Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - L'Exposition des Arts de la Femme MAURICE GUILLEMOT - La Peinture à la Société Nationale des Beaux-Arts HENRI BIDOU - Planche hors texte : Étude LUC-OLIVIER MERSON --- MAI 1911 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LAFAYETTE PARIS Prix de la Livraison: 2 fr. — Etranger: 2 fr. 50 15e Année, N° 5

Page 2

Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE, JEAN-PAUL LAURENS, LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT --- ABONNEMENT ANNUEL PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Etranger : 2 fr. 50 L’Année parue ...

Page 3

L'EXPOSITION DES ARTS DE LA FEMME au Musée des Arts Décoratifs Dans le hall du Musée des Arts décoratifs, au Pavillon de Marsan, les expositions se succèdent toujours intéressantes, qu'elles soient individuelles (Besnard, Renouard, Willette) ou de groupement comme celle actuellement organisée sous le haut patronage de la comtesse Tittoni, femme de l'ambassadeur d'Italie à Paris, et par les soins de Mme la marquise de Ganay, présidente de la commission des expositions dans le Comité des Dames de l'Union Centrale des Arts décoratifs. L'art est dans tout, et les objets faits par le goût et les mains féminines peuvent surtout revendiquer un caractère esthétique; devrais-je parler au passé, certaines femmes d'aujourd'hui, dans leur désir d'égaliser l'homme en toutes choses, voulant devenir avocat, juge de paix, médecin, électeur, académicienne, bien plus que brodeuse ou dentellière; cela leur semblerait un emploi ridicule de leur temps; elles ne se doutent pas que travailler pour les Musées de plus tard est aussi important que de courir après la gloriole momentanée d'un succès de livre ou de plaidoirie. Le bonhomme Chrysalé, dans Molière, trouvait qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse et voulait qu'elle sût surtout raccommoder les bas, mais une fois faite cette besogne très utile, il ne lui est pas défendu de se livrer à un travail moins mercenaire, et de tirer l'aiguille ou le crochet pour ces menus ouvrages qui parent et embellissent nos demeures, nous-mêmes et la vie. La broderie est de ceux-là, la dentelle aussi. Avant de passer une revue détaillée des vitrines du pavillon de Marsan, un peu d'histoire n'est pas inutile. La broderie n'est point née comme on le croirait volontiers d'un désir de beauté, mais simplement du besoin de marquer et de différencier les distinctions sociales, d'où le costume riche du prêtre, les galons du soldat; ce n'est que bien plus tard que la femme l'utilisa pour satisfaire sa coquetterie. Cet art date de la plus lointaine antiquité; sur les monuments assyriens les personnages nous apparaissent encore vêtus d'étoffes brodées; dans la Bible, Moïse, Salomon, Ezéchiel en font mention; les Égyptiens brodaient les

Page 4

Art et Décoration voiles de leurs navires et les linceuls de leurs momies; chez les Grecs, Homère en parle, la fameuse tapisserie de Pénélope, pendant l'absence d'Ulysse, n'était-elle pas une broderie? De Babylone commence l'influence orientale, arrivent les tissus légers, les gazes; à Rome, à Byzance, la broderie contribue au luxe et au faste. Il faut « déblayer », ainsi que l'on dit au théâtre, et passer rapidement sur les origines. Chez nous elle a existé depuis les Gaulois, a été développée surtout par l'Église; les reines elles-mêmes s'y adonnaient; la légendaire tapisserie de Bayeux, bande de 70 mètres de long sur o.m.5o de large, est l'œuvre de Mathilde, femme de Guillaume le Conquérant. Mais c'est seulement sous Philippe-le-Bel que la broderie devient à la mode, et au xv siècle toute bonne maison avait son brodeur à l'année, comme plus tard Louis XIV en possèdera plusieurs attachés à sa personne; des artistes collaborent: le Musée de Cluny possède un médaillon de broderie dont le dessin fut fait par Raphaël; avec l'invention de l'imprimerie coïncide l'apparition des livres de patrons; la somptuosité du xvi siècle, l'élégance du xvii utilisent la broderie. Napoléon s'en sert pour ses chamarrures; aujourd'hui une rénovation artistique s'affirme en deux branches très différentes, subtile, maniérée, avec des recherches qui plaisent au snobisme (Paul Poiret, le Lalique de la broderie), ou naïve, populaire, primitive, rustique (M^ F. Mail-laud). La dentelle, qui tient la plus grande place dans l'exposition dont nous parlons, n'est pas un moyen de décorer un tissu, elle est elle-même le tissu, faite à l'aiguille ou aux fuseaux. Sans recommencer un historique déjà tracé par des spécialistes, notons seulement que le luxe de la lingerie succédant à la fin du ÆMILIA ARS (Bologne).

