Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
Page 1
ART & INDUSTRIE
SOMMAIRE:
Les arts appliqués aux Salons
I. Société Nationale . . . . . L. Vauxcelles
II. Société des Artistes Français . X...
Le sculpteur Félix Voulot . . M. Pottecher
L'art et l'art industriel en Indo-Chine . . . . . A. de Pouvourville
L'art décoratif au Salon des Humoristes.
La flambe d'eau. . . . . Emile Nicolas
Répertoire d'art décoratif moderne (3)
Les Vases (1)
40 pages 96 illustrations
---
3e ANNEE MAI 1911
V.Prouvé 1918
Page 3
Les Arts appliqués aux Salons
Société Nationale
Il ne faut pas oublier, en visitant la section des Arts appliqués à la « Société Nationale » que c'est en cette maison-là qu'il y a vingt ans, on fit pour la première fois dans un Salon français accueil à nos artisans. C'est pourquoi nous devons être enclins à l'indulgence.
Hé oui, avant que feu Dalou et Roger Marx ne prissent cette initiative qui nous semble aujourd'hui si naturelle, les arts du décor n'avaient pas droit de citer parmi les arts plastiques. Peintres et statuaires considéraient les ornemanistes comme des « frères inférieurs ». Et cet ostracisme datait de loin. Savez-vous qu'en 1773 il fallut la croix et la bannière pour que Gouthiere put faire placer — et encore sur le passage de la cour débouchant au Louvre par le jardin de l'Infante — deux tables de porphyre décorées en style égyptien !
À la « Société Nationale » la place n'est pas mesurée. Meubliers, dinandiers, ferronniers et céramistes disposent d'un spacieux rez-de-chaussée.
---
Société Nationale, 1911
Le Bourgeois
Poteau d'escalier, sapin rouge (Cigogne)
---
Mai 1911. — Les Arts appliqués aux Salons. — Fasc. I.
Page 4
L'impression générale, à qui y pénètre, est celle de la dispersion des efforts. Nombre de vitrines contiennent des ouvrages ingénieux, d'une invention inédite, d'une arabesque heureuse, d'une couleur chatoyante. Mais ce sont toujours objets isolés, bibelots de vitrine, produits d'un art individualiste, et non les détails coordonnés d'un ensemble. Nous ne saurions trop le redire (et d'ailleurs on commence à le comprendre en France, puisqu'on parle d'une exposition plénière pour 1914 des Arts appliqués et que nos gouvernants — mirabile visu! — vont condescendre à s'en soucier) : tant que nous en serons au concept actuel, que les techniciens ne sauront pas s'unir, se solidariser, travailler selon une nécessaire discipline et obéir au « maître de l'Œuvre », nous piétinerons et serons distancés par nos rivaux de tous pays. La France a dû sa suprématie, jadis, à cette règle qui nous fait aujourd'hui défaut. L'exemple le plus caractéristique est toujours celui de Le Brun. A tout prendre, ce tyrannique collaborateur du Roi-Soleil et de Colbert fut un médiocre peintre ; mais quels prodigieux ensembles, d'un faste solennel et chaleureux ne parvint-il pas à créer tant à Vaux-le-Vicomte qu'à l'Hôtel Lambert, à la Galerie d'Apollon, à Versailles ou à Marly, grâce à l'homogénéité de ses équipes de décorateurs ! Stuccateurs, mouluriers, lambrisseurs, peintres et statuaires lui obéissaient au doigt et à l'œil. La Manufacture des Gobelins lançait sans relâche de nouveaux modèles, non seulement de tapisseries, mais encore de meubles et d'orfèvrerie, que des ouvriers obéissants exécutaient en perfection.
De nos jours — et la « Nationale » nous suggère ces mélancoliques réflexions — on combat en ordre dispersé. Voyez l'admirable Bibliothèque en bois des Îles, et le Casier à musique (citronnier et camphrier) de ce beau sculpteur sur bois qu'est Albert Jallot : ce sont des essais d'une réussite excellente, mais pourquoi n'a-t-il pas été donné à Jallot de nous montrer le Cabinet de travail où cette bibliothèque devait logiquement prendre sa place, le salon qui devait contenir le petit meuble à partitions ? Malgré le mérite éminent de ces œuvres et des autres, elles se présentent à nous avec un caractère fragmentaire, incomplet, désuni.
Auprès de Jallot, Eugene Gaillard. Sa « Desserte » en hierrotodo et loupes d'orme vaut par la sûreté, l'impeccable élégance des arabesques, et l'appropriation de la forme aux besoins. Nous eussions voulu voir la salle à manger entière et surtout savoir que l'État encourage des créateurs de modèles, au lieu de laisser ce soin à des amateurs.
