a huit, qui représentent, à son apogée, le talent du pauvre Vincent : une Pieta d'après Delacroix, plusieurs paysage d'Arles et de St-Rémy, le fameux portrait à la Pipe qui figura jadis aux Indépendants; enfin La maison de Daubigny, à Auvers, une des dernières toiles peintes avant le suicide. On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur Van Gogh;
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Gustave Fayet se contente de vivre dans son ambiance; il observe cette tête mutilée au regard absent et douloureux, il aime ces paysages lumineux, le jardin public d'Arles, entre autres, dont le premier plan ensoleillé, largement brossé, montre non seulement un vrai peintre, mais un vrai coloriste.
Mais voici Gauguin, qui est sans doute avec Odilon Redon, le peintre que Gustave Fayet a le plus profondément senti. Il a connu Gauguin, a correspondu avec lui, a suivi de près ses évolutions diverses; il est, en même temps que son principal collectionneur, l'amateur le plus documenté sur cet artiste complexe. Aussi le souvenir du peintre de Tahiti est-il partout présent dans l'ancienne demeure des Intendants d'Igny. Le bureau d'une petite pièce tout intime abrite ses lettres; une partie de la galerie est tapissée de ses crayons; là, sont accrochés, à côté de son émouvant profil, retrouvé tout froissé après sa mort dans un coin de sa case, quantité de dessins largement tachés pour lesquels Gauguin utilisa l'encre lithographique, suivant un procédé qui lui était propre. Mais c'est dans le studio que se retrouvent, avec les bois sculptés et les céramiques, les pièces capitales de son œuvre peinte. Il y a là des toiles de Bretagne dont l'une est pleine encore du souvenir de Pissarro, les autres plus dégagées, aux plans solides et vigoureux; puis, deux natures mortes où l'influence de Cézanne se fait sentir; enfin de nombreux tableaux de Tahiti et des Marquises où Gauguin est en pleine possession de sa personnalité. Plusieurs de ces œuvres
VAN GOGH - ROUTE PRÈS D'ARLES.
VAN GOGH - CHAMP DE BLE ET CYPRÈS.
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VAN GOGH - LA MAISON DE DAUBIGNY A AUVERS.
sont célèbres, comme "Les femmes au mango", "Les trois Tahitiens", ou bien encore son portrait, un pinceau à la main. Mais "La Case" me semble particulièrement admirable; elle est précieuse historiquement, puisqu'elle nous montre la dernière habitation de Gauguin, ornée de bois sculptés que la pudeur du curé et du pasteur d'Atuana fit disparaître après sa mort; elle l'est plus encore artistiquement: ce cadre austère et voluptueux tout à la fois, la passivité de ces deux femmes accroupies, l'harmonie sobre du tableau, tout contribue à renforcer l'impression de grandeur dans le style, et de puissance dans les moyens d'exécution.
M. Fayet a réservé pour les pièces intimes des toiles moins sévères. J'ai traversé ainsi de nombreuses chambres que décorent des Bonnard, des Signac, des Foujita. J'ai salué au passage plusieurs pages de Burgsthal, ce maître verrier, décorateur et peintre, dont les gouaches, intenses comme des miniatures persanes, sont si parfaitement évo-catrices. Je suis passé dans un boudoir décoré de charmants Constantin Guys, j'ai longé des galeries étroites,
VAN GOGH - LES MEULES.
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VAN GOGH - L'HOMME A L'OREILLE COUPÉE (PORTRAIT DE L'ARTISTE).
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tapissées d'estampes japonaises qui, à elles seules, mériteraient une visite. Je me suis arrêté dans une chambre où, alternant sur les murs avec une sanguine de Fragonard et une grande page chinoise de toute beauté, sont accrochés d'admirables Renoir; il y a là une Place de la Trinité où l'on devine autant la vibration de l'air que le mouvement des passants, une étude de son modèle
familier, un portrait de Mme Choquet assise devant une fenêtre, deux personnages lisant, dont la facture s'apparente à celle du Moulin de la Galette, enfin l'Apparition, ce joyau de distinction et de subtilité.
La chambre de M. Fayet est proche de celle-ci. Il n'a voulu la décorer que d'œuvres d'Odilon Redon qui fut son voisin, son ami, et dont il possède une centaine de toiles.
GAUGUIN - LA CASE.
ODILON REDON - FLEURS.
MONTICELLI - FLEURS.
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GAUGUIN - LES TROIS TAHTIENS.
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GAUGUIN - DESSIN.
GAUGUIN - DESSIN.
GAUGUIN - DESSIN.
GAUGUIN - DESSIN.
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GAUGUIN - BOIS SCULPTÉS.
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RENOIR - LA FEMME A L'OMBRELLE.
RENOIR - PORTRAIT DE MADAME CHOQUET.
RENOIR - L'APPARITION.
RENOIR - DOUBLE PORTRAIT.
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GAUGUIN - BOIS SCULPTÉ.
Redon a peut-être exercé une certaine influence sur M. Fayet qui parle de lui avec une émotion contenue. Qui sait même si sa fidèle amitié ne le ferait pas consentir à un sacrifice auquel son amour propre de collectionneur n'a pas le pouvoir de le décider. M. Fayet aime peu, en effet, dépouiller ses murs, et risquer des toiles parmi les hasards des expositions. Mais pour servir la mémoire de Redon dont il aime l'imagination sans cesse en travail, la vive sensibilité et les riches harmonies, peut-être serait-il le premier à encourager une rétrospective d'un peintre dont les recherches ne sont plus en accord avec les tendances actuelles, mais qu'il serait intéressant de connaître dans ses œuvres les meilleures, et de situer à sa place exacte.
J'ai cité au hasard de ma promenade les artistes dont M. Fayet aime à s'entourer. Ne serait-il pas juste de signaler enfin celui qui, pour être le plus modeste, est certes le moins négligeable : J'ai nommé M. Fayet lui-même. Pendant longtemps le collectionneur a nui, je le crains, au créateur. Vivant au milieu de chefs-d'œuvre pieusement rassemblés dans sa demeure, M. Fayet ne pensait même pas à se faire connaître. J'ai attendu pour ma part fort longtemps, avant de savoir qu'à l'amateur éclairé, ami des beaux tableaux, comme il l'était des beaux livres et des belles harmonies, se joignait un artiste étendant aux genres les plus divers, une activité inlassable. Les tapis aux tons rares, qui n'entrent que pour une part si discrète dans la décoration d'Igny, sont, il est vrai, actuellement fort recherchés. Mais il m'a fallu remarquer l'amusante composition de plusieurs tentures murales, pour apprendre que Gustave Fayet avait réalisé, avant que la mode ne s'en répandît, toute une série de papiers peints modernes.
GAUGUIN - LES FEMMES AU MANGO.
ARMOIRE - XVIe SIÈCLE (TRAVAIL FRANÇAIS).