Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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CAHIERS D'ART
PEINTURE - SCULPTURE - ARCHITECTURE - MUSIQUE. DIRECTEUR : CHRISTIAN ZERVOS
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1927
DEUXIÈME ANNÉE
DERNIÈRES ŒUVRES DE PICASSO:
LA JEUNESSE DE PICASSO CONTÉE PAR MAX JACOB;
L’ART SASSANIDE MUSIQUE PEINTRES NOUVEAUX: KYRIACOGHICA; PEINTURES CHINOISES JARDINS DE SALONS—ARCHITECTURES—FEUILLES VOLANTES: CHR. ZERVOS, BABELON, HENRI MONNET, E. TÉRIADE, GEORGES SALLES, SCHAEFFNER, VALENT. PARNAC.
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ÉDITIONS «CAHIERS D’ART», 40, RUE BONAPARTE, 40 — PARIS VIe ARRONDISSEMENT
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LES EDITIONS C. CRÈS & CIE, 21, RUE HAUTEFEUILLE, PARIS 6°
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ELIE FAURE
HISTOIRE DE L’ART
L’ESPRIT DES FORMES
EST PARU:
LE TOME V
SOMMAIRE : Introduction — Le Grand Rythme — Les Empreintes — L’Acrobate Image de Dieu — La Recherche de l’Absolu — Poésie de la Connaissance — Le Clavier — Puissance de l’Idole — Impuissance du Gendarme — Utilisation de la Mort.
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Les Nouveautés AU SANS PAREIL, 37, Avenue Kléber, Paris
DRIEU LA ROCHELLE.
La Suite dans les Idées ...
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POSITION ARTISANALE EXPOSITION ARTISANALE EXPOS
TION L'HABITATION L'HABITATION L'HAB
OCT. - 1927 STUTTGART 23 JUILLET 1927 - 9 OCT. 23 JUILLET 1927 - 9 OCT.
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POUR PARAITRE LE 15 OCTOBRE 1927
CHRISTIAN ZERVOS
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DERNIÈRES ŒUVRES DE PICASSO
La peinture est pour Picasso le crâne de Yorrick. Il la retourne constamment entre ses mains avec une anxieuse curiosité. Personne ne dira assez les inquiétudes de cet homme qui possède toute la peinture et qui sait que celle-ci ne consiste pas en telle ou telle représentation formelle des objets, mais qu'elle renferme toutes sortes de solutions, des possibilités incalculables. Ces possibilités Picasso les poursuit sans cesse. Après avoir réussi la série des toiles que nous avons reproduites dans notre ouvrage (1), et dans lesquelles il semblait avoir atteint l'extrême limite de la peinture, il a réalisé des œuvres qui nous feront croire, encore une fois, qu'il a violente toutes les règles picturales.
C'est parce qu'il possède le sentiment instinctif de la peinture que Picasso peut se lancer ainsi au devant de toutes les difficultés et montrer, si l'on peut dire, les diverses stratifications plastiques de son esprit. Si bien que parallèlement à ses réalisations, dénommées on sait pourquoi classiques, nous voyons naître tous les jours des œuvres conçues au delà des formes convenues, mais croyables en leur vie extraordinaire.
(1) Christian Zervos, Picasso, éd. « Cahiers d'Art », Paris 1927.
Dans une forêt fantastique de traits, s'épanouissent harmonieusement des corps humains et des formes d'animaux. Mais, si délirantes que paraissent, au premier abord, ces images, il n'est pas un trait qui ne soit mis à sa place exacte, nulle esquisse de forme qui ne se soit fixé d'avance son but.
Ces œuvres de Picasso que l'on supposerait bien à tort faites de déductions hasardeuses élaboront des données qui, pour instables et précaires qu'elles puissent paraître, n'en contiennent pas moins tous les éléments de la peinture à venir.
Ayant largement dépensé des trésors de sensibilité dans sa jeunesse, avec la série des toiles de l'époque bleue ; ayant mis dans les portraits de sa femme et surtout de son fils, tout ce qu'il y a de plus noble et de plus fin comme sentiment, Picasso est en droit de vouloir réaliser par delà le sentiment et l'expression, le second Faust après en avoir écrit le premier.
On est déjà tenté de voir, dans les nouvelles œuvres de Picasso, des démonstrations d'intellectualité. Et, il n'y a pas du tout ce qu'on peut appeler intellectualité. Tout simplement Picasso crée, en dehors des règles picturales établies, parce qu'il est à même
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de concevoir en dehors de la commune mesure. Ses toiles dépassent le sens commun. Elles pourraient en cela être comparées avec les meilleures réussites populaires. Car l'œuvre de Picasso doit être rapprochée des œuvres populaires qui ont dominé leur temps et qui retiendront toujours l'attention des hommes.
Prenez la musique ou la poésie populaire, celle qui vient des instincts les plus profonds de l'humanité. Cette musique, ou cette poésie n'est jamais serve de la syntaxe homologuée. Le commun y voit l'absence des règles admises et s'en moque. Il lui est impossible de se passer des accommodements syntaxiques en usage.