Je ne vois guère, après ces deux meubliers, à citer que M. Abel Landry, dont le « Buffet » est d'un goût précis et sobre, M. Lambert qui a apporté à l'étude des profils de sa « table de jeu » et de sa « table-guéridon » toute sa joliesse inventive, et M. Bernaux, un jeune qui pare le chêne de son Buffet, de bas-reliefs sculptés dans la matière, où revit le souvenir de l'art grave et plein de feu Lucien Schnegg.
Page 5
SOCIÉTÉ NATIONALE, 1911
BUFFET, CHÊNE SCULPTÉ
LE BOIRE — LE MANGER
E. BERNAUX
Page 6
---
SOCIÉTÉ NATIONALE, 1911
PENDULE
R. CARABIN
EXÉCUTÉE POUR GARNIR LE DESSUS D'UNE CHEMINÉE D'UN SALON BLANC ET OR
LE CORPS DE LA PENDULE EST EN AMÉTHYSTÈ, PRÉSERVATIF DE L'IVRESSE (FOLIE PASSAGÈRE) SUR LE CADRAN. LES HEURES (PRÉCIEUSES) SONT EN PIERRE FINE À TROIS COUCHES GRAVÉES
Page 7
---
SOCIÉTÉ NATIONALE, 1911
PENDULE « LE JOUR ET LA NUIT »
BRONZE A CIRE PERDUE — FONTE DE A.-A. HEBRARD
J. DESBOIS
Page 8
Les céramistes se nomment ici Delaherche, Lenoble, Moreau-Nelaton, Vallombreuse. J'ai dit mainte fois le respect que doit nous inspirer la féconde et glorieuse carrière d'un Delaherche : il se présente à nous, ici, sous son double aspect : grâce et force. La grâce, grâce exquise, subtile, irisée, nous la trouvons en ses porcelaines translucides d'une infinie délicatesse ; la force, en ses grès flammés d'une majesté de formes amples et charnues que rehausse le chatoiement de couvertes uniques. En outre, M. Delaherche nous donne la surprise d'un Dessus de porte en grès ajouré, figurant une « Corbeille de fleurs », chef-d'œuvre de dessin, de coloris doucement nuancé, et aussi de réalisation technique.
Lenoble poursuit son évolution ascensionnelle. Ses poteries de grand feu sont d'ordinaire, on le sait, tenues dans la gamme des tonalités grises et discrètes. Ayant appris son art dans l'atelier du plus miraculeux coloriste que la céramique ait vu naître — Chaplet — Lenoble ne songea pas d'abord à rivaliser avec son éclatant professeur; il décora longtemps des pichets et des assiettes acres, brun et gris cendré. Le voici enfin qui prend son essor et, pour ses débuts dans la couleur, se révèle l'égal des maîtres les plus hauts : Certain vase exposé cette année à la « Société Nationale » par Lenoble peut soutenir la comparaison avec ce que les Japonais ou les Coréens ont produit de plus éblouissant.
La ferronnerie se recommande du nom d'Emile Robert. Sur un dessin de notre regretté Bellery-Desfontaines, Robert a forgé sa grille qui est la logique et l'harmonie mêmes. Par contre, son « Singe » et son « Chat » de fer forgé m'apparaissent contestables. Pourquoi infliger une survie aussi durable à des fantaisies d'un moment, à des caprices, à des pochades ? Cela est fort spirituel, mais simple délassement d'atelier.
Le joaillier Charles Rivaud n'est pas seulement un technicien comme notre époque de camelote bousillée et sabotée en produit peu ; c'est encore un psychologue qui sait apparier à l'opulence d'une beauté de Rubens le bijou qui sied, et composer pour une svelte et mystérieuse apparition de Whistler le pendentif gracile que sa joliesse réclame.
Clément Mere et ses boites de buis précieusement ouvrages ; Dammouse et ses coupes de pâtes de verre d'une nuance exquise, mais dont les bords sont comme ébréchés.
Edouard Monod qui a combiné une plaquette de métaux incrustés et ciselés de l'effet le plus neuf et le plus raffiné ; les robustes Dunand et Bonvallet, le virtuose Brindeau savent dompter à leur gré les matières les plus rebelles.
Voici encore André Helle, de qui les frises pour chambres d'enfants sont d'une malice ingénue. Mme Helle, brodeuse est son efficace collaboratrice.
Page 9
SOCIÉTÉ NATIONALE 1915
PORTE
PRINCESSE MARIE TENICHEFF
EN NOYER D'AMÉRIQUE ET ÉRABLE, INCRUSTÉE D'EMAUX CHAMPLEVÉS
Page 10
Les poupées mignonnes et gentiment minaudières de Mme Laffitte-Désirat sont aussi trépidantes que les snobinettes et les caillettes du vertigineux Boldini.