Page 5

La Dentelle Dentelle au point à l'aiguille. EMILIA ARS (Bologne). --- xv° siècle à celui des étoffes, on brode alors sur toile à fonds clairs, à points coupés, à fils tirés; des modèles sont fournis par des livres comme celui de Pierre Quinty de Cologne en 1527, ceux parus à Venise en 1528, et de cette broderie blanche naît la véritable dentelle à l'aiguille. Un Livre de lingerie, de 1584, contient des patrons dessinés par Jean Cousin. Henri III rapporte de l'Italie le goût des dentelles qui se fabriquaient spécialement à Venise, et il est amusant de constater que c'est la coquetterie masculine qui a fait le succès des dentelles (voir dans l'iconographie, les estampes d'Abraham Bosse, 1605-1678). Sous Louis XIV, c'est l'apogée avec les points d'Alençon, d'Argentan, de Bruxelles, d'Angleterre; Colbert avait fait venir des ouvrières de Venise afin de développer en France ce commerce important, et, pour arrêter cet exode, le Sénat de Saint-Marc rendit un décret qui vaut d'être cité: «Si quelque ouvrier ou artiste transporte son art en pays étranger, au détriment de la République, il lui sera envoyé ordre de revenir; s'il n'obéit pas, on mettra en prison ceux qui lui appartiennent de plus près, afin de le déterminer à l'obéissance par l'intérêt qu'il leur porte. S'il revient, le passé lui sera pardonné et on lui procurera un établissement à Venise; mais si, malgré l'emprisonnement de ses parents, il s'obstine à vouloir demeurer à l'étranger, on chargera quelque émissaire de le tuer, et, seulement après sa mort, ses parents seront remis en liberté». Aux fraises, devenues impossibles avec les perruques du Grand Roi, succèdent les rabats, et dans la toilette de la femme, les volants, les mantilles; ce sont les guipures sur fond de barrettes qui, au xviii° siècle, seront détrônées par les réseaux à mailles régulières, Chantilly, Malines, Valenciennes; des unes et des autres nous admirerons des spécimens au cours de notre visite dans cette exposition, dont le but est d'encourager une rénovation moderniste d'un art qui a trop de tendance à vivre sur les seuls modèles d'autrefois, à n'être qu'une perpétuelle copie de ce qui a été fait jadis. Toute époque peut revendiquer de créer des aspects

Page 6

Art et Décoration Dentelle au point de Venise. EMILIA ARS (Bologne). qui lui soient spéciaux, un style qui date d'elle-même, et cela sans rompre la tradition du passé glorieux; à des besoins nouveaux correspondent des formes nouvelles, et une constante évolution résulte des initiatives éparses, dont nous trouvons ici un groupement précieux. Paul Poiret est à féliciter de l'ingéniosité qu'il déploie pour rénover et régenter la toilette féminine, mais on pourrait lui reprocher de songer davantage à feu M^ Tallien qu'aux Parisiennes de Helleu, et sa vitrine ressemble un peu à celle d'un costumier pour théâtre; on se prend à fredonner en la regardant: Barras est roi; Lange est sa reine. Ses fleurs brodées, roses épaisses, et ses soutaches d'or, ses ornementsations en haut relief comme sur des chasubles ou des mitres, alourdissent la fantaisie pittoresque de sa manière, nuisent à la séduction qui émane d'une gamme ardente de couleurs où s'avoir- sinent les mauves, les verts, les violets avec des rehauts concordant. Marescot, fabrication franc-comtoise très importante, a besoin d'assouplir son dessin, joliment archaïque dans le petit bonnet du milieu de sa vitrine, inégal dans la bande que nous reproduisons où les encadrements des motifs principaux se cassent, inachevés, de façon roide et sèche. Mais, dans sa vitrine où des pièces se voient délicates et lisibles ressortissant sur une gaze mauve, nuageuse, il y a des choses à citer, comme la dentelle demi-deuil avec les perles grises, comme aussi les fleurs épaisses en fils d'or. Le Comité de relèvement des petites industries rurales du Vivarais, dont la tentative est louable, mais dont les résultats sont encore Dentelle au point de Venise. EMILIA ARS (Bologne).

