Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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Art et décoration MARS 1923 P. Legrain, Relieur. — Maurice Asselin. Les verreries de Capellin et Venini. Les Indépendants. — Toiles de Mahias.

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art et décoration et "L'ART DÉCORATIF" REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE Rédacteur en chef : Léon Deshairs Vingt-Septième Année — Numéro : 255 --- MARS 1 9 2 3 --- PIERRE LEGRAIN, RELIEUR ...

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PIERRE LEGRAIN Relieur Il est arrivé à Pierre Legrain une surpre- nante, une merveilleuse aventure. Il s'est introduit dans un domaine qui n'était pas le sien et, d'emblée, il y a déterminé une révo- lution. La reliure, sous l'impulsion féconde de Marius Michel, était devenu un art vivant, significative introduction du livre dont elle n'était auparavant que la parure. De là une floraison d'œuvres parfois tumultueuses; René Kieffer l'avait ramenée dans des voies plus sobres. L'originalité, l'invention semblaient à leur aise dans des cadres souples dont des pro- ductions valables montraient, chaque jour, la vertu. Legrain est survenu. Il a, brusquement, écarté les vérités sur lesquelles tous étaient d'accord, bousculé les principes, et il a pro- noncé des paroles nouvelles avec une telle autorité que, dès la première heure, il a fallu l'écouter. Avec lui la reliure a franchi une étape. Par quelles circonstances s'est produit ce coup de théâtre, quelle est la signification de l'apport de l'artiste, c'est ce que je vais essayer de dire brièvement ici. Legrain a une éducation et un tempérament de décorateur. Ancien élève de l'école Boulle, il a manié successivement le pinceau, l'ébau- choir, fait de la décoration théâtrale. Une affinité naturelle l'a conduit vers Iribe. Il admire cet artiste raffiné; il le regarde comme un initiateur, le premier qui ait donné aux élégances contemporaines la forme pré- cieuse et rare, neuve surtout et imprévue qu'elles réclament. Il est devenu, tout de suite, son collaborateur et son ami. Avec lui il a travaillé au Témoin. Dans la boutique du fau- bourg St-Honoré il s'est rompu à tous les problèmes de l'installation des intérieurs. La guerre est survenue. Réformé, incor- poré, réformé une seconde fois, Legrain se

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Art el Décoration trouva inoccupé et la pensée lui vint de s'adresser à M. Jacques Doucet dont il était déjà connu. Or, à ce moment, M. Doucet, après avoir créé l’admirable bibliothèque d’art et d’archéologie qu’il a donnée à l’Université, s’était attaché à une entreprise nouvelle. Il voulait faire, pour les écrivains de ce temps, ce que Spœlberch de Lovenjoul a fait pour les romantiques et s’ingéniait à réunir manuscrits et pages rares de nos notoires contemporains, allant surtout à ceux qui écrivent pour des élites et sont d’abord des novateurs

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Pierre Legrain et des artistes. Pour donner à ces trésors une parure digne, M. Doucet se trouvait embarrassé. Dans l'art de nos meilleurs relieurs, il percevait une sorte de désaccord intime avec l'esprit des pages qu'il collectionnait. Les plus libres lui paraissaient attachés à des traditions, trop précieux, trop nuancés, trop riches : il aspirait à quelque chose d'inédit, plus simple, plus large. Il devina, chez Legrain, l'homme capable de réaliser son désir et c'est ainsi que sur l'initiative heureuse d'un amateur hardi, Legrains s'estimprovisé et s'est révélé relieur. M. Doucet l'avait mis aux prises avec Jammes, Gide et Claudel. Le poète et l'oiseau de Jammes fut sa première réalisation. Dès cet essai la conception était complète ; un magnifique faisceau d'œuvres la rendit publique, on sait avec quel éclat, au Salon des Décorateurs de 1920. Au premier coup d'œil, une reliure de Legrain tranche sur tout ce qui l'a précédée : de grands partis, de larges surfaces nues, des oppositions franches de taches, un décor d'une sobriété extrême, des indications elliptiques sous lesquelles on devine des intentions subtiles, quelque chose à la fois d'immediat et de très distant, tout cela donne une impression forte, celle d'un art qui a réduit ses moyens pour vibrer d'une façon plus intense : sommaire à la surface, au demeurant très raffiné. Tout d'abord il a écarté les moyens traditionnels d'expression : fleurons, dentelles, broderies, mosaïques compliquées, et aussi les nervures saillantes qui scandent les dos. Rhétorique encombrante qui contrariait son instinct abréviateur. Il déblaie, mais non pas pour remplacer par d'autres poncifs. Dans ses avant-projets il manie la gomme plus que le crayon et son dessin très résumé, dès le premier jet, va se dépouillant jusqu'à l'heure où il s'estime satisfait. Il n'a pas la superstition des rites parce qu'il n'a pas été dressé à les vénérer. Il n'est pas de la maison : il n'a pas, comme Marius Michel ou comme Kieffer, appris à fond le métier. Il n'a jamais exécuté, il n'esaiera pas d'exécuter de ses mains une reliure; il lui suffit d'en donner la maquette. Grave infériorité s'il dédaignait le métier; mais, sans le pratiquer, il ne l'ignore pas; il en connaît les exigences. Ce décorateur a, dans le sang, le respect des techniques; il les étudie pour en utiliser les ressources. De même il a le sens et l'amour des matières : il en respecte les lois, savoure leur beauté intrinsèque et s'attache à la mettre en valeur. Symétrie, répétitions, balancement des lignes et des masses, règles sur lesquelles on fondait l'architecture d'une reliure, sont encore des lois qu'il répudie. Est-ce à dire qu'il supprime toute structure? Jeu dangereux et vain auquel d'autres se sont livrés semant au hasard, sur un plat, des figures ou des fleurs. Son art volontaire obéit à des disciplines, mais, elliptique, il laisse sous entendue la construction : l'œil en ressent les bienfaits malgré la disparition de la trame. Un équilibre est nécessaire

