Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- L'Art de la Robe
PAUL CORNU
- Les Vitraux de Besnard
RAYMOND BOUYER
- O. Roty
LÉONCE BÉNÉDITE
- Planches hors texte:
Deux Robes de
PAUL POIRET
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AVRIL 1911
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFAYETTE PARIS
Prix de la Livraison: 2 fr. — Étranger: 2 fr. 50
15e Année, N° 4
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
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L’Année parue ...
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L'ART DE LA ROBE
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L ne nous déplait pas de savoir que le goût de la parure précéda celui des habits et qu'avant d'être obligé d'abriter son corps contre les intempéries, l'homme de la préhistoire ait songé à l'orner de ces agréments qui font encore la joie des peuplades sauvages les plus légèrement costumées.
Ainsi, se manifeste, dès l'origine de l'humanité, la vivacité d'un goût artistique dont la persistance, espérons-le, aura longtemps encore raison des créations décevantes de l'utilitarisme.
Il faut reconnaître que la lutte est difficile. Quelle que soit l'ardeur de la mode à nous entraîner dans les sentiers de la fantaisie, les raisons de l'économie et de la commodité sont puissantes à nous maintenir dans le droit et monotone chemin du costume tailleur et du complet veston.
Tandis que les civilisations antiques et les civilisations orientales ont su conserver au goût
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Art et Décoration
de la parure sa prédominance marquée sur l'industrie purement utilitaire du vêtement, notre civilisation occidentale moderne a témoigné d'un autre souci. L'homme, du moins, paraît y avoir renoncé à affirmer les charmes qu'il tient de la nature. Il a abdiqué complètement devant la femme, qui reste, sauf exception, seule aujourd'hui à manifester dans la vie — et non pas seulement dans les tableaux des musées ou des salons — le culte de la beauté plastique soulignée, exaltée par l'élégance des vêtements.
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, il y avait, même chez nous, un art du costume. Il ne nous reste plus que l'art de la robe. Sachons l'aimer, le conserver, le développer même dans la mesure du moins où il répond à nos préoccupations esthétiques.
Car c'est un art, à n'en pas douter, non seulement parce qu'il appelle à le seconder d'autres arts, auxquels nous attachons volontiers beaucoup d'attention, comme ceux de l'étoffe, de la dentelle, de la broderie, du bijou; mais parce qu'il met en valeur les formes humaines, qui sont une source si féconde d'expressions plastiques et qu'il en considère, comme tous les arts décoratifs, la beauté par rapport avec le milieu où elle doit être produite.
Qu'on le juge dans le passé — puisqu'il est pour nos yeux si difficile à juger dans le présent.
Comme il y prend du relief! Aucun n'évoque mieux les mœurs, les goûts, les sentiments d'une époque. Aucun n'exprime plus sûrement le caractère d'un pays. Sous les aspects successifs de ses styles persiste, avec le type particulier de grâce féminine qui distingue chaque peuple, le sens du décor, les préférences de lignes, de couleurs, d'attitudes mêmes qui en résument toute l'âme artistique. Une statuette de divinité égyptienne, un bas-relief de danses grecques, une vierge d'un portail de cathédrale, un dessin de maître moderne, une estampe japonaise, une miniature persane, ne nous charment pas seulement par le beau talent de l'artiste qui les a formés; nous aimons à y lire la grâce d'un modèle dont il nous plaît de reconstituer la personne vivante, dans le cadre même de son existence.
Des causes identiques à celles qui déterminent la décadence de tous les styles, conduisent à leur déclin les différents styles de la robe. Comme les arts plastiques, comme les arts somptuaires, elle est suspendue entre deux tendances dominantes: celle qui donne toute l'importance à la beauté de la matière; celle qui donne toute l'importance à la beauté de la forme. Elle oscille de l'une à l'autre, tantôt accumulant les chiffons, les agréments, les boursouflures; tantôt, au contraire, précisant les lignes du corps jusqu'à n'en être plus que la modeste enveloppe.
Ainsi se détermine la courbe lente — quoi qu'il semble au premier coup d'œil — de ses évolutions. La mode inconstante, qui n'est pas plus un art lorsqu'il s'agit de robes que lorsqu'il s'agit de mobilier, de musique ou de littérature, n'atteint guère que des accessoires, des ornements, des rapports tout superficiels de dimensions et de tons. Mais la silhouette générale de la robe ne varie qu'insensiblement, et sous l'influence de facteurs qu'il n'est pas toujours facile de démêler.