Mme Marie Gautier, M. Heny de Waroquier, japonisant habilement, sont à voir. Je me borne à citer pour mémoire Mlle O’Kin dont nous avons souvent analysé le talent; elle partage avec Hamm le mérite de savoir doser les tonalités de la corne, de l’ivoire et de la topaze brûlée.
La reliure savante et riche avec Marius Michel et Kiefer, est simple et sereine avec Mlle Louise Germaine. Vous connaissez ses semis d’argent sur fonds de cuir patiné. La « Vita Nuova » illustrée par Maurice Denis, a été adornée par Mlle Germaine d’un vêtement lamé d’or et d’argent, dont on ne saurait trop apprécier la pureté.
Qui nommer encore ? Mme Bedot-Diodati, Milles Morisset, Raymond Bigot et ses oiseaux de nuit, de longue date appréciés, mais toujours savoureux ; Desbois, dont la « Pendule » me plaît infiniment plus que celle de Carabin, tarabiscotée et d’équilibre incertain ; Ciolkowsky et Mlle de Felice, Grandhomme et Hirtz, Hairon et Franck Scheidecker.
Je voudrais, en terminant ces notes cursives, attirer l’attention de nos lecteurs sur la « Porte byzantine » exposée par la princesse Marie Tenicheff.
La princesse Tenicheff perpétue avec un courage louable les traditions de cet art, aujourd’hui perdu, de l’émail champlevé tel que les maîtres automédievau x le pratiquèrent sur les icônes de la vieille Russie. Sa porte monumentale rehaussée d’émaux est d’un style superbe, et cette parure de gemmes lui confère la plus précieuse étrangeté.
Louis VAUXCELLES.
---
Page 11
Société des Artistes Français
Les œuvres d’art décoratif sont distribuées dans quelques salles du rez-de-chaussée et autour des galeries du premier étage. C’est de l’éparpillement, de l’émiètement ; de la poussière.
A la vérité, presque tout n’est que « pièces et morceaux ». C’est le triomphe de l’accessoire ; l’hypertrophie du détail ; nous sommes en présence, non de la fleur qui orne, mais de la plante parisitaire qui envahit. Fantaisie sans logique, sans base, sans loi « Chimera bombinans in vacuo ».
Ils n’en meurent pas tous, — mais tous en sont frappés. Si nous exceptions la salle a manger de MM. Bellery-Desfontaines et Henri Martin, et la chambre a coucher de M. H. Rapin, nous ne trouvons aucun ensemble. Cette indépendance désordonnée, cet individualisme exaspéré, c’est purement l’anarchie dans un art où cependant l’ordonnance et la discipline sont essentielles. Le mal est si grand dans cette exposition atomique que l’objet n’est plus considéré dans sa nature. Il est le substratum quelconque et sans importance de l’ornement. Le prétexte : — ou si vous le préférez, le thème en trois notes sur lequel on brode des variations démesurées.
La décoration est devenue un art de professeur d’écriture. Qu’importe le sens pourvu qu’on trace de belles lettres. — Et puis, n’est-ce pas, ne soyons pas bassement bourgeois au point d’exiger de l’Artiste (avec un A trois fois majuscule) le souci, même minime, de l’utilité, — on dit « l’utilitarisme » pour mieux peser sur l’expression.
— Que voici, Monsieur, un bel objet, n’est-ce point un buvard ?
— C’est un buvard.
— Un buvard, vraiment ? — Mais on ne pourrait pas écrire sur le cuir torture qui souffre plaies et bosses. Il faudrait aplanir la difficulté.
— Monsieur, ce buvard n’a pas été ciselé pour qu’on écrive dessus !
Il ne reste plus alors, qu’à le recouvrir d’une housse et à l’envoyer orner le salon du petit-fils de M. Jourdain, qui déjà fit l’emplette de fauteuils dont on ne doit pas se servir.
Cette époque d’incohérence me rappelle le jeune âge où l’on me faisait dessiner des yeux intrinsèques et des oreilles spéculatives, avec défense de m’occuper de la contingence négligeable qu’était la figure, dont ils n’étaient même pas extraits. — Ainsi maintenant on glorifie les détails de l’inexistant !
***
L’œuvre a citer tout d’abord est une salle a manger dont les meubles sont du regretté Bellery-Desfontaines ; les lambris et porte de M. Rapin, et les peintures de M. Henri Martin. Buffet, dressoir, tables, chaises sont d’une forme
Mai 1911. — Les Arts appliqués aux Salons. — Fasc. 2.