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Art et Décoration pour assurer des joies permanentes; pareillement un accord total et aussi une échelle unique. De là la subordination du dos au plat, chacun d'eux joue en proportion directe de sa surface. Il est très rare que le dos forme le centre de la reliure, mais cette règle souffre des exceptions, ainsi pour la connaissance de l'Est, de Claudel. Aux yeux de Legrain comme à ceux de Marius Michel, une reliure n'a pas sa signification en elle-même: elle est le frontispice du livre: elle en prépare la lecture, en manifeste le caractère, en résume l'âme. Principe généreux et universel, mais Legrain en transforme l'application. Pas d'illustration directe, d'attributs, de scène littéralement transcrite, de portrait, pas d'anecdote. Legrain revient, par certains côtés, au sens discret de Marius Michel qui se contente de nous prédisposer par une nuance, par le choix d'une fleur. Mais Legrain est d'une génération qui n'aime ni les nuances ni les fleurs. Il a bu à la coupe âpre du cubisme; il dédaigne les formes vivantes que chaque génération, pense-t-il, voit à sa façon et qui vieillissent vite; il attribue au jeu des lignes, aux angles, aux entrelacs, une vertu permanente; il les admire dans les arts neufs à leur commencement, dans l'art roman, dans l'art nègre dont la contemplation, il l'assure, a modifié sa sensibilité. Un livre, après lecture, lui apparaît en une image simple: l'un d'eux est vertical, l'autre horizontal; il en est de jaillissants, telle La cité des Eaux; ils ont tous une couleur. De là une symbolique formée de trois éléments. D'abord le nom même de l'auteur et le titre de l'ouvrage. Quand il composait sa première reliure Legrain s'enquit de tous les alphabets en circulation et il n'en trouva aucun dont il pût se satisfaire parce qu'aucun d'eux ne lui parut assez nu, assez dépouillé. Il prit le parti de dessiner ses lettres et, depuis lors, il a fait graver six ou sept alphabets, variantes d'un thème unique, une sorte d'antique modernisé: caractères sans pleins ni déliés, des bâtonnets et des courbes. L'un d'eux, dérivé de l'antique carrée, à sa prédilection, il ne laisse rien à désirer et il l'emploierait volontiers exclusivement mais il chasse trop et, quand les titres sont longs, il est inutilisable. Le nom et le titre ou l'un des deux, selon un choix raisonné, prennent donc, sur le plat, une importance inusitée et souvent capitale. La disposition des caractères est réglée par des correspondances subtiles; il est même arrivé à Legrain, entraîné par sa pensée, d'adopter des dispositifs clairs pour lui, presqu'éigmatiques pour le public; erreur involontaire; averti par ses amis, il s'étudiera, désormais, à en éviter le retour. En second lieu, le dessin où les lignes plus ou moins ténues, frappées à froid ou soulignées d'or et d'argent sont le mode d'expression essentiel. Ici l'évocation peut être extrêmement réduite: deux lignes courbes et quelques petits cercles frappés à froid, ce sont

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Pierre Legrain Page 69 Reliures de Legrain. RANCOIS MILLON --- des lianes et ces lianes suggèrent la végétation luxuriante des Serres chaudes. L'allusion est plus développée pour le Bateau iore, mais elle reste inscrite dans des graphies géométriques et évite toute littéralité. La composition particulièrement saisissante des Croix de bois, pour intense qu'elle soit, obéit à un même système et a subi une élaboration pareille. En troisième lieu la couleur : elle peut jouer le rôle essentiel : les taches d'une peau de panthère désignent les plus beaux contes de Kipling ; la robe de Bagheera définit la jungle. Le plus souvent une seule note résonne ; s'il y a un accord, il n'est jamais compliqué et la --- LES BOUQUES SONTE ENFLEURS --- LE VOYAGE D'URIEN --- Reliures de Legrain.