Outre les facteurs généraux qui procèdent du développement même des mœurs, des
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usages, de la culture esthétique, la personnalité de certains créateurs peut accélérer ou ralentir le développement de cette évolution. Ils ne la font jamais — pas plus que dans les autres arts — revenir sur ses pas. Et leurs créations n'ont chance de fleurir, de se répandre, de participer en un mot à ce succès de goût qui doit en être la consécration, que si elles répondent tout à la fois au caractère persistant d'élégance féminine qui est propre à chaque pays, et aux goûts nouveaux de couleurs, de lignes qui commencent à prédominer dans le milieu pour lequel ils ont composé leurs œuvres.
C'est sans doute ce mélange nécessaire de grâce traditionnelle et de modernité qui fait vert bronze, bordée de franges vieil or; à la ceinture, fixée par un cordonnet écarlate, la rose d'or mat se dessine dans ce style à la fois si sobre et si neuf que caractérisait un dernier numéro d'Art et Décoration.
On comprend que la silhouette d'une robe d'autrefois soit si expressive, lorsqu'on retrouve dans une robe d'aujourd'hui tant de motifs de satisfaction.
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En voici, de ces robes d'aujourd'hui, toute une série qui s'offrent dans la grâce des poses familières et la douce clarté des intérieurs habituels.
Intéressons-nous d'abord à leur matière, à ces étoffes tantôt soyeuses et éclatantes, tantôt mates et discrètes; dans un éclectisme où tout l'art d'aujourd'hui se reconnaît, les produits somptueux de l'Orient voisinent avec les mouchoirs à carreaux de nos anciennes provinces. Beaucoup d'unité dans la tenue, cependant: une matière domine, celle du fourreau qui enveloppe le corps, de l'aisselle à la cheville et qui est généralement de satin;
l'éclat en est tantôt assoupi par l'emploi de tuniques de mousse-line légère, tantôt soutenu par le contraste de ceintures et de bordures de toile écru, tantôt enfin accru par la richesse des broderies d'or et d'argent qui donnent à certaines robes l'aspect somptueux et raffiné d'un panneau de Manzana-Pissaro: celle, par exemple, qui, dans des gammes vert et or, borde une tunique d'une stylisation de bananes, de
le succès d'un Paul Poiret.
On ne se plaît pas seulement à le deviner dans ses robes. On aime à le retrouver dans les collaborations qu'elles nécessitent. On se réjouit lorsque désirant quelque carte d'invitation ou quelque vignette pour un carton, Poiret les demande à un Bernard Naudin, à un Bernard Boutet de Monvel. On voit volontiers un symbole dans la présentation de ses modèles, qui évoluent dans un vieil hôtel charmant, où sans pastiche trompeur le décor moderne d'un Sûe se mêle au décor ancien, sonnant avec lui un accord parfait d'art très français.
Étoffes, broderies, passementeries, dentelles, tout témoigne ici du même effort de rénovation et les frères Maurice et Henri Monnot y multiplient les ressources de leur talent. Pour donner tout son éclat à un bijou d'Iribe, une robe entière est créée, exquisément discrète d'ailleurs: c'est un fourreau de satin crème, sur lequel tombe une double tunique
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citrons, d'ananas (i); celle encore où sous l'échancrure d'un corsage, de légers filigranes (i) Blidab.
or, argent, vert et mauve figurent, comme sur quelque vieil émail byzantin, sept saints auréolés au-dessus d'un ange aux ailes éployées;
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" Pompon ".
celle enfin qui, couvrant entièrement un cor- reliefs de feuillages et de roses, dont les sage, y répand sur un fond d'or lisse d'épais tons de cuivre chaud sont soutenus par les
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tons d'or, plus rugueux, de motifs en spirale.
De plus modestes matières ne produisent pas de moindres effets. Sur une robe de linon blanc, un ruban de velours bleu de roi, par- semé de fleurettes en laine rose, vert éteint, bleu clair, fournit la plus lumineuse, la plus gaie des ceintures. A la corne d'une tunique de mousseline noire, chante un accord de tons
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L'Art de la Robe
fréquent dans les costumes populaires d'Al-sace ; c'est un carré de satin léger bleu de roi, rebrodé de dessins géométriques bleu pâle, bleu sombre et or. Sur les manches d'une robe d'après-midi, en satin brique, courent en légères broderies d'argent des motifs hindous
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pantalon de liberty bleu, cette tunique de gaze imprimée en bleu, vert ou rose, bordée de franges d'or et coupée d'une ceinture verte à glands d'or (1).