Mais qu'est-ce en réalité, que la syntaxe ? Des élans de l'âme traduits selon des règles inventées pour en rendre possible l'expression et codifiés par une habitude séculaire. Il n'en reste pas moins qu'à l'origine, la syntaxe fut créée par une multitude d'expressions individuelles. Nous sommes, par conséquent, libres d'en créer des nouvelles, toutes les fois que nous en sommes capables. Une race chante en dépit des règles admises et son chant nous touche plus que toute autre musique, parce qu'il y a en elle l'invention simultanée du sentiment et de son expression.
Dès les temps préhistoriques l'homme, de n'importe quel continent, a créé des dessins et des peintures d'après sa propre grammaire. On voit le trait se développer, se contourner, s'égarer et se retrouver, selon des règles nécessitées par le rêve à exprimer et le mystère qui en fait la substance. Quelle qu'en soit la liberté de représentation, on n'en est pas moins pris d'un profond respect pour ces œuvres. La surprise passée — surprise créée du fait que nos habitudes académiques se trouvent contrariées — nous sommes pénétrés par la joie de ces œuvres disciplinées seulement par la force du sentiment, qui se passe des règles établies, ignore les compromis de l'érudition, se crée ses propres lois et ses propres horizons.
Toutes les fois que Picasso fait un nouveau pas dans la peinture, on s'accorde pour admettre ses précédentes œuvres afin de les opposer à ses nouvelles investigations. Il en fut ainsi au temps du cubisme, et au moment de ses recherches d'il y a quatre ans. Il en est de même aujourd'hui. On résiste chaque fois, à ce qui est la plus intime expression de son sentiment. On ne veut pas se rendre compte combien ces recherches sont
infiniment supérieures aux précédentes, par cela même qu'elles en sont le développement logique. Il est à la mode d'exalter ses œuvres de l'époque bleue et de la période cubiste. N'empêche que c'est dans les œuvres de ces six ou sept dernières années que Picasso, libéré de connaissances diverses mais identiques quant à leur but et à leur portée, a créé en quelque sorte son art populaire. J'entends l'art qui sait atteindre la mesure parfaite de l'abstraction. Car, toutes les fois que l'âme des peuples crée réellement, elle abstrait tout ce qu'elle veut exprimer. Envisagée au point de vue du sens commun, la signification des mots chantés par les peuples reste inexplicable. Les mots ne sont que des puissants moyens de suggestion. Ils acquièrent par là une signification variée à l'infini.
Qu'est-ce que l'art populaire des grandes époques ? Un mouvement de l'âme qui ne signifie rien selon la raison pratique, mais qui crée des suppositions innombrables.
Qu'est-ce une peinture récente de Picasso ? Communément parlant, rien. Mais, les ondulations de son trait et la forme créée par ces ondulations, et la volonté qui mène ces formes, et la poésie qui anime cette volonté, tout cela constitue un monde plein de suppositions qui sollicitent constamment nos pensées.
Que l'on n'oublie pas cependant que dans ces suppositions il y a toujours la réalité. Bien qu'on soit enclin, à première vue, de ne trouver dans les nouvelles toiles de Picasso, que de grandes qualités de dessin et de lumière, il n'est pas une des toiles représentées dans ce Cahier qui soit sans fondement dans la réalité. Celle-ci y est tout entière mais abstraite, non pas comme on veut se le persuader, par le seul caprice de Picasso, mais par le développement le plus rigoureux de sa pensée.
Quoi qu'on en dise, Picasso ne cherche jamais à exprimer dans sa peinture des idées littéraires et métaphysiques. Il lui suffit de créer des œuvres très plastiques, persuadé que l'œuvre plastiquement parfaite comprend toutes les suggestions de l'esprit. Il y a quelques jours, Picasso venait de voir chez un marchand de tableaux de la rive gauche, des toiles d'artistes dits d'avant-garde. Comme nous en parlions, Picasso me dit : « Vraiment, ça ne valait pas la peine que notre génération fasse tant d'efforts pour voir ces gens-là retomber dans la littérature et oublier la plastique la plus élémentaire. »
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Peintre de naissance et dans toute l'acception du mot, Picasso se préoccupe constamment de plastique. C'est dans les œuvres qui, au premier abord, semblent en être dépourvues, où l'équilibre du dessin et le sens plastique s'y trouvent le plus développés.
Quelles que soient les violences de Picasso envers nos habitudes et qui s'expliquent par l'avance qu'un esprit rapide peut prendre sur les données courantes du sens commun, nous devons lui reconnaître son effort de nous libérer tous les jours un peu plus de la peinture traditionnelle que tant de mauvais peintres sont en train de rapetisser. Nous lui devons aussi de nous avoir fait sentir que l'œuvre picturale ne doit être qu'un moment fixé de notre sentiment poétique, que la nature extérieure y joue un rôle infime et que l'art est une convention du commencement à la fin. Ni les formes, ni les couleurs, ni les sons, ne sont combinés dans la nature de telle ou telle manière ; ils existent en l'état amorphe dans l'attente de l'esprit qui les ordonnera, qui en profitera lyriquement.
CHRISTIAN ZERVOS.
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Picasso, Paintures, 1927.
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Picasso, Peintures, 1927.