Page 7

L'Exposition des Arts de la Femme (Venise). incertains, expose des tissus de soie filés et tissés à la main, d'une monotone coloration bleue et jaune; l'art paysannesque n'est pas forcément vulgaire, et pour lui rendre le caractère local que lui avaient donné les artisans d'autrefois, il faudrait lui apporter, aujourd'hui, une collaboration multiple et efficace, comme celle, par exemple, de la princesse Marie Tenicheff à ses paysans russes, lorsqu'elle créa l'école de Talachkino, organisant des ateliers de sculpture sur bois, de teinturerie, de broderie, d'émaillage, un musée, une bibliothèque, ressuscitant l'ornementation nationale, affirmant la puissance de l'art populaire, faisant revivre l'âme d'une race. Il y a en France plus de 300.000 femmes dentellières; c'est une industrie à laquelle on a raison de s'intéresser, et dont le développement importe à la question sociale autant qu'à la question artistique. A l'étranger, il existe des écoles dentellières: en Autriche, à Moscou, en Irlande, à Venise; on peut trouver là des modèles d'organisation. Tandis que les envois de la Bretagne, parmi lesquels une petite robe bleue d'enfant à bordure blanche mate, des bonnets brodés à fils d'argent, des souliers blancs à broderies

Page 8

Art et Décoration jaunes, une chemisette à grand col de cœurs et rosaces blanc et ocre, conservent la tradition de là-bas, évoquent immédiatement les silhouettes familières à nos peintres, l'Association Lozérienne semble vouloir transposer des formes de l'architecture sans se soucier du tissu même qui servira à les exprimer, fait inutilement un napperon avec une rosace d'église à rinceaux épais et lents, répète sur des bandes des motifs hésitants et peu lisibles. de découpures très précis qui appelle plutôt une application d'ajoutage que la libre, flottante, utilisation de l'objet valant par lui-même. Le macramé, mot arabe désignant d'abord des franges et des passementeries, et par extension des ouvrages confectionnés au moyen de nœuds et par le tressage des fils, a réapparu il y a une vingtaine d'années, après une longue période d'oubli, a été remis à la Mme Alfred Seringe montre des spécimens intéressants d'irlandaises sur fond de brides et fond à mailles; une bande décorée de paniers de fleurs garde une délicieuse joliesse xvième siècle, les contours extérieurs terminés, au lieu de picots, par des nœuds de rubans qui enlacent des roses, répétitions de celles qui sont au-dessus, ou par les motifs seuls de la composition, produisant ainsi un effet mode par M. Hervé-Vaissière, dont nous citons les deux sacs, l'un sur fond marron avec des saillies de graines brunes, l'autre sur fond orange avec une frise un peu caricaturale de figurines accouplées. Avec son montage à picots, à boucles et à festons, avec ses nœuds tressés, ondulés ou croisés, ses chaînes doubles, ses galons à baguettes, ses franges à mouchets, ses houppes, EMILIA ARS (Bologne).