Mais rien n'égalé en distinction ce chef-d'œuvre qu'est une robe de satin crème, d'une parfaite élégance; une longue tunique la recouvre, de mousseline noire très légère,bordée au bas entremêlés de branches et de fleurs. D'autres broderies enfin, de soie blanche, noire, verte et bleue décorent une toile rouge qui fournit un lumineux effet en bas de jupe, en ceinture, en turban de tête.
A côté des rapports de tons qui causent des plaisirs si variés, tantôt par la douceur de leur harmonie,tantôt au contraire par la surprise heureuse de leurs oppositions, toute une recherche subtile dans les rapports de matité aboutit à des effets non moins précieux. Nous avons noté déjà avec quel agrément l'éclat brillant du satin supporte le ton mat et cru de la toile, ou l'apaisement discret des tuniques de voile.Quelques-unes de ces tuniques, imprimées selon une technique toute moderne, mêlent les tons les plus divers, selon les arabesques les plus étranges: telle sur ce
(1) Sauvage.
Lorsque les yeux se sont faits au charme de la couleur, c'est au charme des lignes qu'ils s'attachent plus volontiers. La plastique de la femme moderne est ici dégagée avec une sveltesse onduleuse, une grâce indolente qui fait songer à la fois à certains dessins de Toulouse-Lautrec et à certains décors d'Aman-Jean, et décele une évidente influence orientale.
On renonce de plus en plus à cet emboîtement de la taille dans le corset qui, donnant à la robe un autre soutien que son soutien naturel — l'épaule, amenait à couper la robe en deux, à détacher la jupe du corsage et à traiter séparément chacune de ces parties artificielles.
La ceinture n'a plus pour effet que de dégager le volume des seins et de préciser la flexion de la ligne gracieuse qui, de l'aisselle à la cheville, se dessine sous l'étoffe. Si un pantalon à l'orientale remplace la jupe, cette ligne, tendue par la tunique de la ceinture au bas de la hanche, ne s'incurve que légèrement entre le genou et la cheville.
Quelle que soit donc l'attitude, quel que soit le geste, aucune des qualités plastiques du corps n'est altérée par la robe. La démarche notamment acquiert une grâce digne qui rappelle certaines statuettes égyptiennes, et dont l'effet est accru par les plis droits des tuniques tendues par les broderies.
Le charme qui séduit d'abord, dans ces robes,
(1) Sauvage.
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tons se retrouvent dans la bordure de la colerette (1).
Un large manteau rouge, dont toute la partie supérieure est de dentelle rouge sur fond bleu ardoisé, et qui s'ouvre sur un large corsage blanc, détermine une harmonie tricolore, aiguë et vibrante (2).
Une robe, par contre, développe une véritable symphonie en bleu et vert: deux tuniques superposées conduisent le ton vert du fourreau au violet du corsage, où un rappel de vert, soutenu d'or, chante dans les broderies du col 3). Une autre accorde les blancs et les jaunes: le fourreau est de crêpe de Chine blanc, la tunique jaune; entre eux, une large bordure de peluche loutre s'étend au-dessus et au-dessous du genou; le même ton loutre réapparaît au
est celui de la couleur. Chacun des tons est clair, franc, monté à sa note la plus chantante; leur accord est extrêmement lumineux. Est-il nécessaire d'indiquer les rapports de cette gamme avec celle des peintres et des décorateurs modernes? On retrouve dans certaine robe la jolie harmonie de bleu et de rose qui inondait l'intérieur exposé par Sue au dernier Salon d'Automne: c'est un fourreau de velours bleu que recouvre une longue tunique de mousseline cerise, parsemée au bas de bouquets de cretonne blancs, verts et cerise, dont les
corsage: il borde les courtes manches et encadre un large triangle de broderie qui couvre la poitrine et l'avant des épaules, semé d'émeraudes parmi un réseau d'arabesques vieil or (4).
Cet emploi des gris sourds de la peluche est ailleurs remplacé par celui des fourrures: telle
(1) Pompon.
(2) Enfer.
(3) Strozzi.
(4) Bakou.