Page 9

L'Exposition des Arts de la Femme ses glands, ses pendillons, ses bordures, ses pois en relief, ses grelots, le macramé qui s'exécute sur un coussin, comme le tambour à broder, ou pour les grandes longueurs sur deux supports qu'on rapproche et écarte à volonté, avec des fils très forts et résistants, produit des choses solides et à jour rappelant les boiseries grillagées des moucharabieh. En ce genre, Mme la générale Derrécagaix a imaginé habilement une façon de frise avec cabochons irisés bleu et pendillons alternés; d'elle aussi un abat-jour, appartenant à la comtesse de Rancy, en ficelle sur fond orangeade avec cabochons verts. Les dentellières de la Jonchère (Haute-Vienne) continuent des carrés de filet d'un arrangement assez heureux. Mme Lepoullade (Union des arts de Bordeaux) termine une robe, dont le tissu et les broderies sont élégants et légers avec des feuilles ajourées, par un tablier un peu lourd et encombré malgré la disposition apparente des trois bandes superposées, celle du milieu plus aérée sur son fond de filet, et tout l'en- Mme LEPOULLADE.

Page 10

Art et Décoration tourage semé de monnaies du pape à la matité uniforme; le corsage, avec ses jours bien disposés et ses fleurs en relief blanc, est séduisant par ses heureuses dispositions jumellées. Lefèbure, sans se soucier d'un style nouveau possible, se conforme absolument à la tradition des vieux modèles, égale les merveilleuses dentelles anciennes que l'on met dans les corbeilles de mariage, obtient dans son grand volant à gerbes de fleurs et bordures de rocailles une exécution parfaite, arachnéenne, est moins satisfaisant dans des frises modernisées sur les oiseaux et les lapins, ceux-ci n'ayant que des formes tremblotées à bavochures sur un fond insuffisamment meublé. Les échantillons sont admirables, Guipure. Mme SERINGE. qu'il montre du point de France, du point Gilbert, des dentelles normandes, de celles de la Haute-Saône; si on pouvait se plaindre d'une trop grande perfection, quasi mécanique, ce serait devant cette vitrine sommée d'un grand papillon noir pailleté d'or. Aubry, parmi ses envois exécutés par les ouvrières de la région de Mirecourt (Vosges), met à côté de broderies d'or d'une massivité alourdie, deux bandes dont l'une a des répétitions bien rythmées de courbes sur un fond de brides, l'autre une nervure luisante qui fait paraître les fleurs encore plus transparentes. Georges Martin demeure classique en son Chantilly blanc et son point d'Alençon, son voile de mariée qui a la Guipure. Mme ALFRED SERINGE.

Page 11

L'Exposition des Arts de la Femme Guipure. merveilleuse impondérabilité d'un nuage de mousseline. Mme Bossard, au contraire, néglige la légèreté, arrive à des épaisseurs grisâtres, surcharge; des roses découpées en semis au-dessus d'une frange à la chute rayée font un joli dessin. C'est de la Renaissance, toute fouillée de fines sculptures, les motifs accumulés avec une généreuse abondance très artiste, les reliefs et les ajourés alternant, se complétant, donnant la très charmante sensation d'une ancienne chose d'un style riche. Mme de Puigaudreau, qui a brodé au passé des branches de chardons sur une écharpe, combine avec des hortensias bleus toute une garniture de lit attrayante dont le baldaquin aurait pu peut-être s'alléger par la suppression du motif plein et bouché du fond; d'elle encore un store aux mailles très écartées engrillageant la lumière, et sur lequel se découpe une svelte montée de rameaux. Le dessin composé à l'Ecole d'art du Comité des Guipure. Dames de l'Union Centrale des Arts décoratifs, la broderie ayant été exécutée à l'Adelphie, le grand rideau que nous reproduisons, s'historie sur un fond de toile grise d'ornementations vertes et grenat, avec des pommes de pin curieusement veinées de perles. Mme Henry Seyrig, qui fait exécuter ses dentelles Gema, en Tunisie, par des ouvrières du pays, se contente volontiers d'un simple treillis en ficelle ou en fil dont l'adaptation par entre-deux sans fioritures à une robe d'été est agréable, et qui s'harmonise excellemment avec la paille du manchon; un coussin, barré sans raison d'une diagonale fluide et disparate se limite d'un nat-tage à fenêtre carrées. De Coudyser, chercheur de modèles nouveaux qui a exécuté des nappes et des robes à fuselinages de tenia, art très ou trop nouveau, un carré d'étoffe semble un morceau de tenture murale ou de céramique pour revêtement, avec un mélange de motifs assemblés, ceux-ci